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6. Fugaces fantômes Seul dans son bureau, Alan Blador plongeait peu à peu dans les eaux sombres et troubles d’une profonde introspection. Il se demandait comment il avait pu changer à ce point. Comment et quand avait-il commencé à se transformer, à devenir insensible, à ne penser qu’à l’argent ? Depuis quand son cœur était-il tari ? Il se demanda aussi si cette regrettable métamorphose avait vraiment été insidieuse. S’était-elle développée à son insu, ce qui lui donnerait un semblant de circonstance atténuante, ou n’avait-il simplement pas voulu la voir étendre sa gangrène dans le foyer même de sa conscience ? Songeant qu’il avait un jour offert son âme aux flammes du bûcher de l’ambition, il se demanda enfin si l’argent et le pouvoir avaient au moins en partie compensé ce grand sacrifice. Alan Blador s’était déjà interrogé à ce sujet, mais jamais avec autant de force et de tristesse que ce jour-là. Quelque trente ans auparavant, la toute première fois qu’une question de cet ordre avait effleuré son esprit, ce fut d’une manière quasi subliminale. Il n’en eut aucune conscience. Plus tard, plusieurs fois de suite, elles traversèrent encore son conscient avec une grande discrétion, comme des entités éthérées qui ne font que passer sans se faire remarquer. Quand elles survinrent encore, quelque temps plus tard, cette fois-ci avec légèrement plus de persistance, il les considéra comme des pensées parasites sans importance. Il ne leur accorda pas le moindre intérêt, son esprit étant trop préoccupé par les servitudes inhérentes à son ascension sociale. Tout au plus éprouva-t-il un bref et indéfinissable malaise au passage de ces fugaces fantômes qui s’étaient probablement enfuis de son subconscient. Car son subconscient connaissait ces questions. Il les connaissait bien et depuis fort longtemps même ! N’étaient-elles point nées dans quelque fosse de ses abîmes ! Cette secrète partie de son esprit avait eu plus de temps qu’il n’en faut pour les analyser secrètement en toute impartialité et pour leur trouver des réponses. Réponses qui n’attendaient plus que l’occasion de se ruer à travers le mur les séparant de la conscience. Qui peut dire pourquoi elles le firent ce jour-là ? Quel en fut exactement le déclencheur ? Le regard du psychologue ! Ils se côtoyaient depuis si longtemps. Cela aurait dû arriver avant ! Toujours est-il qu’elles franchirent ce mur ce jour-là. Elles le firent violemment, douloureusement, implacablement, en soulevant au passage de déchirantes vagues de tristesse, des déferlantes de regrets sur une houle de nostalgie. Alan Blador eut soudain la déchirante impression de sentir son âme saigner. |
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