Il sera… Science fiction

 

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54   On a enlevé Bartol

 

Les deux Sandrila Robatiny avaient passé la majeure partie de la nuit à régler les nombreux problèmes de gestion qui sont le lot de toutes les entreprises. Malgré ses nombreux collaborateurs, tous capables de prendre des initiatives, la patronne de Génética Sapiens était journellement sollicitée pour résoudre divers problèmes, ou pour discuter de méthodes de prospection, stratégies commerciales et autres sujets, qu’à sa propre surprise, elle trouvait aujourd’hui insipides. La grande directrice d’Entomogéna demandait un entretien, elle avait une idée pour développer le marché des sauterelles alimentaires. Une super idée, disait-elle. La belle Éternelle avait affiché une moue ennuyée, le clone n’avait pas insisté. Des heures durant, elles avaient réglé toutes sortes de problèmes ensemble. Sandrila Robatiny s’était mortellement ennuyée. Son esprit était ailleurs et elle se fichait éperdument de gagner quelques pour cent en plus ou en moins. Sa fortune était de toute façon considérable, et ce qui l’intéressait pour l’heure, ne s’achetait nulle part. Elle eut une petite pensée amusée en apprenant qu’Alan Blador cherchait aussi à la joindre.

— Hum ! s’était-elle exclamée. Que veut donc ce cher capitaine ? ce bon vieux loup de mer !

Réagissant à l’air étonné de C, elle avait ajouté :

— C’est une plaisanterie entre nous. Que veut-il ?

— Je l’ai trouvé étrange. Il m’a parlé de vagues problèmes au sujet des Classe 12. Ses propos étaient… comment dire… légèrement illuminés… Il y était notamment question d’esprit. Je lui ai dit que j’étais trop occupée et que je le rappellerai. Tu devrais essayer de le contacter.

— Je le ferai une autre fois.

C avait méthodiquement exposé le problème suivant. Elle était touchante dans sa laborieuse application. Apparemment, elle prenait son travail très à cœur et l’Éternelle la trouva méritante. Personne ne devait savoir qu’une autre Sandrila Robatiny était aux commandes et comme il est facile d’imaginer la différence de maturité qui peut exister entre une personne de 30 ans et une autre de 220, il est également facile de comprendre que la plus jeune ne pouvait interpréter le rôle de l’aînée sans l’aide de cette dernière. Pour que cette situation dangereuse et inconfortable prenne fin au plus tôt, il fallait obtenir le LCR de l’Organisation le plus rapidement possible.

C’est avec cette préoccupation et toutes ces pensées en tête que Sandrila Robatiny tapa doucement à la porte de l’appartement de Bartol. Toucher l’identificateur eût produit le même effet que de crier dans le Réseau : « Coucou ! je suis là ! ». L’éclairage du palier ne fonctionnait pas. Autour d’elle régnait ce que d’autres yeux que les siens auraient spontanément appelé des ténèbres. La seule chose en effet qu’ils eussent pu distinguer, dans cette encre épaisse, était le fin et timide trait de lumière passant sous la porte. Il était presque 4 h. Ses premiers coups de phalanges restaient sans effet. Il était inutile de se faire remarquer par le voisinage, aussi, hésita-t-elle un moment, avant de recommencer légèrement plus fort. Petite attente… … …

Toujours rien. Par de brefs mouvements oculaires en direction des menus de son interface encéphalique, elle augmenta progressivement sa sensibilité aux sons. Petit à petit, l’immeuble devint une sorte d’organisme vivant. Ses tuyauteries émirent des gargouillements mêlés à des clapotis. À cause des échanges thermiques les structures de métal et de béton craquaient sous la contrainte des différents coefficients de dilatation. Deux ou trois étages plus haut, quelque chose, probablement un volet mal fixé, grinçait sur ses gonds. D’indolentes rafales de vent caressaient la façade nord en provoquant des ronflements de très basses fréquences. Quelqu’un marchait en traînant les pieds, elle n’aurait su dire si c’était trois ou quatre étages plus bas. Elle effectua quelques rapides réglages pour éliminer d’autres sons parasites et augmenta encore l’amplification de sa réception. Selon les fréquences par lesquelles elles étaient composées, les différentes sources de sons dessinaient des sinusoïdes complexes qui se superposaient dans son champ de vision virtuel. Silencieuse et immobile, elle filtra tour à tour les borborygmes des conduites, le grincement, les craquements qui étaient devenus assourdissants et le vent. Le logiciel supprimait automatiquement tous les bruits en provenance de son corps, tels que turbulences de l’air dans les poumons, battements de son cœur ou bruits de déglutition… La personne qui marchait, quelques étages plus bas, avait dû se recoucher, on ne l’entendait plus. De nouveau, elle tapa sur la porte et attendit. Évidemment, le logiciel contrôlant l’amplification garantissait un seuil de puissance maximum compatible avec le confort. En d’autres termes, plus les sons étaient forts, moins ils étaient amplifiés. Sans ça, elle se serait elle-même assourdie en heurtant la porte.

