
Vassian Cox, l’éducateur des C12 avait assisté à la rencontre de celui qu’il considérait comme son rival et de son élève depuis la scène de projection tridimensionnelle de son bureau. Il ne se faisait plus aucun souci. Selon ses estimations, le 2 dépassait largement le 5 en ce qui concernait le vocabulaire. La construction de la tour ne le dérangeait pas. Au contraire ! plus Daniol Murat perdrait de temps en futilités, plus C12/2 prendrait de l’avance. À plusieurs reprises, il avait souri d’aise devant la sensibilité infantile du psychologue. Il remercia Dieu d’avoir un concurrent aussi peu combatif.
—> Commande céph : Appeler Alan Blador, dit-il.
—:: Oui ? fit la voix de son chef, au bout de quelques secondes.
—:: Je voudrais vous voir rapidement, s’il vous plaît, Monsieur.
—:: Je ne suis pas dans mon bureau. Je suis dans mon gravitant en partance pour une rencontre importante.
—:: Qu’importe, Monsieur ! Je voulais vous dire que… J’ai constaté que Daniol Murat avait reçu l’autorisation de visiter son singe.
—:: Passez en vision Vassian ! passez en vision. C’est très important pour l’esprit de passer en vision. L’esprit se nourrit par les yeux. Le saviez-vous ? Passez en vision avant de continuer s’il vous plaît.
À ces mots, Vassian Cox eut un haussement d’épaules et un froncement de sourcils, mais il obtempéra. Il sortit son œil Réseau du fond d’une de ses poches et le posa devant lui sur son bureau. La petite caméra transmit son image dans le cerveau de son correspondant qui put dès lors le voir dans un rectangle de quelque dix degrés de large.
—:: Bien ! bien ! me voyez-vous aussi Vassian ?
—:: Oui, Monsieur, bien sûr que je vous vois. Je vous disais que Daniol Murat est allé voir son singe. Me serait-il possible de voir le mien, s’il vous plaît ?
Alan Blador réfléchit un moment avant de répondre. Il avait également assisté à la rencontre de C12/5 avec Daniol Murat. Sa connaissance de l’éducateur lui donnait à penser que C12/2 risquait d’avoir moins de chance que son semblable. Malheureusement, il lui était difficile de refuser à l’un ce qu’il accordait à l’autre. Sandrila Robatiny lui demanderait d’expliquer ses décisions en termes de rentabilité. Il avait besoin de conserver sa place au sein d’Amis Angémos. Et même au sein de Génética Sapiens qui lui accordait des faveurs tarifaires importantes sur toutes les prestations liées au prolongement de sa vie. En payant plein tarif, l’argent qu’il avait réussi à épargner lui permettait tout au plus de repousser la mort pendant une trentaine d’années. Ensuite, inexorablement, ce serait la lente décrépitude, la chute morbide, la métamorphose macabre. Alan Blador soupira. Depuis cinq ans il avait une relation. Une gamine. 80 ans seulement ! Elle était d’un milieu aisé qui lui donnait les moyens de s’entretenir. Et puis, si jeune on dépense beaucoup moins dans ce domaine. Il eut une vision terrifiante. Elle, encore jeune et belle, lui, un vieillard repoussant, une épouvantable momie desséchée.
—:: Monsieur ?
—:: Oui ! répondit-il. Excusez-moi. Vous pouvez aller voir votre angémo, mais n’oubliez pas qu’il a un esprit, ne l’oubliez pas.
—:: Ne vous inquiétez pas, Monsieur, au besoin Dieu me le rappellera. Merci, Monsieur.