Il sera… Science fiction

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57. L’ouragan des sentiments dans l’empire de la libido

 

Bartol avait ressenti cela comme la pire des situations ridicules, mais il avait été obligé de prouver qu’il était bien lui. Sandrila Robatiny ne s’était pas laissé convaincre facilement. Pour qu’elle abandonne son attitude suspicieuse, il avait fallu lui donner des détails précis sur le peu de souvenirs qu’ils avaient déjà en commun. Elle avait longtemps gardé ses fins sourcils froncés par le poids d’un doute dont elle ne s’était pas facilement départie. Il avait dû répondre patiemment à toutes les questions qui avaient inlassablement fusé. De : « Quel est le préfixe de commande de ta vidéo-plaque ? » à : « Quelle est la première phrase que je t’ai dite ? » en passant par : « Comment avais-je prétendu m’appeler, avant que je ne te dévoile ma réelle identité ? » elle avait essayé de le piéger. Tu pourrais bien être un des chiens de So Zolss, avait-elle dit. Vous auriez pu nous espionner avec un appareillage quelconque, ou… Vous auriez également pu obtenir des confidences de Bartol en le droguant. Le comble ! s’était-il intérieurement exclamé, elle me soupçonne d’être un autre et d’avoir maltraité celui que je suis réellement ! Au tout début, avant de commencer son interrogatoire, elle lui avait inexplicablement pris les mains pour observer ses doigts avec attention. Il avait été grandement étonné de la voir faire cette chose inattendue, le plus surprenant étant l’insouciance dont elle avait fait preuve depuis le début, mais en particulier durant ce mystérieux examen digital. En effet, bien qu’envisageant qu’il pût être un ennemi, elle n’avait pris aucune précaution particulière pour se protéger d’une tentative d’agression. Elle avait été si imprudente ! Faisant fi de toute circonspection, elle lui avait tenu la main droite pour examiner l’extrémité de chaque doigt, puis la main gauche pour faire de même. Exactement comme elle eût examiné les mains d’un enfant dans le but de s’assurer qu’elles fussent bien propres. Pendant qu’elle était penchée et attentive, un homme mal intentionné aurait aisément pu la frapper, derrière la tête, avec son bras libre. Il avait été touché par ce courageux petit bout de femme qui lui témoignait de l’intérêt en essayant de voler à son secours. Mais quelle naïveté face au danger de la vie ! C’était attendrissant !… Inquiétant également ! Il était temps qu’il s’occupe d’elle, qu’il la protège ! Trop fragile ! Trop candide ! pheueee… incroyable, grande géanture !

Il était immobile, debout au centre de la pièce, seulement vêtu d’un pantalon, une main dans une poche, l’autre de temps en temps touchant précautionneusement son nez encore un peu douloureux. Les hématomes commençaient à se résorber sous l’effet du Cicatrivite qu’il s’était injecté. Il se félicitait d’ailleurs d’en avoir eu une boîte en réserve. Outre le fait que la vertu thérapeutique de la substance apportait un soulagement rapide, le voir se rendre sans hésiter à l’emplacement où était rangé ce médicament serait une preuve convaincante de son identité, avait-il pensé. Quelle arme a-t-elle utilisée, pour m’assommer de la sorte ? s’était-il demandé à plusieurs reprises. C’était pour lui un mystère. Il ne se souvenait de rien. Seulement d’avoir ouvert la porte, d’être sorti sur le palier, puis… ? Ensuite, il avait pris des baffes. Les ecchymoses sur son visage indiquaient qu’il avait dû tomber sur la face après avoir perdu connaissance. Vivement qu’elle le reconnaisse et qu’elle lui explique ce qui s’était exactement passé !

