Il sera… Science fiction

 

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36   Poils sur le Crâne

 

C12/5 était satisfait de sa construction. Une tour, haute d’un mètre cinquante, se dressait dans sa cellule, juste à côté du socle de la scène de projection tridimensionnelle. Elle était composée de soixante pièces, trente cylindres rouges et trente cubes noirs alternativement empilés et soigneusement alignés. L’ensemble avait beaucoup d’allure, notamment grâce à l’alternance des formes et des couleurs. C’était son édification la plus audacieuse et un observateur attentif n’aurait pas manqué de voir, dans ses petits yeux brillants et dans ses mimiques admiratives, sinon de la fierté, une satisfaction du travail bien fait, bien justifiée. Il en fit plusieurs fois lentement le tour pour l’observer sous tous les angles, avant de se risquer à ajouter un cube noir de plus. Le mot risqué était parfaitement approprié, car pour atteindre le sommet vertigineux de son œuvre, le quadrumane était obligé de monter sur la scène, de se hisser sur la pointe de ses mains locomotrices et de tendre le bras le plus haut possible. Le moindre tremblement et…

Il prit donc un cube, grimpa sur le socle, et afficha un air concentré, le regard tendu vers le plus haut cylindre. C’est précisément au moment où il s’apprêtait à étirer son long membre velu, qu’une stupéfiante chose se produisit.

Sur sa gauche, un rectangle se découpa dans le mur. Il pivota très doucement sur un de ses côtés verticaux en découvrant, dans l’ouverture ainsi pratiquée, une apparition qu’il reconnut immédiatement pour l’avoir déjà vue sur la scène : un homme. Celui-ci s’avança calmement et utilisa son bras pour refermer le rectangle derrière lui. Puis, toujours lentement, il se baissa et s’assit sur le sol, le dos contre le mur.

Le bras droit à demi tendu vers la cime de sa tour, le gauche horizontal servant de balancier, la tête tournée vers Daniol Murat, les sourcils fortement tirés vers le haut par un intense étonnement, C12/5 se figea plusieurs secondes. Fasciné par ce premier contact, l’éthologue semblait atteint de la même paralysie. Chacun par le regard prenait contact avec l’être visible tout au fond des yeux de l’autre.

Qui es-tu ? Que penses-tu en ce moment ? s’interrogeait l’homme.

Tu n’es pas une chose comme les autres, songeait l’angémo, en découvrant pour la première fois une autre vie. Il avait déjà vu et entendu parler des humains sur la scène de projection, mais ceux-ci n’avaient pas suscité son intérêt très longtemps. La parole n’était-elle pas la seule chose qui les distinguait des animaux, lesquels avaient aussi la faculté de se mouvoir ! Pour la première fois, un angémo de Classe 12 et un humain entraient en contact direct. Jamais ni l’un ni l’autre n’oublieraient cet instant.

— Homme, dit finalement C12/5, sous l’impulsion d’un réflexe conditionné, qui l’obligeait à nommer tout ce qui se présentait à lui. Mais il n’avait encore jamais vu cet humain-là sur la scène.

Daniol Murat en fut profondément troublé ; la petite voix de l’enfant était touchante. Une rafale de questions hétéroclites souffla dans sa tête. N’était-il pas monstrueux de participer à une telle entreprise ? Que pouvait-il faire maintenant devant le fait accompli ? Comment s’occuper des neuf autres clones, tous les mêmes, tous parfaitement identiques ? Que pouvait-il faire pour les protéger ? Comment gagner la confiance de celui-ci ? Devait-il lui parler ou attendre ? Le projet C12 ne les avait-il pas tous dépassés ? Avaient-ils créé ces angémos en pleine conscience de ce qu’ils faisaient ?…

Sur le sol fertile de sa sensibilité, un tourment germait lentement. Démon justicier augurant de terribles représailles, le mythe éternel de l’apprenti sorcier jaillit du fond des âges pour hanter sa conscience.

C12/5 n’avait aucun a priori concernant les humains. Les images tridimensionnelles étaient volontairement choisies à des fins éducatives. On y voyait le plus souvent des femmes ou des hommes (la différence lui échappait encore) se faire servir par un être semblable à lui. Tellement semblable, qu’il avait l’impression que c’était comme un autre lui-même ! Parfois, devant eux, la petite créature qui lui ressemblait jetait des boules en l’air et les rattrapait. Cette activité correspondait au son « Jongler ». Après avoir vu ça, les humains tapaient leurs mains l’une contre l’autre. Parfois, ils se secouaient légèrement en produisant des sons avec leur bouche étirée.

C12/5 lâcha son cube et descendit du socle. La chose était bien plus grande que celles qu’il avait pu voir sur la scène. Il eut immédiatement le fort désir de savoir si elle était touchable. Mais la prudence ralentit son acte de vérification. Centimètre par centimètre, il approcha donc très lentement de l’homme qui demeurait parfaitement immobile et silencieux. Son regard chargé de curiosité examinait ce visage et ce corps qui, proportions et pilosité mises à part, ressemblait beaucoup au sien. Les mains nues, aux doigts curieusement courts, qui pendaient mollement au bout des poignets posés sur les genoux, retinrent particulièrement son attention.

