Il sera… Science fiction

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39. Une seule question !

 

Sandrila Robatiny avait accepté la proposition. Ce qui survenait en elle était si soudain, si fort et si inattendu qu’elle avait besoin de trier ses pensées, de souffler un peu, de prendre le temps de réfléchir. Alors !… pourquoi pas en mangeant une volaille !

À genoux sur le tapis, l’un en face de l’autre, séparés par la petite table, cernés par les plantes protéiformes, ils s’observaient silencieusement. Chacun venait de prendre une pilule de kokibus. La substance commençait à faire de l’effet ; leurs visages étaient détendus et affables. Elle était plus calme. Son désir d’action, de combat, d’ascension, habituellement si fougueux, se lénifiait toujours sous l’influence de cette substance. Quand elle estimait le moment opportun, la guerrière osait poser les armes, pour se détendre ou méditer à l’aide de quelques stupéfiants. En particulier le kokibus ! Celui-ci avait la propriété de la rendre plus sentimentale, ou du moins d’assoupir momentanément l’inlassable ardeur de son épée. Elle se sentait disposée à vivre cet instant insolite mais agréable. Son intuition lui disait qu’elle était devant un embranchement important de son existence et que mieux valait ne pas trop se précipiter pour choisir la bonne direction.

L’homme remarqua que ses yeux magnifiques, desquels sourdait une intelligence intimidante, s’étaient vidés de leur fournaise nucléaire pour se remplir d’une énigmatique rêverie. Le regard était toujours aussi pénétrant mais plus du tout menaçant. Il parla le premier.

— On pourrait jouer à un truc bien connu !

— Hum ?

— À tour de rôle, on se pose une question. Une seule à chaque fois.

— Essayons. Qui commence ?

— Ah ! l’inévitable question. Bon ! je suis d’accord pour que ce soit toi ! Je suis géant, non !?

— Hum ! t’es géant. À moi donc la première question. Que fais-tu, comment gagnes-tu ta vie ?

— Je travaille pour Génética Sapiens… Les plantes de décoration.

— Ah bon ! que fais-tu exactement pour ces plantes ?

— Une seule question ! dit-il, en brandissant un pouce. C’est mon tour.

L’Éternelle acquiesça d’un sourire bienveillant en portant la fourchette à sa bouche. Elle avait l’impression de jouer comme un enfant, mais cela ne la dérangea pas.

— Bien ! Je te pose la même question. Comment gagnes-tu ta vie ?

— Même question, même réponse ! Je travaille aussi pour Génética Sapiens.

— Ah ! Géant !… Et dans quelle branche ?

— Moi aussi, je sais compter jusqu’à un, répliqua-t-elle en montrant le pouce à son tour.

Il prit un air indigné pour protester.

— Oui, mais moi, je t’ai dit que je m’occupe des plantes.

— Ce n’est pas parce que tu m’as fait un cadeau, que je suis obligée de t’en faire un ! Je préfère m’en tenir aux règles : une question, chacun son tour. Voici la mienne : que fais-tu exactement dans le domaine des plantes pour Génética Sapiens ? Trouves-tu ton salaire satisfaisant ? Les conditions de travail sont-elles agréables ?

— J’ai comme la vague impression que tu ne sais plus compter jusqu’à un. Pourtant tout à l’heure… Il faudrait que tu révises ! Tu as tout oublié ! Avant qu’elles ne soient mises sur le marché, je suis chargé de vérifier que les nouvelles plantes sont bien stériles. Officiellement c’est pour éviter le risque de proliférations accidentelles. Comme elles sont très résistantes, elles se développeraient au détriment des végétaux naturels.

— Officiellement, dis-tu ?

— Oui, c’est une obligation depuis les grandes tragédies écologiques. Mais je soupçonne Génética Sapiens de faire du zèle dans ce domaine pour augmenter leurs ventes, car ils vendraient forcément moins si leurs produits faisaient des petits.

— Hum ! Hum !… Je vois !

— J’ai également pour mission de traîner dans les recoins du Réseau pour essayer de connaître les goûts et les attentes des consommateurs. Le salaire n’est pas terrible, mais j’arrive à le doubler avec de petits trafics. Je demande davantage de plantes qu’il m’en faut pour effectuer mon travail, j’en revends plus de la moitié… Aimes-tu les plantes au fait ?

