Il sera… Science fiction

 

Science fiction
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14   Âme prédatrice

 

Sandrila Robatiny sortit de l’eau. L’éblouissante lumière du soleil au zénith dessinait deux ombres courbes sous les galbes de sa généreuse poitrine qui ruisselait. Prenant pied sur la rive du lac africain, elle s’approcha de son angémo personnel et caressa les plumes de son cou en lui prodiguant quelques douces flatteries. Dans l’intention de signifier qu’il appréciait ces mots doux, l’énorme rapace, produit des laboratoires de Génética Sapiens, commercialisé par Amis Angémos, libéra un cri rauque dont les échos se répandirent sur le luxuriant paysage par lequel ils étaient entourés. Il reprenait son souffle après le vol d’une trentaine de kilomètres qui les avait conduits jusqu’ici. Durant le bain de sa maîtresse, il avait eu le temps de prendre un peu de repos et d’étancher sa soif en buvant l’eau du lac à satiété ; pourtant quelques encouragements n’étaient pas à dédaigner pour envisager le voyage de retour. L’animal génétiquement modifié pouvait soulever une charge de cent cinquante kilos, mais durant quelques secondes seulement. Bien qu’elle fût plutôt grande, sa superbe cavalière n’en pesait que quarante-cinq, grâce à son squelette synthétique, aussi pouvait-il l’emporter haut et loin dans les airs, à plusieurs dizaines de kilomètres de son immense et luxueuse propriété, située au cœur de la forêt africaine.

Sandrila Robatiny s’apprêtait à monter sur son dos et à se sangler avec le harnais, quand le logiciel de connexion au Réseau parla dans sa tête.

— < Une personne non identifiée désire vous parler.

La grande directrice de Génética Sapiens était habituée à cette sollicitation anonyme. Elle n’en avait aucune preuve formelle, mais elle était certaine de savoir de qui il s’agissait. De ce fait, elle savait également qu’elle ne pouvait se soustraire à cette invitation au dialogue, qui pour l’heure gardait encore une apparence trompeuse de sollicitation pour ne pas dévoiler son véritable caractère d’injonction. Mystérieusement, cet inévitable interlocuteur gardait encore une petite trace de politesse qui le conduisait à faire semblant de demander. Elle s’allongea sur le sable fin, le regard perdu dans les feuillages frémissant dans le vent tiède, et pensa une commande céph-mentale. Cet acte noétique intentionnel et parfaitement maîtrisé se matérialisa dans sa masse cérébrale sous la forme d’une configuration électrique et biochimique bien précise, que le logiciel d’interface mentale de sa céph savait interpréter. C’était l’équivalent de la commande céph-vocale : « Commande céph : Communication acceptée. »

— :: Bonjour, Mademoiselle Robatiny, dit aussitôt la voix.

— :: Bonjour, So Zolss, répondit-elle.

Comme d’habitude à l’autre bout du Réseau, l’homme fit comme s’il ne l’avait pas entendue prononcer son nom et continua, sans rien dire à ce sujet.

— :: Je souhaiterais savoir où en sont les recherches que je vous ai confiées.

— :: Elles avancent. Elles avancent.

— :: Elles avancent ! Je l’espère bien, mais à quelle vitesse avancent-elles ?

— :: Comment pourrais-je vous en rendre compte, dès lors que vous n’avez aucune compétence dans ce domaine pour en juger.

— :: C’est un fait indéniable que je ne discuterai pas… mais je puis comprendre la notion d’avancement si elle est exprimée en termes de temps. Dans combien de temps donc pensez-vous aboutir ?

— :: Il s’agit de travaux de recherche, ne l’oubliez pas. Les engrammes ne sont pas faciles à étudier. Comment pourrais-je prévoir à quel moment nous découvrirons ceci, ou à quel autre moment nous résoudrons cela ?

— :: Oui, je comprends votre problème.

— :: J’en suis ravie.

— :: Je crains fort que vous ne le demeuriez longtemps, hélas.

— :: Que voulez-vous dire ?

— :: Que je comprends votre problème… mais que c’est le vôtre. Moi, j’ai le mien. Décidément ! comme vous me le faisiez remarquer à l’instant, peste soit de mon incompétence dans votre domaine ! Comment voulez-vous que je puisse savoir si vous travaillez ? Comment pourrais-je être certain que vous ne me mentez pas ?

