
Une femme remplaça Panagiotis dans la salle noire.
— Alors, où en sommes-nous ? demanda So Zolss en oubliant, pour la première fois, de dire bonjour et de terminer sa question par : « Madame ». Bima Terron en fut surprise et hésita avant de répondre. Elle fut incapable d’entrer dans le vif du sujet et préféra gagner du temps en parlant d’une information moins susceptible de contrarier le tyran.
— Nous avons terminé la rénovation du réseau interne de la station vénusienne Ishtar, Monsieur. Elle est entièrement gérée par notre technologie à présent.
— Je sais déjà cela, Madame Terron. Venez-en aux faits, ne gaspillez pas mon temps, je vous prie.
Bima n’avait plus le choix. Elle était obligée de parler.
— C’est que… Monsieur.
— C’est que quoi, Madame Terron ?
— Le nombre de datagrammes 1codés en circulation sur le Réseau a encore augmenté.
— Votre équipe est chargée de les décoder. A-t-elle progressé dans ce travail ?
— Nous n’avons pour l’instant obtenu aucun résultat, et j’ai bien peur que ce soit tout à fait impossible, Monsieur.
Un silence angoissant de plus de vingt secondes accueillit la mauvaise nouvelle. Quand la voix reprit, ce fut sur un ton étrangement violent qui contrastait avec son rythme habituellement neutre.
— Pourquoi ? hurla So Zolss.
La femme tressaillit.
— L’Organisation utilise des algorithmes de codage trop complexes, Monsieur.
— Vous aviez pourtant l’espoir de les décoder en examinant leur LCR !
— Oui, Monsieur, nous l’avons décortiqué en profondeur, mais ils ont pris soin de ne pas inclure le décodeur qu’ils utilisent dans leur LCR justement. Ils ont pensé à tout. Nous n’avons pour l’heure aucun moyen de déchiffrer leur transmission.
— Êtes-vous au moins parvenus à localiser les expéditeurs, ou les destinataires de ces émissions codées ?
— Pas davantage hélas ! Je regrette, Monsieur.
— Je crains fort de ne pas vous motiver suffisamment, Madame Terron. C’est le problème que j’ai avec vous tous ici, à bord de Divinité. Je ne saurais gagner votre intérêt avec de l’argent, puisque vous n’avez pas le loisir d’aller le dépenser. Comprenez ma position ! Je ne peux pas vous permettre de quitter cette station orbitale, vous le savez bien. Tout ce qui se passe ici doit rester secret. D’un autre côté, je comprends très bien que la perspective de rester ici jusqu’à la fin de vos jours ne soit pas attrayante pour vous. Je ne vois pas d’autres moyens de vous motiver que celui que vous connaissez.
So Zolss se tut un moment. Sa dernière phrase faisait allusion au moyen de pression que les céphs mettaient à sa disposition. Ces implants disposaient en effet de ramifications cérébrales destinées à faire ressentir certaines sensations, telles que, impression de toucher sur toutes les parties du corps, odeurs, température et bien d’autres. C’est, entre autres raisons, grâce à ces simulations de sensations que les mondes des Mondaginaires paraissaient aussi réels, aussi eidétiques, à ceux qui les découvraient.
— Pourriez-vous me suggérer un autre moyen de solliciter votre ardeur au travail, Madame Terron ?
Un flot de terreur s’épandit dans la poitrine de Bima. L’interface encéphalique pouvait également faire ressentir des sensations désagréables ; il suffisait que le logiciel le lui demandât. Le silence suivant fut encore plus long. Elle eut tout le temps de sentir son cœur monter en puissance jusqu’à lui défoncer le sternum. Un fluide glacial circulait dans ses veines. Quand la peur atteignit son paroxysme, ses membres furent agités de tremblements spasmodiques qui la firent choir. Elle tenta vainement de se relever en luttant pathétiquement contre sa paralysie, mais une insurmontable panique s’empara du contrôle de son corps. Ses membres perdirent leur rigidité. Malgré la faible pesanteur qui régnait en ce point de la station orbitale, son poids paraissait démesuré. À tout moment la sanction de son tortionnaire pouvait s’abattre sur elle. Elle ne pourrait jamais ôter de sa mémoire le souvenir douloureux de sa première expérience.
