Il sera… Science fiction

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3. C’est la cime ! Pas vrai prof !

Quelque part sur Terre, mademoiselle Polikant, 18 ans, s’apprête à recevoir sa première leçon de pilotage céph. Son logiciel d’interface encéphalique fonctionne depuis quelques jours, reste à lui apprendre à s’en servir.

— Bonjour, Monsieur Sompolo, dit madame Polikant en accueillant le professeur. Ma fille vous attendait. Suivez-moi.

Sa voix est âpre et aiguë.

— Bonjour, Madame Polikant, répond l’arrivant en inclinant furtivement la tête.

Il la suit dans un couloir. Sa démarche est hésitante, incertaine ; il donne l’impression de légèrement tituber sous une charge invisible. Ceci est dû au fait qu’il est récemment revenu de Mars. Il y a séjourné une demi-année martienne (une année terrienne entière). Son poids terrien le fatigue ; il n’a pas encore repris l’habitude de la gravité de sa planète natale. Sa future élève les croise dans le couloir.

— Ah ! Saphi, dit madame Polikant, ton professeur de céph est là !

— Jour prof ! s’exclame Saphi.

— Bonjour, Mademoiselle Polikant.

Malgré l’habitude qu’il a de ce milieu, il est surpris par l’allure excentrique de la jeune personne. Son tailleur, d’apparence et de texture végétales, semble fait de grandes feuilles adroitement pliées et cousues avec des brins d’herbes ou des lianes. Mais ce vêtement, aux nuances de vert très réalistes, un peu jauni par endroits, est ce qui retient le moins l’attention. Le biogrimage est en effet bien plus extravagant. Toute la peau de l’adolescente, du moins sur toute sa surface visible, est noire. Pas noire comme on a l’habitude d’imaginer une peau noire. Vraiment noire ! D’un noir mat total et absolu. Comme les ténèbres les plus denses. Mais ces ténèbres ne sont pas vides. Des centaines de minuscules grains brillent sur cette jeune femme sculptée dans un pan de nuit.

— Aimez-vous mon biogrimage, prof ?

— Très beau, assure-t-il, un peu embarrassé de l’avoir regardée avec cet air ahuri.

— Oui ! j’aime beaucoup aussi. Une création d’Alga Sorem. « Chair d’étoiles » ça s’appelle. C’est récent. Je le porte depuis hier seulement. La prochaine fois j’en choisirai un caméléon.

— Ah ! Tu es belle, tiens ! grince sa mère. Ça ressemble à du charbon. Dites-lui, Monsieur Sompolo ! Dites-lui que c’est laid ! Tous ces jeunes sont ridicules avec leur Alga Sorem.

Sompolo tord sa bouche dans une tentative de sourire qui satisferait les deux parties.

— Merci de l’avoir amené, maman. Tu peux nous laisser seuls à présent. Je m’occupe du professeur.

— Il faut que je fasse tout, moi ici, glapit la mère.

Puis, tandis qu’elle tourne les talons sur une mimique fataliste du style « Ah ! les enfants ! », Saphi entraîne son professeur dans la partie de l’appartement qui lui est réservée. Au fond du couloir, elle s’arrête sur une surface ronde.

— Avancez prof ! posez vos pieds sur le cercle, là, à côté de moi. C’est un ascenseur.

Le professeur fait ce qu’elle lui demande.

— Vous revenez de Mars, ou d’un monde léger, dit Saphi en remarquant sa démarche pesante.

— Mars, oui.

Saphi touche un bouton sur le mur. Le disque descend dans un œsophage transparent à travers lequel monsieur Sompolo découvre les appartements de la jeune fille. Cinq mètres plus bas, ce cylindre cristallin les conduit au centre d’une pièce octogonale. Sa base est inscriptible dans un cercle d’un diamètre de quelque dix mètres et la hauteur est égale à la moitié de cette dimension environ. Une porte coulisse en bas du tube ; ils sortent sur une moquette rouge sombre.

— Installez-vous, prof !