Tout de suite après les protestations rageuses et indignées de l’homme, qui avait prétendu être Bartol, Sandrila Robatiny avait marqué un moment de surprise et d’hésitation. Ensuite, la prudence avait conduit la suite de son comportement, il y avait de fortes probabilités pour qu’il s’agisse d’un piège. À aucun moment, Bartol ne lui avait parlé de son intention de modifier son physique. Bien au contraire ! À ce propos, il avait même déclaré : « je préfère le vrai, le naturel ». Déclaration guère géniale, loin s’en faut ! Mais c’est cependant ce qu’il avait précisément dit. Elle en avait eu la confirmation en écoutant l’extrait de la conversation enregistrée dans la mémoire de son interface encéphalique. Pourquoi aurait-il brutalement changé d’avis durant son absence ? Il était important de se livrer à des vérifications.

En menant son invisible enquête, elle lui avait posé des questions diverses pour distraire son attention. Les réponses n’avaient que modérément retenu son intérêt : un faux Bartol aurait pu les espionner et enregistrer leurs conversations. Peut-être que cet inconnu consultait sa céph pour connaître les bonnes répliques. De temps en temps, à la dérobée, elle avait observé le mouvement de ses yeux afin de le surprendre en train de manipuler les commandes de son Interface Encéphalique. Mais rien n’avait indiqué qu’il en eût une. Pendant qu’il répondait, elle avait pris des clichés fortement agrandis de l’extrémité de chacun de ses doigts. En restant debout face à ce prétendu Bartol et tout en lui posant d’autres questions, elle avait ensuite scruté la table et un verre, ainsi que différents autres objets ayant de fortes chances de posséder des empreintes digitales de Bartol. Nul besoin de s’approcher pour obtenir des grossissements importants ! Le logiciel stabilisateur d’image supprimait le plus petit tremblement et l’amplificateur de lumière de son système de vision évitait l’assombrissement. Un examen, sous différentes longueurs d’onde du spectre électromagnétique, avec un agrandissement équivalent aux clichés, avait révélé que les empreintes digitales maculant les surfaces étudiées étaient bien semblables aux dessins figurant aux bouts des doigts de cet homme. Bon point, certes ! mais… cela n’était pas encore une preuve définitive ; elle n’était pas du genre à considérer une probabilité, aussi forte fût-elle, comme une certitude. Également réalisées au moyen de son fantastique équipement oculaire, deux analyses spectroscopiques avaient confirmé que l’on trouvait dans les empreintes du verre et à la surface de l’épiderme de l’homme, les mêmes acides gras. Il apparaissait dès lors vraisemblable qu’il s’agissait bien du vrai Bartol. Ce n’était pas cependant ce qui l’avait le plus convaincue. Tout en se livrant, presque machinalement, à toutes ces analyses et vérifications pour le moins rigoureuses, elle l’avait observé. Conclusion : assez vite, même avant les spectroscopies des empreintes, elle avait eu la conviction que c’était bien lui. Sa manière de se tenir, parfois certains airs de petit garçon, à d’autres moments la chaleur et l’intensité de son regard, toute une foule d’autres détails également… On pouvait parfaitement reproduire le timbre d’une voix en copiant les caractéristiques physiques des cordes vocales, mais on ne pouvait imiter les inflexions. Après tout, changer de corps était un peu comme changer de vêtement, ou de véhicule ! Elle n’eut même pas envie de lui demander pourquoi il l’avait fait. Peu importait ! De toute façon elle s’en était doutée : c’était fort probablement pour lui plaire. Très flatteur ! Elle, la vieille à moitié synthétique ! Elle en ressentait encore une joie d’adolescente amoureuse, qui faisait sautiller son cœur. Elle avait 20 ans, moins même, 15 presque ! En plus, il est à présent un peu plus proche de moi, avait-elle pensé, dans son ébaudissement. Sans que cela n’atteigne son niveau bien entendu, il était lui aussi un peu moins naturel. Décidément, s’était-elle entendue penser, j’ai du mal à oublier cette stupide réflexion.

