
Alan Blador, le grand directeur d’Amis Angémos, avait contacté Sandrila Robatiny. Plusieurs fois. Il avait essayé de lui expliquer que l’expérience des C12 devenait un réel problème. Mais la patronne ne semblait pas disponible ; elle avait été étrange, très distante, évasive dans ses réponses. Comportement bien singulier ! Elle, si précise, si énergique, si efficace et cohérente à son habitude ! Il s’était même demandé si elle n’avait pas quelque chose. 220 ans !… Il n’avait pas osé en venir directement aux faits. Toujours est-il qu’elle avait promis de rappeler, mais depuis, toujours rien ! Il se retrouvait donc seul avec une importante préoccupation qui venait s’ajouter à son fardeau de conscience de plus en plus pesant. Il ne savait que décider au sujet de Vassian Cox, l’éducateur chef. Celui-ci avait essayé d’empoisonner un des angémos, le numéro 5. Il n’y avait aucune preuve flagrante que ce fût lui, mais qui d’autre l’aurait fait ? En dehors de Daniol Murat et de lui-même, personne n’avait accès à ces lieux. Il en avait parlé avec l’éthologue : de toute évidence seul Vassian Cox avait un mobile. Par ailleurs, Daniol était digne de confiance. C’était un brave homme, il avait sa préférence. N’était-ce pas lui, qui sur un simple regard avait fait renaître une conscience dans son esprit en perdition ! Qui plus est, pourquoi aurait-il tenté de se débarrasser de l’angémo qui lui avait été confié ?
— Il redoutait la confrontation qui aurait comparé les niveaux des deux singes, avait dit Vassian Cox, pour se défendre. Il a préféré se débarrasser du sien pour éviter une humiliation. Le mien a un niveau supérieur.
— Ce que vous dites ne tient pas, avait rétorqué Alan Blador. C’est lui qui a tout mis en œuvre pour qu’il soit sauvé.
— Dieu aura réussi à atteindre sa conscience professionnelle. Il l’aura, malgré lui, obligé à le sauver pour assumer la confrontation.
Comment peut-il ainsi parler de Dieu, toutes les cinq minutes, s’était demandé Alan Blador. Le grand directeur d’Amis Angémos supportait de plus en plus mal qu’on en parlât de la sorte, surtout quand on ne le méritait pas. Pour lui, Dieu était une chose grave, intime, tout à fait personnelle, qu’il était en train de redécouvrir depuis peu de temps. Oui, il avait fait une rencontre. Quelqu’un de fantastique, qui l’avait écouté, qui avait compris sa souffrance, qui l’avait accepté tel qu’il était et qui l’avait aidé à trouver un sens à sa vie. Il allait mieux à présent, beaucoup mieux. Il eut une pensée émue, pleine de reconnaissance et il adressa ses louanges au Plus Grand Des Divins. Grâce à lui, il se sentait bien plus fort, pour affronter tous les problèmes de son existence.
Silencieux et léger comme une plume, son gravitant personnel se posa sur le toit de l’immeuble qui regroupait les laboratoires d’Amis Angémos et d’Entomogéna, un autre département de Génética Sapiens. Depuis quelque temps, il ne rencontrait le psychologue et l’éducateur qu’à travers le Réseau mais, vu la gravité de ce qui venait de se passer, il préférait se rendre compte sur place de l’ambiance qui régnait ici. De plus, il avait quelque chose de très important à faire. Cela concernait tout particulièrement le psychologue. Il avait décidé de revoir Daniol en chair et en os, car il lui était redevable du plus heureux changement de son existence. En homme d’honneur, il devait le lui avouer, et lui faire un cadeau équivalent. Il ne pourrait trouver le repos absolu qu’à la condition de s’acquitter de cette dette. Après avoir traversé la cabine dans toute sa longueur, il s’installa à bord du roulant qui équipait l’arrière de son appareil, et toucha le bouton de commande vocale sur l’accoudoir droit pour dire :
— Mon bureau.
Le monte-charge de son gravitant déposa le véhicule sur la terrasse vivement éclairée par le soleil encore haut ; c’était le courant d’un après-midi d’été. Il fut ébloui ; le système d’opacification automatique de ses cristallins fonctionnait toujours mal. Cela durait depuis un moment déjà. Il avait encore oublié de le signaler lors de la dernière visite de contrôle. Tant de choses qui lui semblaient importantes il n’y a pas très longtemps n’arrivaient plus à retenir son attention ! Alors que le roulant se dirigeait vers les ascenseurs, il nota :
— > Commande céph : Me rappeler qu’il faut mentionner un dérèglement de l’opacification des cristallins. Me le rappeler lors de la visite de contrôle. Fin commande.