Enroulé autour de la base de l’ascenseur, un canapé annulaire appuie son dossier contre le tube. Sans répondre, il s’y laisse choir avec soulagement. Le meuble, couvert de zirko noir, est confortable et élégant. Il ne rompt sa course autour du tube que devant la porte de l’ascenseur. Juste à côté, est un autre canapé noir, également en forme d’anneau presque fermé, mais celui-ci a le siège à l’intérieur.

Comme c’est agréable d’être assis ! Il était temps ! Son retour sur Terre est difficile. Il y a cinq jours à peine que ses pieds ont repris contact avec le sol natal. La longue paroi à facettes, qui court autour de la pièce, est constituée de huit vidéo-plaques murales. Pour l’instant, elles ne mettent en scène que des motifs abstraits qui se meuvent et se promeuvent, s’enchevêtrent et se dépêtrent, s’enlacent et se délacent. Il a entendu dire que ce type de décor était actuellement à la mode chez les jeunes terriens nantis. La vue de cet intérieur, qui n’est que la partie réservée à l’intimité d’un des enfants, le conforte dans l’idée que son client a de l’argent. Ce qui ne peut, bien sûr, que le ravir.

— C’est bien beau chez vous, dit-il, en pensant qu’il ne faut jamais oublier les compliments. Ils rapportent bien plus qu’ils ne coûtent, a-t-il depuis longtemps constaté.

Il sursaute presque en réalisant que les formes multicolores et mouvantes qui les cernent sont asservies aux sons. Elles viennent de réagir à ses paroles en vibrant et en émettant des sortes de fumées écarlates.

— C’est la cime ! pas vrai prof ?

Des jets de liquide rouge, bleu et vert accompagnent la voix de la jeune fille.

— La cime ! répond-il, d’un air connaisseur et entendu.

Cette expression est nouvelle pour lui, mais il a l’habitude de réagir promptement en s’adaptant aux idiomes de chaque milieu et de chaque instant sur chaque monde. Ça fait partie de son métier de ne pas se laisser prendre au dépourvu. Sur Terre, depuis deux ou trois ans, dans cette couche sociale, « la cime » est une sorte d’interjection d’enthousiasme, qui peut également, bien que plus rarement, être aussi utilisée comme superlatif.

— Alors, cette céph ! Vous me montrez ?

— Je vais vous montrer comment l’utiliser bien sûr, mais il faut que je vous explique aussi comment cela fonctionne. Quelques explications techniques…

— …

— Un minimum, s’empresse-t-il de rajouter, en voyant la mine peu emballée de Saphi.

Quand les lèvres de cette dernière s’entrouvrent, la blancheur de ses dents semble exploser sur le fond spatial de son visage. La plupart de ses élèves sont peu curieux. Ils désirent utiliser leur implant d’interface encéphalique, le plus rapidement possible et peu leur importe que cela fonctionne de telle manière ou de telle autre. Mais il ne peut pas s’empêcher d’essayer de communiquer son amour pour la technologie. Commercialement parlant, ce comportement n’est pas idéal ! Il le sait. Un formateur de pilotage IE indépendant se doit de plaire à ses clients. Mais c’est plus fort que lui…

— Bon ! s’exclame-t-il, un peu d’étymologie pour commencer. Le terme interface encéphalique, souvent remplacé par l’abréviation « IE », a évolué dans le temps. Il est rapidement devenu : « Intercéphale » puis « Céphale » et enfin tout simplement « Céph ». Aujourd’hui, nous disons donc couramment, céphale, céph ou IE. Céph est le mot le plus souvent utilisé depuis quelques années déjà. Cours d’étymologie terminé. Qu’en pensez-vous ? je n’ai pas été bien long, tout de même ! Avouez que vous avez eu peur que ça dure.

— Ça brille ! Continuons !

Vu le contexte et l’intonation, il suppose que l’interjection doit signifier « tout va bien », ou un truc dans ce genre. Il en prend note et poursuit :

— Parlons technique à présent. Comme tout système informatique, la céph est composée de deux parties. D’une part : la partie matérielle, c’est-à-dire l’implant. D’autre part : la partie logicielle, le logiciel de connexion au Réseau par exemple. L’implant possède des millions de ramifications. Ces filaments, les plus fins d’une section de quelques atomes seulement, s’enracinent profondément dans la substance grise, le domaine des neurones, et aussi dans la substance blanche, dans l’enchevêtrement des axones, pour atteindre et exciter différentes régions du cerveau. De l’ensemble du névraxe, même ! En s’adressant aux cellules nerveuses appropriées, il permet, entre autres choses, de voir sans utiliser les yeux, et d’entendre sans l’intermédiaire des tympans.