— Oui, oui, je les aime bien. À mon tour de poser une question.

— Ah non ! c’est à moi !

— Je viens à l’instant de répondre à la tienne. J’ai dit : Oui, oui, je les aime bien.

Devant la tête qu’il fit, elle le rassura.

— Je plaisante. C’est à toi.

— Que fais-tu chez Génética Sapiens ?

— De la gestion. À quoi pensais-tu en prétendant que tu es en mesure de m’aider ?

Le kokibus ne diminue pas son agilité, pensa-t-il. Elle essaie de m’avoir par surprise.

— Au moment précis où je t’ai dit ça, je pensais à tes seins. Que voulais-tu faire sur le Réseau ? Pourquoi veux-tu rester anonyme pour y accéder ?

Ils croisèrent leurs sourires chargés de mystère, en soulevant en même temps leur verre de vin.

— Nous n’arriverons à rien avec une telle défiance, déclara-t-elle.

— C’est exact ! nous n’arriverons à rien ! Tu es trop secrète.

— C’est plutôt toi, oui ! Tu as répondu n’importe quoi à ma dernière question.

— Non, non. Je pensais vraiment à tes seins !

— Arrête gamin ! Tu sais bien ce que je voulais te demander.

— Gamin ! Gamin ! Voilà que ça te reprend. Je suis plus vieux que toi et tu m’appelles gamin. Je me suis confié plus que toi. Je t’ai même dit que je faisais un trafic de plantes. Tu pourrais me dénoncer ou même me faire sanctionner, qui me dit que tu n’es pas un supérieur hiérarchique ? Tu fais de la gestion, dis-tu ! Tu parles d’une confidence ! Ah ! C’est géant tiens ! De la gestion… plus laconique que ça, ce serait difficile. Et… selon toi, je serais le plus mystérieux des deux. Alors ça ! Géantissimerie ! Je n’arrive pas à croire que tu existes !

Il semblait vraiment contrarié, presque en colère. Elle le dévisagea longuement d’un air amusé, comme s’il eut été un enfant capricieux.

— Écoute petit ! dit-elle enfin. Je conviens que ta manière de traiter les gardiens en zark et de rester invisible sur le Réseau m’épate. Note que j’ai bien dit « m’épate » tout court. Ce qui est une sorte de superlatif par omission, car jusqu’à présent je n’ai pu m’empêcher de rajouter « un peu » toutes les rares fois où j’ai dit la même chose à quelqu’un. Or, il y a bien longtemps que je n’ai pas eu l’occasion de le dire. J’aime tellement que l’on m’épate, mais c’est, hélas, si rare. Tu as toutes les apparences d’un insoumis, petit. C’est bien !

En d’autres circonstances, Bartol aurait ri au nez de n’importe quelle autre personne lui tenant un tel langage. Il n’aurait pas supporté cette tonalité de discours. « Caresse-moi la tête et donne-moi un sucre ! » aurait-il raillé assez rapidement. Mais la singulière créature qui lui parlait émettait une force si grande et si imposante qu’il semblait tomber sous le sens que nulle trace d’orgueil n’entachait ses paroles ; il eut la conviction que tout ce qu’elle disait était justifié. Par exemple, aussi abracadabrant que ceci pût lui paraî­tre, il eut l’inexplicable sensation de n’être qu’un enfant pour elle.

— J’aime les insoumis, continuait-elle. Aussi, suis-je décidée à te faire à mon tour une confidence. Une importante confidence… Très importante. Je te préviens, quand j’aurai parlé ce sera trop tard… Je te conseille de bien surveiller ta langue : tu ne me connais pas ! tu ne m’as jamais vue ici, sinon…

Les yeux de Sandrila Robatiny parurent soudain capables de faire fondre de la roche à distance.

— Sinon ?

— …

— L’œuf ? C’est ce que tu veux dire ? s’enquit-il.

— …

— … ?

— Excuse-moi. Non, je ne voulais pas dire ça.

La fournaise avait disparu de son regard. À présent, elle était hésitante.

— Je disais donc… Je vais te révéler quelque chose de très important, que tu dois garder pour toi. Mais… auparavant, pour m’aider un peu, je voudrais te poser quelques questions.

— Vas-y !

