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58. Suis-moi et bronche mini !
En dernier lieu, les amants s’aimaient sur le lit. Leur ardeur était moins fougueuse. Non pas qu’ils fussent déjà rassasiés l’un de l’autre, mais suivant quelque cycle mystérieux régulant l’alternance des grands brasiers amoureux et des gentilles câlineries, ils savouraient une de ces périodes de tendresse sereine qui sont propices au recueillement sur son propre bonheur. Peut-être que l’esprit humain a besoin de ces instants d’accalmie pour engranger et soigneusement ranger dans sa mémoire tant de précieux souvenirs. Peut-être aussi… ne sait-il pas, sans repos, accueillir tant de plaisir et faire honneur à tant de bonheur ! La mouche les avait suivis dans cette pièce. Elle était à présent posée sur le conservateur alimentaire, près du plafond, juste au bord de l’arête du meuble et en face du lit. Quelqu’un la fit décoller. Allongés tous les deux sur le côté, les jambes emmêlées, ils se caressaient les joues, le cou, les épaules… en se fixant dans les yeux. Il était 13 h. L’insecte bionanomécanique plongea vers le sol. À hauteur du matelas, il vola à l’horizontale et piqua Bartol dans le dos. Ce fut très discret, complètement indolore, c’est à peine si celui-ci remarqua quelque chose. Il porta une main vers la piqûre qu’il prit pour une démangeaison, se gratta et n’y porta plus cas. La mouche passa ensuite sous le lit, sortit de l’autre côté et injecta un liquide différent dans le dos de l’Éternelle. Une minute plus tard, à peu de chose près, les amoureux face à face semblaient endormis, un sourire ataraxique ornant leurs visages.
*** Huit heures trente plus tard, la mouche entra en action pour la deuxième fois. Elle vint se poser sur l’oreille de Bartol et, en utilisant ses six pattes comme l’eut fait n’importe quelle autre mouche, elle s’introduisit à l’intérieur de son conduit auditif. La chose, en partie animale en partie mécanique, offrait à son pilote la possibilité d’utiliser quantité de réflexes moteurs appartenant à l’insecte génétiquement modifié qui lui servait de véhicule. Le vol et la marche, par exemple, étaient assurés par des capacités motrices naturelles, qu’il eût été inutile de vouloir reproduire ou maîtriser à l’aide de ressources informatiques. La nature savait si bien le faire ! Quand la mouche était posée, il suffisait de pousser la manette de la télécommande vers l’avant pour que le nano-implant, fiché dans son système nerveux, excite les circuits neuroniques chargés de la faire avancer sur ses pattes. En vol, sur un même geste de la part du pilote, c’était aux circuits neuroniques des ailes que le même ordre était donné. Dans son équipement non biologique, elle transportait aussi un minuscule haut-parleur. Cet accessoire inhabituel avait été ajouté en vue de la mission qu’elle s’apprêtait à remplir. Quelqu’un l’utilisa pour parler à quelques millimètres du tympan de Bartol : — Lève-toi et va ouvrir la porte. Bartol se leva docilement et obéit. Il n’avait encore jamais éprouvé pareille étrange sensation. La conscience claire à chaque instant de tous ses mouvements ne lui faisait pas défaut. Il savait aussi qu’il n’était pas normal d’entendre quelqu’un parler si près de soi dans son oreille. La certitude qu’il ne devrait pas faire ce qu’on lui demandait hurlait dans sa tête. Il faut que je réveille Sandrila, se disait-il, il faut que je l’avertisse. Mais il était privé de toute volonté. Il voulait, mais ne pouvait pas. Son vouloir n’avait aucun pouvoir. C’était comme pour les pilules de kokibus. Il voulait arrêter ! Depuis longtemps ! Sans cesse, il se répétait que c’était stupide, que ça ne lui faisait que du mal ! Mais il ne s’était jamais arrêté. En marchant vers la porte, il ressentait exactement la même