Il sera… Science fiction

 

Science fiction
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48   J’abandonne cette vieille trompe !

 

— Je vous conseille ce modèle, dit l’esthéticienne. Il vous va très bien. Vraiment !

Bartol regardait le nez qu’elle lui proposait. L’appendice équipait son image tridimensionnelle grandeur nature. Afin de considérer ses deux profils, le vrai Bartol faisait lentement tourner sa réplique virtuelle dans un sens puis dans l’autre, au moyen d’un boîtier de commande. Il s’approcha de la scène pour voir de plus près. En réponse à son air peu convaincu, l’esthéticienne pressa un bouton sur sa propre télécommande. Les narines s’épaissirent légèrement.

— Vous avez raison ! s’exclama-t-elle. Il était trop fin à la base. Il est parfait là ! qu’en pensez-vous ? Les nez légèrement relevés sur la pointe se portent beaucoup en ce moment.

— Comment ça, j’ai raison ? Mais ! … je n’ai rien dit moi !

Sans tenir compte de sa réponse et en affichant un air très concentré, elle vint se placer à sa droite puis fit sauter son regard plusieurs fois alternativement entre les deux visages, le réel et le virtuel.

— C’est beau ! Il vous va très bien ! Vous êtes vraiment beaucoup plus charmant avec celui-ci qu’avec le vôtre ! Qui vous a vendu ça au fait ?

— C’est le mien, s’énerva Bartol. Je veux dire que je suis né avec. Il est d’origine.

— Excusez-moi ! Savais pas ! Je suis désolée. Mais si je peux me permettre, il serait temps de le changer.

En voilà un qui tient à ses souvenirs, pensa-t-elle, en levant mentalement les yeux au ciel.

Il poussa ses lèvres vers l’avant dans une moue sceptique.

— De toute façon, je n’avais pas l’intention de changer de nez. Je souhaitais simplement me débarrasser de ces bourrelets sur le ventre là, et sur les côtés aussi là.

Le torse nu, il serra le bas de son ventre dans ses deux mains, pour montrer ce qu’il désirait perdre. En levant furtivement les sourcils, elle eut une expression qui semblait signifier : je vous comprends ! c’est urgent en effet. C’est le moins que vous devez faire en tout cas.

Bartol s’en rendit compte et en éprouva une vive contrariété. Il s’efforça de n’en rien montrer et de garder son calme en l’observant. C’était une jolie brune, d’un âge apparent de 30 ans approximativement. Son visage aux traits harmonieux présentait une peau d’une grande fraîcheur et sa silhouette avait des proportions irréprochables. Mais, malgré tous ses atouts, il la trouva sans attrait. Il prit un vengeur plaisir à le constater. Elle était belle, très belle même, mais elle ne dégageait rien d’attirant. Cela était sans doute dû à son attitude générale, à sa gestuelle. Une simple photo plate de Sandrila Robatiny avait bien plus de charme que cette femme en chair et en os, pensa-t-il. Il fut heureux de se dire que certaines choses ne pourraient jamais s’acheter, et que ce qu’il aimait chez la femme resterait toujours magique, hors de portée du commerce.

— La forme du corps a son importance, dit-il sur un ton légèrement narquois. C’est certain ! Mais ce qu’il y a dedans et la manière de le porter sont tout aussi importants. N’est-ce pas ?

Elle fut surprise.

— Que voulez-vous dire ?

— Les yeux, par exemple ! aussi beaux soient-ils, leur éclat, leur profondeur ou leur magnétisme dépendent de ce qui est derrière eux. Non ? Que pensez-vous de ça ?

— Pour les yeux, nous pouvons jouer sur la couleur bien sûr, mais il est aussi important de considérer la profondeur des arcades sourcilières, les proportions des paupières supérieures et inférieures, et bien d’autres points qui ont leur importance également. Nous pouvons commencer les essais, si vous le désirez.

Elle tendit un doigt au-dessus de sa télécommande, une vidéo-plaque de taille réduite sur laquelle un visage stylisé apparaissait, et toucha un œil de cette image. Aussitôt une série de boutons porteurs d’inscriptions apparurent au bas de ce petit écran. Tandis qu’elle s’affairait à les effleurer, Bartol réalisa qu’elle n’avait pas compris ses allusions. Il en fut soulagé, mais il s’interrogea. Pourquoi avait-il voulu la blesser ? Pourquoi était-il devenu si susceptible et irritable au sujet de ses défauts physiques, lui qui avait toujours prétendu que tout ceci n’avait aucune importance ?

