
— Bonjour, Monsieur Trolin, dit la voix.
— Bonjour, Monsieur, répondit l’homme.
Panagiotis Trolin travaillait pour Méga-Standard depuis un peu plus d’un an seulement. Après avoir occupé différents postes dans la société, il avait récemment été affecté à l’équipe de recherche qui travaillait sur l’inhibiteur d’ego. So Zolss était intrigué par cet homme. Bien que parfaitement soumis, il était le seul à ne montrer aucune crainte. On ne discernait en lui, aucune trace de toutes ces émotions si visibles chez ses autres employés : peur, obséquiosité, haine, révolte…
Panagiotis ne savait pas qu’il éveillait la curiosité de So Zolss. L’eût-il su, cela n’aurait pas changé grand-chose. Jusqu’à présent il s’était parfaitement acquitté de sa mission, et c’était pour lui, la seule chose qui comptait. En effet, tout s’était déroulé conformément à ses espérances. Il avait réussi à se faire embaucher par Méga-Standard, puis à rejoindre les hauts quartiers de la société en orbite autour de la Terre. Son admission en ce lieu extrêmement secret ne remontait qu’à trois jours seulement. On l’avait averti que ce serait sans retour. Jamais personne n’était reparti de Divinité, la station orbitale siège et orgueil de Méga-Standard.
Son objectif à présent était d’amasser le maximum d’informations sur So Zolss et son empire, puis d’utiliser un moyen de les transmettre à son Dieu. Ce dernier point ne serait pas facile, mais il avait confiance. L’omnipotente volonté du Plus Grand Des Divins n’avait-elle pas été de son côté jusqu’à présent ! Imprégné de la certitude que la seule justification de son existence actuelle était de préparer celle à venir, il n’avait d’autre motivation que de mériter le paradis attendu. Comme prévu, ce qu’il gardait secrètement dans une poche avait échappé à la vigilance électronique du couloir détecteur qu’il fallait emprunter pour entrer dans la pièce noire. Bien que ce ne fût vraiment pas nécessaire, cette pensée confortait encore la déjà inébranlable confiance qu’il accordait au Plus Grand Des Divins. C’est avec une voix calme et sereine qu’il s’apprêtait à répondre à So Zolss.
— Depuis combien de temps travaillez-vous pour moi, Monsieur Trolin ?
— Depuis 386 jours exactement, Monsieur.
Il n’y avait, comme d’habitude, aucune inflexion révélatrice dans la voix de l’homme. S’ils étaient tous comme lui, je n’aurais pas besoin d’un inhibiteur d’ego, pensa So Zolss.
— Pourquoi avez-vous cherché à travailler pour Méga-Standard, Monsieur Trolin ?
— Je n’ai pas cherché à travailler particulièrement pour votre société, Monsieur, mentit Panagiotis. Je cherchais un emploi et j’ai répondu à une des offre d’embauche de Méga-Standard.
— Que faisiez-vous, et où viviez-vous avant d’être parmi nous, Monsieur Trolin ?
— Je vivais dans une communauté, Monsieur, répondit Panagiotis.
Cette question était prévisible. Étant instruit du fait qu’une enquête, particulièrement minutieuse, était menée sur toutes les personnes admises à bord de Divinité, il se doutait bien qu’on allait lui demander d’expliquer pourquoi et comment il était resté invisible durant vingt ans.
— Une communauté, dites-vous……………… Et…… fit la voix (en faisant durer le « Et » presque deux secondes) quel type de communauté, Monsieur Trolin ?
— Une communauté spirituelle, Monsieur.
— J’imagine que cette communauté spirituelle doit être très secrète, car il n’y a aucune trace de votre existence dans le Réseau depuis vingt ans. Comment une telle chose peut-elle être possible, Monsieur Trolin ?
— Oui, Monsieur, cette communauté est très secrète. Elle n’a aucun contact avec l’extérieur. Elle dispose d’un réseau interne qui n’a jamais été connecté au Réseau.
— Quel est le nom de cette communauté, Monsieur Trolin ?
— Éternité Divine, Monsieur.
— Où se trouve le siège d’Éternité Divine, Monsieur Trolin ?
Toutes ces questions étaient sans surprise et leurs réponses étaient prêtes depuis longtemps. Il allait répondre, mais So Zolss l’interrompit.
— Attendez un peu, Monsieur Trolin, on m’appelle.
Panagiotis attendit, seul dans le noir, tandis que son employeur parlait avec quelqu’un dans une sorte d’interphone. On ne pouvait pas entendre la conversation, mais il savait que ce ne serait pas long. Le mégalomane n’utilisait cet appareil que pour recevoir des sollicitations d’audiences, et encore, le demandeur devait prendre soin d’exprimer le motif de sa requête en révélant le moins possible le sujet à débattre. Accablé par une crainte obsessionnelle d’être espionné, So Zolss menait toutes ses conversations avec des interlocuteurs isolés en ce lieu noir et insonorisé. La ligne qui transmettait les voix, dans les deux sens, était isolée du Réseau bien sûr, mais aussi de tout autre dispositif qui aurait permis un branchement illicite et indiscret. Ce système transmettait des courants de basse tension afin d’éviter les rayonnements qui présentaient le risque d’être captés.
— Excusez-moi, Monsieur Trolin, nous avons fini notre entretien. Vous pouvez vous en aller, dit la voix.
Panagiotis se dirigea vers la sortie en prenant discrètement une petite boîte dans sa poche gauche.
L’objet et son contenu ne possédaient nulle partie métallique, pas de composant électronique, aucune technologie quantique ou subatomique quelconque. Il avait trompé la vigilance de l’appareillage qui guettait dans le couloir d’entrée ; ce gardien était pourtant d’une très grande efficacité, jamais mise en défaut, mais il n’avait pas été conçu pour détecter cette chose-là.
Tout en marchant, Panagiotis ouvrit ce mystérieux récipient et le laissa tomber dans l’obscurité. Le cube, de douze millimètres de côté tomba, sans couvercle et sans bruit, répandant son contenu sur le revêtement insonorisant du sol. Il sortit sans que son geste ne suscite la moindre attention. Une nouvelle étape était donc franchie ! Au fond de son cœur, il adressa ses louanges au Plus Grand Des Divins.