Une lueur d’intérêt brasille timidement dans le regard de la jeune fille. Cela l’encourage à continuer encore un peu. À son âge, elle ne peut que savoir qu’une interface encéphalique permet de voir et entendre virtuellement. Les adultes de son entourage lui ont décrit tout cela. Mais ces histoires de racines qui plongent dans le cerveau… Elle apprend leur existence avec étonnement… et… il a une manière d’expliquer qui lui donne envie d’en savoir davantage. Pas trop non plus, il ne faudrait pas que ça devienne assommant.

— Il existe de très nombreux logiciels pour… euh !

La surprise l’interrompt. Un animal ! Surgissant de… Qui sait ? À croire qu’il vient de se matérialiser sur les genoux de Saphi ! Il s’assoit sur la jambe gauche de la jeune fille et scrute l’inconnu.

— C’est Nounours, l’angémo de Cara, ma petite sœur. Il est très affectueux, toujours à la recherche de quelques caresses. Il est curieux aussi, et vous semblez l’intriguer.

Nounours est une sorte de koala rouge vif, gros comme un chat adulte, mais beaucoup plus rond. Son pelage est si touffu, que la main de Saphi disparaît presque en jouant dans la profondeur de cette étonnante vêture. Les poils sont moins longs sur son petit museau terminé par une truffe noire et sur ses oreilles qui sont roses. Ses sourcils sombres et froncés lui donnent un air burlesquement grave.

— Coucou Nounours ! s’efforce-t-il de s’exclamer avec un petit signe de main.

Il sursaute quand l’angémo répète exactement ces deux mots, avec la même voix et la même intonation. Saphi rit en voyant sa mine.

— Vous ne connaissez pas les peluchons ? Vous n’avez pas vu les publicités d’Amis Angémos ?

— À vrai dire non, doit-il avouer.

— Les peluchons, enfin ! Mais si ! Cette nouvelle série d’Angémos. Des jouets pour les enfants. Les enfants adorent d’ailleurs.

— Ah ! Oui… les peluchons, ça me dit quelque chose en effet, ment-il.

— Ah ! Oui. Les peluchons. Les enfants adorent, dit Nounours, en fixant le professeur, d’un demi-regard seulement car sa patte avant gauche plie son oreille vers l’avant en lui bouchant un œil.

— Les peluchons parlent, ajoute Saphi, comme si besoin était de le préciser. Ils ne font que répéter ce qu’ils entendent, mais les enfants sont ravis.

— Que répéter ce qu’ils entendent, mais les enfants sont ravis, confirme Nounours, en se grattant la joue droite et en fronçant le nez.

— Bon… ben… hésite Sompolo.

Sur ce, l’ascenseur monte dans son tube cristallin et redescend presque aussitôt, portant une jolie petite fille sur son plateau. L’enfant s’élance, les bras grands ouverts, sur la grosse boule rouge, douce et parlante.

— Nounours ! Méchant Nounours ! Tu t’es encore enfui.

— Cara, ma sœur, explique Saphi. La petite maîtresse de Nounours. Cara a 5 ans. Cara, dis bonjour à mon professeur de céph.

— Méchant Nounours ! Tu t’es encore enfui, répète Nounours.

— Bonjour, professeur de céph, dit gentiment Cara, en enfonçant amoureusement sa frimousse dans le douillet manteau de son Angémo.

— Tu t’es encore enfui, bonjour, professeur de céph, reprend imperturbablement celui-ci, avec un air grave, irrésistiblement comique.

— Bon ! décide Saphi, Cara, va jouer chez toi avec ton peluchon. Le professeur n’arrivera à rien avec vous deux ici.