— Magnifique non ! voyez avec ce nez et avec ces yeux ! Vous avez déjà de beaux yeux. Il n’est pas nécessaire de changer grand-chose. J’ai seulement, légèrement, très légèrement, juste à peine, foncé les iris… allongé et épaissi les cils, surtout les supérieurs… et enlevé les poches.

— Les poches ! quelles poches ?

— Ben ! Vos poches sous les yeux, là. Vos paupières inférieures un peu molles, qui pendent.

Elle se livra à quelques obscures manipulations sur sa télécommande avant de reprendre aussitôt.

— Regardez ! Comparez ! dit-elle, en montrant de l’index le visage immatériel. Je n’ai retouché qu’un seul œil, comparez-les tous les deux. Voyez la paupière pendante sous l’œil gauche, non retouché.

Il sentit la colère s’emparer de lui.

— C’est géantissimesque ça enfin ! Je ne vous ai pas demandé votre opinion. Visquerie ! Ça me fait quoi, moi ! Ce que vous pensez de mon nez, ou de mon ventre ou de mes poches. Je ne cherche pas à vous plaire !

Elle le regarda, les yeux grand ouverts, pétrifiée de stupeur. Il avait hurlé.

— Mais je… Je voulais seulement vous conseiller. J’espérais bien faire… Ne vous plaignez pas, s’il vous plaît. Je vous en prie. C’est important pour moi de garder ce travail.

Sur le point de sangloter, elle avait des difficultés à articuler. Le fardeau du ridicule tomba pesamment sur les épaules de Bartol.

— Excusez-moi, dit-il, d’un air penaud. Je ne sais pas ce qui m’arrive. C’est la première fois que… je… que j’envisage de modifier mon apparence. C’est idiot. Je ne comprends pas ce qui m’a pris. Vous faites très bien votre travail. Nous allons reprendre. Je vous promets d’écouter vos conseils. Pardonnez-moi… Pardonnez-moi… Je suis vraiment désolé.

— J’ai un peu insisté pour vous pousser à consommer. Pour ne rien vous cacher, je suis tenue de réaliser un chiffre d’affaire minimum… Comprenez-vous ?

— Je comprends, je comprends, rassurez-vous. Vous êtes tout à fait compréhensible, contrairement à moi.

Il la plaignit en maudissant la gigantesque machine financière qui broyait les hommes sous le joug du rendement et du chiffre d’affaire. Ce faisant, il fut surpris de constater qu’il la trouvait finalement sympathique et conçut même que, s’il n’avait pas éprouvé cette dévotieuse obsession pour Sandrila Robatiny, il aurait peut-être pu la trouver attirante. Un rapport humain sincère venait de s’établir entre eux. Pour la millième fois au moins, il réalisa que chaque humain est le siège d’un mystère magique. Une sorte de génie qui ne se montre que lorsqu’on prend la peine de frotter la lampe. La raison qui lui donnait envie de frotter en particulier celle de Sandrila Robatiny, tel un hystérique obsédé du nettoyage, un maniaque monomane, était bien sûr aussi celle qui le rendait indifférent à toutes les autres.

— Je peux vous offrir la lipodégradation ventrale, si vous ne désirez que ça, Monsieur.

Elle avait parlé timidement et uniquement de ce qu’il avait spontanément demandé en entrant.

— Non ! non ! Je tiens à payer. Oubliez cet incident, je vous en prie. Combien de temps durera cette lipodégradation ? J’ai entendu dire que c’était rapide.

La question parut l’étonner. Elle devait évoluer dans un milieu d’habitués.

— Une minute ou deux, Monsieur. Environ… Je ne sais pas trop, à quelques secondes près.

— Ah géant ! Ce n’est pas long, en effet ! Et combien ça coûte ?

— Vingt ranks, Monsieur.

— Ce n’est pas cher. Pas cher du tout… Moins cher qu’une volaille en tout cas !

Il avait ajouté cette dernière réflexion, à moitié pour faire gauchement un peu d’humour, à moitié pour lui-même car il réalisait qu’après tout, cela ne valait peut-être pas la peine de s’en passer.

— Pourriez-vous me confier votre prénom s’il vous plaît ? demanda-t-il, alors qu’elle le regardait encore d’un air indécis et craintif.