— :: …

— :: Comme vous pouvez le constater, nous avons chacun notre problème bien personnel.

La voix de l’homme était calme. Mais elle était toujours calme. Elle ne s’était encore jamais élevée, aussi peu que ce fût. Même pour énoncer des menaces très claires, elle n’avait jamais perdu ce ton inébranlable dénué de la plus petite trace d’émotion.

— :: Allez-vous encore me menacer ? demanda-t-elle.

— :: Oui, vous pouvez effectivement appeler la chose ainsi. Mais le mot chantage conviendrait mieux. Cette fois-ci, je vais vous faire écouter un document sonore qui vous aidera, j’espère, à attacher plus d’importance à ma requête.

— :: Hum ? Allez-y, j’écoute !

— :: Ce sont des extraits de conversations que vous reconnaîtrez sans difficulté.

 

———————

— :: C’est la première fois que nous nous apprêtons à commercialiser des angémos de Classe 12. Jusqu’à présent nos produits n’étaient pas capables de soutenir une conversation. C’est pour cette raison que nous n’avons pas pensé à quelque chose d’élémentaire qui risque fort de nous porter tort dans le futur. Les singes vont entrer dans des familles. Ils vont parler avec nos clients, avec d’autres personnes rencontrées, avec des membres d’associations anti-angémos peut-être même…

———————

 

— :: Ces associations anti-angémos sont un réel problème, pour vous, n’est-ce pas ? Mais… ne répondez pas encore, écoutez un autre extrait, dit la voix.

 

———————

— :: Bonjour, cher capitaine.

— :: Bonjour, Sandrila.

— :: Je vous appelle au sujet du problème des Classe 12.

— :: Oui ?

— :: Voilà l’idée, j’ai demandé à nos équipes du génie d’étudier la possibilité d’effacer sélectivement leur mémoire.

— :: Vous voulez dire, effacer uniquement les souvenirs qui pourraient nous porter tort ?

— :: Oui, c’est bien ce que je veux dire.

— :: Les impulsions électriques, par exemple ?

— :: Par exemple, oui.

———————

 

— :: Il est facile de constater que rien ne peut m’être caché, n’est-ce pas !

— :: Peu m’importe que l’on ne puisse rien vous cacher, Zolss. Vous n’obtiendrez rien de moi, pas avec du chantage en tout cas. Je vous conseille d’adopter une disposition d’esprit propice à la négociation si vous souhaitez m’intéresser.

— :: Cessez donc de gaspiller notre précieux temps Sandrila Robatiny. Nous sommes de la même trempe tous les deux, nous nous connaissons bien. J’ai suivi votre parcours avec intérêt, et vous connaissez très bien ma position actuelle. Vous avez choisi le pouvoir du commerce des sciences de la vie, j’ai choisi celui que m’offre le contrôle du Réseau.

— :: Je n’ai pas choisi cette voie pour le pouvoir, mais uniquement pour l’argent.

— :: L’argent n’est-il pas le pouvoir ?

Le mot pouvoir revenait régulièrement dans les phrases du grand directeur de Méga-Standard. Il semblait littéralement obsédé par ce concept. Il voyait le pouvoir en tout, et rien ni personne, selon lui, ne pouvait prétendre n’y être point assujetti d’une quelconque manière. Sandrila Robatiny décida d’utiliser cette porte d’entrée pour étudier plus profondément sa personnalité, peu communicative à l’accoutumée. À tel point, que c’était d’ailleurs la première fois qu’il employait son temps de parole à exprimer autre chose que des ordres précis ! Il lui fallait trouver un moyen de percer la cuirasse de son pragmatisme pathologique. Elle ne pouvait accepter, elle, Sandrila Robatiny, la grande directrice de Génética Sapiens, la deuxième fortune des mondes, responsable d’un chiffre d’affaires exprimable en milliers de téraranks, de se laisser plus longtemps mener par le premier. Il ne restait plus qu’une seule marche de podium à monter, il était temps de le faire.

— :: Oui, vous avez raison, dit-elle. Haaaaaa ! Que n’eussions-nous fait, chacun de notre côté, pour combler notre goût du pouvoir ! Vous disiez donc, que vous avez choisi le pouvoir que vous confère le contrôle du Réseau… Et… vous semblez vous en féliciter.

Un peu provocante, elle avait prononcé ses derniers mots sur un ton légèrement railleur.

— :: J’ai tout lieu de le faire ! En douteriez-vous ?

