Il sera… Science fiction

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9. Un bilan sans concession

Pendant que C12/5 s’enivrait d’expérimentations, Alan Blador, le grand directeur d’Amis Angémos, subissait les assauts des réponses que son subconscient avait depuis longtemps préparées dans les profondeurs de ses discrètes réflexions. La liste des sacrifices, qui avaient servi de marches à l’escalier de sa laborieuse ascension, semblait démesurément longue. Abandon d’un amour passionné. Perte de contact avec ses enfants. Trahison ou oubli d’inestimables amitiés. Des femmes aimantes surgirent de sa mémoire, une en particulier, celle qui avait creusé la plus profonde blessure dans son cœur. Son visage, ses sourires, ses mimiques, ses formes et la douceur de sa peau assaillirent nostalgiquement sa mémoire. Une vague frémissante parcourut son épiderme à l’évocation de ses caresses. Mêlés à ses fantômes de tendresses surgis du passé, les rires candides et purs de ses enfants rebondissaient sur les parois de sa nostalgie, comme de lointains échos porteurs de regrets ; le plus jeune d’entre eux avait 50 ans aujourd’hui. Ses souvenirs arrivaient en désordre, et dans la cohue la plus tumultueuse, comme s’ils eussent voulu passer tous par la même porte au même instant. L’expression d’intense surprise qui avait sculpté le visage de son ami Még Ryplait apprenant qu’il perdait son emploi, brûla sa conscience ; le pauvre homme ne savait probablement toujours pas qu’Alan Blador avait comploté pour prendre sa place de responsable des ventes.

La contrepartie de tous ses sacrifices était aisément quantifiable : un revenu annuel de quatre millions de ranks. Un chiffre. Tout simplement un chiffre. Un chiffre quelque part, dans les mémoires du Réseau. À quoi ce pouvoir d’achat lui avait-il servi ? Toutes les réponses étaient prêtes depuis bien longtemps. Lentement distillées par l’incorruptible alambic de son subconscient, elles étaient sans appel, trop longtemps mûries pour avoir une autre apparence que celle de l’évidence. Éléments objectifs d’un bilan sans concession, elles ne se souciaient point de remettre en cause toute une existence. À la conscience de juger, de décider, et de les convertir en émotions. Simples informations brutes, elles surgissaient, implacables mais parfaitement neutres. Tous ces sacrifices avaient servi :

À faire grossir son épargne ; il avait en réserve quelque quarante millions de ranks sur son compte.

À prolonger sa vie jusqu’à 180 ans, âge qu’il atteignait maintenant. Tout le monde n’avait pas les moyens financiers d’acquérir un squelette artificiel. Le premier qu’il s’était payé, pour ses 103 ans, avait presque coûté sept millions de ranks. Pour le deuxième, lors de ses 160 ans, il avait fallu dépenser plus du double, car les nanomachines squelettogènes avaient dû être spécialement programmées pour désassembler son ancien squelette, devenu un vieux modèle, tout en assemblant le nouveau. Les remplacements d’organes biologiques ou biomécaniques, les traitements de régénérescence, et d’une manière générale, tout ce qui permettait de reculer l’échéance de la mort, n’était qu’à la portée des bourses les plus replètes. Certes ! son pouvoir d’achat lui avait permis d’atteindre cet âge avancé et dans une vingtaine d’années seulement, il aurait 200 ans et figurerait parmi ceux qu’on surnommait les Éternels. Mais ce n’était pas le cas de ses deux premiers enfants, ils étaient morts avant lui et depuis bien longtemps. Quelle sorte de père suis-je donc ? se demandait-il.

À posséder un gravitant personnel, véhicule de pur prestige essentiellement destiné à faire briller sa position sociale.

À être propriétaire de deux appartements très luxueux, un sur Terre, l’autre sur Mars. Il n’avait de toute façon pas le temps de les habiter plus de quelques heures par an.

À faire régulièrement évoluer sa céph pour bénéficier des derniers perfectionnements techniques dans ce domaine.

À exhiber d’autres objets de prestige, comme ce stupide fauteuil en cuir ou ce…

Ces pensées furent soudain interrompues par un petit tintement qui raisonna dans sa tête, tandis que trois petits points lumineux, un bleu à gauche, un vert au centre, et un rouge à droite, apparurent en haut de son champ de vision. Il fixa le bleu une seconde.

— < Sandrila Robatiny, dit le logiciel de son interface encéphalique, en s’adressant directement à ses circuits cérébraux auditifs.

Son regard se centra une seconde sur le point vert.

— :: Bonjour, cher capitaine.

— :: Bonjour, Sandrila.

Dans combien de temps sera-t-elle lasse de cette grotesque plaisanterie ? se demanda-t-il.

— :: Je vous appelle au sujet du problème des Classe 12.

— :: Oui ?

— :: Voilà l’idée : j’ai demandé à nos équipes du génie d’étudier la possibilité d’effacer sélectivement leur mémoire.

— :: Vous voulez dire, effacer uniquement les souvenirs qui pourraient nous porter tort ?

— :: Oui, c’est bien ce que je veux dire.

— :: Les impulsions électriques, par exemple ?

— :: Par exemple, oui.

Alan Blador resta silencieux.

— :: Que pensez-vous de cette idée, capitaine ?

— :: Si elle est réalisable, elle est excellente, répondit-il en simulant l’enthousiasme.

— :: Donc, pour l’instant, aucun changement dans les méthodes d’éducation.

— :: Pas de changement, entendu.

— :: Je vous tiendrai au courant de l’avancement des recherches dans ce domaine. C’est, j’en suis certaine, la solution la plus rentable en grande série. Le coût des recherches sera divisé par le nombre de Classe 12 que nous produirons, et si vous croyez comme moi à leur succès sur le marché, il n’apparaît pas déraisonnable d’espérer en vendre plusieurs milliers.

— :: Je pense aussi que c’est une excellente idée.

— :: Bien ! je vous laisse donc. À bientôt.

— :: À bientôt.

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