Toujours rien ! Sa tension montait lentement. Ils s’étaient pourtant bien mis d’accord tous les deux : elle arriverait au cours de la nuit, et n’utiliserait pas l’identificateur. Elle pensa qu’il s’était peut-être passé quelque chose durant son absence. Bartol aurait pu avoir des problèmes… Et… À cause d’elle en plus, si les sbires de So Zolss l’avaient suivie !? Dans ce cas, il fallait qu’elle agisse. Bartol avait besoin d’aide. Il avait surtout besoin d’elle. Elle lui devait bien un coup de main…

Soudain elle entendit quelque chose d’indistinct derrière la porte, à l’intérieur de l’appartement. Une sorte de grognement, ou de gémissement… entre les deux. Elle fut soulagée une seconde en pensant que c’était Bartol, puis elle douta de nouveau. Si ce n’était pas lui… si c’était un piège… si… Quelques commandes céph-mentales et céph-graphiques lui permirent de ne recevoir que les sons situés devant elle sous un angle réduit à cinq degrés seulement. Elle amplifia encore et écouta à travers la porte en essayant de balayer tout l’appartement avec le faisceau imaginaire de sa réception. Son investigation acoustique donna vite un résultat. Elle tressaillit. Il y avait bien quelqu’un dans l’appartement. Elle en fut sûre. Une respiration se distinguait nettement. Cela semblait provenir d’un point situé à droite de la pièce principale probablement dans l’autre partie, celle qu’elle n’avait encore pas vue. Si c’était Bartol, il serait venu ouvrir ! De toute évidence elle avait tapé assez fort pour être entendue. Alors ? … ?… Quelqu’un se cachait-il là ? Pourquoi ? Elle réalisa qu’ils pouvaient être plusieurs, mais elle n’avait pas encore repéré les autres. Ils auraient dû l’entendre frapper. S’ils étaient plusieurs, ils parleraient probablement entre eux, se ravisa-t-elle. Sa main droite attrapa l’œuf tueur au fond de sa poche. D’un ordre mental, elle amplifia sa vision dans le spectre des infrarouges. Aussitôt, des empreintes digitales surgirent sur la poignée de la porte, et des traces de pas maculèrent le sol autour d’elle. La plupart de ses empreintes étaient les siennes, mais il y en avait d’autres. Elle chercha à savoir combien de personnes avaient récemment piétiné le palier. Un son très distinct se fit alors entendre derrière la porte. Un gémissement. Elle en était certaine cette fois. Bartol était probablement prisonnier derrière cette porte dans son propre appartement. Peut-être l’avait-on torturé…

Soudain, des pas ! Des pas qui se rapprochaient. D’une commande céph-mentale fiévreuse, elle repassa brutalement en vision normale et plaqua son œil droit sur le judas. Il s’agissait d’un modèle primitif essentiellement optique. D’une nouvelle noèse tout aussi fiévreuse, elle prit un cliché céphalique et se plaqua dos contre le mur, juste à côté de l’ouverture, à droite de la porte. En moins d’un battement de cil, l’image ainsi capturée fut automatiquement recalculée par sa céph afin d’annuler la déformation engendrée par le judas utilisé du mauvais côté.

Sa tension fit un formidable bond. Ce n’est pas Bartol ! se dit-elle. La puissante machine de son corps était prête à agir. Elle se ramassa sur elle-même. La porte s’ouvrit lentement. La tête d’un homme apparu de profil. Il fallait agir vite. Les yeux de l’individu fouillaient l’obscurité. Il était fort probablement armé. De plus, il n’était certainement pas seul ! Il avança sur le palier et tourna son visage dans un sens puis dans l’autre, les sourcils froncés.

Bien qu’elle fût incontestablement la seule responsable des événements qui suivirent, ils se déroulèrent presque malgré elle. Griserie de l’aventure, désir de secourir Bartol, conscience qu’il était trop tard pour reculer, perte des repères de son existence habituelle et ivresse amoureuse durent s’associer pour créer un mélange incroyablement énergétique. L’homme n’ayant rien vu, à cause du manque de lumière, il s’apprêtait à rentrer. Elle eut peur qu’il refermât la porte et que l’occasion de sauver Bartol lui soit enlevée. Dans un geste d’une promptitude et d’une vigueur rappelant un coup de patte de grand fauve, elle l’attrapa à pleine main par les cheveux, derrière la tête, et lui écrasa brutalement la face contre le mur. Elle avait fait cela sans réfléchir, catapultée par un geyser d’adrénaline, et dans l’espoir de le réduire instantanément au silence, afin de conserver des chances de surprendre les autres intrus, dans le cas où ils seraient plusieurs. But atteint ! L’homme gisait silencieusement à ses pieds, juste devant la sortie, à l’intérieur de l’appartement. Il n’avait même pas eu le temps de lâcher le moindre râle. Elle resta deux ou trois secondes courbée au-dessus de sa victime à sonder le silence. Entre les vagues de ses longues mèches, qui pendaient en rideau devant son visage, ses yeux fantastiques guettaient l’entrée de l’autre pièce.