— :: Un peu oui, au risque de vous être désagréable. Certes, vous voilà pour le moment solidement assis sur votre trône. Mais votre situation, apparemment enviable en première analyse, ne saurait durer très longtemps encore, malheureusement pour vous.

Elle espéra déclencher au moins une réaction de mauvaise humeur, mais la voix de So Zolss ne trahit en rien une quelconque émotion. Il répondit exactement comme si elle venait de lui dire : il pleut, ou bien, il fait soleil.

— :: Vous m’intéressez ! Je vous l’accorde. J’aime que l’on me parle de mon pouvoir. Vous connaissez mon point faible, mais vous n’en tirerez pas grand-chose. Ainsi donc, me voir descendre de mon trône ne serait plus qu’une question de temps, relativement court qui plus est ?

— :: Qui plus est oui ! Vous qui savez tout, ce n’est pas à moi de vous parler de l’Organisation !

Faute de mieux, le silence qui suivit pouvait être interprété comme une réaction. Sandrila Robatiny en prit bonne note. Peut-être avait-elle enfin trouvé une faille dans les défenses de l’inexpugnable forteresse de Méga-Standard. Elle avait entendu parler de l’Organisation dans une soirée mondaine. Une femme avait rapporté un ouï-dire selon lequel des inconnus avaient enquêté à Marsa. Ils avaient interrogé de nombreuses personnes dans les lieux publics, en proposant d’alléchantes récompenses à qui donnerait des informations au sujet de dangereux activistes qui se regroupaient sous le nom d’Organisation. Malgré ses efforts d’investigation, Sandrila Robatiny n’avait depuis recueilli que très peu d’informations supplémentaires. Personne parmi ses connaissances ne savait si elle existait vraiment cette organisation, censée tout simplement se nommer Organisation ; selon certaines rumeurs peu répandues, elle était composée de personnes déterminées à libérer le Réseau du monopole de So Zolss.

— :: Que savez-vous au sujet de l’Organisation ? demanda ce dernier.

— :: J’en sais suffisamment pour comprendre qu’elle représente un très gros problème pour vous, un grave danger.

Dans la froide partie d’échecs que le dictateur jouait contre les mondes, l’Organisation était la seule ennemie encore en lice. Elle demeurait le seul obstacle qui le séparait du pouvoir total. Il la combattait sans pitié, mais sans passion, comme tout ce qu’il avait déjà combattu. Capable des crimes les plus abominables, il les commettait sans la moindre cruauté ; enlever la vie d’un homme qui lui portait ombrage ne signifiait pour lui rien d’autre que de déplacer une pièce sur l’échiquier. Il résumait lui-même le moteur de son existence en deux mots uniquement : vouloir et pouvoir. Or, son pouvoir, le plus grand qui se puisse concevoir à l’échelle d’un humain, étendait ses terrifiants tentacules sur tous les mondes habités du système solaire. Nul être dans son royaume ne pouvait échanger des informations à distance sans passer par cet unique et omnipotent moyen de communication qui reliait toutes les âmes et que l’on nommait tout simplement le Réseau. So Zolss était parvenu à imposer « MS-Connexion » son LCR (Logiciel de Connexion au Réseau) à tous les utilisateurs, de telle sorte que tout ce qui pouvait s’entendre, s’écrire, ou se montrer passait sous son contrôle. Sandrila Robatiny et tous les puissants du moment savaient que son pouvoir dépassait tous les autres, sans commune mesure, même réunis. Bien que sa réputation de « plus grand » fût depuis longtemps multimondiale, So Zolss n’en tirait nul orgueil, pas même une once de fierté. Rien dans son comportement ne pouvait conduire à penser qu’il éprouvât au moins quelque secrète satisfaction à entendre parler de lui dans tous les mondes. Il n’aspirait ni à l’admiration, ni à la crainte, seul son pouvoir comptait, et il prenait plaisir à le voir s’étendre, comme on aime voir une plante croître, seul avec elle, à l’abri de tout regard.

