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19. Se porter dans les bras
La plupart de ceux que l’on surnommait les Éternels possédaient des clones d’eux même. Normalement destinées à fournir des organes ou des tissus à leur original, ces copies n’étaient pas considérées comme de véritables personnes. On les maintenait en vie dans des conditions quasi végétatives sans qu’ils ne puissent acquérir la moindre personnalité ; afin qu’aucun problème de conscience ne vienne gâcher leur utilisation, il était important qu’ils demeurassent de simples corps. Outre ces clones « outils », d’autres duplications génétiques vivaient normalement comme tout le monde (dire qu’ils essayaient de vivre comme tout le monde, serait plus exact). Ils étaient très peu nombreux. Eu égard au grave problème de la surpopulation, il était vraiment mal vu de se dupliquer. Certains nantis qui s’y étaient risqués avaient dû affronter des critiques acerbes, des insultes violentes et furent souvent même victimes d’attentats dans lesquels ils avaient disparu avec leur jeune double. Cependant, malgré ces difficultés, un certain nombre d’entre eux vivait dans la population sans être inquiétés tout simplement parce que personne ne savait qu’ils étaient des clones. D’autres ne se montraient jamais. Sandrila Robatiny ne s’encombrait pas de tels problèmes. Un de ses clones était depuis longtemps beaucoup plus qu’un simple corps. À ce sujet, un fantôme hantait la conscience de la grande directrice de Génética Sapiens. Il avait dans son souvenir la forme de minuscules dispositifs insérés à l’intérieur d’une sphère de quelque deux millimètres de diamètre. Le nanotechnicien qui les avait fabriqués, sur la demande et sur les instructions de cette prestigieuse cliente, ne s’était jamais douté de l’usage auquel ils étaient destinés ; il était en effet capital que personne ne sache. Ces appareils avaient été imaginés pour rappeler à Sandrila Robatiny (bis) que la copie c’était bien elle. Que jamais ne lui vinssent à l’esprit des envies de remplacer l’originale ! L’idée était simple. Tous les dix jours, la sphérule située dans la masse cérébrale du clone réclamait un code de douze lettres, ne pouvant être fourni que par la véritable Sandrila Robatiny, au moyen d’un appareil spécialement destiné à cet effet. Passé un délai de vingt-quatre heures, si la demande du code n’était pas satisfaite, le clone mourait ; moyen efficace de prévenir toute révolte éventuelle en créant une dépendance. Il y a une trentaine d’années de cela, la raison précise qui avait conduit Sandrila Robatiny à avoir un double était très obscure, même pour elle. Peut-être l’avait-elle fait tout simplement parce que c’était possible. Peut-être avait-elle souhaité s’observer et s’étudier elle-même. Peut-être aussi, avait-elle imaginé doubler son efficacité avec deux cerveaux. À moins qu’elle n’eût voulu avoir d’autre compagnie qu’elle-même. Elle avait élevé son clone dans sa somptueuse résidence africaine entourée du plus grand secret, en se posant parfois ces questions, mais elle n’avait jamais su y répondre. Au début, elle avait eu la troublante sensation de se voir bébé et même de se porter dans les bras, puis l’inconcevable expérience de se voir grandir, et ensuite, contre toute attente, elle avait peu à peu établi des relations affectives avec cette déconcertante image vivante d’elle-même. Elle avait à présent des remords, à cause de ce code de fidélisation forcée, mais aurait-elle pu prévoir son attachement à celle qu’elle considérait aujourd’hui parfois comme son enfant parfois, plus souvent, comme une sorte de sœur jumelle ?!
*** À bord de leur gravitant personnel, un Cébéfour 750, il n’existait rien de plus prestigieux, les deux Sandrila Robatiny se sourirent et s’embrassèrent affectueusement une dernière fois. — Laisse-moi descendre et rentre vite maintenant. Je suis sûre que So Zolss a l’intention de ne pas me perdre de vue. Va vite te montrer à ses chiens. — D’accord maman ! répondit le jeune clone, avec une expression espiègle. En descendant du Cébéfour, l’Éternelle esquissa une imitation de grimace menaçante pour répondre à la plaisanterie. Sa jeune copie n’avait que 30 ans. Une enfant pour elle ! Presque un bébé encore ! Elle avait pris l’habitude de l’appeler à nouveau maman depuis quelques mois. En posant les pieds sur le sable, elle se surprit à espérer que ce n’était que par pure taquinerie. Il faut dire que depuis longtemps elle redoutait de devoir un jour faire face à de graves problèmes psychologiques venant troubler leur relation. Relation à sa connaissance unique et sans précédent, alors… si un jour problèmes psychologiques il y avait… Elle chassa cette pensée et fit un dernier signe de la main. — T’inquiète pas ! Je fais tout ce qu’on a dit pour larguer ses sbires, lui dit son double pour la rassurer. La verrière se referma et le gravitant décolla. D’une manière ou d’une autre, il faudra bien qu’elle comprenne que, pour moi, elle est ma mère, pensa le clone. |
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