Il sera… Science fiction

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22. Le gardien Miox et la gardienne Xa

 

Alors qu’ils patrouillaient à bord de leur zark, en parlant de choses et d’autres, le gardien Miox et la gardienne Xa furent soudain dérangés par un message encéphalique :

— ::> Alerte niveau un ! Lieu : Éclatoir Les Fhadas, entendirent leurs cellules nerveuses auditives.

Des images, en provenance des réseaucams de la place des Gargouilles, apparurent dans un tout petit rectangle en suspension dans leur champ de vision.

Il suffisait de regarder cette minuscule image encéphalique, pour que sa surface virtuelle augmente jusqu’à occuper un quart du champ de vision. Abandonnée du regard, elle reprenait sa petite taille.

— Des problèmes chez les Fhadas, s’exclama Xa, en caressant tendrement Waff, le petit angémo lové sur ses genoux.

C’était une sorte d’hermine, magnifiquement vêtue d’une épaisse fourrure très douce. Profondément noire et satinée, elle se parait d’une longue queue touffue, aux poils si souples et si légers qu’on eût dit quelque panache éthéré. Tout son corps était zébré par de fines rayures d’un rouge à ce point vif, que par contraste sur cette robe tellement noire, elles paraissaient lumineuses.

— Salerie ! Z’arrivent pas à rester calmes plus de trois jours… Sont pleins de fécaleries, grommela Miox en secouant la tête et en affichant un air grave.

Il toucha l’identificateur de son accoudoir pour s’adresser au zark :

— > Allons sur place.

Très protocolaire, le véhicule de garde réclama son habituelle confirmation.

— < Votre commande est : Se rendre sur les lieux de l’alerte, à l’éclatoir Les Fhadas , place des Gargouilles. Veuillez confirmer.

— > Je confirme.

— < Sauf impondérable, nous serons sur place dans approximativement quatre minutes et six secondes, indiqua le zark en s’arrêtant pour repartir aussitôt dans le sens opposé.

L’écran virtuel, montrant l’entrée de l’éclatoir, dans la vision encéphalique des deux gardiens, diffusait en direct les images Réseau d’une bousculade qui aurait paru bien insolite à un observateur antérieur à la période kokibusienne.

Ici, en effet, point de ces violentes bagarres de rues d’antan, et s’il y avait encore des blessures, elles étaient bien plus rares et surtout beaucoup moins graves. Dans leur majorité, les belligérants de la place des Gargouilles se battaient, autant que ce verbe soit approprié pour désigner leur activité, avec une indolence proportionnelle à la quantité de kokibus dulcifiant leur agressivité.

Certains membres de la communauté Traditions de nos Racines, partisans du kokibus obligatoire, avaient fait remarquer :

— Si on imposait à tous les voyous désœuvrés une dose quotidienne minimum, de tels regrettables désordres n’éclateraient plus.

Leur remarque avait manqué d’écho, dans la mesure où ils n’avaient, eux-mêmes, pas pu définir avec précision ce qu’était un voyou désœuvré. Comment, dès lors, les reconnaître pour leur imposer la dose en question ? Dose minimum, par ailleurs, non encore quantifiée, s’était empressée de faire remarquer la communauté Fraternité, opposée au kokibus obligatoire.

Le dernier référendum au sujet des décisions à prendre pour garantir la paix civile n’avait rien changé en ce qui concernait l’usage du stupéfiant. Des quatre précédentes mesures, représentant un compromis entre les différentes opinions exprimées, seule la dernière avait été modifiée sous l’influence de Traditions de nos Racines.

# PREMIÈRE MESURE INCHANGÉE #

Le kokibus n’est pas obligatoire, mais, pour encourager sa consommation, il est distribué gratuitement.

# DEUXIÈME MESURE INCHANGÉE #

Les gardiens en zark sont équipés de matériel permettant d’injecter du kokibus à distance. Les projectiles sont des sphérules de vingt milligrammes agissant dix jours. Ils ont pour mission d’en faire usage contre toute personne surprise en train de troubler l’ordre public.

# TROISIÈME MESURE INCHANGÉE #

Le kokibus, évoqué dans les deux premières mesures, est associé à un agent destiné à provoquer une accoutumance, conduisant à une pharmacodépendance irréversible. Pour la volonté moyenne d’une personne de masse moyenne (soixante kilogrammes) cette pharmacodépendance irréversible survient après une consommation de quarante milligrammes en moins de dix jours.

# QUATRIÈME MESURE MODIFIÉE #

ANCIENNE QUATRIÈME MESURE : Les habitants du ghetto surpris par les gardiens en zark hors de l’enceinte du ghetto seront contraints sur-le-champ à devenir Grandrêveurs.

NOUVELLE QUATRIÈME MESURE : Les habitants du ghetto surpris par les gardiens en zark hors de l’enceinte du ghetto seront abattus.

 

Les derniers achoppements avaient porté sur cette quatrième mesure. Traditions de nos Racines avait cherché à démontrer aux votants que la mort immédiate était préférable à la rêveurisation ; cette dernière n’étant pas assez dissuasive. Fraternité réclamait l’oubli pur et simple de cette sanction trop dure. D’autres avaient négocié leurs voix, avec l’une ou l’autre des tendances, pour obtenir en échange plus de poids dans d’autres référendums. Ainsi, l’association anti-angémos Satangémos avait donné ses voix à Traditions de nos Racines.

