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16. Rien de vraiment révolutionnaire (2) Quelque chose avait changé dans l’univers de C12/2. L’existence y était plus dure. Il fallait apprendre davantage de sons nouveaux liés à toutes ces apparitions, devenues plus nombreuses qu’à l’accoutumée. Cependant, son ventre était à présent plein. De plus, pleurer lui avait fait du bien. La vigueur de la vie était de nouveau en lui. La sonnerie, qui précédait une secousse électrique si on restait sur sa mère, le fit tressaillir. Il bondit sur le sol et hésita. Normalement, après cet instant, il lui était permis de se reposer trente minutes, mais lors de la dernière tétée, les choses ne s’étaient pas déroulées ainsi. Les apparitions avaient envahi la scène sans tenir compte de ce délai habituel, et, à la fin de leur passage, il n’avait pas eu la force d’aller se nourrir. Le fil de ses réflexions se cassa brusquement. Voilà que ça recommençait ! Une sphère apparut sur le socle. — Boule, dit le petit quadrumane, en se contractant de la tête aux mains. Un cri d’intense surprise souleva ses sourcils, puis, la frayeur le jeta en arrière. C’était incroyable, mais l’apparition avait quitté le centre de la scène en se déplaçant vers lui. Que se passait-il ? Le monde devenait-il fou ? L’apparition, liée au son « boule », chemina tranquillement vers le bord du socle, puis elle se précipita vers le sol et fit quelques petits sauts de moins en moins hauts tout en continuant à s’approcher de lui. Ce comportement était pour le moins singulier ! Sans la quitter un seul instant des yeux, C12/2 s’écarta pour lui laisser le passage. Elle toucha le mur, changea de direction et vint de nouveau à sa rencontre, de plus en plus lentement toutefois, comme si elle souhaitait gagner sa confiance. Il recula encore pour éviter le contact jusqu’à ce qu’elle s’immobilise. Indécis, il jeta plusieurs regards alternativement dans sa direction et vers le centre de la scène qui demeurait désert. Au bout d’un moment, il s’enhardit à tendre, très lentement, un index curieux et timide vers elle. Quoiqu’il s’y attendit confusément, car c’était l’objet même de son expérience, il frissonna de stupeur quand il sentit que l’extrémité de son doigt rencontrait une légère résistance. Il retira sa main précipitamment et accorda un furtif coup d’œil à la pulpe de son index : rien de particulier à signaler. L’apparition partagea sa surprise, car elle recula. Cela le rassura, elle ne semblait pas dangereuse puisque, visiblement, elle était aussi impressionnée que lui. Il sourit timidement. Elle ne bougeait plus. La curiosité crût en lui. Plusieurs fois, sa main se tendit pour renouveler l’expérience. Au bout d’un moment, il devint inutile de recommencer pour prendre note de deux observations apparemment constantes. Premièrement, hors de la scène les apparitions deviennent touchables. Deuxièmement, les apparitions reculent quand on les touche. On pouvait dès lors se risquer à bâtir une hypothèse tout à fait probable : La scène est responsable de la propriété « non touchable » des apparitions. Toutes ces pensées, ces réflexions, ces noèses n’étaient pas entravées par des mots qui collent aux concepts en les obligeant à ressembler à une définition de dictionnaire. Elles étaient libres, brutes, efficaces, du domaine du ressenti. N’existe-t-il pas beaucoup plus de conceptions mentales que de mots ?! Les Classe 12 avaient effectivement compris l’utilité de ces derniers. Mieux que beaucoup d’hommes même ! Et… bien plus aussi que ne l’avait remarqué Daniol Murat ! Ils savaient que les mots ne servent qu’à communiquer les pensées et non à les faire naître. Aussi, c’est bien sans leurs chaînes que les clones Classe 12 raisonnaient. Dans le calme intérieur d’un esprit silencieux. Comme l’avait fait un moment auparavant, C12/5, C12/2 expérimenta ensuite les effets de la force de gravitation. Il éprouva lui aussi une grande excitation en lançant l’apparition en tous sens dans sa cellule. Ses connaissances se complétèrent : hors de la scène les apparitions deviennent touchables et elles ont envie de rejoindre le point de contact situé sous elles. Il en était là de son apprentissage quand la trappe de la scène libéra une autre apparition accompagnée d’un claquement feutré. L’angémo cru que la leçon reprenait. — Cube, dit-il, anxieux. Ce fut sans effet. Plusieurs fois, il répéta le son lié à cette image tridimensionnelle. En dépit de ses efforts, l’apparition demeurait. Il se prépara à recevoir la sanction habituelle mais aucune secousse électrique ne vint. Décidément, les choses n’allaient plus comme avant ! Les lois de l’univers étaient-elles instables ? Il hésita longuement en tournant autour de la scène pour examiner l’apparition sous plusieurs angles, puis une avide curiosité tendit son doigt : petits tremblements de surprise ; elle était touchable ! Ainsi donc, la scène ne s’opposait pas à ce phénomène qui était de toute évidence sans rapport avec elle. Conclusion, les apparitions étaient à présent touchables. Avec une grande maladresse, il prit le cube dans ses mains et le fit tomber accidentellement. Interrogateur, il recommença plusieurs fois volontairement. Indéniablement, en l’absence de support, cette apparition avait aussi la propriété de se diriger naturellement vers le bas. Il s’allongea sur le sol à côté d’elle et la soumit à l’examen d’un contact latéral. Elle ne fuyait pas. Il n’en fut pas étonné car il était facile de comprendre pourquoi. L’explication résidait dans la forme même de cette chose : pour pouvoir « rouler », elle serait obligée de basculer sur un angle ce qui l’éloignerait du bas, chose que les apparitions touchables répugnaient à faire, comme elles l’avaient démontré. Il caressa la surface lisse du cube avec la pulpe de son index et pensa : un cube est une boule avec six côtés aplatis, rien de vraiment révolutionnaire au fond… |
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