… ?… ?… ?… Rien !… Rien de décelable. De là où elle se trouvait, en tout cas… Elle s’approcha lentement, toujours prête à réagir, mais la plus grande quiétude baignait les lieux et elle franchit l’ouverture sans encombre. Elle entrait là pour la première fois. Il n’y avait visiblement personne d’autre dans cette partie de l’appartement. On a enlevé Bartol, frissonna-t-elle. Elle accorda un regard flou à un lit et à un conservateur alimentaire avant de sortir perplexe. Il ne lui restait qu’une solution pour savoir où se trouvait Bartol : faire parler l’homme qu’elle venait d’assommer. Sur cette pensée, elle réalisa qu’elle n’aurait pas dû le laisser seul. Elle fut soulagée de le voir toujours étendu, là où elle l’avait laissé. Qu’aurait-elle pu faire s’il avait regagné ses esprits et pris la fuite ? Toute possibilité de retrouver Bartol eut été perdue. Elle ne s’étonna même plus d’avoir pensé à ce dernier avant d’avoir pensé à l’Organisation. Désormais elle n’était plus la même, elle le savait, l’acceptait et en était même heureuse. L’homme était relativement corpulent. Elle le traîna rapidement au milieu du salon, le lâcha sur le tapis, et referma la porte de l’appartement. Le temps n’était pas une denrée à gaspiller ! Il est indispensable que ce sbire de So Zolss parle rapidement, pensa-t-elle. Mais, parallèlement, elle se demandait comment lui rendre sa conscience. Le visage de l’homme portait les traces de sa brutale rencontre avec le mur. La bosse au beau milieu du front et la tuméfaction rubiconde du nez apportaient un témoignage indiscutable de la violence du choc. Peut-être avait-elle un peu exagéré, elle aurait dû songer à l’éventuelle nécessité d’un interrogatoire. Elle le souleva par le col et lui envoya une série de gifles qui claquèrent sèchement. L’homme poussa un grognement étouffé. Sa tête bougea. Ses yeux s’ouvrirent et s’animèrent d’une trace de conscience. Il parut même désireux de s’exprimer, mais seuls quelques sons à moitié mangés franchirent ses lèvres engourdies. Elle voulut l’aider à revenir plus vite en lui offrant une deuxième rafale de gifles. Sa main était menue, mais ses claques étaient très énergiques. La tête de l’homme volait de droite à gauche à chaque impact. Elle arrêta un moment son traitement pour en observer les effets. L’homme protestait. C’était bon signe. Cela indiquait qu’il recouvrait ses esprits. Des syllabes en bon état se faisaient à présent distinctement entendre. Encouragée par ce réel progrès, elle s’apprêtait à lui offrir une dernière série de ses tonifiants improvisés pour le remettre complètement sur pied, mais il protesta vigoureusement en se relevant.

— Où est Bartol ? Où est-il ? Parlez !

Obsédée par le temps qui passait, et en imaginant que So Zolss était capable de tout, elle ne pouvait pas s’empêcher de le secouer en le questionnant.

— Hé ! hurla l’homme, apparemment dans une rage folle, c’est moi, Bartol ! C’est moi, je te dis ! Je suis Bartol !

Il se désignait lui-même avec son index tendu, tourné vers son sternum. Un frisson de doute plissa le front de l’Éternelle. Sa main relâcha sa prise.

— Mais ?

— C’est moi je te dis. Je suis allé dans un salon de plastique corporelle.

 

***

Il était presque 4 h quand Bartol avait fini par s’assoupir. Allongé sur son lit dans la pièce voisine, il avait sombré malgré lui, en voulant simplement récupérer un peu. Contrairement à Sandrila Robatiny, il dormait naturellement, c’est à dire quelques heures tous les jours ou presque, sans assistance chimique pour diminuer ses périodes de sommeil. Comme les hommes l’ont toujours fait avant ces saleries de drogues, disait-il. Flottant dans la douce torpeur d’un rêve à demi contrôlé, dans lequel il avait encore joué le rôle de quelque sauveur auprès de l’Éternelle, il ne l’avait même pas entendue arriver. Plusieurs coups répétés sur la porte avaient toutefois fini par le sortir de ses limbes confortables et, après un ou deux gémissements ensommeillés, il s’était levé pour ouvrir…

 

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