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32. Nooooon ! Bien sûr que nooooon !
Le Guide-Protecteur enfonça son index dans la cavité de l’identificateur génétique qui contrôlait l’accès à son appartement. La porte s’ouvrit. Il s’effaça devant Sandrila Robatiny en l’invitant d’un geste à entrer. Souriante, l’Éternelle esquissa un léger mouvement de tête en signe de remerciement avant de pénétrer dans la demeure. En la suivant, son hôte enflamma ses rétines en fixant la chute de ses reins. Il n’arrivait pas à se faire à l’idée qu’il pût avoir une telle chance. Tout le long du chemin, il n’avait pas cessé de s’en féliciter, mais à présent, il était plutôt indécis. Comment allait-il s’y prendre ? Son expérience lui avait appris que chaque femme est un cas particulier. Pour certaines, mieux valait ne rien brusquer. Elles avaient besoin d’être rassurées, lentement conquises. Avec d’autres, au contraire, il était préférable de ne pas se montrer trop timide. Elles aimaient les hommes entreprenants, sûrs d’eux. — Comment t’appelles-tu ? La question le détourna de ses réflexions. — Bartol. Et toi ? — Aïcham, dit-elle, en explorant la pièce du regard. L’habitation était petite et humble. Un seul fauteuil en zirko vert sombre installé en face d’une vidéo-plaque de deux mètres carrés fixée à un mur. Plusieurs tapis aux couleurs vives. Une petite table basse, imitation roche martienne polie. Et beaucoup de plantes. Des plantes partout ! La plupart venant, semblait-il, des laboratoires de Génética Sapiens. Un grand miroir occupant toute la surface de l’un des murs doublait le volume de la pièce. L’Éternelle n’avait pas vu d’endroit aussi spartiate depuis bien longtemps. Sans en prendre conscience, elle éprouva spontanément une certaine forme de sympathie pour cet homme en devinant ses pensées. Son esprit était celui d’une farouche combattante, mais elle n’aimait mordre que dans la chair des grands fauves cupides. À l’opposé, cet être dégageait quelque chose de simple, pur, et rafraîchissant ; malgré la simplicité banale de son premier accostage, il semblait sensible et délicat. En la désirant, il répondait à un appel naturel dégagé de toutes ces perversions qui animent souvent le désœuvrement des nantis oisifs et blasés qu’elle côtoyait quotidiennement. Il doit avoir entre 50 et 55 ans, estima-t-elle. Encore un enfant ! Elle pouvait clairement lire sur les traits de son visage ce qui se passait en ce moment au fond de lui. Il était tellement transparent pour elle, que c’était comme s’il portait une pancarte écrite en gros caractères : JE SUIS EMBARRASSÉ ! JE NE SAIS PAS COMMENT M’Y PRENDRE. Sans s’en rendre compte, presque inconsciemment, elle le trouva attendrissant. Existait-il, tout au fond de son être, dans quelque recoin inaccessible à ses introspections, une partie d’elle-même éprouvant de la reconnaissance ? Que disait ce murmure inattendu au fond d’elle ? La gratitude avait-elle quelque chose à voir avec ce sentiment naissant à peine perceptible, aussi discret que ses parfums subtils qui taquinent l’odorat en flânant à la frontière de la perception ? L’aventure qu’ils venaient de partager peut-être. Probablement le côté rebelle, insurgé, séditieux de l’homme. Elle éprouvait un mépris à la limite du dégoût pour les moutons, les grégaires. D’autre part, elle avait été réellement impressionnée par sa mystérieuse manière d’échapper à l’autorité après l’avoir si ouvertement défiée. Impressionnée… et grisée même. Mais tout cela était pour l’instant encore subconscient. Pour l’heure, elle réalisait seulement que sa curiosité avait été piquée par un dard acéré : comment avait-il fait ? Elle regarda le point vert flottant dans son cortex visuel, provoquant l’apparition du tableau de commandes