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62. Pourquoi combat-il Génética Sapiens ?
Redressé dans une position assise plus classique, l’homme lança de furtifs coups d’œil autour de lui : à gauche, à droite, devant. Quand il leva la tête, ses paupières frémirent sous l’assaut du terrible regard inquisiteur qui semblait sur le point de lui crever les cornées pour s’engloutir tout au fond de sa conscience. — Bartol ? où est Bartol ? demanda-t-il. Elle vit qu’il semblait sincèrement se le demander. — Je comptais sur vous pour me l’apprendre, lui avoua-t-elle. Ils échangèrent un court silence interrogateur au bout duquel il se gratta la gorge pour supposer : — J’imagine que vous êtes la personne dont il m’a parlé. — … ? — Oui, quelqu’un qui désire nous rencontrer. — Vous avez bien dit « Nous » ? Qui ça, « Nous » ? Et vous, qui êtes-vous ? — Ne comptiez-vous pas sur lui pour qu’il vous introduise dans un certain milieu ? demanda-t-il, en négligeant la dernière question. Il lui inspirait confiance. Elle décida de lui répondre et de chercher à obtenir sa collaboration plutôt que de l’affronter. — Pour qu’il me présente à certains membres d’une certaine organisation, c’est vrai. Il parut enchanté. — Ah !… C’est donc bien vous. C’est une bonne chose. Ravi de faire votre connaissance. — … — Verriez-vous un inconvénient majeur à ce que l’on allume ? J’avoue qu’il me serait agréable de vous voir distinctement plutôt que de vous deviner dans l’ombre. Elle réalisa qu’il forçait du regard, ce qui donnait une explication à l’expression étrange qu’elle lui trouvait depuis un moment. — Excusez-moi, lança-t-elle, en rétablissant la lumière. Il la détailla longuement en hochant la tête. — L’obscurité ne semble pas vous incommoder, n’est-ce pas ! Puis-je déduire de cela que vous disposez d’un endo-amplificateur de lumière intégré dans votre système oculaire ? Elle demeura silencieuse et son visage parfait fut un masque totalement neutre. Mais, sans attendre une réponse, exactement comme si elle eut été inutile, il continua à balancer lentement et admirativement la tête. — Je suppose que…en plus de cela, vous est offerte la possibilité de voir dans un spectre du rayonnement électromagnétique très étendu. Et aussi que… Mais… j’y songe soudain… votre force de titan. Ne venez-vous pas de me soulever comme si j’étais un chaton ! N’avez-vous pas arraché mes kilogrammes du sol comme s’ils eussent été des milligrammes ! Elle le dévisagea sans un mot, la figure toujours atone, mais il répondit lui-même à sa propre question : — Fibres à contractions noyées dans la masse musculaire ! Merveilleux ! Le mouvement de balancier de sa tête reprit de l’amplitude. — Bien sûr un squelette en nanostructure est indispensable pour supporter des tensions de cet ordre de grandeur. Je puis facilement m’avancer sur ce point, n’est-ce pas ? Et puis l’endosynthétiseur protéique qu’il doit falloir pour nourrir ces protéines motrices ! N’est-ce pas ? — Quand vous aurez fini de m’examiner comme si j’étais une mécanique, et que vous en aurez terminé avec tous vos « n’est-ce pas », peut-être pourrons-nous nous occuper de Bartol ? La perspicacité de cet homme l’agaçait. En continuant ainsi, dans cinq minutes, il va conclure que je ne peux être que Sandrila Robatiny, se dit-elle avec irritation. Mais, finalement, il parut soudain confus. — Je vous demande pardon, vous avez raison. Ainsi, dois-je comprendre par là que vous ne savez pas plus que moi où se trouve Bartol ? — Non. Je compte sur vous pour m’aider à le découvrir. Vous pourriez, pour commencer, me dire qui vous êtes. — On m’appelle L’Invisible, et vous ? — Appelez-moi Aïcham. — Je m’en accommoderai, dit-il, dans l’intention de faire remarquer qu’il se doutait bien que ce n’était pas son vrai nom. — Je ferai de même avec L’Invisible. À présent, pouvez-vous me confier tout ce que vous savez sur Bartol ? Commencez, je vous prie, par ce qui, selon vous, serait le plus utile pour le retrouver. Coordonnées de toutes les personnes qui pourraient nous aider à savoir qui l’a capturé… Avez-vous une idée ? Allez-y. Vite ! Je vous écoute. — Hélas ! — … ? — Hélas, je ne sais rien. — Il n’existe personne dans l’Organisation qui pourrait nous renseigner ? — Je me suis déjà renseigné. Personne n’est au courant. Je pense que nous ferions bien de partir d’ici. Ceux qui ont capturé Bartol pourraient bien revenir. — Dites-moi, Monsieur L’Invisible, fit-elle, soudain soupçonneuse, comment savez-vous qu’il a été