Il sera… Science fiction

 

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29   Un tyrannosaure nourri avec des croquettes

 

Suivant le même programme d’information que des milliards d’individus dans tous les mondes habités (pour les plus éloignés avec les quelques heures de retard dues aux temps de propagation des ondes électromagnétiques) So Zolss regardait la grande directrice de Génética Sapiens en visite dans un de ses établissements commerciaux.

La foule s’écrasait contre les barrières disposées le long de son passage, tandis que des agents de sécurité la suivaient en formant un essaim autour d’elle et du gérant du magasin.

— Je suis venue voir sur place comment les clients d’Amis Angémos sont traités, dit-elle au reporter qui l’interrogeait.

So Zolss était perplexe. Quelque chose lui échappait, il en avait la conviction. Il étudia encore une fois le trajet effectué par le gravitant de l’Éternelle ; la fin du voyage comportait un passage qui le tracassait. Le véhicule avait volé en automatique de son point de départ en Afrique jusqu’à Marsa. Arrivé au-dessus de la ville, il était passé en vol manuel durant dix minutes pour rejoindre l’aire d’atterrissage située sur le toit du magasin d’Amis Angémos. So Zolss n’avait aucun moyen de tracer le parcours d’un véhicule de ce type évoluant en mode manuel. Dix minutes c’était trop ! six seulement auraient permis d’atteindre ce point de destination. Comment avaient été utilisées les quatre minutes restantes ? Pourquoi était-elle passée en vol manuel, si ce n’était pas pour cacher quelque chose ? Il existait des dispositifs sophistiqués capables de leurrer les réseaucams en rendant des surfaces entières totalement invisibles. Le principe en était simple. Il suffisait de faire en sorte que tout rayonnement reçu d’un côté soit immédiatement réémis de l’autre, de la même exacte couleur et dans la même exacte direction, pour donner l’illusion que la lumière n’avait rencontré aucun obstacle dans sa course. Le revêtement, de photocapteurs et de photoémetteurs nanométriques, capable de réaliser cela recouvrait entièrement le gravitant de Sandrila Robatiny. So Zolss n’en doutait pas.

— Puis-je profiter de cette opportunité pour vous interroger au sujet des angémos parlants que vous vous apprêtez à nous proposer ? Êtes-vous prête à nous faire quelques confidences sur ce sujet ? On dit que ce seront des singes, est-ce vrai ?

— Oui, ce sont des singes, en effet, répondit Sandrila Robatiny C. Des chimpanzés plus exactement.

— Je constate que vous parlez au présent. Pouvons-nous en déduire qu’il ne s’agit plus d’un projet et que vous êtes déjà en phase de production ?

Pour toute réponse, Sandrila Robatiny C accorda un sourire énigmatique au reporter. So Zolss la détailla avec attention. Quels que fussent les angles de prises de vue sous lesquels elle était prise, elle offrait l’image d’une déesse. Tout dans son apparence, de sa plastique parfaite à sa gestuelle majestueuse, suscitait l’admiration. Même sa voix, dans la moindre de ses fluctuations, semblait provenir du cœur même de l’Olympe. Pour la première fois, il réalisa que l’apparence, poussée ainsi jusqu’à l’ultime perfection, est un très grand pouvoir. Il commença, dès lors, à la regarder avec un intérêt totalement nouveau. Non point qu’il la désirât ! sa libido n’avait encore jamais donné signe de son existence, mais simplement parce qu’elle lui révélait un pouvoir auquel il n’avait encore jamais vraiment songé. À cette époque, la forme du corps n’était plus imposée dès la naissance pour toute la vie. Avec un pouvoir d’achat moyen, il était possible de changer son physique. De le changer complètement ; un nain pouvait devenir un géant ou vice-versa. Visage, mains, pieds, bras et jambes… tout pouvait être modifié. Le corps était un costume que l’esprit pouvait décider de changer. Mais il n’en demeurait pas moins vrai que le plus beau des costumes ne faisait pas tout. En effet, encor fallait-il savoir le porter !

— Je vois que nous n’obtiendrons pas tous les détails. Un voile de mystère demeure encore. Mais si vous le permettez, je vais faire mon métier en essayant d’en savoir un peu plus. On attend cela de moi, n’est-ce pas ! Je vais donc interroger monsieur le directeur de ce fastueux point de vente.

En entendant ces derniers mots, Barlox Polikant tendit un regard apeuré et interrogatif à la copie de sa patronne. Un peu comme on donne une bouée à quelqu’un qui est sur le point de se noyer, elle lui lança en retour un sourire rassurant, qui semblait dire : « Ne vous inquiétez pas, vous pouvez vous exprimer, de toute façon, vous ne savez rien de ce qui ne doit pas être dit ».

— Que pouvez-vous nous dire de plus sur le sujet, Monsieur Polikant ?

— Heu… Je suis très fier de travailler sous les ordres de mademoiselle Sandrila Robatiny et de la recevoir dans le magasin que… et heu… que je suis aussi très singe… je veux dire que ce sont des singes… et qu’ils parleront.

— Je vous remercie chaleureusement pour l’intérêt que vous portez à ma visite, coupa Sandrila Robatiny C. Je ne puis rester plus longtemps en votre aimable compagnie. Mes attributions me réclament. Dans une heure ou deux, j’irai visiter Médicagéna. Peut-être nous rencontrerons-nous là bas !

Derrière elle, en arrière-plan, quelques centaines de mètres carrés de micro-savane montraient de minuscules angémos, éléphants, girafes, rhinocéros… À ses côtés le directeur du magasin ressemblait à un affreux gnome, une espèce d’homoncule court sur pattes, gauche et servile, sorte de bouffon malgré lui, porteur d’un rictus qui comprimait ses joues. Pour peu que ce fût dans sa nature, So Zolss eût souri en observant les tics nerveux qui agitaient le visage crispé de l’homme. Mais il n’avait que du mépris pour la couardise. L’existence d’une âme ainsi faite n’avait pour lui pas plus d’importance que celle d’une touffe d’herbe happée par un herbivore. Comme le pouvoir serait fade, pensait-il, s’il n’exerçait son emprise que sur des vassaux soumis de naissance ! Le contraste saisissant séparant ces deux créatures qui se côtoyaient pour les besoins du reportage, lui arracha une pensée de reconnaissance qu’il versa respectueusement au crédit de sa fascinante adversaire. Si de tels êtres n’étaient pas de ce monde, se dit-il, je ne serais qu’un tyrannosaure nourri avec des croquettes.

 

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