Daniol Murat osait à peine faire pivoter ses yeux à l’intérieur de leurs orbites pour suivre l’évolution du jeune angémo. Seuls son cœur et ses pensées s’agitaient.

Parvenu à portée de main de l’entité, C12/5 s’assit et observa minutieusement les moindres détails. Les vêtements étaient pour lui une bien insolite sorte de toison. Pantalon vert sombre satiné, chemise blanche. Le modèle de chaussure porté par Daniol n’épousant pas la forme des orteils lui donna à penser que cette créature n’avait pas de doigts aux mains postérieures. Ce proche face à face se prolongea plus d’une minute. L’éthologue se sentit scruté par une intelligence inquisitrice mais parfaitement innocente qui tentait d’engranger des faits sans porter de jugement.

Ce jeune cerveau, avide de connaissances, se renseigne tout simplement, se dit-il. Il fait des provisions cognitives, rien de plus pour l’instant.

Détournant un instant son attention du clone, il observa sa construction avec intérêt. Le soin apporté à l’empilage des objets était surprenant ; il constata que les cubes, séparés par des cylindres, étaient tous identiquement orientés. Montrant qu’il était sensible à l’esthétique d’un travail bien fait, le bâtisseur avait pris grand soin d’aligner les faces sur un même plan. Dire qu’il a un peu plus d’un an, seulement ! songea l’homme. Quelle considérable avance par rapport à un enfant humain ! Il tressaillit soudain ; l’angémo venait de le toucher.

C12/5 retira vivement son index pour en porter l’extrémité devant ses yeux qui louchèrent un bref instant, puis encouragé par le fait qu’il n’y discerna aucun dommage, il recommença son geste avec plus d’insistance. La main sans doigts était souple et lisse. Il pinça le bas du pantalon et le secoua légèrement de droite à gauche. Ce pelage était encore plus insolite que la main sans doigts ! Sa curiosité dissipant le peu de prudence qui lui restait, il attrapa le pouce gauche à pleine main et tira vigoureusement.

Daniol Murat avait la certitude de vivre un moment très fort de son existence ; il avait du mal à maîtriser l’intense émotion qui s’emparait si violemment de lui. Bras tendu, il offrit sa main à celles du jeune clone. Le contact de ces petits doigts créait une étrange sensation qu’il n’aurait su comparer.

Le quadrumane joua un moment avec les courtes et larges phalanges, puis il s’intéressa à l’unique surface de toison qui paraissait normale, sur cette immense créature. Sans pour autant le penser avec ces mots, car il ne les connaissait même pas, il relia dès lors Daniol Murat à l’image mentale : « Poils sur le crâne ».

L’humain sentit de minuscules ongles griffer son cuir chevelu. Le visage simiesque de l’enfant était à quelques centimètres du sien. À plusieurs reprises, leurs regards se rencontrèrent.

La première fois, l’angémo hésita ; sa main cessa de fourrager dans les cheveux de son visiteur, mais il reprit bientôt son inquisition en détaillant son oreille. Il la tira un peu, puis enfonça doucement son index à l’intérieur. La deuxième, fois ils se fixèrent l’un l’autre au moins dix secondes.

L’employé d’Amis Angémos pouvait facilement entendre la respiration, rapide mais de faible amplitude, sortant du nez aplati.

Poils sur le Crâne me regarde, songea un instant C12/5, mais très vite sa soif de découverte dirigea son attention sur d’autres parties du gros visage, menton, joues, narines… Cependant, la sensation d’être vu fit naître en lui un signal d’intérêt qui s’amplifia au fil des secondes, de sorte qu’il souda délibérément cette fois ses pupilles à celles du géant assis. En plongeant profondément, le plus possible, tout au fond du regard de l’homme, en notant chaque mouvement et vibration de la cornée, en enregistrant les moindres contractions des paupières, C12/5 découvrit l’immense notion de l’autre. Une notion essentielle et simple, universelle et personnelle, intuitive, et appelant les réflexions les plus intenses. Il eut en un même instant, l’impression qu’elle venait à sa rencontre, et qu’il allait à elle. La conception de l’autre s’appuie sur celle du soi, d’aucuns s’exclameraient, mais il n’était pas encore assez savant pour parquer, grâce à des mots bien précis, l’autre et le soi dans des enclos différents. Aussi, c’est plutôt une sensation de relation qui s’insuffla dans son intuition.

Daniol Murat sentit tout de suite que la vision de l’angémo était différente. Il ne l’observait plus, il l’interrogeait. Je sens que tu penses, semblait-il dire, je sens que tu es. Montre-moi que tu es, intéresse-toi à moi, donnait l’impression de demander le regard du quadrumane. L’humain tourna doucement la tête pour lui faire face et lui sourit.