— Cara, Monsieur. Je m’appelle Cara.

Il se gratta plusieurs fois la gorge et le crâne, le regard errant sur une série d’hologrammes animés qui exhibaient de surprenants biogrimages. Elle crut qu’il était intéressé par l’un d’entre eux, un aspect chêne, quand il reprit la parole :

— Bon ! moi c’est Bartol. Comme je vous l’ai déjà dit, Cara, c’est la première fois que je viens dans un tel établissement. Je vais me confier à vous… Comment dire ?… voilà donc !… hem ! Je suis en quelque sorte un peu, en réalité je veux dire beaucoup, amoureux d’une jeune fille vraiment plus âgée que moi. Je veux dire qu’elle est plus âgée que moi mais que physiquement elle parait bien plus jeune. Vous comprenez ce que je veux dire ?

Elle parut se détendre et le trouver même amusant. En tout cas elle n’était visiblement plus effrayée.

— Bien sûr ! Monsieur. Cette situation arrive souvent. Dans mon métier il est courant de le constater. Quel âge avez-vous, Monsieur ?

— 55 ans, mais arrêtez de m’appeler monsieur. J’ai déjà du mal à me confier, alors si vous conservez cette distance c’est encore moins facile. Bartol ! je suis Bartol.

— Quel âge me donnez-vous, Monsieur Bartol ?…

Elle avait apparemment du mal à être moins réservée, mais, étant donné son récent comportement, il ne pouvait que la comprendre.

— Entre 30 et 33 ans ? En apparence bien sûr.

Elle sourit.

— J’en ai 103.

Il s’exclama silencieusement en hochant plusieurs fois la tête.

— J’ai toujours cru que ce genre de pied de nez à la vieillesse était le privilège des gens très riches. Je pensais que ça coûtait une fortune. Tous ces traitements… tout ça… Que sais-je moi…

— Vous avez raison. J’avais la chance de faire partie des nantis il y a un an à peine. Mais… j’ai eu de gros problèmes…

Elle lui donna l’impression de chercher ses mots, mais elle changea brutalement de sujet pour s’intéresser à lui.

— Et vous, à 55 ans c’est donc la première fois que vous prenez soin de vous. Comme vous sembliez le découvrir à l’instant, les traitements de base sont pourtant très abordables.

— Vous devez me trouver un rien singulier, n’est-ce pas ! Une sorte d’endormi qui n’est au courant de rien. Ou même un homme arrivant tout droit de sa caverne.

Elle rit.

— Je n’irais pas jusque-là… mais… il y a un peu de ça, oui.

La voilà complètement en confiance, se dit-il. Il en fut heureux. Quelque chose en lui se mit à palpiter, à jaillir, à rayonner. Il eut un puissant désir de lui dire qu’il aimait Sandrila Robatiny. C’était ridicule, pensait-il, mais il avait même envie de le lui crier. De le hurler. Oui, c’était délicieusement ridicule, mais il avait envie d’être ridicule. Une de ces envies qui vous grise parce qu’elle vous offre la saveur de la liberté, en vous emplissant d’une totale indifférence à l’égard du jugement d’autrui. Une liberté totale. Celle que l’on ressent quand tout ce qui nous entoure devient minuscule, microscopique, quasi invisible, comparé à l’éclat intérieur d’une grande passion. Dans cet état d’esprit, il éprouva un vif besoin de faire le pitre. Il se sentit l’âme d’un gosse. Une vague de désir d’exécuter mille sortes de grimaces lui traversa même le visage. Au passage elle fit frémir ses muscles zygomatiques, mais il se retint. Heureusement ! Une telle démonstration de gymnastique faciale… Après sa violente colère… Elle aurait certainement douté de sa santé mentale. Tu risquerais de l’effrayer, se raisonna-t-il. Il sortit la boîte de kokibus de sa poche de pantalon et proposa :

— Une koki ? C’est géant de vous voir rire.

Elle refusa d’un geste de main accompagné d’un sourire de remerciement. Il fit sauter une pilule sur sa langue et reprit :

— Oui je comprends que ça vous étonne un peu. J’étais contre. Je ne sais plus très bien pourquoi à vrai dire. Mais aujourd’hui, j’ai changé d’avis. Je compte sur vous pour me rafraîchir. Tant pis pour la dépense.

— Vous êtes vraiment amoureux, pas vrai ?