— < Commande interprétée. Information notée dans l’agenda.
Pendant qu’Alan Blador confiait une mission de pense-bête au logiciel de sa céph, une silencieuse conversation, basée sur des émissions d’ondes électromagnétiques, s’établit entre l’ordinateur du roulant et celui qui gérait l’accès à l’immeuble. Quelques millisecondes et quelques datagrammes plus tard cette discrète négociation déboucha sur un accord entre les deux machines : l’ascenseur numéro vingt-sept était prêt à accueillir le véhicule, pour le conduire dans le ventre du bâtiment. Cette cabine écarta docilement ses portes pour le laisser entrer puis, après les avoir refermées, elle descendit jusqu’au cent douzième niveau, lequel abritait le bureau d’Alan Blador et les cellules des C12. Dès que les battants s’écartèrent, le roulant prit une série de larges couloirs et de bifurcations jusqu’à destination. Là, toujours selon le même principe de ces conversations numériques, non point secrètes mais d’une discrétion excessivement courtoise pour l’oreille humaine, il se fit ouvrir le bureau. Ensuite, il entra, s’immobilisa et bâilla de la verrière afin de libérer son passager. Ce dernier prit pied sur le sol et traversa la pièce pour s’installer dans son fauteuil de vieux cuir. Comme de coutume, en partie par pur plaisir, en partie dans le but de catalyser sa concentration, il laissa ses doigts errer paresseusement sur les accoudoirs pour savourer de la pulpe le toucher de la matière organique.
Sandrila Robatiny ne rappelait pas… C’est donc bien à lui que revenait l’entière responsabilité de prendre une décision pour gérer cet incident. Il était difficile d’évaluer le niveau de sympathie et de protection que la patronne accordait à l’éducateur chef. Intuitivement, Alan Blador avait l’impression qu’il n’était pas aussi grand que voudrait bien le laisser croire cet homme rustique. Il se reprocha de ne pas avoir tenté de le mesurer en interrogeant l’Éternelle discrètement. Cette information ne lui avait pas semblé primordiale. Il n’avait pas pensé à le faire. À moins qu’il n’ait pas osé, car il n’était pas facile de la questionner d’une manière détournée. Elle avait cette vivacité d’esprit qui lui permettait de vous voir arriver de loin. Alan Blador soupira. De toute façon sa décision était prise. Il adressa ses louanges au Plus Grand Des Divins car c’était grâce à lui qu’il avait eu le courage de la prendre, en écoutant sa conscience et non son intérêt professionnel. Qu’importe la future réaction de Sandrila, pensait-il, je ferai ce qui me semble juste en accord avec mon esprit. Il faut toujours équilibrer sa comptabilité céleste dans le livre saint du Plus Grand Des Divins. Pour être en règle, je dois rembourser Daniol.
— > Commande céph : Appeler Daniol Murat.
L’éthologue répondit immédiatement :
— :: Bonjour, Monsieur. Je vous ai vu arriver dans votre roulant au moment où la porte de votre bureau s’ouvrait. Je vous ai fait signe, mais vous ne m’avez pas vu. J’attendais votre appel.
— :: Bonjour, Daniol, Venez me voir s’il vous plaît. Nous allons faire de notre mieux pour régler cette désastreuse affaire.
— < Monsieur Daniol Murat, annonça aussitôt la porte.
— > Laisser entrer.
— Non seulement vous attendiez mon appel, mais en plus, vous ne l’attendiez pas très loin, n’est-ce pas ? mon cher Daniol.
Daniol Murat ne s’étonna pas outre mesure de ce « mon cher Daniol ». Depuis quelque temps, son chef l’avait habitué à ces chaleureuses intentions, qu’il appréciait bien entendu à juste titre, mais qui ne faisaient plus, comme au début, sursauter sa curiosité.
— Il faut comprendre que je suis vraiment impatient de trouver une solution pour me protéger de cet assassin.
— N’exagérez pas Daniol, ce n’est pas vous qu’il a essayé de tuer. Cela dit, je comprends votre courroux.
