Il sera… Science fiction

 

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10   De l’eau avec du sucre, ou du sucre avec de l’eau ?

 

La communication coupée, Alan Blador décida de se placer en état d’indisponibilité et d’appeler Alina Zorinsky, directrice de la recherche chez Génética Sapiens.

— > Commande céph : État non disponible. Message général : Veuillez me laisser tranquille. Fin message général. Message à l’attention de Sandrila Robatiny : Bonjour, Sandrila, accordez-moi trente minutes je vous prie, si c’est possible. Je vous rappellerai. Fin message Sandrila Robatiny.

— < État non disponible enregistré. Message général enregistré. Message à l’attention de Sandrila Robatiny enregistré.

— > Commande céph : Appeler Alina Zorinsky.

— < Alina Zorinsky ne souhaite pas être dérangée en ce moment. Voulez-vous écouter son répondeur ?

Un point vert et un point rouge apparurent devant lui, via les signaux envoyés par sa céph dans son cortex visuel. Il fixa le vert.

— ::< Répondeur de Alina Zorinsky : « Bonjour, je suis Alina Zorinsky. Laissez-moi un message ou, s’il y a urgence, passez en mode appel urgent. Salutations ! Fin du message. Voulez-vous passer en mode appel urgent ? »

Il regarda le point vert.

— < Demande d’appel urgent en cours de traitement…

Alan Blador attendit quelques secondes.

— :: Oui Alan, que veux-tu ?

— :: J’ai des questions importantes à te poser.

— :: Ah ! C’est au sujet de tes Classe 12 ? J’espère que tes questions sont suffisamment importantes pour justifier ton appel spécial. La patronne nous a confié un travail urgent. Je suis vraiment débordée alors je t’écoute, ne me fais pas perdre de temps.

— :: Je voudrais te demander quelque chose à titre personnel.

— :: Personnel ?

— :: Oui, c’est au sujet des 12, mais c’est personnel en effet. Je veux dire que… je souhaiterais que cela reste entre nous.

— :: Hé ! bien ! Te voilà bien mystérieux… Attends un peu.

Alan Blador devina qu’elle lui demandait un délai pour s’isoler. Il attendit en préparant ses questions.

— :: Voilà ! Je viens de me réfugier dans mon bureau. Il y a un petit curieux dans mon équipe qui, l’air de rien, écoutait ce que je te disais. Alors tu veux savoir ce que la patronne m’a demandé pour tes Classe 12 ?

— :: Non, je suis déjà au courant. Elle veut que vous trouviez un moyen pour effacer sélectivement leur mémoire.

— :: C’est ça. Pour ne rien te cacher, je ne vois encore pas comment y parvenir. Ma spécialité c’est plutôt la génétique. Elle a demandé à un spécialiste des engrammes, un type très fort qui a travaillé dans l’équipe de Youri Yamaya, de m’apporter son aide. Il m’a déjà appelé de sa part et je suis justement en céph avec lui. Je ne voudrais pas le faire patienter trop longtemps. Alors ?… Que veux-tu ?

— :: J’ai besoin de savoir… Comment dire ?… C’est embarrassant, je n’arrive pas à formuler ma question.

— :: Je t’ai connu moins timide !

Le grand directeur préféra ignorer cette allusion à leur ancienne liaison. Il en gardait un excellent souvenir, mais son esprit était bien trop préoccupé pour l’évoquer en ce moment.

— :: Je voudrais que tu m’expliques comment vous avez conçu les Classe 12.

— :: Tu veux que je t’explique comment sont conçus les 12 ?

— :: Oui.

— :: Là ? Maintenant ? Tu veux que je te donne des cours de génétique ? Tu veux devenir codon-codeur en deux minutes ?

— :: Non, je ne veux pas devenir codon-codeur. Je veux que tu répondes à une question précise, seulement à une question précise, et puis c’est tout. Je ne te demande que ça. C’est très important pour moi.

— :: Je répondrai à ta question à deux conditions, mon p’tit Alan ! La première de ces conditions, c’est que tu me la poses un jour. La deuxième, c’est que je sois en mesure de le faire.

— :: La question est celle-ci : Sont-ils des chimpanzés avec des gènes humains, ou sont-ils des humains avec des gènes de chimpanzés ?

À l’autre bout du Réseau, un long sifflement suivit un silence de quatre secondes.

— :: C’est ça ta question urgente ! Ben mon p’tit Alan ! Elle n’est pas du ressort de la génétique cette question-là !

Depuis qu’ils avaient eu des relations, elle avait pris l’habitude de l’appeler familièrement, mon p’tit Alan ! Au début plutôt rarement, mais à présent de plus en plus souvent. Cela l’agaçait. Du haut de ses 195 ans n’avait-elle pas seulement 15 ans de plus que lui ? Le rapport de leur différence d’âge n’était vraiment pas grand ! Mais cinq ans seulement la séparaient de la frontière des Éternels ; il en était quatre fois plus éloigné qu’elle. Peut-être cela expliquait-il son comportement. Ce petit détail de langage n’était cependant pas bien grave, il décida de ne plus y penser. Elle avait de nombreuses qualités, notamment celle d’être loyale envers lui. Or, cela comptait beaucoup, surtout depuis que son (très récent) nouvel état d’âme braquait son projecteur sur des valeurs humaines que le voltage de son existence lui avait fait oublier.