translucide et luminescent qui se montra devant son interlocuteur. Par une manœuvre oculaire fulgurante et deux commandes céph-mentales, elle sélectionna une montre constituée de simples chiffres rouges et lumineux. L’objet fictif, directement et uniquement perçu par ses cellules nerveuses, comportait ce que l’on appelait une poignée, un tout petit carré noir, situé juste au-dessus de lui et permettant de le saisir virtuellement. Son regard se fixa une demi-seconde sur cette poignée. Aussitôt, l’image colla à ses muscles oculomoteurs. Elle porta ainsi la montre sur le mur qui lui faisait face et la fixa près du plafond pour qu’elle soit bien visible. Pour lâcher une poignée virtuelle, il suffisait de regarder le point vert yeux fermés. Le logiciel de la céph enregistrait le pseudo-emplacement de l’image de synthèse pour la montrer à l’utilisateur quand celui-ci dirigeait son regard dans la bonne direction. Cette manipulation fut si prompte que l’homme remarqua à peine un léger mouvement des yeux. — Un zlag ? demanda-t-il. — Hum ! hum ! acquiesça-t-elle, d’un signe de tête. Il partit chercher la boisson dans une autre pièce. Elle sourit en le voyant jeter des coups d’œil vers elle par l’entrebâillement de la porte. Sa très grande expérience lui avait appris que chaque homme est un cas particulier. Pour certains, une fausse passivité était recommandée. Il fallait les rassurer, leur faire croire qu’ils étaient des champions. Ceux-là déploient leurs trésors de stratégie séductrice depuis le début des temps. Ils ne se sont encore pas rendu compte que tous ces vains efforts ne servaient tout au plus qu’à faire gentiment sourire l’objet de leur convoitise et que ce sont les femmes qui les choisissent en définitive. Et qui plus est… sur des critères aussi mystérieux qu’impénétrables pour eux. Avec d’autres, c’était le contraire, ils aimaient que l’on ne se montre pas trop timide. Ils préféraient les femmes délibérément entreprenantes, avec une forte personnalité. Un peu comme s’ils souhaitaient être maternés. Mais, avec elle, le comportement de tous les hommes était identique depuis longtemps. Ils étaient tous terrorisés, incapables de faire l’amour sans le secours de quelque aphrodisiaque. Être la femme la plus puissante de tous les mondes n’apportait pas que des avantages. Et, l’eussent-ils un moment oublié… Quand ils se retrouvaient en face de ce corps d’Aphrodite, exhibant licencieusement plus d’attraits que leurs rêves les plus audacieux ne pouvaient en contenir, des complexes inattendus leur faisaient douloureusement réaliser que les fantasmes baignent souvent dans des aventures plus faciles à maîtriser.
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En bas, dans la rue, le suiveur assis dans un roulant personnel, ouvrit précautionneusement une boîte, qu’il tenait entre le pouce et l’index. Elle contenait une mouche. Pas seulement une mouche, à vrai dire, mais cette chose en était en partie une, en tout cas. C’était une nano-machine, montée sur un insecte génétiquement modifié. Cette bionanomécanique équipée de plusieurs nano-organes possédait de minuscules capteurs d’images et de sons. Les ailes ressemblaient à s’y méprendre à celle de son équivalent naturel, car c’étaient de vraies ailes ! N’eut-il pas été prétentieux et inutile d’espérer faire mieux que la nature qui avait disposé de plusieurs millions d’années pour parachever cette invention ! En vibrant, elles devinrent invisibles. Programmée pour s’approcher du traceur, la mouche passa par la vitre ouverte du roulant et s’éleva. L’inconnu referma la boîte mais la garda en main. Un logiciel conçu à cet effet permettait à son interface encéphalique de capter les signaux binaires envoyés par la micro-caméra de l’insecte. L’image incrustée