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45. Déstabilisée, toi !
En face de Sandrila Robatiny, de part et d’autre de l’entrée centrale, les mille mètres de la vitrine d’Amis Angémos s’étalaient le long du trottoir. Plongée dans ses réflexions, elle était arrivée jusqu’ici sans y faire attention. Elle entra. Les affaires marchaient, le magasin était plein de monde. À perte de vue, devant, à droite et à gauche, des étalages d’animaux génétiquement modifiés, de toutes tailles, de toutes formes et de toutes couleurs. Fourmis de trente centimètres, éléphants de dix seulement. Chiens aux prunelles fendues, chats avec des oreilles de cocker, chevaux tout petits aux griffes rétractiles… certains rouges, bleus, verts, jaunes, orange… d’autres de multiples couleurs. Sur huit niveaux, plus de sept kilomètres carrés d’expositions. Elle emprunta un des escaliers mécaniques. Au premier étage, elle se dirigea vers l’entrée du couloir qui conduisait aux bureaux de la direction. Barlox Polikant, le directeur du magasin, l’attendait devant la porte. Elle fit semblant de ne pas le reconnaître en lui adressant la parole. — Bonjour, Monsieur, je suis madame Aïcham N’go. J’ai rendez-vous avec mademoiselle Sandrila Robatiny. — Bonjour, Madame N’go. Justement, je vous attendais sur ses recommandations. Suivez-moi, je vais vous conduire jusqu’à elle. Il la guida dans un couloir, en produisant quelques paroles insipides de remplissage, selon lesquelles rien n’allait plus de nos jours, puis toucha un identificateur pour ouvrir une porte en s’effaçant plus que courtoisement. Cette personne lui était inconnue mais… par prudence, mieux valait s’incliner. Elle avait certainement les bonnes grâces de la patronne. En tout cas, elle avait déjà une prestance qui imposait le respect. — Merci Barlox ! laissez-nous seules, dit Sandrila Robatiny C, de l’intérieur. L’homme s’inclina derechef avec un sourire de rampant avant de fermer la porte pour disparaître. Sandrila Robatiny C enlaça Sandrila Robatiny affectueusement. — Alors ! maman chérie ! raconte-moi tout. — Cesse donc de m’appeler maman ! Tu deviens ridicule. Elles étaient dans une petite pièce. Deux fauteuils épouse-formes étaient disposés à côté d’une vidéo-plaque horizontale qui servait de table ou de bureau. Trois murs blancs. Une baie vitrée donnant sur l’intérieur du magasin. Sur l’un des murs, un vidéo-tableau faisait défiler des images navales anciennes. — Bien, Mademoiselle Sandrila Robatiny ! voulez-vous bien tout me dire, s’il vous plaît, dit le jeune clone, en s’enfonçant lentement dans un fauteuil, un sourire goguenard sur les lèvres. Comme convenu, Mademoiselle Sandrila Robatiny, j’ai passé l’annonce à partir de la vidéo-plaque de Salien. L’Éternelle prit place dans l’autre fauteuil. — Ce n’est vraiment pas le moment de te comporter comme une enfant, tu sais ! — Je suis une enfant ! Je suis TON enfant. Tu m’as mise au monde non ? — Oui, oui… je t’ai mise au monde si tu veux. Mais… — Que je le veuille ou non n’a pas de rapport… Il ne s’agit pas d’une appréciation personnelle mais d’un fait. Quand bien même je ne le voudrais pas… tu m’as mise au monde. La fondatrice de Génética Sapiens nota l’inhabituelle fermeté du ton et elle s’étonna que sa copie génétique ait choisi ce moment précis pour rouvrir ce vieux débat. Elle ne put cependant traiter cette intéressante information, même en arrière plan de ses pensées. Son esprit était déjà bien trop occupé à se comprendre lui-même. Alors… s’intéresser à un autre soi-même ! Pressée d’en finir, elle céda du terrain : — Nous en avons déjà discuté, et je t’ai déjà dit que j’étais d’accord avec toi. Je t’ai mise au monde, effectivement, et je suis prête à en assumer la responsabilité. — Alors, tu es donc ma mère. — Oui, je suis ta mère, capitula l’Éternelle. — Bien ! maman. — … — … La bicentenaire soutint le regard insondable de sa jeune réplique. Quelque chose au fond d’elle lui murmurait qu’elle était sans doute en train de s’engager dans un virage dangereux qui réclamait toute sa vigilance. Mais elle était dans un de ces états d’esprit qui nous ôte même l’envie d’écouter les recommandations que l’on se fait à soi-même. Sorte de lassitude. Toujours être raisonnable ! Toujours affronter des problèmes, des situations ! Il y a des moments durant lesquels on souhaite s’appartenir, donner libre cours à l’écoulement de ses pensées et de ses émotions, ne plus monter la garde, relâcher la vigilance, laisser la conscience se