
Je m’appelle Ols Alia. À cette époque, le ghetto était mon quotidien. Constructions misérables mêlant bois, vieilles tôles, bidons déroulés, herbe, branchages, terre, pierres. Silhouettes en guenilles. Visages émaciés horriblement sales. Yeux éteints. Crânes hirsutes. Boue quand il pleut. Poussière quand il ne pleut pas. Faim, soif, violence, maladies, peur…
Je ne connaissais rien d’autre… Ou si peu… J’assistais au débarquement des nouveaux arrivants et à leurs difficultés pour se trouver un abri. Parfois ils n’en trouvaient pas. Il était extrêmement difficile de s’en bâtir un, la plupart des matériaux de fortune étant déjà utilisés. Certains ne restaient que quelques heures. Terrorisés par les bandes de pilleurs qui ne les lâchaient pas d’une semelle et par les conditions générales d’existence, ils repartaient se faire béatiser le jour même… ou au plus tard le lendemain. Ceux qui avaient eu le courage de survivre dans cet enfer plusieurs mois, voire plusieurs années, quoique ceux-là étaient fort rares, créaient un véritable événement en choisissant la béatisation libératrice. Nous les accompagnions au centre du ghetto vers l’aire de départ. Souvent un certain nombre d’entre nous essayions de les en dissuader en promettant nos soutiens. Mais la plupart du temps, ils ne se laissaient pas influencer par nos objurgations ; leur décision était prise.
J’étais un enfant. Les seules personnes qui avaient de l’importance pour moi étaient maman et Drill.
Je me souviens :
***
J’ai 13 ans.
C’est le soir. Je vais voir mon ami. Il va bientôt faire nuit. Je marche sur des planches, jetées au sol en guise de caillebotis, en évitant tant bien que mal de mettre les pieds dans la boue, mais ce n’est pas facile. De la boue il y en a partout dans le ghetto. Il a beaucoup plu ces deux derniers jours. Mon copain s’appelle Drill. C’est un grand garçon de 16 ans. 3 ans de plus que moi. Il est comme un grand frère. Un grand frère rouquin avec plein de taches de rousseur sur la figure. Quand il sourit, on voit toutes les dents qui lui manquent. Enfin ! je veux dire qu’on les voit pas, plutôt. Nous nous connaissons depuis… m’en souviens plus très bien, depuis plusieurs années en tout cas, cinq ans au moins, c’est sûr au moins cinq ans. Je saute sur des pierres plates et des tôles ondulées qui remplacent les planches ici. Après mon passage, une tôle se détend en m’envoyant de la boue dans le dos. Ma chemise à carreaux rouges et noirs est trop petite, humide et visqueuse. Mon pantalon noir est bien trop grand. Je le retrousse régulièrement, mais il se déroule tout aussi régulièrement pour traîner dans la boue et gêner ma marche en se glissant sous mes semelles, ou du moins ce qu’il en reste, car mes chaussures sont pourrites. La toile humide colle à ma peau et me démange. J’avance entre les constructions de fortune en bois, tôle, nanomat et autres matériaux récupérés. Je passe à côté du territoire du vieux Ols qui me sourit en levant le bras. Il s’acharne à faire pousser quelques légumes dans son jardin. Je l’aime bien, pas seulement parce qu’il a le même prénom que moi, mais parce qu’il est toujours gentil et m’offre de temps en temps une boisson chaude pour discuter et prendre une koki avec moi. Je lui retourne son sourire, accompagné d’un bonjour de la main en continuant ma route. D’autres voisins occupés à colmater des fuites ou à creuser des rigoles pour dévier le cours de l’eau des pluies me font parfois un signe. J’ai pas trop de problèmes de voisinage, avec les adultes du moins, avec les enfants parfois, mais comme tout le monde sait que Drill est mon ami, en général, ils me laissent au calme. Il faut dire qu’il y a très peu d’enfants au ghetto. J’ai pas très bien cerveauté ce que maman m’a