s’afficha dans un rectangle qui n’occupait qu’une partie du champ de vision de l’homme, un tiers approximativement. Dans la partie basse de ce rectangle, figurait un tableau de bord offrant diverses commandes de pilotage et de contrôles pour les capteurs. Pendant que son pilote voyait les fenêtres de chaque étage défiler vers le bas, la micro-machine volante, mi-mécanique mi-biologique, poursuivait automatiquement son ascension en flairant le traceur accroché au dos de Sandrila Robatiny. Au douzième étage, elle ralentit. Deux indicateurs de distance, visibles en surimpression, indiquaient que la cible était déjà proche, à peine trente centimètres plus haut et à moins de trois mètres horizontalement. Il était temps d’arrêter le vol automatique ; le pilote porta son regard sur une icône mauve symbolisant une main et pressa un bouton situé sur un des angles du couvercle de la boîte ; la mouche s’immobilisa en vol stationnaire face à la fenêtre. Tout doucement, avec le pouce, il poussa vers l’avant une petite tige verticale qui sortait au centre du même couvercle. La mouche avança. Il put bientôt distinguer l’intérieur de l’appartement, mais la vitre n’était pas parfaitement propre à cet endroit. Son pouce entraîna la tige vers la droite. Docile, la mouche obéit à cet ordre et commença à se déplacer latéralement dans cette direction. Son corps tournait librement pour orienter les ailes dans un sens ou dans l’autre, mais sa caméra asservie aux yeux du pilote suivait les mouvements oculaires avec précision en cadrant constamment l’image autour du centre d’intérêt. L’homme souleva légèrement la tige. La mouche monta de quelques centimètres. L’endroit convenait. Il était parfaitement propre. Il dirigea son regard sur une autre icône, une ventouse jaune cette fois, et appuya encore sur le bouton de la boîte ; l’insecte robot se colla à la vitre. La suite ne fût qu’une affaire de réglages. Soucieux de ne rien perdre de ce qui se passait à l’intérieur, il positionna la caméra sur grand-angle, puis il sélectionna la plage des fréquences sonores afin d’enregistrer la conversation des occupants en filtrant les sons parasites. ***
Bartol revint avec deux verres de zlag qu’il posa sur la table basse. — Prends le fauteuil, dit-il, en s’asseyant en tailleur sur le tapis. — Je préfère faire comme toi, répondit-elle, en l’imitant. Installés chacun d’un côté de la table, ils restèrent silencieux. C’était leur premier moment d’intimité. Chacun progressa dans sa découverte de l’autre sans éprouver le besoin de prononcer ou d’entendre un seul mot. Ils s’étudièrent, chacun concentré sur l’image, la gestuelle, les mimiques, les regards de l’autre. Ce faisant, elle fut surprise de réaliser, avec une émotion indéfinissable, que cette récente escapade, qui l’entraînait hors de son habituelle existence, était déjà bonne à vivre. Cette surprenante constatation la fit réfléchir. Serais-je prisonnière de ma vie ou de moi-même ? fut la question subliminale qui traversa son esprit, juste avant que la déflagration d’une pensée inattendue et totalement incongrue se mît à résonner dans sa tête. Que se passait-il en elle ? Était-il possible qu’elle éprouvât une sorte de sentiment pour cet homme ? Pourquoi perdait-elle son temps en niaiseries avec lui ? N’avait-elle pas prévu d’utiliser sa vidéo-plaque pour accéder au Réseau sans se faire repérer par So Zolss, puis de le supprimer pour qu’on ne puisse l’interroger ? Elle fouilla avec concentration au plus profond d’elle-même, la tête baissée, suivant distraitement du regard les motifs du tapis. Bartol en profita pour la détailler avec avidité. Ses yeux dérobèrent mille délices insoutenables de tentation. Une épaule ravissante de féminité, qui appelait si fort les caresses qu’il