Il sera… Science fiction

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44. Il me manque quelques bourrelets

 

Sandrila Robatiny avait reçu la réponse. Le lieu du rendez-vous, la direction de la surface de vente d’Amis Angémos, se trouvait à cinq kilomètres de l’appartement de Bartol. De nuit, elle aurait pu franchir cette distance en courant à une allure rapide et soutenue mais c’était le début de l’après-midi et il y avait beaucoup de monde dans les rues, aussi marchait-elle rapidement mais sans excès toutefois, afin de ne pas attirer l’attention des passants.

Les fibres à contraction, faites de protéines motrices assemblées par des machines moléculaires idoines, noyées dans la masse de ses muscles, augmentaient sa vigueur dans des proportions importantes. À tel point que seuls ses tendons spéciaux étaient capables de ne point se rompre sous la tension d’une musculature si tonique. Bien sûr, un squelette humain d’origine n’aurait pu résister à des contraintes de cet ordre de grandeur, surtout les articulations. Et comment nourrir une telle musculature ? On pouvait se poser la question, autant qu’il fût encore pertinent d’appeler cela une musculature. À l’instar de l’actine glissant sur la myosine, les protéines motrices artificielles qui lui donnaient cette force exceptionnelle consommaient de l’adénosine triphosphate, mais il leur en fallait tant, dès qu’elles étaient fortement sollicitées, qu’il eût fallu absorber des quantités de nourriture considérable pour subvenir à leur besoin. Un endosynthétiseur protéique permettait à l’Éternelle de contourner ce problème. Ainsi, elle ne se nourrissait que pour le plaisir, quand elle le décidait, et non par nécessité. Jusqu’à présent, elle ne s’était posé que peu de questions au sujet de son corps, qui au fil des décennies était devenu de plus en plus artificiel. Cette mutation s’était faite lentement, peu à peu, la plupart du temps par obligation. Enfin, presque par obligation. Elle aurait pu prolonger la jeunesse de son corps par des voies cent pour cent biologiques : transplantation d’organes à partir de ses clones, régénérescence cellulaire par rafraîchissement de l’ADN… les techniques ne manquaient pas. Pourtant, la partie biologique de sa personne physique était aujourd’hui bien réduite. Elle se souvint que cela avait commencé par le sens de la vue. La question qu’elle s’était posée à cette époque enfantait une réponse sans ambiguïté. Pourquoi, en effet, refuser de remplacer les cristallins et les photorécepteurs naturels des rétines par des dispositifs bien plus performants ? Cela permettait de multiplier la résolution de l’image perçue par cent ! En ajoutant un logiciel de conversion, on pouvait même élargir considérablement le spectre de perception, c’est-à-dire voir les infrarouges et les ultraviolets. L’amplificateur de lumière débusquait les moindres détails du monde ténébreux des nuits sans lune ; grâce à son assistance, on pouvait voir comme en plein jour. L’esthétique du visage n’en était nullement modifiée. Mis à part une membrane invisible recouvrant la cornée pour parfaire ses qualités optiques, tout était à l’intérieur. Personne ne pouvait savoir. Autrefois, ceux qui portaient des lunettes avaient dû faire une concession, c’était en effet bien visible et loin de présenter un aspect donnant à penser qu’il s’agissait d’une offrande de la nature. Comme d’autres avaient commencé à le faire bien longtemps auparavant en portant des lorgnons, elle avait choisi d’y voir mieux. Cela avait été le début de sa lente transformation. Elle avait eu tout le temps nécessaire pour prendre l’habitude d’habiter une enveloppe de moins en moins charnelle. En considérant la chose d’un œil pragmatique, elle offrait de plus en plus de confort et d’avantages, alors pourquoi y voir un problème ! Jusqu’à présent donc, elle ne s’était posé que peu de questions au sujet de son corps. Mais… le pragmatisme est-il suffisant pour faire vibrer un esprit ?

Or, justement, l’esprit de Sandrila Robatiny était dans une période d’exaltation intense. Elle ne pouvait calmer la fureur de vivre de son âme palpitante d’impatience. Après plus d’un siècle de manœuvres froidement calculées et de combats sordides pour édifier l’hégémonie de Génética Sapiens, un sentiment presque oublié lui rappelait soudainement et violemment son existence dans un feu d’artifice d’émotions qui lui brûlait délicieusement le cœur. Comme il était bon de se sentir aussi déraisonnable, aussi fragile, aussi folle, aussi vivante, aussi… humaine ! Elle aurait pu faire l’amour avec Bartol. Le temps n’avait pas manqué, elle en avait envie et il était bien visible qu’il ne demandait que ça. Pourtant, elle avait tout fait pour l’éviter. Comment allait-il trouver sa peau ? Elle était parfaite, d’une résistance à toute épreuve, à l’abri de toutes les maladies, d’une excellente isolation thermique et bien d’autres choses encore. Toutes ces qualités ne l’empêchaient pas d’être tout aussi sensible qu’une peau entièrement naturelle, l’innervation complète avait été soigneusement conservée. Elle lui permettait de ressentir les contacts ou les caresses aussi bien qu’avant. Mais son principal défaut, dans la circonstance, résidait justement dans le fait qu’elle n’avait aucun défaut. Deux ou trois petits boutons auraient sans doute fait plus naturel. Il avait beau s’être rattrapé, « je préfère le naturel » lui avait échappé ! se disait-elle. S’il me regarde vraiment très près dans les yeux, tout au fond de mon regard, ne risque-t-il pas d’y discerner un petit quelque chose d’anormal… ? Et comment est l’élasticité de ma chair ? Quelle sensation va-t-il éprouver en me caressant ? J’aurais dû faire plus attention au toucher de mes seins… Ils seraient peut-être mieux un peu plus mous, pas fripés, mais moins arrogants…

Un ou deux légers bourrelets sur mon ventre et sur mes hanches auraient été les bienvenus. C’est ça ! Il me manque quelques bourrelets ! Légers. Juste ce qu’il faut. Il faut que je songe à les rajouter… quelques rugosités sur la peau, aussi, çà et là… Pas trop bien sûr, mais… comment savoir quelle proportion de petits défauts il me faudrait ?

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