chose, mais en beaucoup plus fort. C’est alors que son esprit s’engagea dans les sinuosités incertaines de ces étranges sentiers méditatifs qui nous donnent l’impression de cheminer vers une vérité précieuse, des idées inexplorées : un pouvoir sans vouloir, se dit-il, c’est dommage ! Quel gaspillage ! C’est sûrement l’ennui ! Mais que dire d’un vouloir sans pouvoir ? C’est certainement la frustration ! Sa démarche était lente, mais sûre. Elle ne ressemblait pas à celle d’un homme groggy ou endormi. Juste un peu indolente, c’est tout ce que l’on pouvait constater. Et encore ! Quelqu’un ne le connaissant pas aurait certainement pensé qu’il s’agissait là de son allure habituelle. Sandrila Robatiny dormait toujours paisiblement… en apparence du moins. Il s’empêtra dans son raisonnement : je manque de pouvoir, parce que je n’ai pas le vouloir de pouvoir… Ou plutôt, je n’ai pas le pouvoir de vouloir ! Oui c’est ça ! Je voudrais vouloir, mais je n’en ai pas la force… J’ai le vouloir de vouloir c’est étrange… Le vouloir est en quelque sorte récursif… Cette découverte, qu’il eut l’impression de faire, maintint un instant son esprit captif. Il se concentra sur l’étude de la récursivité de son vouloir quelques secondes, puis son cerveau trouva une fissure dans le labyrinthe de sa cogitation. Il reprit en partie conscience de sa situation et lutta contre les serres de la chimie. Devant la porte il tendit le bras pour exécuter l’ordre en pensant : tu ne devrais pas ouvrir. Une chose anormale et probablement dangereuse va se produire, il faut avertir Sandrila. Tu ne devrais pas… Mais il ouvrit cependant la porte et s’immobilisa, les deux bras pendant mollement de chaque côté du corps. — Sors, lui dit l’homme qui l’attendait sur le palier. Il ne parla pas dans son oreille cette fois, mais de vive voix. En sortant, Bartol s’implora lui-même secrètement : ne sors pas ! Ne sors pas… N’écoute pas les fécaleries de ce fécal. Mais les grossièretés ne renforcèrent pas sa détermination. Il franchit le seuil et s’arrêta les deux bras ballants. Une horreur de sa propre personne le saisit. Il éprouva du dégoût pour lui-même. Exactement comme pour les kokis, se reprocha-t-il. Puis, réalisant que justement il n’en avait pas consommé depuis un long moment, il en fut grandement étonné. L’inconnu approcha une petite boîte de sa bouche et dit : — > Dans la boîte. La mouche s’envola de l’oreille de Bartol et entra sagement dans son minuscule garage au fond duquel elle fixa ses six pattes dans des logements prévus à cet effet. Le pilote referma la boîte et l’empocha. — Voilà ! dit-il à Bartol, en affichant le sourire d’un maniaque satisfait de sa besogne. Bien, bien ! Je m’occupe de toi à présent. Ne bouge pas. Sage, bien sage, pas bouger. Il sortit de la même poche un appareil à peine plus gros que la boîte et le déplaça autour de la base du cou de Bartol, en demandant : — Où est ton nucle, hum ? Il parlait, plus pour meubler que pour obtenir le renseignement, puisqu’il comptait sur son appareil pour localiser le nucle. Le détecteur émit un bip et alluma un témoin orange. — Bien, bien ! il est là, poursuivit-il avec un sourire complice, comme un enfant fier d’avoir trouvé une cachette. Bartol était physiquement totalement passif. Son esprit fonctionnait presque normalement, sinon qu’il était à ce point privé de volonté, que toute action lui paraissait inutile, futile, dérisoire. Que les choses fussent comme ceci ou bien comme cela ! Aucune importance ! Il était totalement indifférent. Qu’elles évoluassent de telle ou telle manière ne l’intéressait pas davantage ! Seule la passion amoureuse qu’il éprouvait était de taille à lutter contre la drogue inhibitrice de volonté. La formidable poussée de cette passion créait quelques fissures dans l’épaisse croûte