en ressentait des picotements dans le creux des mains. Un long cou souple, au maintien noble et gracieux, se devinait sous les ondulations vaporeuses de ses cheveux noirs jais qui suggéraient quelque sauvage crinière d’amazone. Là ! Sur cette peau, dans la voluptueuse courbe concave qui reliait le cou à la douce rondeur de la mâchoire, juste sous l’oreille, il s’imagina déposer quelques baisers fiévreux. L’Éternelle portait un visage différent de celui de son clone. Pour rechercher l’Organisation, elle avait choisi une apparence mi-européenne, mi-africaine, avec un zeste asiatique qui bridait légèrement ses yeux. Le nom de ces traits de visage s’inspirait des différents types de physionomie existants sur Terre, il y a bien longtemps, à l’époque où le métissage était chose rare. — Puis-je regarder les infos ? demanda-t-elle soudain en jetant un œil sur la montre virtuelle. Elle surprit son regard chargé de désir et en éprouva une satisfaction profonde et inattendue qui précisa la question qu’elle n’osait pas se poser au sujet de sa conduite. Encore une fois elle chassa cette pensée, refusant d’analyser ce qu’elle éprouvait dans cette relation humaine à laquelle rien ne l’avait préparée. Bartol sortit de sa transe contemplative en sursautant, juste au moment où il s’apprêtait à se ruer sur elle, ou du moins y pensait-il. Il se leva pour toucher l’identificateur de la vidéo-plaque. — Vas-y ! regarde ce que tu veux. Le préfixe de commande est « Vidéo ». — > Vidéo, Info 1, dit-elle. Des images emplirent la surface de la vidéo-plaque. En bas à droite une inscription : « Méga-Standard Info 1 » — :: … tant pas définitive. Un sujet qui reste donc à suivre. Sur Mars la pression monte. Le top départ du Grand Raid Rouge se rapproche, plus que 100 minutes avant la ruée sur le Mont Olympe. Parlons encore du monde rouge pour rappeler que le président des mondes a annoncé que le référendum au sujet de la terraformation de Mars était repoussé de quelques jours. La date sera précisée ultérieurement. Le mouvement anti-terraformation « Farouche et Rouge » qui représente le gros de troupes des opposants à ce projet a demandé quinze minutes de Réseau supplémentaires pour défendre son point de vue, arguant du fait que les défenseurs de la terraformation avaient bénéficié de… — > Vidéo, Info deux, réclama l’Éternelle. « Méga-Standard Info 2 » apparut au bas de l’écran. — :: … pléte finition des travaux. Autre sujet qui nous ramène à présent sur Terre. Différentes vues représentant de misérables constructions de fortunes défilèrent. — :: La communauté Fraternité a déposé un nouveau plan de financement et proposé un référendum sur l’humanisation des ghettos. Nous rappelons que leur demande est motivée par le désir d’offrir des logements économiques mais décents aux personnes qui habitent les ghettos. — > Vidéo, Info 3. — :: … à bord d’Ishtar la station orbitale vénusienne. Autre sujet. Sur Terre, précisément à Marsa, la femme la plus riche et la plus célèbre des mondes continue la tournée de ses succursales. Après son passage chez Amis Angémos, grâce auquel nous avons pu obtenir des demi-confidences au sujet des angémos parlants qui ne devraient plus tarder à être en vente, selon ce qu’il nous a été donné de comprendre, nous avons pu la suivre dans les locaux de Médicagéna. Sandrila Robatiny C souriait aux reporters qui l’interrogeaient. — :: Mademoiselle Sandrila Robatiny, demanda l’un d’entre eux, pouvez-vous, s’il vous plaît, en quelques mots nous décrire la fonction de Médicagéna au sein de Génética Sapiens ? Mis à part la fabrication des médicaments, activité que nous connaissons bien et grâce à laquelle nous vous devons de rester en bonne santé, nous concédons que nous ne savons pas trop ce que votre filiale