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46. Saleries de bourrelets !
L’obsédante créature, mi-femme mi-déesse, était partie ; elle lui avait promis de revenir dans le courant de la nuit, aux alentours de trois heures du matin. Nu, devant le grand miroir, Bartol examinait son image avec une expression insatisfaite et soucieuse. Il avait beau gonfler la poitrine, rentrer le ventre et chercher son profil le plus avantageux, son apparence était loin de lui donner satisfaction. Certains à 55 ans étaient moins bien conservés que lui, mais cela ne le consolait guère. Peut-être devrait-il penser à consulter un salon de régénérescence et plastique corporelle, songeait-il. Jusqu’à ce jour, il ne l’avait encore jamais envisagé. D’abord ce type de prestation coûtait cher. Pour avoir les moyens de payer, il fallait travailler davantage, or, il n’avait pas envie de travailler plus que le strict nécessaire. Il avait fait ce choix pour conserver le plus de liberté possible et pour limiter au maximum sa participation à un système social qu’il n’aimait pas. La plastique corporelle avait toujours été pour lui une de ces choses superflues qui ne peuvent s’épanouir que dans les sociétés dont le moteur est le profit, et le carburant du jus de bons consommateurs obéissants que l’on presse. Afin de s’installer confortablement et durablement dans sa vision des choses, il avait, au fil des ans et presque à son insu, développé une stratégie d’étayage de ses opinions. Elle lui était très utile ! Il fallait bien qu’il dévoile aux autres, et aussi à lui-même pour tout dire, la liste des arguments qui le conduisaient à penser ainsi. Aussi, plus d’une fois, s’était-il raillé de ceux qui fréquentaient ces établissements. Il faut savoir vivre naturellement, disait-il, accepter le vieillissement et ensuite la mort. Ça fait partie du cycle de la vie. De nos jours, les gens font n’importe quoi sous la pression sociale. Tous ces petits soucis d’apparence physique sont des problèmes de nantis. Il faudrait penser un peu aux tourments de ceux qui se demandent comment nourrir leur famille et aussi au calvaire des gens du ghetto qui luttent jusqu’au dernier moment pour ne pas devenir des Béats. Bartol était un brave homme. Ses discours avaient toujours été sincères. Il avait bon cœur. Mais… aujourd’hui, son cœur avait une autre préoccupation. Une préoccupation majeure. Il aurait aimé s’approcher un peu plus de Sandrila Robatiny, mais il avait tout fait pour l’éviter. Difficile d’être à la hauteur de l’échange, avec un corps pareil ! Je vais lui inspirer du dégoût, c’est sûr. Que va-t-elle voir devant elle ? un gosse mal fichu, plein de bourrelets. Je suis fou ! Elle n’est ni de mon âge, ni de mon milieu, ni de… ni de rien. Quand elle sera en contact avec l’Organisation, elle m’oubliera bien vite. Nous n’avons rien de commun. Oui, je suis fou ! Complètement ! Pourquoi s’intéresserait-elle à moi ? Je suis une sorte de vieux bébé mal fait pour elle. Il ajouta à voix haute : — Salerie de régénérescence ! Elle a plus de quatre fois mon âge mais c’est moi le plus vieux ! Puis il concéda mentalement : D’un autre côté, je n’aurais pas eu l’occasion de la connaître sans ça. Un doigt dans la bouche, il s’approcha de la surface réfléchissante afin de détailler ses dents. Il en restait encore quelques-unes de naturelles, une douzaine au moins. Facile à voir, haussa-t-il les épaules, ce sont les plus vilaines ! Salerie de salerie ! C’est pas trop géant tout ça ! Les cheveux, ça allait encore, ils étaient encore denses, mais depuis quelque temps, surtout quand il avait mal dormi, le matin, la peau de son visage paraissait flasque. Des rides et des boursouflures apparaissaient. Tout à coup, il se tortura : j’ai certainement dû lui paraître ridicule… Avec mes petits trafics médiocres, pour gagner quelques petits ranks… mon petit appartement… et ma petite table. Il flotta un moment dans sa propre incertitude, puis son état empira. Et la volaille ! alors là… avec mon air imbécile et ma volaille ! Tu parles d’un séducteur ! Elle dirige un empire si grand que je n’arrive même pas à imaginer le centième de ses responsabilités et je compte l’éblouir avec une volaille……… Gamin !