
Sandrila Robatiny se retrouva seule en pleine nuit, sur une longue plage de Marsa, la vieille ville européenne située au bord de la Méditerranée. Durant les quelques jours qu’elle se donnait pour trouver l’Organisation, elle devrait vivre sans recourir une seule fois à son argent. Seule à Marsa, nantie d’une fortune colossale, elle ne pourrait rien acheter sans se faire immédiatement repérer par So Zolss.
Elle était vêtue d’une combinaison noire, plutôt sobre, mais suffisamment moulante pour s’orner de ses formes, ce qui dépassait largement, en matière d’effet, les parures les plus éblouissantes qui se puissent concevoir. Elle fit quelques pas dans le sable, gravit un escalier de pierres qui la hissa au niveau d’un trottoir et marcha dans la pénombre en direction de lumières qui brillaient au loin, témoignant d’une activité humaine nocturne. L’inconnu qui la suivait discrètement, à cent mètres de distance environ, ne retint pas son attention. Elle poursuivit sa marche rapide. Ses longues jambes musclées l’amenèrent devant une place brillamment éclairée, au centre de laquelle une fontaine faisait couler des filets d’eau paresseux, de la gueule de quatre gargouilles collées à chaque face d’un petit obélisque, s’élevant au milieu d’un bassin circulaire.
Le suiveur, qui avait accéléré le pas pour la rattraper, tenait un lance-traceur dans sa main droite. À cinq mètres d’elle, il leva furtivement l’avant-bras, visa le dos et tira. Le traceur, une sphère d’un quart de millimètre de diamètre, s’élança à grande vitesse. À un centimètre de son objectif, il se hérissa d’une multitude de minuscules crochets remplissant une double fonction : dans un premier temps, afin de garantir un effet d’impact le plus discret possible, ils ralentirent brutalement le projectile grâce à leur effet d’aérofrein, ensuite ils s’agrippèrent aux fibres de la combinaison noire. L’inconnu rempocha son appareil, doubla la patronne de Génética Sapiens sur la gauche et traversa la place sans se retourner.
Des éclatoirs, établissements cumulant les fonctions de restaurants, bars, et salles de jeux, entouraient ce lieu animé toute la nuit, qui servait de point de rencontre à une classe sociale désargentée, dernière étape avant le ghetto. Les pulsations musicales que chacun d’eux déversait sans retenue sur la place s’entrechoquaient comme de hargneux soldats d’antan s’affrontant à grands coups d’épées et de boucliers sur un champ de bataille. Les gargouilles, concentrées sur leur parabole cristalline, restaient de pierre face à ce tapage humain.
Elle toucha l’eau du bassin d’une main distraite en détaillant les personnes et les choses par lesquelles elle était entourée. Deux hommes qui traversaient la place passèrent près d’elle. L’un d’eux l’interpella :
— Hé ! salut beauté géante ! Tu vas t’ baigner ?
Le type avait les yeux rouges et le bord des narines légèrement bleuté, aspect caractéristique indiquant une forte consommation de kokibus, drogue de synthèse largement répandue, que l’on inoculait notamment dans le cerveau des Béats. Elle lui adressa un regard absent et entra dans l’éclatoir le plus proche. Son but était d’effectuer des recherches sur le Réseau sans avoir recours à son interface encéphalique, mais au moyen d’un de ces terminaux économiques, du type vidéo-plaque, habituellement utilisés par ceux qui n’avaient pas les moyens de se payer une céph. Elle avait besoin de rencontrer quelqu’un disposant d’un tel appareil.
À l’intérieur, tous les sons étaient ensevelis sous les stridulations syncopées d’Alnotibus, ce compositeur au goût du jour anciennement Grandrêveur, que l’on avait récemment intégré à la communauté des Mondaginaires. Il était très en vogue. Son impresario avait fait une excellente affaire en s’occupant de lui. Elle s’approcha de la source sonore et regarda un minuscule cercle rouge, situé en bas à droite de son champ de vision. Visible par elle seule, cette image produite par sa céph était directement imprimée dans son cortex visuel. Ceci eut pour effet de faire apparaître, toujours dans son champ de vision uniquement, un tableau de bord translucide composé principalement de menus arborescents. En manipulant cet appareillage virtuel complexe par le regard, avec une grande agilité due à une longue pratique, elle prit un échantillon sonore de l’ambiance générale, puis divisa par cent sa sensibilité de réception. La musique lui apparaissait à présent à peine audible et les conversations étaient clairement perceptibles, d’autant plus que la plupart des gens hurlaient pour se faire entendre. Elle se fraya un passage dans une foule plutôt dense, composée en parts égales de femmes et d’hommes parfois titubants sous l’effet de l’alcool et autres stupéfiants. Au milieu de la salle, des danseurs se contorsionnaient lentement et avec application.
Sur les quatre murs sales, de grandes vidéo-plaques montrant des images abstraites, ou des scènes diverses. Des gens assis sur des sièges dépareillés. Des tables encombrées de bouteilles, de verres, et aussi d’assiettes et de bols contenant de la pâte ou des granulés de Moclandd. Sur la plus grande des vidéo-plaques murales était un Chasseur du Monde des Monstres porté par sa monture, une sorte de félin géant à six pattes et aux reflets de chrome ; une longue épée à la main l’homme combattait une énorme créature. Ce spectacle captivait beaucoup de monde ; commentaires, cris et exclamations accompagnaient les actions du téméraire tueur de monstres.