fait de plus pour nous. Bartol ne faisait nullement attention à ce qui se passait sur la vidéo-plaque. Il scrutait le joli profil de Sandrila Robatiny avec ravissement, mais aussi de plus en plus interrogativement. Loin de dépasser l’intensité de son attirance, la curiosité commençait cependant à prendre place dans son esprit. D’où venait-elle et surtout que voulait-elle ? Il était bien visible qu’elle n’était pas venue dans son appartement pour passer la soirée avec lui. Le mystère et la force irradiaient de sa personne. On eût dit qu’elle était animée par quelque secrète énergie, dont la source, inconnue de tous les hommes, avait présidé à la naissance de tout ce qui existe ; que son moteur était une de ces implacables volontés capables de modeler des mondes. Plus il la regardait, plus elle le fascinait. Son brûlant désir d’elle se mêla à une interrogation grandissante. — :: Entre autres choses, Médicagéna travaille contre le vieillissement. Je suis d’ailleurs la première à en bénéficier, et comme il est loisible de le constater, il semble que nous parvenions à de bons résultats. N’ai-je pas 220 ans ! — :: Certes ! mais pourrons-nous une jou… — > Vidéo, Info 4. — :: … les interfaces encéphaliques sont au-dessus de vos moyens. Vous trouvez que les vidéo-plaques portatives ne sont pas commodes, l’écran est trop petit et l’effet de relief présente des défauts. Nous avons créé pour vous Réseau-Liberté. Réseau-Liberté est un équipement de connexion Réseau approuvé par Méga-Standard. Réseau-Liberté est l’intermédiaire entre la vidéo-plaque et l’Interface Encéphalique. Le système de vision stéréoscopique agit directement sur les rétines. Les écouteurs sont de minuscules sondes introduites dans les conduits auriculaires. L’ensemble Réseau-Liberté vous étonnera par son extrême… Le visage de l’homme qui faisait la démonstration publicitaire disparut brutalement. La grande directrice de Génética Sapiens venait d’arrêter la vidéo-plaque. Elle toucha nerveusement son arme à l’intérieur de sa poche. C’était un petit objet ovoïde, pas plus gros qu’un œuf de pigeon, émettant un rayon cohérent d’un millimètre de diamètre seulement, mais suffisamment puissant pour percer un crâne de part en part. C’était le moment d’en finir. Plus elle attendrait, et plus ce serait difficile. Elle le fixa dans les yeux avec une telle intensité qu’il eut l’impression qu’elle pénétrait son cerveau en fouillant dans les abîmes les plus intimes de son être, ou qu’elle allait se repaître de toute son énergie vitale pour le laisser ensuite choir, vide de tout, comme une chrysalide desséchée. Il ne comprenait plus la tournure que prenaient les événements, mais il eut la certitude que quelque chose de très grave était sur le point de se produire. Une impulsion, au fond de lui, le poussa à réagir, un peu comme s’il se doutait qu’il ne lui restait que peu de temps pour le faire. Il parla avec assurance, d’une voix haute et claire, en soutenant audacieusement le terrible regard. — Je ne sais pas qui tu es, dit-il, ni ce que tu veux. Mais je peux te dire que je n’ai jamais désiré une femme plus que toi. Et… j’aimerais partager un bon morceau de ma vie avec toi. Les prunelles de l’Éternelle devinrent encore plus perforantes, beaucoup plus inquisitrices, mais les flammes diaboliques qui les animaient perdirent de leur intensité. Il se sentit sondé avec une acuité grandissante, mais moins effrayante. Cette femme-là pourrait foudroyer le dieu du tonnerre d’un seul regard, se dit-il. Si j’arrive à l’apprivoiser je n’aurai plus jamais peur de rien. Sandrila Robatiny hésitait. Pourquoi ne parvenait-elle pas à sortir l’arme de sa poche ? Elle ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Était-il possible, à son âge, que la vie lui