Il sera… Science fiction

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21. Canonnier aux yeux rouges

 

Le Guide-Protecteur, dont les yeux injectés de sang étaient englués sur les seins de l’Éternelle, dut estimer que c’était la chance de sa vie.

— Viens, suis-moi, nous allons passer une soirée géante, hurla-t-il.

D’un signe de tête accompagné d’un sourire, elle lui indiqua qu’elle était prête à le suivre, mais comme il l’entraînait vers la sortie en longeant la piste de danse, le Héron surgit brusquement devant elle.

— Elle est là ma copine ! beugla-t-il en ouvrant largement ses longs bras maigres.

Il l’approcha encore d’un pas, mais dès qu’elle leva ses yeux vers lui, il se cogna contre un regard qui le dissuada d’avancer encore. Ses ailes décharnées retombèrent et pendirent de chaque côté de son corps émacié. Il ne comprit pas clairement ce qui le retenait. Ce ne pouvait être la peur, bien entendu, cette femme n’était même pas menaçante. L’eût-elle été, sa corpulence de frêle jeune fille n’eût pas impressionné grand monde. Non, ce n’était pas la peur. Cette étonnante créature avait une allure naturellement altière d’autant plus intimidante qu’elle n’était pas hautaine. Quelque chose, dans ce regard, lui faisait tout simplement ressentir qu’un geste agressif ou irrespectueux serait dérisoire. Infiniment dérisoire. D’une dérision accablante. Il eut l’étrange et inhabituelle impression de s’observer lui-même et de craindre de se trouver ridicule. Alors, il n’eut plus envie que de la regarder.

D’autres curieux commencèrent à se regrouper autour de la femme la plus riche et la plus influente des mondes. Beaucoup, rêvassant sur leurs nuages de kokibus, avaient l’œil vague, d’autres, plus lucides, regardaient avec curiosité l’erreur dans l’image, constituée par la magnificence de cette présence en ces lieux interlopes. Là, au milieu d’eux, insolite comme un anachronisme, elle les observait en retour. Elle les observait d’une bien étrange manière. Une manière que seule une autre existence, ayant parcouru le même chemin qu’elle, aurait pu comprendre. Sans juger. Avec une totale absence de mépris, de pitié ou de culpabilité. Avec seulement cet intérêt nostalgique nappé d’affection que font naître les évocations de souvenirs lointains. Ceux-là étaient particulièrement lointains, quasi inaccessibles, enfouis sous les innombrables couches sédimentaires des souvenances plus récentes accumulées durant plus de deux siècles.

Un mur d’humains en cercle presque parfait se dessina autour d’elle. Ils n’étaient plus qu’à trois mètres environ. Aucun d’entre eux n’avançait seul, mais le mur se densifiait. L’anneau se rétrécissait. Le Guide-Protecteur aux yeux rouges essaya de lui ouvrir un chemin. On le repoussa et on l’insulta avec irritation. Çà et là, de timides amorces de grivoiseries en provenance d’auteurs anonymes, cachés derrière les premiers rangs, mais encore personne d’assez audacieux pour la toucher. Bientôt, presque tout l’éclatoir se serrait autour d’elle, les plus éloignés se demandant ce qu’il y avait à voir.

C’est alors qu’il y eut un soudain remue-ménage près de l’entrée de l’éclatoir.

La foule compacte s’ouvrit brutalement en deux, comme la mer devant Moïse. Un géant musculeux se taillait un chemin dans la masse des corps, en poussant brutalement ceux qui n’avaient pas eu la présence d’esprit ou le temps de lui céder le passage. Quelques personnes titubèrent. Un petit homme chuta en mâchonnant quelques grossièretés, dans lesquelles il était clairement question de sodomie et d’animaux. L’Éternelle était la seule à entendre distinctement tout ce qui se disait. Pour les autres, la musique emportait chaque syllabe, comme un fleuve impétueux emporte l’eau du ruisselet qui s’y jette. Une femme, violemment bousculée, envoya une rafale de jurons alentour. Le géant jaillit devant l’Éternelle dans une dernière gerbe de corps écartés sans ménagement. Son énorme crâne de taureau culminait à deux mètres trente, au moins. Il était entièrement nu. Cheveux, très noirs, très brillants, très raides et très longs. Épaules, considérables, portant des bras équipés de puissants biceps, plus gros qu’un torse d’homme moyen. Yeux, minuscules sombres et caves. Barbe et moustache, longues et mal taillées.

D’un seul coup, accélération des événements :

Le géant tend une main de gorille vers elle. Le Guide-Protecteur s’interpose. Deux doigts énormes l’accrochent par la ceinture et le lancent violemment en arrière, nettoyant et élargissant la brèche vers la sortie, creusée dans la foule par le nouveau venu. Sur le sillage de coups tracé par le boulet humain, les gens postillonnent des cris et des jurons. Le projectile se relève, grimaçant de douleur, et appelle la bicentenaire aussi fort qu’il peut.

— Cours ! Vite ! lui crie-t-il. Viens avec moi !

Tandis qu’elle réalise et s’élance dans le passage, il saisit verres, bols, assiettes, et tout ce qui encombre les tables situées devant l’entrée, pour bombarder furieusement l’intérieur de l’éclatoir. Le Héron reçoit un verre sur le front. Sonné, il titube en se touchant la tête et atterrit dans les bras du géant contrarié, qui aussitôt l’utilise à son tour comme une munition. Entre-temps, sous le feu acharné du canonnier aux yeux rouges, des assiettes et des verres écrasent des crânes, des tempes, des nez, des lèvres… Le petit homme, conseiller en sodomie animale, stoppe un bol avec son nez. Apercevant au loin celui qui l’a visé, il gesticule, lui adresse des injures et entreprend de sortir pour en découdre, mais sa progression est entravée. La plupart des victimes du bombardement, rêvassant sous l’influence de fortes doses de kokibus, réalisent mal ce qui se passe. Elles déversent leur mauvaise humeur sur leur plus proche voisin. Le tumulte se propage, comme un incendie dans une forêt de résineux. Rares sont ceux qui suivent encore les actions du Chasseur du Monde des Monstres, au fond de la salle. Plus personne n’accorde d’attention particulière à Sandrila Robatiny. Elle est déjà dehors.

— Allons-y, suis-moi, invite le « Guide-Protecteur-Projectile-Canonnier aux Yeux Rouges », en jetant un dernier objet.

Ils se ruent tous deux dans la nuit de Marsa.

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