Certains avalaient ou proposaient des pilules de kokibus. D’aucuns grignotaient les granulés de Moclandd. Plusieurs mastiquaient la pâte du même nom. Plus d’un buvaient. D’autres riaient ou criaient dans l’oreille de leur voisin dans l’espoir de se faire entendre. Un homme en jupe caméléon et chemise noire bouscula l’Éternelle en grognant à pleins poumons.
— Hé ! gare-toi ailleurs, si tu ne veux pas boire.
S’apercevant qu’elle était appuyée sur le comptoir distributeur de boissons, elle s’écarta pour lui laisser la place. Il appuya son doigt sur l’identificateur génétique du distributeur en plaçant son verre sous le robinet. Après trois tentatives infructueuses, il l’appela.
— Hé ! viens mettre ton doigt pour moi. Viens ! j’ai plus un rank, viens mettre ton doigt pour moi ! je te le revaudrai ! viens !
— Oh ! Bronche mini, toi ! intervint quelqu’un qui approchait avec une démarche de héron. Laisse cette copine à moi au calme.
C’était un grand type osseux avec des cheveux blonds, courts et raides tellement plaqués sur le crâne qu’ils donnaient l’impression d’y être peints. Il posa sur Sandrila Robatiny un regard bleu globuleux, aux paupières charnues lourdement mi-closes, en lui offrant un énorme sourire qui, tel un rideau s’ouvrant sur une scène sinistre, exhibait quelques dents jaunâtres rongées par la misère.
— Laisse cette copine à moi au calme, répéta-t-il, en lançant son bras droit vers les épaules de l’Éternelle. Sa figure qui rougissait et son cou qui gonflait témoignaient de son effort pour lutter contre le niveau de la musique.
Elle esquiva le membre grêle en reculant prestement mais se heurta à une grosse femme qui passait derrière elle.
— Colle ta langue, toi ! Tête de fécal ! se rebiffa l’homme en jupe.
Le point fermé, il appuya sur le ventre du grand héron blond pour le repousser fermement et tenta encore de convaincre la grande patronne.
— Viens mettre ton doigt pour moi dans c’te salerie d’machine.
Elle plongea sans répondre dans le mur de badauds qui commençait à se former autour d’eux.
— Prête-moi ton doigt, je te prêterai le mien ! Puterie ! Entendit-elle crier derrière elle.
Quelques rires servirent de bouquet final à sa plaisanterie graveleuse. Sandrila Robatiny s’éloigna en plongeant la main dans une poche de sa combinaison pour y prendre quelques mouchards qu’elle avait pris soin d’emporter. Ces appareils, cubes de quatre millimètres d’arête, étaient capables d’enregistrer une dizaine d’heures de conversation. Déjà réglés pour attacher de l’importance aux mots clés « Organisation, Réseau, secret, LCR, Méga-Standard, So Zolss » plus une longue série d’autres mots techniques principalement usités par les réseaulogues et en général par les informaticiens, ils prendraient soin d’optimiser leur mémoire en effaçant après analyse tout ce qui ne traiterait pas de ces sujets et en ne conservant que ce qui l’intéressait. Elle lança discrètement un mouchard dans le cône d’un réflecteur mural dirigé vers le plafond et fit de même dans les toilettes avec un réflecteur identique. En moins d’un quart d’heure elle fit exactement pareil dans les trois autres éclatoirs de la place, puis, revenant dans le premier, elle se mit en chasse pour trouver la première personne qui lui permettrait d’accéder anonymement au Réseau.
— Aaaaah ! beauté géante ! tu fais la fière ?
Elle se retourna. Le type de la fontaine était là. Il criait aussi fort qu’il pouvait pour tenir tête à la musique.
— Jamais avec un beau mâle comme toi, souffla-t-elle dans son oreille.
Un peu décontenancé par ce compliment inattendu, il eut à peine le temps de bredouiller deux syllabes avant qu’elle ne poursuive :
— Alors, c’est tout ce que tu as à dire ?
Il hurla, la main en porte-voix :
— Ah ! … je vois, grande géanture ! Madame aime causer. Eh bien… tu as l’air nouvelle dans les parages. Je peux te servir de guide et de protecteur si tu veux.
— Protecteur ? s’étonna-t-elle, avec un sourire amusé. Et… Pour me protéger de quoi, hum ?
— Je ne sais pas d’où tu viens, mais… ce qui est sûr, c’est que tu n’as pas l’air de réaliser que tu n’es pas dans ton milieu ici. Tu attires déjà l’attention de pas mal de monde. Tu devrais sortir d’ici, quitte à revenir avec heu… disons… une autre apparence.
— Mon apparence ne te plaît pas ?
— Si ! Géantissimerie ! Beaucoup… mais…
— As-tu une vidéo-plaque chez toi ? l’interrompit-elle.
— Bien sûr ! Pourquoi ? s’égosilla-t-il.
— J’ai envie de passer une soirée tranquille avec un guide-protecteur sympathique.
Ils échangèrent le premier regard par lequel deux êtres établissent un contact authentique.