Un torrent de joie emplit C12/5. Poils sur le Crâne me regarde ! jubila-t-il ; il sait que je suis. Il engouffra cette merveilleuse sensation au fond de son âme en souriant à son tour. Puis, sa petite voix s’exclama :

— Homme ! Homme !

Ensuite un autre large sourire éclaira sa face de petit singe.

Alors, une formidable explosion de sentiments contradictoires détona dans le cœur du psychologue. Il fut tout à la fois, attendri, épouvanté, heureux, peiné, exalté et terriblement écrasé par une culpabilité oppressante. Que s’était-il passé ? Ce n’était pas très clair dans sa mémoire. On lui avait simplement parlé de singes parlants. Cela ne l’avait pas choqué sur le moment. Son métier l’avait habitué aux angémos. Depuis longtemps déjà, les hommes croisaient les animaux pour les modifier. Puis, avec les progrès de la génétique, on a changé les tailles, les couleurs, les formes, les pelages, les plumages… Il en était souvent ainsi, on s’habitue aux pires choses quand elles arrivent petit à petit. Quelque part au fond de sa conscience, la légende de l’apprenti sorcier brandit encore une fois son spectre. L’écho menaçant de son lugubre ricanement déversa dans son ventre le suc glacial de la panique. Il eut l’impression qu’un terrible châtiment allait s’abattre sur lui et sur tous les responsables de cette expérience contre nature. Mais des larmes de pitié pour cette créature troublèrent sa vue et sa peur recula un peu.

C12/5 continua à le regarder et à le toucher quelques minutes. Il lui grimpa même deux fois dessus pour examiner ses cheveux de plus près avant de reprendre une étude plus approfondie de ses pieds.

Devant son insistance et sa perplexité bien visible, l’homme décida de lui montrer ses orteils. Toujours assis contre la porte, il souleva sa jambe droite, légèrement, juste pour décoller la semelle du sol. En effectuant des gestes au ralenti, il serra fermement sa cheville pour imprimer au bas de son pantalon un mouvement de rotation dans un sens puis dans l’autre. Aussitôt, en réponse à cette manœuvre, les quelques millions de crochets moléculaires qui formaient la nanofermeture s’ouvrirent tout autour de l’articulation. Devant le clone déconcerté, il ôta la chaussure qui venait de se séparer du vêtement et montra son pied nu. Le front plissé de son élève l’amusa.

Poils sur le Crâne a perdu une main, fut la première constatation de C12/5. Mais très vite, il se ravisa en découvrant les orteils. Non, se dit-il, il cache ses doigts dans une main sans doigts. Après avoir examiné la chaussure sous tous les angles, il entreprit de l’essayer. Elle était énorme pour lui. Il s’y enfonça presque jusqu’au genou. Son spectateur trouva sa mine plutôt cocasse, mais le quadrumane ne s’en rendit pas compte. Il garda une expression très concentrée, que quiconque aurait trouvée de circonstance sur la figure de quelque savant plongé dans ses spéculations. Son expérimentation prit fin au bout d’une minute environ. Il abandonna la chaussure et remettant probablement la suite de ses découvertes à plus tard, il s’éloigna soudain en se dandinant sur ses mains postérieures. Daniol Murat n’eut pas le temps de s’en étonner bien longtemps. L’angémo fouilla dans le tas d’objets éducatifs qui jonchaient le sol et revint avec une sphère rouge.

— Boule rouge ! dit-il, en offrant la sphère accompagnée d’un nouveau sourire.

L’homme saisit l’offrande en affichant l’air le plus aimable qu’il pût prendre et répéta ces mots.

— Boule rouge !

Son petit compagnon en fut visiblement enchanté. Il manifesta ostensiblement son enthousiasme par une mimique burlesque, qui dessina sur la bouche de l’éthologue un sourire non forcé cette fois-ci. En appui sur ses longs bras, C12/5 souleva ses jambes du sol et se balança plusieurs fois d’avant en arrière tout en courant dans le vide, avec sur sa frimousse une expression de joie pure et naïve.

Daniol Murat avait l’impression qu’une puissante hélice mixait ses pensées déjà fort mélangées. Tantôt il voyait un petit chimpanzé, tantôt il voyait simplement un enfant. Un complexe brouillard de mélancolie et d’incertitude commença à s’épaissir dans son cœur, recouvrant le tumulte des sentiments violents qu’il venait de ressentir. Il était temps pour lui de sortir. Faire le point était nécessaire. Il remit sa chaussure, se leva lentement, ouvrit le passage, le franchit sans se retourner et referma.

À l’extérieur, dans un geste d’abattement, il appuya son front et ses mains ouvertes contre la porte close et demeura ainsi les yeux fermés, seul avec son intérieur ténébreux.

Ses poings se serrèrent et il pleura silencieusement quand il entendit l’angémo l’appeler :

— Homme ! Homme !

 

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