réserve encore des surprises de ce type ? Comment pouvait-elle après tant d’années d’existence tomber dans le piège des sentiments ? Il ne pouvait s’agir que d’un trouble passager, sans aucun doute dû à la désertion momentanée de sa vie habituelle. Connaître à nouveau l’amour, n’était-ce pas insensé ! À son âge ! Amour ! Un coup d’éperon accéléra les battements de son cœur. Elle fut effarée du mot qui venait de se planter dans ses pensées. Après son impact, sec et puissant, il vibrait encore, comme l’eut fait une lourde flèche venant se ficher en plein centre d’une cible. J’ai un gros problème, se convainquit-elle, pour la nième fois. Un bilan de santé mentale, j’ai besoin d’un bilan de santé mentale… Cet homme n’était qu’un enfant. Un gosse. Presque un nourrisson. Mais il semblait sincère. Son âme paraissait pure. Comment pourrais-je m’attacher à un bébé, se demandait-elle ? Qui parle au fond de moi ? Mon cœur de femme ou un vestige d’instinct maternel perverti par le poids de mes nombreuses années d’existence ? Devrais-je continuellement payer le recul de ma mort par des questions et des incertitudes pareilles ? La déclaration de Bartol résonnait dans ses pensées agitées ; une partie de son être répétait inlassablement chaque phrase. Persuadée qu’elle les analysait méthodiquement avec son intelligence, elle ne se rendait pas compte qu’elle les savourait tendrement avec son cœur. Elle essayait de s’immiscer dans la conscience de cet être qui lui faisait l’affront de ne pas baisser les yeux, pour la regarder avec une ardeur qui la déshabillait et une candeur qui la déstabilisait. La main, dans sa poche, donnait l’impression d’avoir honte de ce qu’elle tenait entre ses doigts. — Sais-tu qui je suis, gamin ? — Gamin ! s’étonna Bartol. Je suis plus vieux que toi ! Mais… non, comme je te l’ai dit, je ne sais pas qui tu es. Tu ne t’appelles pas Aïcham, n’est-ce pas ? L’Éternelle continua à le fixer un moment avant de répondre laconiquement. — Non. Elle connaissait cet homme depuis quelques heures à peine. Situation ahurissante ! Comment expliquer tout ça à Sandrila C ? Elle rectifia sa pensée, car il n’y avait rien à expliquer, tout pouvait être dit en une seule phrase. La véritable question était : comment le clone allait-il réagir ? Pour essayer de percer ce type de mystère, elle avait l’habitude de se demander comment elle réagirait elle-même. Ne s’agissait-il pas normalement de la même personne, à des âges différents !…… Enfin… du moins théoriquement ! Elle se tortura l’esprit en vain. Comment réagirait-elle à la place de sa jumelle ? Rien ne lui permettait de le pressentir. Imaginer l’inversion des rôles n’était pas si facile. Elles avaient une si grande différence d’âge. Un soupir intérieur exprima son dépit. Comment aurait-elle pu prévoir que ce type lui poserait un problème de conscience ! — Je ne peux pas te dire qui je suis, mais je vais te dévoiler ce que j’avais l’intention de faire de toi. Nous verrons si tu es toujours déterminé à vivre avec moi ! Elle tendit le bras et ouvrit sa main droite. — Voilà ce que je m’apprêtais à utiliser contre toi. — Un œuf tueur ! — Oui, un œuf tueur. Alors qu’en penses-tu ? — Que je suis toujours là, devant toi. Bien en vie. — C’est tout ! — Mais… C’est géant non ! — Et… tu veux toujours de moi ? — Ben ! Sûr ! Tu m’as laissé la vie, autant que j’en profite ! — … — … — Écoute-moi, je n’avais pas prévu ça, dit-elle. Il faut que je réorganise mes idées. J’avais des choses à faire… — Oh ! je vois, je veux dire que je m’en doute. — Que peux-tu en savoir ? — Dans l’éclatoir tu m’as demandé si j’avais une vidéo-plaque et tu viens de m’avouer que tu avais en tête de me tuer. Ce n’est pas très difficile d’en conclure que tu voulais utiliser le Réseau sans être