expliqué à ce sujet. La seule chose que j’ai retenue, c’est que les gens qui arrivent ici ont subi un traitement pour les empêcher d’avoir des bébés. Les seuls enfants qu’on peut voir au ghetto sont arrivés avec leurs parents. Ceux qui arrivent sont d’anciens Dehors. Nous, ici, on appelle les Dehors tous les gens qui vivent à l’extérieur du ghetto. Eux, de l’autre côté du mur, ils nous appellent les Dedans. Ils nous appellent parfois aussi les « Prébéats ». Je n’ai que 13 ans mais je me renseigne et maman répond à mes questions. Je sais que les Dehors arrivent au ghetto quand ils n’ont plus de ranks. Ils ne viennent pas parce qu’ils en ont envie mais parce qu’on les y oblige. Je ne cerveaute pas tout. C’est assez compliqué, mais j’ai appris que pour quitter le ghetto, le plus facile c’est d’accepter d’être un Béat. Mais maman n’a jamais voulu devenir Béate. Elle a dû être tentée, mais je suis sûr qu’elle a résisté pour s’occuper de moi. La pauvre, je l’aime beaucoup. Elle est tout pour moi. Ça me sucre le cœur de l’aimer beaucoup. Elle est contente que je fréquente Drill, car c’est un costaud ; elle sait qu’il me protégera en cas de coup dur. Souvent elle l’invite chez nous. Nous passons de bonnes soirées en discutant tous les trois ensemble à la lueur des bougies. Drill et moi, nous racontons nos aventures en ville, mais nous prenons bien garde de pas tout dire, pour que maman se griffe pas l’inquiétude pour nous… Et pour éviter qu’elle se mette en nerfs contre nous. Maman n’est pas ma vraie mère. J’connais pas mes parents, personne au ghetto les a jamais connus. Maman dit qu’elle m’a trouvé dans une carcasse de machine volante qui s’était écrasée dans la périphérie du ghetto. Elle n’a pas pu me dire quel type de machine volante parce qu’elle n’y comprend rien, la pauvre. Elle connaît rien aux machines. Rien zéro ! Zéro de rien ! Ça l’intéresse pas et ça l’a jamais intéressée. Moi j’aime les machines, toutes les machines. J’aime les démonter pour voir comment elles fonctionnent. Maman est une très vieille dame à présent. Elle a beaucoup souffert, beaucoup lutté, pour survivre et pour assurer ma protection et mon éducation. Il faut que je l’aide pour qu’elle se repose un peu car elle l’a bien mérité. Je me sens devenir grand et fort. Un jour, je serai comme Drill. Je l’admire beaucoup. Il est très fort, Drill. Il connaît des tas de combines pour se procurer des trucs en tout genre en volant les Dehors, derrière les murs du ghetto, dans la banlieue de la ville. Quand je serai comme Drill, maman n’aura aucun souci à se faire. Je prendrai bien soin d’elle. C’est moi qui trouverai la nourriture et je m’occuperai d’entretenir la baraque. Je le fais déjà un peu. Maman est très instruite, vraiment beaucoup, la plus instruite du ghetto, je pense. Elle a un beau parlage. À mon avis quoi. Elle sait même lire. Je suis plutôt fier d’elle, car on vient souvent la consulter pour lui faire lire des trucs. Moi aussi, je saurai bientôt lire, grâce à elle. Maman me répète souvent que c’est important, qu’il faut que j’apprenne à lire et à écrire. Que c’est mieux que de se flasquifier à prendre des kokis toute la journée. Elle le dit aussi à Drill, et nous apprend souvent à tous les deux, mais Drill n’y met pas autant de cœur que moi. Ça lui enchante pas trop l’âme d’étudier. Il dit qu’il ne voit pas à quoi ça va lui servir. Moi, j’ai confiance en maman. Si elle dit que c’est important, c’est que c’est important. En plus j’aime apprendre à lire parce que ça me permet de comprendre les livres, et les livres sont magiques parce que comment dire… Ce sont pas des machines puisqu’ils n’ont aucun mécanisme pour les faire marcher. Ils n’ont même pas besoin d’énergie et pourtant ils font un truc incroyable. Ils