Cara attrape une à une les deux pattes avant de Nounours, les pose sur ses épaules, le serre dans ses bras et s’en va vers l’ascenseur. Les membres graciles de l’enfant sont complètement invisibles quelque part dans la moelleuse toison. Nounours se laisse placidement porter. Ses grands yeux clairs absorbés dans une minutieuse inspection des profondeurs auriculaires de Cara, il oublie momentanément de répéter les dernières paroles. Tout ce qui vient de se passer était accompagné par le silencieux tumulte des formes colorées se donnant en spectacle sur le mur à facettes. Impression de se trouver à l’intérieur d’une tour pleine de fantômes excentriques et exubérants.

— Je disais donc… reprend Sompolo en réfléchissant.

— Vous disiez donc, l’aide un peu Saphi.

— Que… qu’une céph permet, en plus de bien d’autres choses, de voir et d’entendre sans l’aide des capteurs de ces sens que sont les yeux et les oreilles. Par exemple, la vision est directement obtenue par stimulation du pôle occipital… Mais à la vérité, je vous parlais plutôt des logiciels, ça me revient !

— … Exact ! m’en souviens aussi.

— Il existe un nombre inconcevable de logiciels exécutables sur céph. Il me serait impossible de vous apprendre à les utiliser tous. Ils sont si nombreux ! Bien que ce soit mon métier, je n’en connais qu’un certain nombre et ignore l’existence de la plupart d’entre eux. Aujourd’hui, je vais vous apprendre à manipuler le logiciel de base. C’est-à-dire le logiciel qui permet d’utiliser tous les autres logiciels. Nous pouvons dire le chef des logiciels d’une certaine manière. On l’appelle le bureau principal. Me suis-je correctement expliqué ? Avez-vous compris ?

— Ça brille, prof ! Allons-y.

— Alors, on y va, reprend-il, en sortant une petite vidéo-plaque de sa serviette. Je vais visualiser sur cet écran l’image virtuelle que votre céph vous montre pour vous guider. Je vous expliquerai plus tard comment on fait cela. Ne vous préoccupez pas de cette manœuvre pour l’instant.

Sa vidéo-plaque est vierge de toute image à l’exception d’un tout petit rond vert immobile en haut et à gauche et d’une croix rouge très mobile. Cette dernière est synchronisée avec les mouvements oculaires de l’élève, car reliée, via l’interface de sa céph, à son mésencéphale. Parfois elle saute brusquement d’une zone de l’écran à l’autre.

— Bien, jeune fille ! Voyez-vous le point vert en haut à gauche ?

— Sûr que je le vois ! C’est même assez gênant d’avoir ça sans cesse devant soi.

Sompolo la trouve amusante. Souvent, les gosses de riches sont puants, mais… pas toujours. Cette jeune fille semble plutôt sympathique au premier abord. Parfois son regard est captivé par des essaims d’étoiles qui se déforment sur ses joues au rythme de ses expressions faciales.

— Il faudra s’y habituer. Vous verrez, on s’y fait vite. Ce petit point vous suivra partout. Vous le savez, on a dû déjà vous le dire, les yeux fermés ou ouverts, il sera tout le temps là. Au début c’est un peu troublant mais on finit par l’oublier.

— Oui, on m’a déjà rassurée à ce sujet. Ça brille prof ! Continuez.

— Bien ! Ce petit rond vert va vous servir à déployer le bureau principal de votre céph. Fixez-le une demi-seconde avec votre regard.

— Voilà, dit-elle, en s’exécutant. C’est facile, je sais ce que ça fait. Je ne vous ai pas attendu pour l’essayer plusieurs fois.

Sur la vidéo-plaque, il observe la croix rouge indiquant la position du regard de l’élève. Ce témoin se centre sur le cercle vert. Au bout d’une demi-seconde, les mêmes icônes, translucides aux contours lumineux, apparaissent en haut de l’écran de contrôle du professeur et du champ de vision virtuel de la jeune fille.

— Vous avez eu raison de ne pas m’attendre, Mademoiselle. Cela vous aura certainement permis de remarquer, outre l’apparition des icônes que nous allons étudier, que le rond vert devenait rouge.

— Tiens ! C’est vrai ! Non ! Je n’y avais pas fait attention.

— Si vous le regardez une demi-seconde, les icônes du bureau principal disparaissent.

— Oui, ça, je l’ai constaté. On regarde le rond, ils apparaissent, on le regarde encore, ils disparaissent.