repérée, avec la certitude que personne ne puisse m’interroger au sujet de ton passage. Je n’en suis pas sûr, mais je me demande même si tu n’as pas une céph, que tu ne peux pas utiliser pour ce que tu as à faire. Par ailleurs, j’ai bien noté que tu as pris garde de toucher le moins de choses possible depuis que tu es entrée chez moi. Tu n’as posé tes doigts que sur ton verre… et sur le bouton de la vidéo-plaque pour l’éteindre. Tu voulais faire ton truc sur le Réseau, me tuer, nettoyer tes traces et disparaître. — … — Là, tu es dans l’embarras parce que tu n’arrives pas à m’ôter la vie. Tu te dis donc que tu ne peux utiliser le Réseau chez moi. Trop dangereux. On va venir m’interroger. Une expression complexe modifia les traits du beau visage, exprimant, tout à la fois, une certaine admiration, du défi, et une grande noblesse, mais une noblesse sans arrogance. Marquant son intérêt, elle inclina légèrement la tête pour l’interroger. — Et… as-tu une idée de ce que je voulais faire sur ta vidéo-plaque ? — Une petite, oui. — Hum ? mais encore ? — Quelque chose qui dérange So Zolss. Qui d’autre pourrait intercepter ce que tu avais l’intention d’y faire ? À la manière d’une fière souveraine qui accorde une récompense, elle le gratifia d’un sourire sincèrement admiratif. — Depuis quand es-tu arrivé à ces conclusions ? — À l’instant. Depuis que tu m’as montré ton arme, dit-il, en frottant ses yeux rouges. — Et que comptes-tu faire à présent ? — Ben… Si tu le veux bien, j’aimerais qu’on mange la volaille ensemble. Elle parut stupéfaite. Durant quelques secondes, la surprise effaça dans son attitude toute trace de cette dignité hypertrophiée qui ne la quittait jamais. Sans le montrer, Bartol en conçut une certaine fierté ; après tout, elle était certainement apprivoisable, à plus ou moins long terme. — Avec tout ce qui vient de se passer ! — Je ne vois rien de spécialement incompatible avec la volaille, et puis, nous serons bien obligés de nous alimenter un jour ou l’autre, malgré ce qui vient de se passer ! — Je veux dire… C’est tout ! Tu ne penses qu’à manger ta volaille ? — Nooooon ! Bien sûr que nooooon ! Je voudrais aussi que tu te vautres un peu sur moi. — Tu fais bien le malin, s’exclama-t-elle en souriant, pour un homme qui a failli mourir il y a moins de cinq minutes. Tu as eu de la chance ! J’aurais vraiment pu te tuer. — Toi aussi, tu as eu de la chance… de ne pas me tuer. — C’est-à-dire ? — Ben… que je te serais plus utile vivant que mort… je pourrais peut-être t’aider ! — Peut-être m’aider ! comment ça ? Comment pourrais-tu savoir de quoi j’ai besoin ? Je te trouve bien mystérieux. — Je pense l’être beaucoup moins que toi. Si tu voulais bien me dire qui tu es, et ce que tu veux… Peut-être pourrais-je t’aider. Il ajouta un de ces grognements imbibés de rire énigmatique, dont il semblait avoir le secret de fabrication et qui, là encore, exprima l’équivalent de plusieurs phrases : « Je viens de t’offrir l’occasion de juger ma perspicacité. Tu as vu comme je me gausse des gardiens en Zark. De toute évidence, tu n’as pu que remarquer que je ne suis pas un crétin. De plus, n’oublie pas que je suis ton guide-protecteur. Donc, si je te dis que je peux t’aider, tu ferais mieux de prêter l’oreille. » Une esquisse de question effleura l’esprit de l’impératrice du génie génétique : cet étrange son contenait-il vraiment autant de choses ou sa propre imagination avait-elle étoffé son contenu ? — Hum ? se risqua-t-elle. — Je te propose quelque chose. — Hum ? insista l’Éternelle. — On va tranquillement manger cette volaille tous les deux. On en profitera pour parler. Ils échangèrent le premier regard par lequel deux êtres s’interrogent sincèrement. |
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