— Connais-tu la patronne de Génética Sapiens ?

— Sandrila Robatiny ?

— Hum ! Hum !

— Je la vois comme tout le monde aux infos. On l’a vu tout à l’heure. Elle est à Marsa en ce moment en visite dans ses succursales. Tu la regardais d’ailleurs.

— Que penses-tu d’elle ?

— Je ne vois pas où tu veux en venir ?

— Que penses-tu d’elle ? Réponds !

— Je ne sais pas, moi. C’est une femme très riche, très puissante. Je ne connais rien d’elle à part son image. Image d’un moment, d’ailleurs. Avant, on pouvait relier quelqu’un à son physique, même si ce n’était pas très représentatif de l’essence véritable d’une personne, c’était au moins quelque chose. Aujourd’hui, l’image est aussi pérenne qu’une coupe de cheveux.

— Oui, mais… Que penses-tu du peu que tu connais d’elle ?

— Hou ! c’est géant ces questions. Que puis-je te dire ?… C’est une très belle femme, mais avec les ranks qu’elle a dans les poches… Elle peut se payer tous les caprices offerts par la plastique corporelle. Moi, je préfère le vrai, le naturel. Elle n’a rien en commun avec des gens comme nous. Nous ne sommes pour elle que de simples mortels, des gens sans intérêt. Je ne sais rien d’elle, je te dis. Génética Sapiens fait tout de même des trucs pas très beaux et elle est responsable. Mais ce n’est pas le moment d’en parler. Je t’écoute. J’attends.

Elle but une nouvelle gorgée de vin, porta un morceau de volaille dans sa bouche et mastiqua lentement en penchant légèrement la tête pour demander :

— Quelle est cette chose pas très belle que Génética Sapiens fait ?

— Je disais ça juste en passant. Ça n’a aucune importance dans le moment présent. Ne perdons plus de temps. J’attends cette importante révélation.

Il fut troublé de constater que l’imposante assurance de granit de sa compagne de table semblait s’être attendrie. En cet instant, elle paraissait presque timide. En fait, la bicentenaire dirigeait secrètement une titanesque bataille intérieure, mettant en scène des sentiments contradictoires qui s’affrontaient violemment parmi des salves d’interrogations. Dans cette gigantomachie silencieuse, l’amour était un dieu et le géant qui tentait de l’abattre était l’ambition sans mesure qui animait Sandrila Robatiny depuis plus de deux siècles. Ce géant était puissant et déterminé mais peut-on combattre un dieu ! Le premier voulait ne rien dire, l’autre aspirait à tout dévoiler. Pendant que ces adversaires s’affrontaient, elle se demandait pourquoi elle n’avait pas tué cet homme. Bien qu’elle connût déjà la réponse, elle se posait réellement la question. Pourquoi n’était-elle soudain plus si fière d’être Sandrila Robatiny ? Pourquoi lui avait-il fait remarquer que sa beauté était artificielle ? Pourquoi avait-elle perdu son arrogante assurance face à lui ? Pourquoi avait-elle si peur de lui déplaire en se révélant ? Des centaines d’autres pourquoi germaient sans cesse dans sa tête, ils s’entortillaient les uns autour des autres comme des liserons, car aucune réponse ne venait enrayer leur prolifération.

— Qu’elle est cette chose pas très belle que Génética Sapiens fait ? répéta-t-elle, comme si elle n’avait pas conscience d’avoir déjà posé cette question.

— Je viens de te dire que ça n’a aucune importance, je disais ça juste pour… enfin ! Nous avons des choses plus personnelles à échanger. Je me fiche de Génética Sapiens et de Sandrila Robatiny.

— C’est ma dernière question. Ensuite je parlerai. Réponds s’il te plaît. Suppose que je sois sur le point de te confier un grand secret et que pour trouver le meilleur moyen de te le dire j’ai besoin de connaître ton opinion sur différents sujets.

— Il s’agit donc d’une importante information concernant Génética Sapiens ! C’est ça ! Géantissime géanture ! Tu veux passer une information sur le Réseau pour prévenir le public. C’est pour cette raison que tu voulais rester anonyme ? Qu’ont-ils fait comme saloperie encore ?…… Que… Que…

La force mystérieuse et infinie qui habitait l’Éternelle s’éveilla soudain pour rayonner dans toute sa puissance. Elle se leva lentement en le trouant du regard.