À l’opposé, Sandrila Robatiny s’étourdissait de puissance, adorait combattre pour vaincre, jouissait d’inspirer le respect, l’envie et la jalousie. Terriblement redoutée dans les hautes sphères, elle aimait par-dessus tout soumettre les plus grands. Elle ne mesurait la pleine expression de son pouvoir que dans les yeux des autres. Poussée par une détermination sans faille, armée d’une intelligence redoutable et d’un physique insolent de perfection, elle chevauchait la vie, au triple galop de son ambition sans limites. Quant aux obstacles qui osaient se présenter devant elle, ils éclataient en mille débris qui, disait-on, ne retombaient jamais, tant le souffle de son passage était violent. Tout son être frémissait sous les pulsions de son ardent désir de domination. Personne n’avait pu arrêter son ascension… personne sauf So Zolss. Elle était à présent totalement déterminée à le vaincre. Cette mystérieuse Organisation était sa seule cartouche, mais ne peut-on pas espérer faire mouche du premier coup ?! Afin de tirer le meilleur parti de son projectile, elle décida de gagner du temps et de ramollir les défenses de son adversaire en insufflant le doute dans son armure.

— :: Peu importe ce que vous comprenez ! Je souhaite simplement que vous portiez à ma connaissance les informations que vous possédez à son sujet, reprit enfin la voix.

L’impératrice du génie génétique ne répondit pas tout de suite. Elle avait le temps. C’était bel et bien une joute verbale, mais une joute verbale très particulière. Elle ne mettait pas en opposition des antagonistes coléreux échangeant des insultes mais des compétiteurs de haut niveau, déterminés, calculateurs, seulement sensibles aux coups que portent les paroles éloquentes, significatives. Un haussement de ton exagéré, une menace maladroitement colérique, n’étaient que démonstration de sa faiblesse. Aussi, le ton restait calme, les paroles inamicales, mais pondérées.

Elle le laissa mijoter dix longues secondes avant de reprendre sur un ton las, qui eût été de circonstance pour s’adresser à un élève demeuré.

— :: Écoutez Zolss ! il va bien falloir que vous admettiez un jour ou l’autre que vos désirs sont déjà de moins en moins des ordres. N’oubliez pas en outre que vous parlez à Sandrila Robatiny. Je ne pais pas dans ce grand troupeau de moutons serviles qui vous vénèrent et qui vous payent pour se faire tondre. Pour reprendre ce que vous avez dit tout à l’heure, j’ai effectivement bâti mon empire dans la biologie et la génétique alors que vous avez choisi le Réseau comme terrain de domination. Nous savons cela ! Nous le savons tous les deux, n’est-ce pas ! aussi n’y avait-il aucune nécessité de le dire. Mais vous l’avez dit cependant. Et… je sais pourquoi. Vous vouliez me rappeler que votre pouvoir est plus grand que le mien, que rien ne peut vous échapper, que vous savez tout et tout de suite. Malheureusement pour vous, mon petit Zolss, c’est raté.

Jamais personne ne l’avait appelé aussi familièrement depuis de très nombreuses années, mais So Zolss n’y attacha aucune importance. Il se concentrait sur la voix de sa rivale pour en étudier la moindre de ses inflexions.

— :: Si je dois vous concéder que vous détenez des informations importantes sur Génética Sapiens, je dois aussi vous avertir que, de mon côté, j’ai de quoi vous dissuader d’en faire usage contre moi. Votre pouvoir est grand, mais il est fragile. Il existe une résistance que vous ne pourrez vaincre, elle utilise le Réseau à votre insu en utilisant son propre logiciel de connexion au Réseau. Vous avez réussi à imposer MS-Connexion dans tous les mondes, mais… l’Organisation a son propre LCR. J’ai posé les fondations de notre débat d’aujourd’hui, j’en viens maintenant au point le plus important. Compte tenu de ce que nous savons sur l’Organisation et de ma puissance financière, que vous ne pouvez que connaître puisque vous savez tout, je vous recommande de ne rien faire pour conforter l’idée qui de temps en temps me traverse la tête.

Le grand directeur de Méga-Standard était très attentif, il ne s’attendait pas à une telle assurance.

— :: Je vous écoute, continuez. De quelle idée s’agit-il ?

— :: J’ai envisagé de marcher sur vos plates bandes, je suis en mesure de financer l’Organisation pour l’aider à répandre leur LCR sur le Réseau. Je n’ai pas encore négocié avec eux, mais…

— :: Mais ?

— :: Mais en y réfléchissant, je préfère différer ma conquête du Réseau voire même ne plus y penser.

— :: Et qu’est-ce qui peut retarder votre assaut dévastateur, étant donné votre assurance ?