Miox enfonça sa main dans la poche intérieure de sa veste et attrapa son calmeur, fin tube de dix centimètres de long, muni d’une crosse. C’est ainsi que les gardiens en zark appelaient ce qu’il y avait presque lieu de considérer comme une arme et qui tirait des sphérules de kokibus. Il avait la ferme intention d’en faire le plus large usage possible. Réalisant que Xa l’observait, il dit :

— Plus de kokibus circulera dans leurs veines, moins ils nous boulimiseront les testicules. Tu comprends ça ?

Sa jeune coéquipière exerçait cette fonction depuis moins d’un an. Il considérait dès lors que la former à son métier, et même par extension tout simplement à l’existence, était son devoir. Elle avait encore quelques scrupules à tirer du kokibus dans la foule ! Il n’osait pas l’interroger à ce sujet, mais il la soupçonnait d’avoir voté contre le kokibus obligatoire. Lui avait voté pour, évidemment.

Comme d’habitude, il ressassa les mêmes pensées. Il avait voté pour car il était bien placé pour savoir de quoi il s’agissait, lui ! C’était pas comme tous ces gens tranquillement installés dans leur appartement qui ne comprenaient rien au sujet. Rien, zéro ! Zéro de rien ! Comprennent rien et pourtant ils votent tous, ces fécals !

— Le kokibus dans leurs veines. Q’ça de vrai. Tu comprends ça ? redémarra-t-il, car elle ne répondait pas.

— Oui, lâcha-t-elle, laconiquement.

Elle le trouvait plus bête que méchant, mais souvent pénible avec son air paternaliste de vieux sage qui en connaît un rayon sur la vie.

— Alors prends ton calmeur et tire dans le tas, surtout sur ceux qui bougent le plus.

Xa ne regardait plus l’image en direct dans son interface encéphalique que par intermittence. Elle manipulait l’interface d’une petite vidéo-plaque sur laquelle elle visualisait les images prises par les mêmes réseaucams de la place des Gargouilles, mais en remontant le temps.

— Tu fais quoi ? Qu’est-ce tu fais ? s’étonna Miox.

— Je remonte dans le temps pour savoir ce qui a déclenché la pagaille.

— C’est quoi ton super schéma ? Ça nous fait quoi nous ! On tire dans le tas. Le reste ça sert à rien.

— < Sauf impondérable, nous serons sur place dans approximativement trois minutes, coupa le zark.

Xa arrêta soudain l’animation, puis la fit repartir au ralenti en avant puis en arrière.

— Quoi ! Qu’est-ce t’as vu ?

Sans répondre, elle zooma sur une silhouette qui lançait des projectiles à la tête des occupants de l’éclatoir. Elle fit défiler l’animation plusieurs fois en avant et en arrière, reprit du champ et laissa la scène avancer à mi-vitesse. Elle vit une jeune femme, très belle, sortir en hâte pour s’enfuir en courant, avec l’homme, qui visiblement l’avait attendue.

— Voilà comment les choses ont commencé, dit-elle.

Miox était contrarié par son comportement. De toutes manières, les jeunes gardiens en zark, qui aimaient crâner en utilisant les technologies, l’irritaient. À quoi tout cela pouvait-il bien servir ? Il pratiquait ce métier depuis presque trente ans et il mettait au défi n’importe qui de lui apprendre quelque chose. Pour qui se prenaient-ils donc ! Il se souvenait de l’époque où il exerçait même sans céph. Car, il n’y avait qu’une dizaine d’années qu’on imposait ces appareils à tous les gardiens en zark. Il avait été contre dès le début. Cela ne lui avait rien coûté, le nouveau plan d’équipement des gardiens avait tout payé, mais il avait peur de ne pas savoir l’utiliser et de paraî­tre ridicule aux yeux des jeunes. On lui avait mis quelques gouttes dans une narine en lui parlant de protozoaires modifiés qui passent par le nez pour introduire des nanocépheurs dans… Il n’avait pas compris grand-chose, sinon que, grosso modo, par ce moyen des nanorobots allaient entrer dans sa tête pour fabriquer sa céph. Il préférait ne pas se les imaginer ! La chose achevée, ça n’avait pas été facile d’apprendre à s’en servir. À présent qu’il s’y était fait, il trouvait cet appareil pratique pour certaines distractions, mais durant le service, il ne pouvait utiliser cette salerie de céph pour regarder les programmes pornographiques. Elle ne fonctionnait plus que pour ce qui était utile dans son travail de gardien. Il avait entendu dire par les plus jeunes qu’il était facile de déjouer son verrouillage, mais il n’avait pas osé leur demander comment faire. Mieux valait leur laisser croire qu’il n’avait besoin de personne pour faire ce qu’il voulait de sa céph. Ce n’était pas la peine de leur offrir une autre occasion de fanfaronner.

Il regarda à l’extérieur en posant son regard sur la surface du vidéo-cylindre à l’intérieur duquel ils étaient assis et qui montrait, en trois dimensions, ce que les huit doubles yeux numériques du zark captaient autour de lui. Depuis longtemps, ce système remplaçait les vitres blindées parce qu’il était plus robuste et parce qu’il offrait les nombreux avantages de traitement d’images, tels que l’amplificateur de lumière, vision en infrarouge, grossissement d’une partie du champ de vision…

— < Sauf impondérable, nous serons sur place dans approximativement deux minutes, continuait le zark.

Il serra son calmeur dans sa main moite et rumina silencieusement quelques pensées amères. Il n’était pas méchant mais par delà les âges et les cultures, une sorte d’état d’esprit de bon vieux cow-boy ressurgissait pour grogner dans son crâne : « J’vais leur montrer moi à ces sauvages ».

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