— Quoi ? Qu’est-ce que ! balbutia-t-il.

De nouveau, les yeux légèrement bridés prirent une profondeur mystérieuse et une dureté qui eussent imposé le respect au plus téméraire des impertinents. De nouveau, le port de tête et la posture générale de ce corps tonique et parfait dégagèrent tant de noblesse, de fierté et d’énergie qu’en cet instant, le monde tout entier parut être un accessoire bâti autour d’elle. De nouveau, il en fut ébloui. Et de nouveau il eut la grisante impression de courtiser une terrifiante déesse. Il ne savait plus s’il l’admirait ou s’il l’aimait. S’il l’aimait parce qu’il l’admirait ou l’inverse… Mais il réalisa qu’il se posait ces questions stupides pour distraire son esprit, sorte de protection mentale pour limiter les effets de la fascination, comme on interpose un filtre devant les yeux pour regarder le soleil.

— Écoute bien gamin ! Écoute… … …

— ?…… ? …… ?

— Écoute… … … …

— ?…… 

— Je SUIS, Sandrila Robatiny, révéla-t-elle.

Au plus haut de sa superbe, une fulguration de défi sortant de ses pupilles éclaira sa déclaration, comme un éclair puissant qui illumine brièvement le cœur d’une tempête.

Bien que l’idée ne lui fût à aucun moment venue à l’esprit, il sut immédiatement que c’était la vérité. Cette foudre détona en lui. Il eut l’impression d’être un enfant jouant avec ce qu’il croyait être un pétard, jusqu’au moment où il découvre qu’il vient de déclencher l’ignition d’une bombe.

— Oui, je SUIS Sandrila Robatiny. J’ai 220 ans et je suis la femme la plus puissante des mondes. J’ai érigé Génética Sapiens. Seule. Seule, et contre tous.

Il soutint le regard provocant qui le dardait. Était-ce une pure invention de sa part, ou… Derrière l’épais bouclier de son arrogance, il crut entrapercevoir sa fragilité. Une fragilité tendre et touchante et même… peut-être bien… de la détresse. Cette impression avait été si fugitive, si subtile, qu’il douta. Mais il en fût néanmoins troublé.

— Je trouve ta compagnie agréable, mais je ne saurais renoncer à mes ambitions pour te plaire, car c’est dans ma nature de demeurer dans les cimes. Oui, j’ai les moyens de modeler mon apparence, mais je ne suis pas la seule. Tous ceux qui font de même n’ont rien inventé. Les humains se maquillent depuis des lustres et la chirurgie plastique existe depuis longtemps déjà. Je ne fais que pousser à l’extrême cette pratique humaine. Si tu préfères le vrai et le naturel, alors, pourquoi te coiffer ? Sois hirsute ! Pourquoi as-tu des ongles soigneusement limés ? Va vivre nu dans les bois. Creuse-toi un terrier avec tes jolies griffes. Garde ta crasse, ne te lave plus. Enlève tes vêtements, cette peau artificielle ne va pas avec tes idées. Sois velu !

Il voulut répondre, mais son cerveau était trop occupé à digérer cette révélation. Devant lui se dressait une existence qui avait accumulé plus de deux cents ans d’expérience. Cela donnait déjà suffisamment matière à méditer. Il se résolut cependant à l’affronter au moins du regard, pour commencer. En appui sur une jambe, elle croisait les bras sous sa poitrine aphrodisiaque tandis que les contours de sa silhouette traçaient dans l’espace d’ensorcelantes courbes, sollicitant en lui des pulsions véhémentes, difficiles à dissimuler.

— Tu vois, homme des bois ! Tu ne sembles pas insensible à ce qui n’est pas complètement naturel. Tes réseaux neuronaux sexuels répondent aux signaux visuels qu’ils reconnaissent. Naturel ou pas, ils réagissent. Ôte de ta tête les idées préconçues et ne garde que les tiennes. Pour chaque chose, pose-toi une question et, dans la mesure du possible, réponds-y.

