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28. Visite inopinée
Pendant ce temps, le clone de Sandrila Robatiny (désormais nommé Sandrila Robatiny C) suivait le plan prévu. Elle se montra tout d’abord au grand magasin d’Amis Angémos de Marsa, où elle demanda à voir Barlox Polikant, le directeur, en prétextant une visite impromptue destinée à voir des détails de gestion et d’aménagement. Le gérant fut terrorisé par la rencontre. Jamais il n’aurait imaginé rencontrer son implacable patronne. Il en fut d’un côté extrêmement flatté, de l’autre, déstabilisé au point d’être incapable de prononcer quelques paroles porteuses de sens. Quand elle entra dans ses bureaux sans se faire annoncer, toutes les portes en ces lieux s’effaçant humblement à la lecture de son code génétique, il la reconnut dès que le premier photon en provenance d’elle toucha une de ses rétines ; néanmoins, son esprit digéra cette information une longue seconde avant de réaliser qu’elle était vraiment là, devant lui, en chair et en os, encore plus fascinante qu’il ne l’avait imaginée. Il ne l’identifia point à son visage bien sûr, à cette époque, pour peu que l’on ait de l’argent, en changer les traits était déjà aussi simple que d’aller chez le coiffeur au temps jadis. Il sut que c’était elle grâce à sa distinction qui évoquait celle d’une déesse. Contrairement à Sandrila Robatiny, Sandrila Robatiny C était loin d’être lasse de l’effet qu’elle produisait, aussi, prenait-elle plaisir à en abuser. En ce moment, elle portait de magnifiques yeux verts. Du haut de sa splendeur, elle ficha son regard aigu dans le sien. Il eut aussitôt l’impression d’être un petit garçon tout nu devant une terrible fée. — Bonjour, Monsieur Barlox Polikant, vous savez qui je suis, n’est-ce pas ? — Oui Mons… Excusez-moi, je veux dire Mademoiselle, répondit l’homme en rougissant de confusion. — Mettriez-vous la visibilité de ma féminité en doute, Monsieur Barlox Polikant ? Me conseilleriez-vous de la montrer davantage ? ou me suggéreriez-vous de vous en faire une démonstration personnelle ? Dans cette vaste pièce, une vingtaine de personnes dans l’équipe du personnel étaient témoins de ce dialogue. Le gérant prit une couleur écarlate. Son cerveau se figea. — Je compte sur vous pour me faire visiter le magasin, mais donnez l’ordre d’avertir l’Info. Ma visite doit être largement médiatisée, que nos clients constatent que je veux savoir comment ils sont reçus. Dans sa tentative de réponse, l’homme se livra à un terrible combat intérieur au bout duquel il préféra ravaler le grognement imbécile qu’il s’apprêtait à produire. Il lança un regard suppliant à sa secrétaire préférée. — Je m’en occupe tout de suite, le secourut-elle. — Voilà qui est réglé. Vous avez des collaborateurs efficaces, semble-t-il. Veuillez me guider vers mes appartements privés. Je vais m’installer ici quelque temps. Sans dire un mot, il la suivit en s’inclinant plusieurs fois obséquieusement. Sandrila Robatiny C savait ce que « sa mère » pensait de Barlox Polikant. Elle le gardait à son service parce qu’il accomplissait correctement son travail et surtout parce qu’il était un actionnaire non négligeable, mais elle ne l’appréciait pas. Durant le trajet, qui les menait vers les appartements privés, situés dans une pyramide cristalline en haut et au centre du magasin, son regard se fixa deux secondes sur le petit cercle rouge qui demeurait toujours en bas et à droite de son image rétinienne. Le tableau de bord apparut en surimpression. Elle le manipula prestement, par de rapides mouvements oculaires dirigés vers des menus, pour demander la fiche de l’employé. Sa mère y avait enregistré quelques commentaires. Au moyen d’une commande céph-mentale, elle réclama une lecture audio avant de faire disparaître le tableau de bord en regardant encore le cercle rouge. Sa céph s’adressa alors directement à son cerveau avec la voix de sa mère couvrant les paroles du directeur qui lui prodiguait quelques flatteries d’usage. — ::< « Barlox Polikant est un homme d’une intelligence moyenne, qui mène une petite vie besogneuse mais calme. Il évite les ennuis, admire et respecte l’autorité et gravit lentement l’échelle sociale avec la conscience tranquille de quelqu’un qui estime mériter son salaire. Il ne se pose aucune question, consomme les produits à la mode et invite souvent dans sa résidence banlieusarde quelques amis pour leur montrer fièrement sa maison, son volant personnel récemment acquis, ou ses derniers angémos. Sa sœur est plus brillante que lui, il le sait et cela le tracasse car il est en compétition. Pour étancher sa soif d’être important, il a choisi une femme pauvre. Il choisit ses relations dans un niveau social moins élevé que le sien, dans l’unique dessein, sans doute inconscient, de se constituer une sorte de petite cour venant admirer et jalouser sa réussite. Cela lui permet en outre, de prendre soin d’un léger complexe de supériorité, qui fait du bien à son ego… » Barlox Polikant ne parlait plus. Celle qu’il prenait pour sa patronne n’était plus disponible. Il avait réalisé qu’elle utilisait son interface encéphalique. Rien ne lui permettait de savoir ce qu’elle faisait, mais il jugea sage de ne pas la déranger. Ne se sentant plus obligé de soutenir une conversation qui l’intimidait, il se sentit secrètement soulagé. En trottinant à ses côtés, respectueusement un peu en arrière, il pensa à sa soirée. Sa femme avait invité quelques connaissances, afin de leur parler de leur dernier voyage touristique, autour des satellites de Jupiter. Le cœur battant, il pensa que des milliards d’yeux allaient le voir sur le Réseau et que tous ses convives allaient l’interroger lors de cette soirée. Le voyage passerait au second plan. Tant mieux ! Ce soir l’attention se porterait sur lui. Il eut un sourire en pensant que sa sœur ferait partie des convives. Elle aura bien du mal à épater son monde en faisant étalage de ses connaissances sur l’histoire de la conquête des lunes de Jupiter. Il espéra que cela contribuerait à la rendre plus modeste. Et sa femme ! Sa femme ! (Il souffla intérieurement) Sans être vilaine, il eût fallu qu’elle le fasse exprès compte tenu des progrès accomplis par la plastique corporelle et de la fortune qu’elle lui avait fait dépenser dans ce domaine, elle manquait singulièrement de classe, se lamentait-il. Il lui avait demandé plusieurs fois de faire un effort mais elle n’en avait jamais tenu compte. Aucune reconnaissance ! Il l’avait pourtant pratiquement sortie du ghetto. Elle pourrait au moins s’efforcer de lui faire honneur ! Eh bien non !… Mais… Il était en droit d’espérer que ce soir, en le voyant côtoyer une telle femme, elle comprendrait enfin. Que pouvait-il espérer de plus prestigieux que de rencontrer Sandrila Robatiny ? La deuxième fortune des mondes ! Encore fallait-il qu’il retrouve son assurance, qu’il paraisse à l’aise, décontracté. Il s’efforça de contrôler sa respiration pour commencer. |
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