nous parlent. Disons qu’il y a quelqu’un dedans qui nous parle. Ça enchante l’esprit quand j’y pense ! Oui, c’est un bestial enchantage ! Drill aussi est impressionné par ça. Il n’aime pas trop apprendre à lire mais j’ai l’impression qu’il y prend goût, surtout ces derniers temps, car il a volé plusieurs livres pour que maman nous les lise. Parmi ces livres il y en avait un qui parlait des RPRV. Les Robots Pilotés par Réalité Virtuelle. Drill, il a rien dit. Mais moi, il me plaît. Ça me donne envie de savoir lire. J’ai de l’impatience qui me galope dedans. Au ghetto il n’y a pas beaucoup de gens qui savent lire. C’est facile de comprendre pourquoi. C’est parce que pour apprendre à lire il ne faut pas être trop pauvre. Quand on est trop pauvre, on ne peut pas apprendre. On est trop occupé à essayer de ne pas mourir. Parfois, il arrive ici d’anciens riches qui sont devenus pauvres, brusquement. Ça arrive. Eux, ils savent lire, mais ils ne restent pas longtemps avec nous. Ils ne sont pas habitués à être pauvres, ça les fait trop souffrir. Ils ont peur de nous. Alors, ils se font bêatiser presque tout de suite pour fuir le ghetto. C’est pour ça. Ici, au ghetto, il n’y a que des pauvres qui sont habitués à être pauvre. C’est un dur métier d’être pauvre, tout le monde ne sait pas le faire longtemps !
La pluie recommence à tomber. Ça sent la terre mouillée. Je tourne à droite pour contourner la dernière baraque et j’arrive chez Drill au moment où il sort. Sur son ventre, un peu à droite, une petite sacoche grise est attachée à sa ceinture. Elle contient nos sacs de camouflage. C’est lui qui s’en occupe. Il fait semblant d’être un peu en nerfs pour me dire :
— Alors, qu’est-ce que tu foutais visquerie de visquerie !
Drill est toujours très grossier quand on est ensemble, mais jamais chez maman. Je pense qu’il aime bien utiliser ce parlage, histoire de montrer qu’il est grand et fort. Ce sont des bouffonnages, j’en ai bien conscience, mais je fais comme si je le savais pas car c’est bien pour son image. Il faut bien que les autres comprennent qu’il vaut mieux ne pas lui chercher d’histoires. D’ailleurs, je commence un peu à m’inspirer de son parlage, car il faut que je devienne fort, moi aussi, pour aider maman.
— Ben ! me voilà fécalerie !
— Bon ! On va faire une balade chez les Dehors. Le temps qu’on passe le mur, il fera nuit. On va essayer de te trouver des vêtemences pour toi. Au moins une chemise et une paire de grollasses.
— Superdac ! Où ça ? je demande, en lui tendant ma boîte de kokis sous le nez.
Il ouvre la main sous la boîte. J’y fais tomber une pilule. Hop ! il la gobe.
— On verra bien. On coincera un de ces fécals et on le foutra à poil.
J’me colle une koki sur la langue, moi aussi, et on se met en marche en direction du trou dans le mur. Celui-ci, c’est Drill qui l’a lui-même creusé. Il y a plus d’un mois déjà. Les fliqueurs l’ont toujours pas rebouché. Du côté de la ville, il est caché par un buisson. En progressant tranquillement, nous nous éloignons de plus en plus des baraques. Il n’y a bientôt plus de boue, elle est remplacée par l’herbe humide. Mes vêtemences sont trempés, mais… pas trop froid !
— J’ai un cadeau pour toi, petit fécal, me dit Drill.
Il me tend quelque chose que je capte mal dans la noirure de la nuit. Pour ce qui est de comment il m’appelle, c’est normal. Il m’appelle souvent « petit fécal ». C’est très affectueux. Ça fait grand frère protecteur. Quand il dit « tête de fécal » à quelqu’un c’est bien sûr une insulte, mais quand il me dit « petit fécal » c’est de l’affection virile, il dit. Virile, ça veut dire que c’est une amitié de vrais copains, pas une amitié pourrie, il dit, c’est une amitié de copains qui risquent leur cuir ensemble.