Une brûlure insoutenable irradierait son corps, portant son système nerveux à incandescence. Elle hurlerait de douleur en demandant grâce à son bourreau. Elle implorerait sa clémence en se roulant sur le sol les doigts crispés et tordus comme des racines noueuses. Elle se mordrait les mains jusqu’au sang. Elle sentirait sa conscience peu à peu s’effilocher, se diluer, se dissoudre et disparaître dans le chaudron de l’enfer. Elle perdrait son identité. Elle deviendrait un râle. Elle rayerait les os de ses phalanges avec ses propres dents. Elle ne serait plus rien d’autre qu’une souffrance, une souffrance infinie et solitaire, sollicitant la mort libératrice. Ses ongles devenus fous laboureraient son visage en y creusant de profonds et brûlants sillons rouges. Sous l’emprise de réflexes déments, ses mains mutilées arracheraient ses cheveux. En dernière limite, son corps tuméfié aurait de puissantes contractions morbides qui le tordraient en tous sens sur le sol, comme un poisson agonisant hors de l’eau.
Quand la torture prendrait fin, elle resterait gisante, blessée dans son amour propre et dans sa chair, hirsute, le visage sanguinolent, les vêtements souillés par son sang et sans énergie. Les élancements des atroces griffures zébrant sa figure, son cou et ses seins seraient là longtemps, pour lui rappeler sa démence et sa faiblesse sous le joug de la douleur. Après la souffrance physique, l’humiliation la plus grande anéantirait toutes ses résistances. Bima doutait qu’elle pût survivre une seconde fois à cette épreuve. Ses cauchemars étaient hantés par ses propres hurlements résonnant sans fin. Anticipant le supplice, l’épouvante commença déjà à s’emparer de sa raison. Inconsciemment, elle se mordit cruellement la lèvre inférieure. Trop occupée à essayer de se relever, elle ne sentit même pas le goût tiède, épais et poisseux du sang dans sa bouche. La poitrine broyée par la terrible mâchoire de la peur, elle s’apprêtait à supplier So Zolss de lui accorder un délai, et à promettre d’employer toute son énergie pour rechercher l’Organisation. Mais…
Un brutal changement s’opéra au fond d’elle. Sa soumission, jusqu’alors totale, se changea d’un coup en une hostilité si grande qu’elle en éprouva un moment de vertige. Une supernova de détestation éclata dans son âme. Un océan de haine se rua dans ses veines, fournissant à tout son être un carburant capable de produire une énergie sans limite. Ses muscles retrouvèrent leur vigueur. Elle se releva sans la moindre difficulté et attendit dans le noir, les mâchoires serrées à se briser les dents. Une froide détermination avait remplacé sa peur. Je le tuerai, se promit-elle.
Quand la voix se fit à nouveau entendre ce fut avec son timbre calme et froid habituel.
— N’ayez pas peur, Madame Terron. Je ne vous punirai pas.
Moi si, pensa Bima, si pénétrée de haine qu’elle avait des difficultés à le dissimuler.
Elle eut la nette impression d’être soudainement devenue une autre personne. Que se passait-il ? Quelle était cette incroyable force qui venait de se glisser dans son être ?
— Je dois concéder que certaines contrariétés ont affecté mon comportement ces derniers temps. Revenons au sujet qui me préoccupe. Comment comptez-vous décoder les activités Réseau de l’Organisation ? Avez-vous une idée ?
Le cerveau de Bima tournait à une allure infernale. Le souffle violent qui faisait à présent palpiter son cœur décuplait toutes ses facultés. Un plan diabolique avait spontanément germé dans son esprit en surrégime, avant même qu’elle n’eût le temps d’y penser consciemment.
— Je ne vois qu’une solution, Monsieur, mais…
— Mais… Madame Terron ?
Bima imita son habituelle timidité soumise.
— Mais… il faudrait pour que je puisse la mettre en œuvre… que vous…
— Que je quoi, Madame Terron ? Parlez !