Sandrila Robatiny se sentait emportée dans le tourbillon de ses réactions, mais ce qui se passait en elle était à présent plus clair. Elle savait qu’elle tenait à cet homme. Le fait était indéniable. Mais un urgent besoin d’être acceptée, telle qu’elle était, la poussait à se dévoiler et à se justifier. Ce faisant, par réflexe, elle déployait inconsciemment ses capacités de séduction. Un peu pour augmenter ses chances de lui plaire, un peu pour se rassurer elle-même. Il est vrai que cette réflexion au sujet de sa beauté artificielle l’avait affectée. Il restait encore quelques points sombres. Notamment ce qu’il reprochait à Génética Sapiens. Mais elle éclaircirait le reste plus tard. Ça pouvait attendre un peu. Elle fit un énorme effort pour se calmer et reprit sa place sur le tapis devant son assiette. Ils furent un long moment silencieux, ne communiquant que par le regard. Petit à petit, le volcan d’émotions qui tonnait dans la poitrine de l’Éternelle gronda de moins en moins fort puis s’assoupit. Sa voix était presque paisible quand elle dit :

— Hum… J’ai l’impression… de m’être un peu emportée.

Il ne répondit pas tout de suite. Ses yeux errèrent un moment sur la table tandis qu’il se concentrait, qu’il faisait la part des choses, qu’il triait ce qu’il venait d’entendre. Sa personnalité profonde s’exprimait au fond de lui, elle répondait en secret :

« Alors ainsi, tu es faite pour vivre dans les cimes ! Eh bien moi, vois-tu, j’aime secouer les grands arbres. Et il se trouve que, depuis un moment déjà, je secoue le tien dans l’espoir de te faire tomber, au moins de quelques branches. Je suis la puce qui rend les lions fous de rage, le grain de sable qui enraye les machines de guerres des seigneurs et je suis plus sournois que vous n’êtes méchants… »

Mais… Il ne savait réellement que penser, ni d’elle, ni de son propre comportement vis-à-vis d’elle. C’est à peine s’il fut assez lucide pour noter, dans une sorte de brouillard de conscience, un fait étrange : malgré l’incroyable suffisance dont elle venait de faire preuve, à présent qu’elle n’était plus une image encéphalique ou de vidéo-plaque, mais bien réelle, là, devant lui, il avait tendance à oublier qu’il l’avait combattue. Le moment n’était pas propice à l’introspection profonde. Lentement, son regard monta à l’assaut de celui de l’Éternelle. Elle rencontra ses yeux étrangement énigmatiques sous des sourcils sombres, et elle aima la farouche et silencieuse fierté qui en sourdait. Chacun lu au fond de l’autre tout ce que les mots ne peuvent dire. Ils gardèrent le silence près d’une minute, sans se lâcher des yeux.

— Bon ! Que penses-tu de ma confidence ?

— Géante en effet ! reconnut-il. Je t’en dois une aussi importante.

— A-t-elle changé ta façon de me voir ?

Elle aurait voulu demander : « Suis-je le centre du même intérêt, maintenant que tu sais ? » mais quelque chose l’en empêcha. La fierté ? La crainte ? Elle n’aurait su le dire.

— Non, pas vraiment. Après un premier choc, tu es toujours celle qui était là devant moi, juste avant que je sache. Sandrila Robatiny ! Je t’avoue que c’est géant comme choc ! Géantissimesque, même ! Sandrila Robatiny. Mais alors ! Qui était la personne qu’on a vue aux infos ? J’ai beaucoup de questions à te poser, mais c’est à moi de te faire une confidence importante. Je te préviens moi aussi : ce que je vais te dire met ma vie en danger. Tu dois garder ce que tu vas entendre pour toi. Tu ne dois le confier sous aucun prétexte.

— Je t’écoute. Je suis impatiente.

— … … Koki ?

Elle hésita à peine. Décidément, l’ambiance était particulière ! Elle avait envie de se faire plaisir ce soir.

— Hum hum ! Mais tu devrais te calmer un peu toi sur le kokibus ! As-tu vu tes yeux ?

Dans un haussement d’épaules accompagné d’un sourire, il lui tendit une pilule et en fit sauter une autre dans sa bouche. Elle n’était plus pressée. Le temps venait de perdre toute signification et l’espace avait pour frontières les murs de cette pièce.

Ils échangèrent le premier regard par lequel deux êtres se confirment que quelque chose d’important se passe entre eux.

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