Je prends la chose et je la regarde. C’est un beau couteau pliable. Pendant que je l’admire et que je m’amuse à rentrer et sortir la lame, il m’explique qu’il m’apprendra à m’en servir pour diarrhéifier de peur les Dehors et pour leur crever le cuir quand c’est nécessaire. Je suis content. C’est un beau cadeau. Je le remercie maxi, c’est à dire en superlativant au maxi et en faisant le dur qui s’y connaît en couteau.
— Merci, copain ! Ça me sucre le cœur ! C’est une fécalerie de méchant couteau, bordellerie de fécal !
Tout en marchant, je continue à jouer avec mon couteau en taillant un bout de bois trouvé sur le chemin pendant que nous parlons. Une puissante voix retentit soudain. Il doit être vingt heures. Deux fois par jour, à 9 h et à 20 h, un gros volant se pose au centre du ghetto, sur un carré en béton. Ses haut-parleurs parlent très fort. C’est pour nous expliquer des trucs sur la décorporation et la béatitude. Maman dit que c’est le gouvernement qui veut nous attirer :
« Vous êtes las de lutter pour survivre, la grande et fraternelle communauté des Grandrêveurs est impatiente de faire votre connaissance. Ne vivez plus dans la précarité. Rejoignez un monde confortable et sans souci matériel. Devenez Grandrêveur. Débarrassez-vous de ce corps à l’origine de vos maux. Devenez Grandrêveur, et vous n’éprouverez plus jamais la faim, la soif, la douleur. Devenez Grandrêveur, et tous vos soucis ne seront plus que de vagues souvenirs. Vous pouvez le décider dès maintenant. Nous vous attendons. Décollage dans trente minutes. N’emportez rien avec vous. Aucun objet ne vous sera utile dans la vie merveilleuse qui vous attend. Oubliez, d’ores et déjà, tout ce qui vous rattache à vos pénibles existences. »
Il y a aussi un second message deux minutes après :
« Kokibus, kokibus ! Distribution gratuite. Kokibus, kokibus ! Venez chercher vos boîtes de kokibus. Le kokibus est un droit. Le kokibus est votre droit. Le kokibus est gratuitement distribué pour tout le monde. Venez le réclamer. »
Les deux messages sont répétés jusqu’au départ du volant.
Drill et moi, on parle souvent de la décorporation et de ses deux aboutissements. L’univers des Béats et l’univers des Mondaginaires. Le volant dans ses haut-parleurs dit les « Grandrêveurs », mais tout le monde dans les rues dit les « Béats ». Tous les deux, on n’est pas pressés de perdre notre corps. Mais un jour, si on est obligés, on veut essayer d’être Mondaginaire. C’est plus difficile d’être un Mondaginaire qu’un Béat. Béat, c’est gratuit. Mondaginaire, il faut payer. Personne ne sait ce que vivent les Béats, parce que personne ne peut nous le dire, vu que quand on est un Béat c’est pour toujours. Pour toujours, jusqu’à la mort. Mondaginaire, c’est pas pareil. Il paraît que certains Mondaginaires ont quitté leur univers. On dit qu’ils ont un nouveau corps qui n’est pas en chair et en os. Si je me souviens bien, maman dit « un corps artificiel ». Artificiel, ça veut dire pas naturel. Oui, maman aime bien m’apprendre des mots difficiles. Elle est contente quand je me les rappelle. Mais pour avoir un corps artificiel, il faut beaucoup de ranks. C’est pour ça, qu’il n’y a pas beaucoup de Mondaginaires qui arrivent à quitter leur univers. Et puis, ils sont bien Mondaginaires. C’est rare qu’ils aient envie de redevenir Anciens. Moi et Drill, on n’en a jamais rencontré un, mais on en a entendu parler.
Nous arrivons en vue du trou.