Donc, certaine que c’était bien lui, elle avait éprouvé le besoin de lui poser une dernière question. Plus précisément, elle en avait profité pour se faire répéter des paroles qu’elle avait eu envie d’entendre une seconde fois :

— À un moment tu m’as dit quelque chose qui commençait ainsi : « Je ne sais pas qui tu es, ni ce que tu veux… » Pourrais-tu dire la suite ?

— Oui, je peux facilement compléter, venait à l’instant de répondre Bartol. « Mais je peux te dire que je n’ai jamais désiré une femme plus que toi. Et… j’aimerais partager un long morceau de vie avec toi. »

À quelques mots près, c’était bien cela. Elle eut un air désolé, et pour la première fois un peu timide, en s’approchant tout près de lui. Tout doucement, elle posa un index délicat sur son nez encore un peu rouge, puis, avec une grande tendresse, elle le fit lentement glisser en montant vers la bosse du front. Bartol prit l’air le plus pitoyable qu’il put, afin de renforcer le sentiment de culpabilité de Sandrila Robatiny. Par cette manœuvre, il espéra encourager l’esquisse de geste tendre, qui s’était posée sur lui comme un oiseau léger, à poursuivre son exploration. Que n’eût-il fait pour éviter son envol ! L’Éternelle était un peu plus petite que lui. Elle s’approcha encore. Il ne sut pas comment cela s’était produit : l’avait-elle déclenchée, ou avait-il accidentellement actionné la nanofermeture ? Les deux pans de sa combinaison s’écartaient, s’ouvrant sur sa poitrine. Quand elle fut entièrement éclose et qu’il sentit la générosité de ses seins nus contre son torse nu, il trouva agréable de s’abandonner à ce réflexe instinctif qui lui fit gonfler le thorax et contracter les pectoraux. L’oiseau ne semblait nullement désireux de décoller, il descendit même le long d’une épaule et une caresse se précisa sur sa poitrine. Le délice de ces doigts féminins sur sa peau tendait orgueilleusement sa musculature. La pensée inopportune que cette dernière ne l’habillait que depuis quelques heures seulement dérangea soudain son esprit. Ceci entraînant cela, il prit conscience que, physiquement, il n’était plus du tout le même Bartol que celui qui avait rencontré Sandrila Robatiny. L’inconcevable image de l’ancien Bartol hurlant à la trahison passa en trombe devant les yeux de sa fragilité et il fut alors tourmenté par une mélasse visqueuse de questions malvenues. Était-il digne de cette brûlante offrande ? Le mérite de cette conquête lui revenait-il vraiment ? Ou, devait-il le partager avec les progrès de la plastique corporelle ? Avait-il été assisté ? L’aurait-il séduite en restant lui-même ? N’avait-il pas triché ? N’était-il pas un usurpateur ? Est-on son corps ? Est-on sa chair ? Est-on sa forme ? Heureusement, ces interrogations au premier abord obsédantes eurent rapidement du mal à se faire entendre. D’ailleurs, elles résonnaient déjà fort loin… Elles auraient pu persister et le troubler, mais les aphrodisiaques saveurs de Sandrila Robatiny ne leur laissèrent aucune chance de perdurer.

Ses mains avides s’emplirent d’opulentes féminités et son cœur torride d’exaltantes félicités.

Tous deux n’étaient point du genre de ceux qui font les choses à moitié. Les audaces de celle-ci encourageant les hardiesses de celui-là et vice versa, chacun se découvrit une étourdissante faim de l’autre. Ils firent l’amour avec une tendre violence et une violente tendresse, avec ardeur et douceur, rage et partage, avec tous leurs sens et tout leur cœur, transportés par l’ouragan des sentiments dans l’empire de la libido.

 

Ils échangèrent les premières caresses et les premiers baisers par lesquels deux âmes s’abandonnent l’une à l’autre.

Que ceux qui imaginent leur extase se réjouissent d’avoir bien vécu !

 

***

Derrière les capteurs de la mouche, on estima qu’il était temps d’agir.

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