— C’est tout aussi grave ! et de toute façon, vu que son coup a raté, il ne tardera pas à recommencer. Il peut très bien imaginer de s’en prendre à moi cette fois-ci. Mais de toute façon c’est un criminel. Il faut rapidement prendre des dispositions pour l’empêcher de nuire encore. Je ne peux pas monter la garde nuit et jour devant la cellule de Petit Poilu. Vous rendez-vous compte de la situation dans laquelle je me trouve ? Être réduit à faire du gardiennage ! Je n’ose même pas m’absenter une seconde. Vous comprendrez pourtant bien que je sois tout de même parfois obligé de le faire. C’est comme si… je ne sais pas comment vous dire… c’est comme si… heu…
Alan Blador avait décidé de ne plus s’impatienter et de supporter la volubilité de cet homme. Il s’était dit que ce serait un excellent exercice de patience et un apprentissage du respect de l’autre. De plus, il n’avait pas encore comblé son découvert céleste. Par conséquent il devait un respect sans limites à son créancier. Sa résistance ayant toutefois des limites, il fut heureux de saisir cette hésitation au vol pour intervenir poliment et avec une intonation melliflue.
— J’ai bien compris Daniol, j’ai bien compris, je vous assure. Ne vous creusez pas la tête pour trouver un « comme si » approprié. Vous avez tellement de travail ! Je me sentirais si coupable d’utiliser votre énergie à mauvais escient… J’aimerais en revanche vous poser une question.
— Monsieur ?
— Avez-vous réellement dit : « La cellule de Petit Poilu » ? Où ai-je eu une hallucination auditive ?
— Ah ! Oui… Oh… J’ai bien dit ça, Monsieur. Mais… heu…
— Petit Poilu… tiens donc ! Vous avez donné ce surnom au numéro cinq, si j’ai bien compris. N’est-ce pas ?
— C’est-à-dire, bredouilla Daniol Murat, oui et non… Enfin je veux dire pas vraiment… Mais un peu en quelque sorte !
Le petit homme rougit de confusion à la vue de l’air surpris et interrogateur mais en même temps attendri que prenait son chef. Il ne le reconnaissait pas. C’était étrange. Il aurait dû lui adresser de vifs reproches liés à son manque d’esprit pragmatique, lui rappeler qu’il était payé par une société commerciale qui se devait de dégager des bénéfices et tout et tout… Au lieu de cela, son visage exprimait une bonhomie bon enfant, une troublante sérénité, et même… bel et bien, quelque chose qui ressemblait à de la tendresse. En effet ! il ne se trompait pas. Il en fut si étonné qu’il en oublia de parler.
— Petit Poilu donc ! C’est bien mignon, ça ! ajouta l’homme au fauteuil de cuir, d’une voix toujours aussi suave.
Daniol Murat sortit brutalement de l’abasourdissement extrême dans lequel il s’était abîmé, et qui lui donnait l’air de fixer la figure de son chef dans une transe contemplative. Il se demandait si son vis-à-vis allait parfaitement bien. Conscient qu’il ne lui était adressé aucun reproche, il se sentit néanmoins obligé de se justifier.
— Vous savez, Monsieur, je ne suis pas l’auteur de ce surnom. Le numéro cinq s’est lui-même désigné ainsi.
Alan Blador eut un sourire, incrédule et bienveillant.
— Mais si, insista Daniol Murat. Je vous assure, Monsieur. J’ai passé beaucoup de temps avec lui. Il apprend vite… très vite même. Il est déjà capable de former des phrases courtes. En tout cas, cela est venu comme ça. Je lui ai appris le nom « poil » et à peine plus tard l’adjectif « poilu ». Il connaissait déjà les deux principaux adjectifs relatifs à la taille « petit et grand ». La dernière fois que nous nous sommes vus, il a pointé son index sur moi, je lui ai appris à faire ça et il a immédiatement compris que ça servait à designer. La dernière fois donc, il a pointé son index sur moi pour dire : « Grand poilu crâne ». Ce qui, pour lui, veut dire que je suis grand et que j’ai des poils uniquement sur le crâne. Puis, il a dirigé son index vers lui-même et a dit : « Petit poilu tout ». Pour lui, cela veut dire : petit et poilu partout. J’avoue que j’ai trouvé ça attachant. Voilà pourquoi j’ai gardé « Petit Poilu » comme surnom. Et puis… quoi qu’on en dise… c’est plus sympathique que : numéro cinq.
De toute évidence, à en juger par sa physionomie, le grand directeur ne croyait pas un seul mot de ce qu’il venait d’entendre, ou alors, il se fichait éperdument de ces explications.
— Désormais, vous n’aurez plus besoin de vous justifier devant moi, mon cher Daniol. Je regrette d’avoir dans le passé brutalisé votre bon cœur par des considérations de rendement et autres arguments mercantiles.
Daniol Murat commença à se demander si ce n’était pas lui, en fin de compte, qui était atteint d’hallucinations auditives.
— Voyez-vous, poursuivait l’autre, à vous je peux bien le dire, j’ai une conscience à racheter. Plus précisément, j’ai même une dette envers vous…
— ?