— Exactement. Ça brille ! s’exclame-t-il, en faisant traîner le « ça » et en plaçant l’accent tonique sur le « bri », genre ton blasé de celui qui emploie fréquemment cette locution (depuis un moment déjà, il cherchait une occasion pour la placer à son tour). Son acrobatie idiomatique est agrémentée par une fumée rouge vif, d’où naissent quatre bulles roses aux reflets irisés, qui gonflent, gonflent et gonflent encore, avant d’éclater silencieusement en produisant des coulées de mousse molle descendant paresseusement le long des huit murs. Les formes aléatoires, toujours présentes, sortes de nuages opaques et multicolores, en déformation constante, participent au spectacle en palpitant quelques secondes, puis, se calmant, elles continuent à se lover les unes autour des autres.

Interloqué par les conséquences de son comportement vocal, qui ne lui avait pas semblé extravagant au point de mériter une telle illustration, il reste muet quelques secondes.

— C’est la cime ! On continue ? demande Saphi avec un empressement inattendu.

Un instant, il se demande si cet enthousiasme est dû à ses explications ou aux capacités graphiques de ses cordes vocales.

— Donc ! pour résumer, reprend-il, en baissant la voix pour calmer l’ardeur créatrice du décor mouvant qui les cerne, il y aura toujours ce petit cercle en haut et à gauche de votre champ de vision virtuel. Vous le regardez une demi-seconde : il devient rouge et le bureau principal apparaît pour vous montrer ses icônes. Vous le regardez une autre demi-seconde : il redevient vert et le bureau principal s’efface. Nous allons à présent étudier les icônes du bureau principal. À propos, savez-vous pourquoi on appelle la surface du champ de vision virtuel le bureau ?

Sa question est joliment décorée par des guirlandes d’étincelles qui s’entortillent autour des nuages. Il se demande si cette nouvelle scène est une représentation du mot bureau ou de l’ensemble de ses dernières paroles. Ce serait amusant d’essayer pour le savoir, pense-t-il, mais… il ne faut surtout pas montrer que l’on s’étonne de quelque chose.

— Non ! Je n’en ai aucune idée.

Les guirlandes se dissolvent tandis que les nuages se contractent pour devenir des sphères à peu près grosses comme une tête humaine.

— Cette métaphore vient des premières machines informatiques qui disposaient d’une interface graphique. Les constructeurs de ces micro-ordinateurs avaient appelé la surface de l’écran d’accueil le bureau. C’était très rudimentaire, tout se passait sur un écran en deux dimensions. Une sorte de vidéo-plaque très primitive si vous voulez.

Par politesse, la jeune élève esquisse un léger haussement de sourcils pour affecter d’être attentive. Il n’est cependant pas dupe, et soupire intérieurement, sachant bien que c’est ainsi. Le passé éveille rarement la curiosité des jeunes. Pourquoi s’intéresseraient-ils à quelque chose qu’ils n’ont pas encore ? Les personnes âgées fonctionnent à l’envers, se dit-il, en pensant à plusieurs de ses élèves qui ont plus d’un siècle. Elles ont tant de passé dans la tête qu’elles n’arrivent plus à s’intéresser au présent. Le regard perdu dans un terrible désordre de boules multicolores rebondissant à vive allure les unes contre les autres, il ajoute :

— On peut manipuler le bureau avec les yeux, comme vous venez de le faire dans une certaine mesure, mais on peut aussi lui donner des ordres, vocalement. On parle dans ce cas de commandes céph-vocales. Vous savez ça, bien sûr, vous avez certainement entendu vos parents parler avec leur céph. Aujourd’hui, nous allons étudier les manipulations oculaires uniquement, c’est à dire les commandes céph-graphiques. Le logiciel d’interface de votre céph sait précisément où se dirige votre regard. Il obtient cette information grâce aux racines qui plongent dans votre mésencéphale. Je vous expliquerai la prochaine fois comment utiliser les commandes céph-vocales.

— Et les commandes mentales ?

— Les commandes céph-mentales… Nous verrons ça beaucoup plus tard, Mademoiselle. Beaucoup plus tard. Dans quelques années. Je serais heureux d’être toujours votre professeur pour vous apprendre à les utiliser.

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