d’indifférence qui étouffait sa conscience. Il pensa qu’il devrait se révolter. Une petite douleur au cou lui rappela ce que l’homme était en train de faire sur lui. Il le savait depuis le début, mais avec un tel recul ! un tel détachement ! L’inconnu utilisait son appareil pour lui ouvrir la peau du cou, juste au-dessus de la clavicule gauche, dans l’intention de lui ôter son nucle. Plus de nucle, plus d’énergie électrique, plus de céph. C’était simple à comprendre. Ce type voulait l’empêcher de communiquer. — C’est fini, dit l’homme, en fourrant le nucle et l’appareil dans un sac blanc et le tout dans sa poche. On va y aller. L’ouverture dans le cou était déjà refermée et presque cicatrisée, mais Bartol n’y songea même pas un instant. — Ferme la porte de ton coin, demanda l’homme. C’était un type relativement petit et maigrichon. Il parlait sur un ton calme, aimable, presque chaleureux. Un peu comme si, certain d’être obéi, il estimait qu’il n’était pas utile d’être désagréable pour faire ce qu’il avait à faire. Bartol fit un effort désespéré pour se rebeller. — Pauvre nain, dit-il, je vais te pourrir la vie. L’homme sourit, comme s’il venait d’entendre une drôlerie. — Ferme la porte de ton coin, je te dis. « De ton coin ! » réalisa Bartol. Ce type n’est pas de Marsa bien sûr, je connais cette expression et son accent aussi me dit quelque chose. De ton coin… de ton coin… se répéta-t-il. Où ai-je déjà entendu ça ? Sur Mars, le mont Olympe, il me semble. Le cheminement de ses pensées prit une direction : ce serait une bonne idée de l’insulter… plusieurs fois, pour me donner du courage… puis, ensuite, de lui assener un coup sur le crâne, par exemple. Après avoir tiré la porte de son appartement, il déclara avec une solennité exagérée qui dans sa situation eut un effet comique : — Tête de fécal ! Un jour j’éclaterai ton petit crâne d’œuf sur un mur ! J’ai vraiment envie de ça, je le ferai. Je le ferai. Il le faut. Il faut vraiment que je le fasse. Il le faut … Il le faut … L’homme rit de bon cœur. — Oui, dit-il. On dit souvent des trucs dans ce genre quand on est dans ton état, mon vieux. Mais c’est encore plus rigolo avec vous les Marsalès, vous avez un langage très imagé, plein de trucquitules de bidules. Allez ! sois sage, appuie sur le bouton de l’ascenseur. En faisant ce qui lui était ordonné, Bartol comprit, enfin et soudain, grâce à ce que venait de dire son kidnappeur, qu’il avait sans doute été drogué. « Quand on est dans ton état » médita-t-il, de quel état parle ce type ? Il faut vraiment que je trouve le courage de me mettre en nerfs et de lui pourrir la vie. La cabine arriva et s’ouvrit. Bartol nota que, depuis le début, l’homme prenait garde de ne pas laisser de trace de son passage. Il avait dû prendre les escaliers pour monter. — On y va, dit l’homme. Suis-moi. Et… comment dites-vous déjà ?… Comment dites-vous : Tiens-toi tranquille ? Hein ? Ah oui ! Bronche mini ! Bronche mini ! Ça me revient. J’ai trouvé ça marrant, mon vieux. Alors, suis-moi et bronche mini ! Bartol le suivit avec abattement. Il exécutait docilement chaque ordre dans l’état d’esprit d’un junkie qui se dit que cette dose-là est la dernière. Qu’il ne devrait pas la prendre. Qu’il le sait. Que celle d’avant, il avait déjà dit que c’était la dernière. Il pensa à Sandrila. Comment faire pour la prévenir ? Pourquoi n’avait-il rien fait pour elle ? Pourquoi était-il devenu une telle loque ? Il espéra de toutes ses forces, que l’homme ignorât l’existence de celle pour qui il tremblait. Elle était si fragile et naïve ! De toute évidence, l’inconnu travaillait pour quelqu’un. Quels que fussent ceux pour qui il exécutait cette mission, il souhaita ardemment qu’ils ne voulussent que lui. |
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