— :: Un arrangement en bonne intelligence avec vous me serait bien plus profitable. Convenons que ce serait bien dommage de perdre la possibilité d’espionner tout ce qui se passe dans les communications. L’Organisation est composée d’insensés œuvrant gratuitement dans l’unique but de libérer le Réseau. Je ne pourrai jamais leur demander d’inclure des options d’espionnage personnalisées dans leur LCR.

— :: Je vois… Vous souhaiteriez donc vous arranger avec moi pour tirer profit de cette possibilité.

— :: Exactement. Je ne suis pas disposée à vous céder, mais… un accord entre nous m’ôterait le désir de vous anéantir.

Un silence s’installa. Les deux adversaires faisaient le point de leurs positions. So Zolss reprit le premier.

— :: Comme vous vous en doutez, je vais vérifier que vous ne bluffez pas, car pour l’heure, rien ne me prouve que vous avez des contacts avec l’Organisation. Vous pouvez cependant déjà me dire ce que vous souhaitez obtenir comme informations.

— :: Cela dépendra du moment. Mais… le plus rapidement possible, je voudrais tout savoir au sujet de toutes les associations anti-angémo. Liste complète des adhérents avec leur code génétique, et en particulier les responsables, les meneurs. Dans un deuxième temps, j’aimerais disposer d’un enregistrement permanent de toutes les communications qui s’établissent entre mes employés, et aussi entre différentes personnes que je tiens à suivre de près. Je vous fournirai la liste de ces personnes ultérieurement. Afin d’exploiter toutes ces informations efficacement, j’attends en outre de vous la fourniture d’un logiciel d’analyse me permettant d’effectuer des recherches par sujets pertinents dans les conversations. Je me doute bien que vous en utilisez un, n’est-ce pas. On ne peut pas passer tout son temps à écouter tout le monde simultanément. En échange, je continue les recherches qui vous tiennent à cœur.

Huit secondes de silence… … … … … … … …

Réponse de So Zolss :

— :: Je vais réfléchir. Je vous ferai part de ma décision très bientôt.

— :: Je l’espère bien. Autre chose encore, je n’arrive pas à supporter l’idée que vous écoutiez continuellement toutes mes conversations ; il est impératif, eu égard à la fragilité de nos bonnes relations, que cela cesse sur-le-champ. Vous m’obligeriez en trouvant une solution immédiate à ce grave problème.

— :: Il m’est totalement impossible de vous offrir cette garantie. Quoi que je dise ou fasse, vous aurez toujours un doute à cet égard. La seule solution efficace qui est, d’après ce que j’ai pu comprendre, à votre disposition consiste à utiliser le LCR de l’Organisation.

Une fraction de seconde, elle s’en voulut de s’être fait piéger si simplement. Il cherchait à vérifier qu’elle avait bien ce logiciel de connexion au Réseau en sa possession. Elle réagit cependant avec sa promptitude coutumière.

— :: Je ne manquerai pas de le faire pour mes contacts très privés, mais je ne puis conseiller à tous mes employés et autres relations d’utiliser aussi le LCR de l’Organisation, cela me priverait par la suite de ce que je viens de vous demander. Vous aurez donc toujours la possibilité d’écouter ceux de mes interlocuteurs qui sont équipés de votre MS-Connexion. Soit, seulement une demi-conversation… mais même une demi-conversation c’est trop. Je n’ai aucune concession à vous faire.

— :: C’est une bonne réponse… mais pourriez-vous m’envoyer une copie de ce LCR, afin de me convaincre définitivement que vous avez bel et bien des relations avec l’Organisation ?

— :: Vous comprendrez facilement que je serais bien sotte de le faire ! Ceci vous donnerait un moyen de la combattre, or, n’est-elle pas pour le moment ma meilleure alliée contre vous ?

— :: Pensez-vous vraiment ce que vous dites ?

Elle mentait acrobatiquement en donnant l’illusion de le croire. Elle savait très bien que So Zolss n’avait pas attendu son aide pour se procurer une copie de ce logiciel et que cela ne pouvait en aucune façon lui permettre de porter le moindre coup contre l’Organisation. Estimant qu’elle prenait des risques en prolongeant l’entretien, elle tenta de le conclure rapidement.

— :: Je ne connais rien en informatique. Peste soit de mon incompétence pour reprendre votre expression. Je suis à présent dans l’obligation d’interrompre notre aimable conversation. J’ai à faire. Hâtez-vous de trouver une solution pour garantir l’intimité de mes communications. Ma patience n’est pas en pleine forme ces derniers temps.