…… Elle m’a appelé gamin, c’est pas pour rien. Par politesse certainement mais elle devait penser Crétin, ça rime ! Sans même s’en rendre compte, il s’assit du bout des fesses sur le bord de la table, et, en se mordillant l’ongle du pouce, il se remémora quelques instants passés avec elle. Par un jeu de quelques commandes mentales et vocales, il pilota sa céph-mémoire afin de revivre certains moments passés avec la créature. Revivre n’étant qu’une manière de parler car il ne pouvait bien entendu plus intervenir ; il n’était plus qu’un simple spectateur de ses céph-enregistrements. Les premières séquences qui vinrent à lui renforcèrent sa confusion. Il rougit tant il se trouva ridicule d’avoir formulé des critiques par trop stupides sur l’aspect artificiel du physique de l’Éternelle et sur la déontologie de Génética Sapiens. Il se tourmenta un moment en se trouvant de plus en plus grotesque et misérable, puis, petit à petit, il considéra les choses sous un angle différent. Gestes, expressions, réactions, paroles, attitudes de Sandrila Robatiny passèrent sous la loupe de son analyse rétrospective. Son instinct chercha des indices susceptibles de réchauffer son cœur. Il en trouva plusieurs. Ce fut plus fort que lui, il ne put résister à l’envie de se les repasser plusieurs fois. Certains sourires tout d’abord… En y repensant, il n’était pas tout à fait insensé de nourrir l’espérance que… Le doute ralentit l’allure de ses pensées… Il était permis d’imaginer que… qu’ils exprimaient un peu plus que de la bienveillance. Oui ! se conforta-t-il. Ils n’apportaient, hélas, aucune solide certitude, mais il était si doux de se les remémorer en les projetant plusieurs fois dans le champ virtuel de sa céph et sur l’écran de son espoir fragile. Son visage se détendit quand il le fit, puis, son dos aussi. Ce délicieux intermède l’ayant quelque peu ravigoté, vint ensuite une importante constatation : elle lui avait accordé une confiance énorme. Énorme ! Si énorme qu’il trouva singulier de sa part de ne l’avoir pas réalisé plus tôt. Ne lui avait-elle pas confié qui elle était ! Elle, Sandrila Robatiny ! LA Sandrila Robatiny ! La vraie ! Comment était-il possible qu’il ne réalise qu’à présent l’importance de cette révélation ? Il fut frappé de sa propre inconscience des choses. Enfin ! il était pourtant bien visible qu’elle désirait garder son identité secrète. Et puis, n’avait-elle pas passé plusieurs heures avec lui, à parler de choses et d’autres, à demander même des renseignements sur sa vie, sur son travail… Et, s’enflamma-t-il soudain, en revoyant ce passage, elle lui avait même conseillé de se modérer à propos du kokibus ! Alors ! Elle s’intéressait même à sa santé. Il se leva brutalement et marcha de long en large devant le miroir. La satisfaction redressa sa colonne vertébrale et lui donna l’allure d’un coq orgueilleux. En se regardant dans le miroir, il s’adressa un clin d’œil chargé de complicité pour se féliciter sincèrement. Il fut conscient (quel homme ne l’eût pas été ?!) qu’un minimum de fierté était parfaitement légitime dans sa situation. Avoir bon espoir d’obtenir les faveurs d’une telle créature ! ça impose le respect tout de même ! Il était 16 h 30. Le secteur qu’il habitait ne contenait aucun établissement de jouvence, mais il savait où en trouver un. Il avait largement le temps d’aller y jeter un petit coup d’œil avant le retour de Sandrila Robatiny. Juste pour voir… Il faut bien être un peu curieux dans la vie. Et… il ne faut pas tout rejeter trop catégoriquement. Et… il faut se donner les moyens de connaître pour mieux critiquer. Et… C’était décidé ! Je vais y faire un petit tour. Juste pour voir comment ça se passe. Tiens ! J’y songe, à titre d’expérience, je pourrais, par exemple, me faire enlever ces saleries de bourrelets.
*** Dès qu’il fut sorti, la mouche décolla de la vitre et se glissa à l’intérieur de l’appartement par la fenêtre entrouverte. Après avoir méthodiquement exploré les deux pièces sous le contrôle de son pilote, elle se posa sur un nouveau point d’observation, dissimulée derrière la tige d’une plante grimpante, une sorte de philodendron. Là, à la façon de certains animaux doués de mimétisme, notamment le célèbre caméléon, elle prit automatiquement l’exacte couleur verte de son support et attendit. |
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