— Que… vous… m’accordiez votre confiance, Monsieur.
— Que je vous accorde ma confiance !…… Quel insolite propos me tenez-vous là, Madame Terron ?
— Je sais, Monsieur. Je comprends que vous trouviez cela étrange. Je comprends. C’est pour cela que j’ai longtemps hésité à vous en parler.
— Vous prétendez donc avoir une idée depuis longtemps ?
— Oui, Monsieur.
— Exposez-la-moi, je vous écoute.
— J’ai peur de la chose, Monsieur, si mon idée ne vous plaisait pas.
— Je vous promets de ne pas vous punir aujourd’hui, Madame Terron. Parlez sans crainte.
— Hé bien… Je pense que nous n’arriverons à rien par des moyens d’analyse informatique. Comme je vous le disais, ils ont pensé à tout. Aussi nous devons employer d’autres stratégies.
Elle fit encore semblant d’hésiter devant l’énormité qu’il lui restait à dire.
— Vous en étiez à : « nous devons employer d’autres stratégies » Madame Terron.
— Oui, une toute nouvelle stratégie, Monsieur. Pourquoi ne simulerions-nous pas une évasion ?
Elle s’arrêta encore de parler pour savourer avec volupté une image mentale qui flotta délicieusement dans son esprit enfiévré de violence macabre. Dans ses pensées, So Zolss se tordait de douleur sous les supplices raffinés qu’elle lui infligeait.
— Allez-vous un jour terminer, Madame Terron ? De quelle évasion parlez-vous ?
— Il s’agirait de la simuler, Monsieur, dans le but de faire croire à l’Organisation qu’un employé de Méga-Standard est parvenu à s’échapper de la station interdite. Il nous suffirait ensuite de faire un peu de bruit sur cette affaire pour que les gens de l’Organisation cherchent à contacter le fuyard. Je pense qu’ils n’y manqueront pas dans l’espoir d’obtenir des renseignements secrets pouvant les aider à nous combattre.
Bien qu’elle fût consciente que So Zolss n’était pas stupide, elle employait volontairement « nous » plutôt que « vous » pour ne pas éveiller prématurément la méfiance de son patron. En l’absence de réponse immédiate, elle en profita pour se délecter de nouvelles invocations sadiques, découpant lentement la chair de son ennemi en petits lambeaux.
— C’est une très bonne idée, Madame Terron ! une très bonne idée ! Vous voulez certainement dire qu’il suffirait ensuite de suivre discrètement le faux évadé pour coincer ceux qui tenteront de le contacter. C’est ainsi que vous aviez l’intention de terminer votre explication, n’est-ce pas ?
— Bien mieux que ça, sauf votre respect, Monsieur. Bien mieux encore !
— ?… ?
— Si nous intervenons trop tôt, nous risquons de ne découvrir que quelques membres, sans réelle importance. Certainement un seul même. Rien ne nous garantit qu’il nous permettra de dénouer toute l’Organisation.
— Que préconisez-vous alors ?
— Il faut laisser à notre évadé le temps de s’introduire profondément dans le cœur de l’Organisation, si nous voulons la démanteler entièrement.
— Je comprends… Ce point de vue se défend, en effet. Mais… encore une chose. Vous parliez de confiance, celle que vous souhaitez que je vous accorde. En quoi est-elle nécessaire dans votre idée ? Pensiez-vous à vous, en parlant d’un simulacre d’évasion ? Seriez-vous volontaire ?
— Oui, je pensais à moi bien sûr.
— Bien, mais… Pourquoi devrais-je avoir confiance en vous ? Il existe des moyens plus fiables, pour garantir votre fidélité.
— Si vous pensez aux moyens que vous avez l’habitude d’utiliser, Monsieur, j’ai bien peur qu’ils m’empêchent de me rapprocher de la tête de l’Organisation. Les premières personnes compétentes que je rencontrerai ne manqueront pas d’analyser les datagrammes que ma céph émettra ou recevra. Il leur sera facile de constater que je suis toujours sous votre contrôle, ou en tout cas en contact avec vous.