— Il y a moins de quelques secondes, j’avais envie de vous le hurler comme un dément. Mais… la peur de vous terroriser m’a retenu.

— Géant !

— Oui, géant de la folie ! Bon, alors vous m’aidez, hein ! On change tout, là, partout, s’exclama-t-il, en décrivant des cercles devant son visage avec son index tendu. Je veux conquérir la reine des déesses. Il me faut quelque chose à la hauteur de cette prétention.

L’énergie dont il fut soudain habité, sans rapport avec le kokibus, agitait ses membres de légers tremblements. Il piaffait d’impatience et gesticulait en s’exprimant.

— Au fait devinez quoi !

— … ?

— Devinez ce qu’elle m’a dit !

— Je suppose qu’elle a dû vous dire bien des choses.

— Oui, bien sûr, mais elle m’a dit que je l’avais épaté.

— Ah ! C’est sans aucun doute un beau compliment.

— Vous ne vous en rendez pas compte.

— Si, je vous assure. Comme je vous le disais, c’est un beau compliment.

— Oui, mais vous n’avez pas les éléments pour en juger. Je veux dire pour vous rendre compte… que c’est un compliment géant.

Là encore, il eut conscience d’être ridicule, mais ça n’avait pas la moindre importance. Il parlait autant pour elle que pour lui-même.

— Elle a dit que je l’ÉPATAIS tout court… pas que je l’épatais UN PEU. Comprenez-vous ? Et je vais vous confier une bonne chose : je ne puis vous dire qui elle est, mais je puis vous dire que les personnes à qui elle a dit ça se comptent sur les doigts… non pas d’une seule main ! … mais … sur les doigts d’un escargot.

Il se mit à rire de bon cœur devant ses sourcils froncés de perplexité.

— Ne vous inquiétez pas. J’ai simplement envie de dire n’importe quoi. Je ne suis pas dangereux. Je suis épatant, voilà tout !

Il prit une allure avantageuse pour tonner :

— Bon ! Préparez-moi pour l’Olympe s’il vous plaît. Zeus ! Apollon ! Ici, aux pieds ! aux pieds j’ai dit ! Ahaaaa ! vous pouvez pas savoir ma p’tite dame ! J’ai un mal avec ce petit personnel.

Elle étouffa un éclat de rire, une main sur sa bouche, et il en fut heureux.

— Là… vous voyez, je ne suis pas méchant. J’ai juste le crâne qui bout un peu. Allez ! Pour commencer, il est temps que j’abandonne cette vieille trompe. « Bous abiez raison » ajouta-t-il, en secouant son nez pincé entre son pouce et son index.

— Bon ! reprenons donc. Nous en étions aux yeux, mais quelle est votre opinion, pour le nez ? Vous ne m’avez rien dit à son sujet.

Bartol fit un signe de main pour signifier : c’est vrai, je vais voir. Puis, il s’approcha tant de son image tridimensionnelle pour observer son futur nez qu’il n’en fut plus qu’à quelques centimètres seulement. Le front plissé par la concentration, le buste penché tantôt à droite tantôt à gauche, il en scrutait les deux profils avec une telle intensité et à une distance si proche, qu’il n’était pas sans évoquer un entomologiste étudiant le comportement de quelque minuscule insecte. Cara rit. Elle le trouvait de plus en plus amusant.

— Vous avez une curieuse manière de regarder une figure, lui dit-elle. C’est à croire que votre choix ne porte que sur l’aspect des pores.

Il se tourna vers elle, sourit, et écarta les mains dans un geste d’impuissance.

— Je n’y arriverai pas seul. Ce n’est pas mon métier. Aidez-moi… Dites-moi ce que vous en pensez, vous !

— Comme je vous l’ai déjà dit, je pense qu’il est parfait ainsi. Je suis sincère.

— C’est géant ! Je vous prends celui-ci donc. Que me proposiez-vous pour les yeux alors ?

Elle était sur le point de répondre quelque chose, mais il l’interrompit :

— Combien de temps ?

— Pour quoi donc ?

— Pour me remettre complètement à neuf.

— Environ une demi-heure de chirurgie faciale, une autre demi-heure pour la cicatrisation. Quelques minutes supplémentaires pour la lipodégradation. Le plus long, ce sera de choisir.

— Très bien, continuons, dit Bartol après avoir fermé les paupières un bref instant pour jeter un coup d’œil à la montre digitale verte, qui flottait en haut et au centre de son champ de vision virtuel.

 

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