complaire à évoquer des songes qui lui sont agréables. Et fi des problèmes, fi de la raison, fi même de tout ! Elle pensait à Bartol, le reste avait du mal à mobiliser son attention. — Écoute, lâcha-t-elle, dans une tentative de conclure, je comprends que tu puisses avoir des difficultés à trouver ton identité et j’aimerais beaucoup t’aider à les résoudre. Mais je te demande de m’accorder un délai. Nous en reparlerons plus tard, c’est promis. — Plus tard, c’est promis ! Plus tard, c’est promis ! Depuis combien d’années me chantes-tu cette rengaine ? De plus nous n’avons pas besoin d’en parler. Je te demande simplement de reconnaître que tu es ma mère. C’est facile, aucune discussion n’est nécessaire pour ça. En tout cas, je suis fatiguée de discuter de ça… Plus fatiguée que toi. Je ne supporte plus tes propositions de discussions pour me trouver une identité de remplacement. Elles prennent toujours la même tournure. On dirait que tu t’adresses à une amnésique névrosée. — Je sais, tu as raison. Je veux bien reconnaître que je suis ta mère. Mais là, en ce moment même, j’ai des difficultés à me concentrer sur ce pro… comment dire… J’ai des difficultés à le réaliser complètement. Il se passe trop de choses dans ma vie… — Ah… aaaah ! Trop de choses. Tu pourrais au moins me raconter. Comme sous la baguette magique d’une fée invisible, la voix de la jeune Sandrila Robatiny venait brusquement de changer. Tout à l’heure à la limite de la sévérité, avec même par moments une énigmatique trace de menace, elle ondulait à présent sur les chaudes modulations d’une curiosité enthousiaste. L’impératrice du génome en fut curieusement intimidée. Le moment de raconter était devant elle. Elle regretta presque le premier sujet de conversation. — Eh bien… commença-t-elle. Je… — Veux-tu que nous allions en parler dans les appartements privés ? Je te ferai visiter. C’est pas mal, une grande pyramide transparente, sur le toit. — Non… pas nécessaire. — Restons ici alors, mais au fait, je voulais te demander : pourquoi Aïcham N’go ? D’où sors-tu ce pseudonyme ? — Je n’en sais rien… Ça m’est venu comme ça… Sans réfléchir. — Bon… alors… je t’écoute, s’impatienta le clone. — Eh bien… Je suis entrée en contact avec l’Organisation. — Très bien ça ! Comment ça s’est passé ? Raconte ! — J’ai rencontré un type qui est en rapport avec eux. Il va me les faire rencontrer. Je dois le rejoindre ce soir. — Quoi d’autre ? — Comment ça, quoi d’autre ? — Tu as dit qu’il se passait trop de choses dans ta vie. — Ben… Oui, l’Organisation, tout ça ! — Tout ça, hum ! Je vois… Tout ça… Il est comment ce type ? — Ce type… pourquoi ? — Juste pour savoir. — Normal. Un type normal. Rien de particulier. — En es-tu sûre ? — Que veux-tu dire ? — Je veux dire que tu ne veux rien dire. Voilà ce que je veux dire. Où est-elle cette belle complicité qu’il pourrait y avoir entre toi et moi ? Entre une mère et sa fille ? Où …… hein ? Les deux Sandrila Robatiny se regardèrent intensément : Sait-elle ? se demandait la plus âgée. Va-t-elle se décider à se confier ? s’interrogeait la plus jeune. — Tu ne me parles pas. Tu ne me donnes aucun détail. Comment l’as-tu rencontré ? Que fait-il dans l’Organisation ? Quel est son rôle ? Que t’a-t-il dit ? Tu es étrange. Tu ne dis rien. L’Éternelle dissimula un soupir de soulagement : elle ne savait pas. Comment pouvait-elle savoir ? Tout en se rassurant, elle fut consciente de l’incohérence de ses pensées. J’étais impatiente de me confier et… à présent, je m’efforce de tout dissimuler. Quand je serai sûre de moi, je lui en parlerai. Dans quelques jours, j’aurai probablement oublié cet homme, se mentit-elle en toute conscience et sans se croire. À quoi bon s’étaler trop tôt sur ce sujet ? — Excuse-moi, toute cette aventure m’a un peu déstabilisée. Je vais tout te raconter. Le clone émit un rire forcé : — Déstabilisée, toi !… Déstabilisée ! Je suis impatiente de savoir ce qui a pu déstabiliser la puissante Sandrila Robatiny… Sandrila Robatiny, la vraie ! Sandrila Robatiny l’originale, l’authentique, la certifiée, l’officielle, la légale, l’estampillée… en un mot, la légitime. As-tu rencontré Dieu en personne ? Je t’écoute. Elle pencha la tête de côté avec un sourire savamment composé : interrogateur, énigmatique, ironique… plus une pointe de quelque chose d’indéfinissable que l’Éternelle perçut. Mais ça aussi, elle le mit de côté dans sa mémoire avec l’intention d’y penser plus tard. |
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