
Sandrila Robatiny C venait de prendre, poliment mais fermement, congé de l’équipe des infos. Elle ne savait plus exactement laquelle. La 3 peut-être… quelle importance ?
— Votre reportage au sujet de ma visite chez Génasemence est terminé, avait-elle déclaré. Je vous remercie et ne manquerai pas de vous avertir, s’il y a dans l’avenir quelque nouvelle bonne raison de s’intéresser à moi.
Un des membres du personnel de Génasemence avait raccompagné les journalistes vers la sortie. Elle se retrouva seule avec le responsable des recherches en acclimatation martienne. Tous deux marchaient nonchalamment dans un long couloir formé de parois transparentes, derrière lesquelles différentes espèces de plantes génétiquement modifiées, certaines séparées par des cloisons, essayaient de croître dans une ambiance martienne reconstituée. Mis à part la gravité, tout le reste était ressemblant, atmosphère, température, luminosité…
— Ma visite m’a fait bonne impression dans l’ensemble, mon cher Salien.
— Je fais de mon mieux, Mademoiselle. Si j’osais cependant…
— Oui ?
— Hé bien… J’avoue qu’un crédit supplémentaire me permettrait d’expérimenter sur un plus grand nombre de types de sols.
— Vous avez besoin d’un peu plus de terre, ce n’est que cela ?
— De la terre, Mademoiselle ! Si les martiens vous entendaient ! s’exclama Salien.
Pour avoir, plus d’une fois et à ses dépens, expérimenté l’irritabilité de ce peuple en matière de vocabulaire, il savait qu’ils disaient tous « de la mars ».
— Il n’y a pas de martiens parmi nous ! Nous sommes seuls tous les deux. De toute façon, il ne s’agit pas de véritables sols martiens. Alors, que je dise de la terre ou de la mars… Quelle importance ! Tâchez de quantifier l’argent qui vous manque, nous en reparlerons.
L’exobiologiste acquiesça d’un signe de tête. Cette vague promesse était pour lui un véritable triomphe. Le maintien majestueux et le regard perforant de sa patronne l’intimidaient tant que seuls ses songes lui avaient donné l’audace de lui adresser directement la parole ! On ne pouvait pas dire qu’il en était amoureux, car il la voyait à tel point inaccessible, que, par une sorte de souci de dispenser les sentiments à bon escient, son esprit sans espérance lui refusait même le plaisir raffiné de souffrir en silence en tant que soupirant anonyme. Ce n’était que la quatrième fois en dix ans qu’il la voyait en chair et en os. Là ! Si proche ! Si vraie ! Il en était considérablement impressionné ! Mais prenait-il ses désirs pour des réalités ou son impression était-elle bien réelle ? Une chaleureuse ambiance émanait de l’inabordable créature. Depuis le début de sa visite, elle avait été agréable, en particulier avec lui. Cette dernière précision fit ronronner sa fierté comme un chaton ravi.
— Dites-moi, mon cher Salien !
— Oui ? Mademoiselle !
À partir du deuxième « cher Salien », il eut peu à peu l’impression d’être un surhomme divinisé par une grâce inattendue.
— Je me demandais… Vous intéressez-vous toujours aux ptérodactyles ?
— Oui ! Mademoiselle, toujours, pourquoi ?
— Eh bien, j’ai entendu dire, je ne sais plus où, aux infos certainement, qu’une exobiologiste était également prise de passion pour ces animaux d’antan. En me souvenant de l’intérêt que vous leur portez, je me suis demandé si c’était une constante chez les exobiologistes.
Salien fut si flatté par le fait qu’elle lui accordât autant d’attention qu’il oublia de s’en étonner.
— Je ne pense pas, Mademoiselle. Il doit s’agir d’une pure coïncidence.
— Vous pensez ? En tout cas, il serait peut-être bon pour vous de la contacter. Vous pourriez échanger vos connaissances.
— Certainement ! mais comment pourrais-je ?
— Il me semble me souvenir qu’elle étudie ces animaux au zoo de l’Arbre Ville, ajouta-t-elle, en s’arrêtant devant une division de plantes ligneuses rampantes, parées de grandes feuilles. Consultons les annonces. Sait-on jamais ! Regardons ensemble sur une vidéo-plaque, ce sera plus convivial que chacun de notre côté avec nos céphs.
— Allons dans mon bureau, j’en ai une, il est à deux pas, dit Salien, en espérant de toutes ses forces que nul éveil intempestif n’était sur le point d’interrompre ce rêve exceptionnel.
Parmi toutes les serres qui s’alignaient de part et d’autre du couloir, une seule restait ouverte sur l’atmosphère terrestre et c’était cette pièce transparente que l’exobiologiste appelait « mon bureau ». Ils y entrèrent. Fixé sur une des cloisons, un écran de grande taille affichait les nombreux paramètres climatologiques de toutes les autres serres. Quelques fauteuils et une table composaient l’équipement spartiate du lieu.