— :: Je vais voir tout cela calmement et ne manquerai pas de vous tenir informée du progrès de mes réflexions. Je vous en donne l’assurance et vous conseille à mon tour de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour accélérer les recherches qui me tiennent à cœur.

— :: Bien ! Vous êtes une personne de bon conseil, je vais suivre votre exemple et réfléchir aussi calmement que vous. Restons-en là pour le moment. Pour clore, je suis plutôt contente du dénouement vers lequel semble se diriger notre désaccord. Pour les raisons que je vous ai exposées, je n’avais pas le souhait de vous combattre. Il eût été regrettable que vous ne vinssiez pas vous ranger aux côtés de mes intérêts ! D’autant que, est-il vraiment nécessaire que je vous le rappelle, vous avez besoin de la technologie que je contrôle pour demeurer longtemps un Éternel.

Sur cette menace farouchement lancée comme une arme de gladiateur, elle coupa la communication sans autre forme de politesse et se leva. Elle était réellement contente de ses manœuvres ; le bilan était plutôt positif. Sans s’en douter, elle se risquait à l’espérer, So Zolss avait apporté de nouvelles pièces majeures à ses connaissances sur l’Organisation. Il lui avait tout d’abord confirmé qu’elle existait, ce qui était bien sûr capital. Toujours grâce à lui, elle avait ensuite pu apprendre que ses membres développaient effectivement leur propre LCR. Elle avait planté cette affirmation dans le cœur de son adversaire, comme une épée que l’on enfonce jusqu’à la garde, dans le dessein de le déstabiliser, mais sans avoir la moindre certitude à son sujet. En fait, elle avait même purement inventé toute cette histoire qui lui semblait plausible. Elle inhiba son logiciel de connexion au Réseau. Depuis dix jours, elle avait pris l’habitude de le faire une heure par jour environ. C’était le meilleur moyen pour faire croire à So Zolss qu’elle utilisait parfois un LCR n’étant pas MS-Connexion.

Son magnifique corps nu (sorte de costume sur mesure dont chacune des courbes était le produit de ses exigences) offert aux ardeurs du soleil, elle monta sur le dos de l’angémo et se sangla avec le harnais. Il ne lui restait plus qu’à trouver rapidement cette organisation secrète, pour que ses mensonges deviennent des réalités. Elle inspira amplement ; sa licencieuse poitrine prit un volume d’une arrogance insoutenable, défiant l’espace et le temps. 220 ans est un âge délicieux, se dit-elle, je me sens en pleine forme. Je me donne quelques mois pour sonner moi-même le glas de So Zolss. En envisageant ses 222 ans elle se fit la promesse de régner, sans partage, sans compromis et sans alliance, sur l’ensemble de tous les mondes du système solaire.

Sandrila Robatiny personnifiait, aux yeux de tous, la détermination et la puissance ; de mémoire d’homme, personne ne l’avait vue, en tout état de cause, faire preuve de la moindre faiblesse et le rouleau compresseur de son ambition écrasait toute autre impression que l’on eût pu se faire d’elle. Était-elle cruelle ou simplement amorale ? Avait-elle un jour aimé quelqu’un ? Avait-elle, ne fût-ce qu’une fois, ressenti autre chose que le désir de vaincre ? La peur ? La tristesse ? L’amitié ? L’amour ? La lassitude ? Le doute ? La timidité ? Personne n’était en mesure de répondre à ces questions. Offrant une image ne montrant que des atouts enviables, elle faisait germer autour d’elle des multitudes de secrètes jalousies et si quelques rares audacieux se risquaient timidement à la courtiser, le commun des mortels courbait servilement l’échine sur son passage.

— Allons-y Rapace ! on rentre. Maison ! Maison !

Rapace connaissait le mot maison ; il s’arracha vigoureusement du sol en quelques battements de ses ailes puissantes et immenses. Elle fit pivoter ses jambes vers l’arrière, puis vers l’avant en les enfonçant sous le plumage de sa monture volante. La peau tiède de l’animal entra en contact avec l’intérieur de ses cuisses. Tandis que la forêt africaine tombait sous eux, et que le vent lissait les plumes de l’angémo et les cheveux de l’humaine, une déferlante d’énergie parcourut l’échine de l’Éternelle. Ses yeux furent le siège d’une lueur sauvage, révélant son âme prédatrice.

 

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