— Ééééh oui ! Éééééééééh oui ! ne posez pas sur moi ces yeux perplexes, mon bon Daniol ! Sur un simple regard vous avez sauvé mon âme en perdition. Grâce à vous, je distingue à nouveau le bien du mal, sans pour autant être aveuglé par un manichéisme naïf, je vous rassure. Vraiment, je vous dois beaucoup.
— Un simple regard, Monsieur ?
Alan Blador ne parut pas réaliser qu’il s’agissait d’une question. Emporté par son élan, il continuait.
— Oui, mon bon Daniol ! Ce regard ayant sorti mon esprit de l’ombre morbide dans laquelle il pourrissait, je suis à présent en mesure de comprendre à quel point il est important de payer ses dettes.
Durant quelque quatre secondes, le psychologue se massa doucement les paupières avec les index et les majeurs. Puis il retira lentement ses doigts vers le bas en ouvrant les yeux. Il n’avait pas rêvé. Alan Blador était bel et bien devant lui. Assis dans son fauteuil, une expression d’illuminé éclairant sa face, il le remerciait chaleureusement au sujet d’un regard et il parlait d’une dette, qu’il s’apprêtait à payer.
— ?
— Je vais faire tout ce que je peux pour garantir la sécurité de votre Petit Poilu. Ne me remerciez pas, je vous le dois. Je le fais beaucoup plus pour vous que pour lui, malgré le fait qu’il soit probablement lui aussi en possession d’un esprit. C’est de cette façon que je compte m’acquitter de mon dû envers vous…
Il se tut un moment puis, avec un large sourire et des yeux vagues, il affirma :
— Mais je le remercie, il va m’aider à ajouter une sainte ligne dans le livre céleste du Plus Grand Des Divins et grâce à Petit Poilu, je serai un fidèle disciple de lui.
Sa main esquissa un geste souple et auguste comme si elle écrivait dans le ciel la ligne en question.
Si la mobilité de la peau à la surface du visage humain l’avait autorisé, Daniol Murat aurait soulevé ses sourcils jusqu’à les faire passer derrière sa tête.
— ?
— Oui, oui mon bon Daniol ! Oui, oui !
— … ?
— Je ne sais pas trop comment va se terminer cette expérience. Je vous dois la vérité. Sandrila Robatiny reste pour l’heure en retrait de cette affaire. Peut-être que le projet sera simplement et purement abandonné. Qui sait ce que deviendront les C12 dans ce cas ? Mais j’en viens aux faits : j’ai une connaissance, un type que j’ai connu il y a une dizaine d’années. Il s’appelle Barlox Polikant et il est directeur d’un de nos points de vente à Marsa. Il m’a contacté il y a quelque temps, j’avais presque oublié son existence d’ailleurs, pour me demander de lui prêter un C12. Il voulait savoir si c’était possible.
— Prêter ?
— Oui, je pense qu’il a envie d’épater la galerie. Mais peu importe ! N’est-ce pas ? Pourvu qu’il soit intéressé par un C12.
— Je ne comprends pas, Monsieur.
— Nous allons lui envoyer Petit Velu, il sera ainsi à l’abri d’une nouvelle malveillance de Vassian Cox.
— Les C12 ne sont pas encore à vendre, Monsieur ! s’inquiéta Daniol Murat, sans prendre la peine de rectifier le surnom de C12/5.
— Il ne s’agit pas de le vendre, mais de lui trouver un foyer. Cela lui permettra de s’accoutumer aux hommes et à l’extérieur. À n’en pas douter, il sera plus heureux ainsi. Nous lui donnons une occasion de découvrir le monde.
— Mais… … je ne connais pas cet homme.
— Ne vous faites aucun souci. Il sera convenablement traité et vous pourrez le voir quand bon vous semblera, qui plus est, Marsa n’est qu’à quelque mille kilomètres d’ici, n’est-ce pas ! Je demanderai à Barlox Polikant de vous laisser le voir. Je le poserai même comme une condition en prétextant que c’est indispensable pour nos études. L’angémo auquel vous vous êtes attaché sortira de cette ignoble installation. Votre protégé intégrera une famille avec des enfants pour jouer avec lui… Comprenez-vous mon bon Daniol ? Dites-moi que ça vous fait plaisir… que c’est une bonne idée !
— Oui, certainement, hésita Daniol Murat. Vous avez sans doute raison. Excusez-moi, je ne m’y attendais pas, voilà tout.
Il avait rapidement réfléchi. Cela ne semblait finalement pas une mauvaise solution… Après tout, pourquoi pas ! C’était, en tout état de cause, un bon moyen d’éloigner C12/5 de Vassian Cox… et aussi une occasion de sortir l’angémo de sa cellule avant le moment prévu.