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52. Un puissant requin redouté dans toutes les mers
L’esthéticienne avait raison, le changement avait été extrêmement brutal. Du point de vue de Bartol, on aurait pu même le qualifier d’instantané, puisqu’il était resté inconscient durant l’intervention chirurgicale. Après avoir choisi sa future apparence en modifiant celle de l’image tridimensionnelle qui le représentait, Cara l’avait fait entrer dans une autre pièce, de taille plus modeste mais au centre de laquelle une imposante machine régnait. — Le chirurgien, avait-elle dit, en lui montrant la chose. Aux extrémités de moult bras mécaniques de longueurs et de sections variables, chacun pourvu d’un plus ou moins grand nombre d’articulations, se trouvaient force appareils différents. Bartol n’en avait identifié que quelques-uns, et encore il n’était pas certain de lui. Ici, une lame de scalpel, peut-être. Là, une lentille d’objectif, probablement. Au bout de ce bras très mince, une aiguille indéniablement… Au cœur de cette forêt de membres blanc satiné, pour le moment sagement immobiles, on pouvait voir un parallélépipède aux parois transparentes. Sa forme et ses dimensions lui permettaient de contenir une personne allongée. — À quoi sert cet aquarium ? avait demandé Bartol, en fronçant des sourcils perplexes. — Vous allez vous étendre à l’intérieur. — Moi ! dans un aquarium ! Qu’est-ce que ? — Vous avez parfaitement le droit de le comparer à un aquarium, c’est le nom que nous lui donnons. — Oui ! ben ! Justement ? Qu’est-ce que ? Vous demandé-je ? Je ne compte pas séduire une sirène. Ne me greffez pas une queue de sardine, s’il vous plaît. — Si vous aviez songé à consulter un établissement d’esthétique un peu plus tôt, vous seriez habitué à cet appareillage. Il est étonnant que vous n’ayez jamais vu ceci au moins dans un documentaire… Ou que vous n’en ayez jamais entendu parler par un ami… Devant l’air extrêmement ahuri que son client s’était plu à prendre, sans doute pour assouvir un peu son incoercible envie de faire le pitre, elle s’était décidée à tout lui expliquer. — Comme je vous le disais donc, vous allez vous étendre à l’intérieur. Un liquide, d’une densité égale à celle de l’eau, va lentement remplir l’aquarium et vos poumons. Vous respirerez ce fluide comme vous respirez actuellement l’air. Cette immersion a pour but de vous placer dans un état qui ressemble à l’apesanteur de manière à ce que le chirurgien puisse vous tourner, vous retourner et vous manipuler aisément dans tous les sens. Vous ne sentirez rien de rien, bien sûr, car vous dormirez profondément, avant même que le liquide ne pénètre dans l’aquarium. — Ne dites pas profondément, cela me conforte dans l’idée que vous allez me transformer en animal des profondeurs sous-marines. — … — Je plaisantais, Madame Cara ! Je plaisantais. Au fait, avant de me changer en méduse, auriez-vous l’amabilité de me communiquer un appel Réseau ? Je vous donnerai des nouvelles du fond des océans. — Cara Hito 35. « H, I, T, O » Hito. — > Commande céph : Garder appel Réseau : Cara H, I, T, O, 35. La chaîne de caractères « Cara Hito 35 » avait été enregistrée quelque part dans la mémoire de son Interface Encéphalique. — Allons-y. Je suis prêt. Faites ce que bon vous semblera. J’ai une totale confiance en vous. Je ne dirai plus rien. Je serai muet comme une carpe. — Alors déshabillez-vous entièrement et prenez place au fond de l’aquarium. Je vais chercher votre chemise que vous avez laissée dans l’autre pièce. Il s’était déshabillé et allongé au fond du récipient avec une petite appréhension, qu’il s’était employé à distraire en établissant une communication. — > Commande céph : Appeler Cara. Étant donné qu’il n’y avait qu’une seule Cara dans son répertoire personnel, il n’avait pas besoin de donner l’appel Réseau complet. Son LCR avait consulté cette liste pour compléter l’information puis cherché « Cara Hito 35 » dans l’annuaire des mondes sur le Réseau. Cette tâche s’accomplissant en quelques fractions de seconde, les communications s’établissaient presque instantanément. Précisons, instantanément pour un être humain, bien sûr. Tant il est vrai que le plus indolent des ordinateurs perçoit une milliseconde comme un homme perçoit un siècle. — :: Oui ? Vous êtes bien pressé, avait-il entendu Cara répondre, à moitié par l’intermédiaire de sa céph et à moitié directement avec ses oreilles car elle était en train de revenir. — :: Je vérifiais l’appel Réseau que vous m’avez donné. Ce qui vous permet, notez comme je suis bon prince, de consigner le mien. — > Commande céph : Garder appel Réseau de l’appelant, avait-elle ordonné. Il ne se rappelait plus très bien si elle l’avait vraiment dit, en fait. Peut-être que oui, peut-être que non ! L’aquarium avait dû se remplir d’un gaz qui l’avait rapidement engourdi, puis profondément endormi, comme elle le lui avait prédit. À force de plaisanter sur les poissons, il avait fait un rêve étrange mais plutôt agréable à son goût : il était un puissant requin redouté dans toutes les mers du monde et il avait pris une magnifique sirène sous sa nageoire protectrice. Cette créature digne de reléguer Aphrodite même au rang de repoussoir avait les traits de Sandrila Robatiny. Chaque fois que sa protégée était en danger, il fondait sur des bancs de méchants qui fuyaient de toutes parts en le voyant arriver et étant donné que c’est lui qui imaginait ses récompenses, inutile de préciser qu’elles étaient à la mesure de toutes ses espérances. Seulement, pour pouvoir en bénéficier pleinement, dans ces moments-là, il avait besoin d’être à nouveau un homme et elle une femme. Mais qui ferait une remarque à ce sujet ? les rêves n’ont-ils pas la réputation d’être bourrés d’aberrations ! |
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