— Je peux visualiser tous les renseignements dans ma céph. L’écran est là par sécurité, par redondance… Oh ! excusez-moi, on m’appelle, dit Salien. J’ai oublié d’activer le répondeur.
Elle lui fit un signe de main qui signifiait : allez-y, pas de problème. Avant de se retourner pour le laisser dans l’intimité, elle vit un instant ses yeux qui bougeaient sous leurs paupières closes pour manipuler les menus de son interface encéphalique.
— :: Excuse-moi, l’entendit-elle dire. Je n’ai pas le temps en ce moment, je te rappellerai. D’accord, à tout à l’heure…
Puis, il murmura :
— > Commande céph : État non disponible. Message général habituel.
— Voilà qui est fait. La vidéo-plaque en question est là, sur la table. Quels mots pertinents pourrais-je demander ?
— Laissez-moi essayer ! Voulez-vous ?
— Bien sûr, Mademoiselle.
Il poussa l’écran vers elle et prit pour la regarder l’air concentré d’un élève studieux qui s’apprête à écouter sa leçon. En échange, elle offrit un joli sourire, bienveillant mais interrogateur, à la collection de souvenirs glorieux qu’il était en train de se constituer.
— … ?
— Ah oui ! J’ai personnalisé le préfixe de commande. C’est tout simplement : « Plaque magique ».
— Plaque magique, c’est amusant, mon cher Salien.
— Nous sommes nombreux ici parfois. Il a fallu que je trouve un préfixe qu’on ne risque pas de prononcer dans les conversations. Cette diable de machine pensait toujours qu’on s’adressait à elle. Il suffisait de dire : « enlève la vidéo-plaque » pour qu’elle nous demande de répéter. « Commande non interprétée. Veuillez répéter… » Ha ! ha ! ha !
Salien était comme envoûté par sa présence. D’une nature habituellement taciturne, il avait soudain envie de raconter des anecdotes drôles. Ce désir ne prit aucun corps dans sa conscience, mais inconsciemment il aurait aimé la faire rire.
— > Plaque magique, consulter les annonces, dit C.
— ::< Méga-Standard service des annonces. Indiquez les mots pertinents recherchés, s’il vous plaît.
Elle fit semblant de réfléchir deux secondes et proposa :
— ::> Plaque magique, mots pertinents : Zoo. Ptérodactyle. Exobiologiste. Arbre Ville. Fin mots pertinents.
— ::< Une seule annonce contient tous ces mots pertinents.
Le texte s’afficha. Salien le lut lentement.
— « Recherche jeune femme exobiologiste rencontrée au zoo de l’Arbre Ville devant un ptérodactyle ». À défaut de nous donner des renseignements complets sur la personne, cette annonce confirme son existence en tout cas, Mademoiselle.
— En effet, mon cher Salien… En effet. J’espérais vous rendre service. Enfin… Nous la retrouverons peut-être en passant nous même une annonce. Mais je pense que ce serait une bonne idée de répondre à celle-ci.
— Mais que…
— Dites que vous recherchez vous aussi cette personne.
— Vous croyez.
— Bien sûr, dit C, laissez-moi faire, je vais vous arranger ça. Plaque magique, répondre à cette annonce.
— ::< Indiquez le contenu de votre réponse s’il vous plaît.
— ::> Plaque magique, contenu : Je suis également exobiologiste et je m’intéresse aussi aux ptérodactyles. En attente de réponse. Fin contenu. Réponse terminée.
— ::< Méga-Standard service des annonces. La réponse est envoyée.
— J’espère que vous recevrez une réponse rapide. Si elle voit la première annonce, elle verra aussi la vôtre. Mais… Je prends tellement plaisir à bavarder avec vous, mon cher Salien, que j’allais oublier un rendez-vous ! Puis-je vous demander votre aide ?
— Mademoiselle ! fit-il en plaquant sa main sur son cœur et en penchant légèrement la tête. Attitude qui voulait exprimer l’inutilité de la question.
— Vous êtes un chic type, mon bon Salien. Je dois me rendre quelque part et j’aimerais continuer à deviser un peu avec vous en chemin. Pourriez-vous m’emmener dans votre roulant ?
— Aussi loin qu’il pourra nous porter, Mademoiselle.
— Je vous remercie, mais je vous demande de garder cela pour vous. N’en parlez à personne. Vous comprenez, je n’ai pas les mêmes degrés d’intimité avec les autres employés. Je ne voudrais pas…
— Je comprends parfaitement, Mademoiselle. Croyez que personne ne m’arrachera un mot.
Heureusement l’orgueil n’est pas matériel ! Salien n’aurait jamais pu se déplacer avec une telle charge.