— En effet, Madame Terron ! En effet ! Vous me rendez perplexe, voyez-vous !… Votre idée est excellente… Vraiment, elle me plaît beaucoup… Et tout ce que vous me dites est clair et logique. Seulement… Ce recours à la confiance est un défaut majeur. Je compte sur vous pour y réfléchir. Trouvez une idée pour pallier cet inconvénient. Une idée sûre qui puisse me garantir que vous serez dans l’impossibilité de me trahir. En attendant, pouvez-vous m’expliquer la nature de votre intérêt dans cette affaire, qu’est-ce qui vous motive ?
— D’une part, l’ambition, Monsieur, d’autre part, la situation dans laquelle je suis me pousse à imaginer une solution pour améliorer mon sort. À l’aide des moyens actuellement à ma disposition, ici à bord de Divinité, je ne vois pas comment percer les défenses de l’Organisation. Mon futur est facile à imaginer. Vous allez m’infliger de nouvelles souffrances que je ne supporterai sans doute plus. J’en mourrai, vous vous débarrasserez de mon cadavre et mon histoire s’arrêtera là. À supposer que vous acceptiez de me confier cette mission, deux chemins se présenteront devant moi. Celui de la fidélité et celui de la trahison. Le premier sera une large route toute droite, le second un petit sentier tortueux et caillouteux.
— Ah bon ! Expliquez-moi les raisons de cette métaphore, Madame Terron. Pourquoi m’être fidèle vous serait-il plus profitable que de me trahir ?
— Supposons que je parvienne à intéresser l’Organisation, Monsieur. Comment pourrais-je espérer que des gens œuvrant bénévolement puissent m’offrir l’avenir que je convoite ?
— Quel avenir convoitez-vous, Madame Terron ?
— Un minimum de pouvoir, Monsieur, un minimum. Je pense que vous pouvez comprendre ça, n’est-ce pas ? Que pourrais-je attendre de cette bande de… disons d’idéalistes forcenés ? J’aurais tout à perdre en me joignant à eux… En premier lieu, le crédit de la reconnaissance que vous m’accorderez en récompense de ma fidélité. De toute manière, mes compétences ne peuvent être rétribuées que par Méga-Standard. Il y a bien longtemps que vous êtes le seul à fixer le salaire de tous les réseaulogues et informaticiens, puisque vous êtes le seul à les employer.
Bima s’arrêta de parler. So Zolss digéra ses arguments silencieusement.
— Je vais réfléchir à tout ça, Madame Terron. Je vous mettrai au fait de mes conclusions dans un proche avenir, mais en attendant, j’ai une dernière question à vous poser. J’ai noté un changement brutal de votre personnalité. Vous vous exprimez soudainement avec une assurance non coutumière. À quoi est due cette transformation subite selon vous ?
— Manifestement parce que j’ai eu aujourd’hui le courage de vous exposer mon idée, Monsieur. Tout est à présent clair en moi grâce à cela. J’ai grand espoir d’améliorer ma situation actuelle.
— Réponse convenable. Vous pouvez disposer. Nous nous reverrons bientôt pour faire le point sur cette affaire intéressante.
— Bien, Monsieur.
Bima se retira. Elle était heureuse. Son plan était machiavélique. Jamais So Zolss ne pourrait soupçonner ce qui l’attendait. Elle n’aurait jamais cru que cela fût possible, mais elle éprouvait, en ce moment même, une sensation bien plus grande encore que l’inoubliable douleur provoquée par la torture encéphalique. Une exécration infinie emplissait tous les recoins intimes de son être, tous les atomes dont elle était faite. Elle eut la conviction soudaine que So Zolss mourrait de ses mains. Insidieusement, elle se mit à aimer cette haine. Cette haine qui lui avait rendu sa dignité. Cette haine violente qui l’emplissait de vigueur et de fantasmes meurtriers. Elle lui ouvrit son cœur en grand pour s’en laisser pénétrer avec délectation, comme un lézard se gorgeant de la tiédeur d’un doux rayonnement. Désormais elle aurait une compagne, une complice et une raison d’exister. Elles le tueraient ensemble, elle et sa nouvelle amie la haine.