— :: Pas du ressort de la génétique ?

— :: C’est peut-être de la philo ta question ! Et encore ! J’ai bien peur que même les philosophes n’aient aucune réponse à te proposer.

— :: Je ne comprends pas… C’est pourtant une question bien précise.

— :: Tu le penses vraiment ! réfléchis un peu. Je vais t’en poser une du même genre… L’eau, c’est de l’hydrogène avec de l’oxygène ou de l’oxygène avec de l’hydrogène ? Si je mets du sucre dans cette eau, ce sera de l’eau avec du sucre, ou du sucre avec de l’eau ?

Le grand directeur resta silencieusement méditatif.

— :: Écoute, p’tit Alan, si tu me disais ce qui te tracasse, je pourrais peut-être…

— :: Sont-ils plus humains, ou… plus chimpanzés ? Dans ton exemple de sucre, ça dépend des proportions, non ?

— :: Ils sont les deux. Il n’est pas facile d’attribuer des grandeurs à ces proportions. Ils ont un corps de singe et un esprit… en vérité, je veux dire un encéphale…

— :: Un esprit, un encéphale, je t’écoute, continue… Pourquoi, as-tu remplacé le mot esprit par le mot encéphale ?

— :: Qui sait exactement ce qu’est l’esprit ? On peut identifier les gènes de telle ou telle fonction cérébrale, mais l’esprit… Ce n’est pas à proprement parler une fonction… ou une activité, je ne sais quel terme employer… qui soit localisable ni dans la masse cérébrale ni dans le génome. Je ne sais pas comment t’expliquer cela… C’est comme si on essayait de comprendre le sens d’un texte en étudiant les propriétés géométriques des caractères qui le composent. Je ne sais pas si c’est une bonne analogie mais je veux te faire réaliser que l’esprit n’est ni localisable, ni même clairement définissable en termes rationnels.

— :: Bien ! soit ! Ils ont donc un corps de singe et un encéphale de… ?

— :: Des deux… des deux.

— :: Tout cela ne m’aide guère.

— :: Je ne peux malheureusement rien te dire de plus. Je t’ai déjà dit que je ne saurais pas te parler en termes de proportions. Nous avons travaillé sur un cahier des charges que tu connais, puisque c’est ton idée. C’est bien toi qui as eu cette idée de singes qui parlent comme nouveaux produits à mettre sur le marché, n’est-ce pas ?

Le cœur d’Alan Blador s’appesantit. Il poussa un grognement étouffé pour dire oui à contrecœur.

— :: Tu nous as demandé de créer les premiers angémos capables de s’exprimer par la parole. Nos travaux nous ont conduits à l’ultime limite de ce que nous savons faire aujourd’hui. Ils ont été en partie, disons-le, presque empiriques par moments, ou… expérimentaux plutôt. Nous avons sélectionné des gènes humains qui nous semblaient nécessaires pour réaliser ce que nous avions à faire. Des impératifs de temps et de prix de revient nous ont obligés à ne pas être très précis dans notre sélection des locus. Ce qui signifie que nous avons peut-être rendu ces singes plus humains que nécessaire, mais… comment savoir ce qu’il faut d’humain au minimum pour être simplement en mesure de soutenir une conversation ? Nous attendons les résultats pour en savoir plus, comprends-tu ?

— :: Hélas, j’ai bien peur de comprendre, oui. Le mot angémo n’est pas adapté dans ce cas, si je suis bien tes explications. On peut indifféremment parler d’un animal génétiquement modifié, ou d’un humain génétiquement modifié. Un angémo ou un hugémo. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

— :: C’est bien cela, oui.

— :: C’est terrifiant ! Vraiment terrifiant !

— :: Je ne m’attendais pas à ce que cela te tracasse, vois-tu ! mon p’tit Alan.

— :: Et toi ?

— :: J’avoue que je commence à y penser de plus en plus. Je n’osais pas me confier mais… comme tu en parles. En vérité… je n’aurais pas osé en parler la première, mais depuis quelque temps j’éprouve une sorte de malaise en pensant à tout ça. Et… je précise que ça me fait plutôt plaisir de savoir que je ne suis pas seule.

— :: Une dernière question.

— :: Je t’écoute ?

— :: De quelle personne provient le génome humain ?

— :: Je n’en ai aucune idée. La patronne nous a fourni les deux génomes.

Ils restèrent tous les deux silencieux un moment.

— :: Alan ?

— :: Oui ?

— :: Que penses-tu de tout ça ? J’ai bien peur que ton idée d’angémos qui parlent…

— :: Je voulais te demander la même chose. Eh bien, j’avoue que… je n’avais pas vraiment bien réalisé ce que je te demandais. Le moins que je puisse dire, c’est que… Je la sens mal cette affaire. Très mal même… Et toi ?

— :: Disons que… je ne la sens pas très bien moi non plus, pour être franche.

 

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