
C12/2 était fatigué. Il serait même plus juste de dire qu’il était épuisé. Les leçons de vocabulaire, de plus en plus denses, lui laissaient si peu de répit qu’il manquait de sommeil. À tel point qu’il lui arrivait parfois de sauter un repas pour gagner quelques minutes de repos. Son existence était dure, mais il parvenait encore à la supporter. Intégrons que, n’en connaissant aucune autre, il ne pouvait pas la comparer, aussi n’avait-il aucun préjugé sur ce que pouvait ou devait être une existence. Pour lui, elle était en quelque sorte normale. En quelque sorte, parce que même la signification du mot normal lui était étrangère, puisque justement pour appréhender ce terme, il faut avoir eu l’occasion de comparer. « La vie est ainsi ! » eût résumé son opinion sur le sujet, pour peu qu’il se fût posé la question.
L’enfant angémo de la deuxième cellule s’agitait dans son sommeil ; tandis qu’il dormait en position fœtale, le pouce dans la bouche comme l’eut fait n’importe quel enfant humain, des contractions secouaient son corps de chimpanzé par intermittences, et souvent aussi des tics vibraient sur sa face crispée. Ses ondes convulsives n’étaient pas les seuls signes de son anxiété : ongles rongés, poings serrés, mâchoires crispées… en portaient également le témoignage.
Sa conscience engourdie perçut un contact cotonneux et des secousses lointaines. Trop fatigué pour traiter ces informations transmises par ses sens, il percevait ces signaux mais ils ne signifiaient rien pour lui. Malheureusement, ils étaient insistants et de plus en plus forts. Ces sensations flottèrent un moment au-dessus de la frontière qui sépare le monde onirique du monde de l’éveil, mais elles prirent peu à peu de la consistance. Son cerveau surmené fut obligé de quitter les profondeurs moelleuses de sa douce torpeur pour assumer une douloureuse remontée vers la surface, au-dessus de laquelle régnait la cruelle réalité. Il émergea brutalement, dans une gerbe de souffrance, assis sur sa couche, suspendu par un bras, la tête roulant sur le menton contre le plexus. La mélasse léthargique poissait son esprit. Ses yeux clignèrent plusieurs fois avant de s’ouvrir complètement sur son bras droit tendu vers le haut. À l’autre extrémité de celui-ci, il reconnut quelque chose qu’il avait déjà vu sur la scène. C’était un homme. Un homme qui lui secouait le bras et lui parlait :
— Debout ! Lève-toi, petit singe.
Bien qu’il ne comprît pas le sens de ces paroles, il se mit sur pieds, ou plutôt sur mains, plus étonné qu’effrayé, et toisa Vassian Cox qui l’avait lâché.
— C’est bien, mon singe ! Je suis fier de toi. Tu as fait de nets progrès.
Il fut sur le point d’ajouter : « Ton vocabulaire a largement dépassé celui de 5 », mais craignant d’être observé et écouté, il se ravisa.
Comme l’avait fait C12/5 un moment auparavant, C12/2 passa mentalement en revue toutes les images d’humains que la scène lui avait montrées. Un amalgame d’idées confuses se dégageant de son inventaire, lui fit supposer que des relations spéciales existaient entre les hommes et des apparitions en tous points semblables à lui-même.
Ainsi donc, un homme est sorti de la scène durant mon sommeil, se dit-il. Premier constat, il est beaucoup plus grand que ceux que j’ai déjà vus. Je pense qu’il doit être touchable, c’est le cas de tout ce qui est hors de la scène.
Dans l’intention de corroborer cette importante spéculation, il se comporta naturellement comme l’eut fait un enfant humain : il tendit l’index, son doigt le plus curieux. Mais cette sonde tactile ne put s’acquitter de la mission qu’il lui assigna. Elle fut fermement interceptée et déviée de sa trajectoire, juste avant d’atteindre sa destination.
— Tu dois apprendre la politesse, petit singe ! grogna l’éducateur chef, en écartant le long bras velu. Plus tard tu devras témoigner du respect à tes maîtres, pour faire honneur à mon éducation. Je vais t’apprendre à devenir un gentil singe. Ça ne sera pas facile, mais Dieu m’apportera son soutien.
Oui, constata C12/2, cet homme est touchable. Mais… je vais essayer encore car quelque chose de curieux s’est produit.
Encore mal réveillé, il n’avait pas réalisé ce qui venait de se passer. Sa deuxième tentative fut repoussée avec plus de brutalité.
— Tu es têtu, hein ! Toi, singe ! Moi, homme ! Toi, pas toucher homme sans permission ! Compris ?
Interloqué, le petit clone recula et fixa pour la première fois l’homme dans les yeux. Aussitôt, un phénomène nouveau et fascinant, émanant de ces deux points énigmatiques, pénétra au fond de lui au travers de ses propres pupilles, pour révéler à sa conscience une sensation extraordinaire. L’homme me regarde, réalisa-t-il, en luttant contre sa somnolence. L’homme me voit. L’homme sait que j’existe. Passé un moment de griserie induit par cette découverte frappante, il eut une pensée accablante. L’homme m’a repoussé volontairement. L’homme sait que j’existe et il me repousse. L’homme sait que j’existe et il n’aime pas ma présence. L’homme ne m’aime pas. Il est plus fort que moi et il ne m’aime pas.
Cette révélation poignante chemina dans les circuits cérébraux de base que possède toute forme de vie, siège de ce que l’on nomme l’instinct de conservation, et rejaillit sous la forme d’une alarme. Danger ! S’éloigner de tout ce qui présente un risque ! Sans quitter Vassian Cox des yeux, C12/2 recula. Pour la première fois, un angémo de Classe 12 avait peur d’une autre conscience ; jamais il n’oublierait cette rencontre.
— Je vois que tu commences à comprendre, petit singe. Tu n’es pas si bête que tu en as l’air. Nous allons faire du bon travail ensemble. Je vais t’apprendre à devenir un animal de compagnie docile et agréable.
Malgré ses énormes progrès en vocabulaire, le petit clone ne comprenait que quelques mots seulement parmi ceux que l’homme prononçait. Le mal de tête qui palpitait dans son cerveau ankylosé était en outre un fort handicap. Il réalisa cependant, grâce au mystérieux, indispensable et merveilleux mécanisme de l’intuition, qu’il s’agissait d’une communication. Par cette faculté presque magique de l’esprit, il sut aussi en observant les expressions du visage et en analysant les intonations de la voix, que ces paroles sans chaleur n’auguraient rien de bon.
— Je viendrai te voir régulièrement à partir de maintenant. Tu n’as rien à craindre de moi, si tu obéis. Je vais t’apprendre ton métier en quelque sorte.
Sa dernière phrase rendit l’humain hilare. C12/2 avait déjà entendu des humains rire sur la scène, mais là, vu de près, c’était vraiment… pour le moins insolite. Il en fût un instant fasciné, envoûté.
— Tu seras mon prototype, reprit l’éducateur. Plus tard tu en seras même fier. Tu vas apprendre à servir les hommes, à leur raconter des histoires drôles… et tout un tas de choses. Tu seras un singe cultivé et de bonne compagnie, comme on dit. Tu es un gentil singe.
Il tenta de lui poser affectueusement la main sur la tête, mais le quadrumane laissa échapper un gémissement de terreur en s’enfuyant.
— N’aie pas peur ! dit-il. En tout cas, je te préfère comme ça, qu’en effronté disposé à toucher n’importe qui. Je vais te laisser méditer cette première leçon de politesse. Elle a eu de l’effet, grâce à Dieu !
Vassian Cox sortit. Le jeune être génétiquement modifié éprouva un tel soulagement à le voir disparaître, qu’il ne s’intéressa pas même un instant à la porte qu’il vit pivoter pourtant pour la première fois ! Il faut dire qu’il était si épuisé, qu’il n’eut pas la force de traverser la pièce pour s’étendre sur le matelas ! La fatigue le plaqua au sol. Il s’endormit sur-le-champ. Tandis que le visage de l’homme gouvernait ses cauchemars en se tatouant indélébilement dans sa mémoire, sa première expérience de l’autre meurtrissait son cœur, aigrissait sa conscience et ternissait son âme.