capturé ? — Vous me l’avez dit, deux ou trois phrases auparavant. Les mouvements de ses yeux furent si vifs qu’il ne réalisa rien de cette manœuvre, quand elle feignit de réfléchir quelques secondes pour écouter la fin de leur conversation dans sa céph. Il a raison, dut-elle presque immédiatement reconnaître. Je venais de le lui dire à l’instant. C’est terrible ! je perds la tête. Je ne sais même plus ce que je dis d’un instant à l’autre. — Vous avez raison, avoua-t-elle simplement. Mais… pourquoi me conseillez-vous de partir ? Je préférerais rester ici, si vous pensez que les ravisseurs vont revenir. — Je n’ai pas dit « vont ». J’ai dit, « pourraient » revenir. Écoutez, Madame Aïcham, je sens bien que vous avez une personnalité très forte, et je suis certain que vous n’aimez pas qu’on vous dise ce que vous devez faire… Mais… Nonobstant… — Mais ? — J’ai une requête à formuler. — Allez-y, L’Invisible ! s’impatienta-t-elle vivement. Formulez ! Formulez donc ! Excusez-moi, mais vous êtes lent ! Je ne peux compter que sur vous pour retrouver Bartol et vous êtes là, avec vos requêtes, vos nonobstant et vos longues phrases ! — Eh bien, je vous demande de me faire confiance. — Confiance !? Alors ça ! Alors ça, c’est stupide ! pourquoi vous en accorderais-je ? Voire même un soupçon ! Je ne vous connais pas ! Survoltée, elle avait brusquement haussé les épaules en levant les yeux au plafond. Et, toujours face à lui, debout, bras croisés, elle le regardait comme s’il venait de dire une chose excédante. — Vous ne me rendez pas la tâche facile, plaida l’homme. Bien sûr que nous ne nous connaissons pas. Nous venons à peine de nous rencontrer. Mais je… — Pourquoi vous ferais-je donc confiance, alors que sa vie est en danger ? l’interrompit-elle, en se penchant vers lui. Pensez-vous que je puisse m’octroyer le droit de jouer sa vie au poker ? Hum ? L’Invisible ? Pensez-vous ? Pensez-vous que je puisse me dire que ce petit Invisible là a une bonne tête et que je vais l’écouter sans hésiter ! Pensez-vous ? le PENSEZ-VOUS ? J’ai crié, se dit-elle soudain. Tout à coup, elle réalisa qu’elle était en plein centre d’une tornade de fureur et d’anxiété. Furieuse tempête d’adrénaline. État extrême qu’elle n’avait, à son souvenir, encore jamais connu. Son cœur pompait comme un dément. — Excusez-moi, dit-elle. Excusez-moi. Elle se mit à arpenter la pièce le plus lentement qu’elle pût, à la recherche de son calme intérieur. L’homme attendit silencieusement. Il était encore secoué par ce qu’il venait de voir dans le visage de l’Éternelle. Un torrent d’émotions avait jailli des yeux de cette femme. Comme de terribles dragons, ils avaient craché leurs flammes d’émois dans sa direction. Il en avait encore des frissons. Jamais il n’avait vu une telle force d’expression, une telle puissance de vie. Rien ne lui permettait de deviner qui elle était, mais ça n’avait qu’une importance secondaire. Il était certain de ne pas avoir affaire à une morne adepte de la modération, à quelqu’un qui s’économise. Elle ressemblait plutôt à Bartol et de toute évidence elle en était amoureuse. Il fut certain que ce sentiment violent était réciproque. Ce petit quelque chose dans les intonations de voix du Virus, lors de leur dernière conversation céphonique, trouvait là son explication. Souhaitons que ces deux beaux volcans se retrouvent le plus tôt possible, se dit-il. Je suis impatient de les voir échanger leurs laves passionnelles. Il se demandait comment il allait reprendre la conversation quand elle le fit avant lui. — Bon ! L’Invisible, excusez-moi ! d’accord ! Prouvez-moi que vous êtes un ami de Bartol et je vous obéirai sans hésiter. Parlez-moi de lui. Montrez-moi que vous le connaissez. — Krum ! Krum, se gratta-t-il la gorge. Eh bien… Une main pendant mollement au bout de l’accoudoir droit, l’index gauche le long de la tempe et le pouce soutenant le menton, les deux doigts formant une équerre, il parut réfléchir. Au bout de six secondes (durant les deux dernières l’Éternelle s’était retenue pour ne pas précipiter cet homme par la fenêtre, tant son impatience grandissait) il commença : — Bartol est par trop désordonné. Ses affaires, en particulier son linge, sont disposées de telle sorte qu’on se demande s’il ne fait pas exprès de les désorganiser avec une telle persévérance, car on doute que le hasard seul puisse parvenir à un tel niveau de chaos. Je le plaisantais parfois à ce sujet. Je me souviens lui avoir dit qu’il était un allié de l’entropie et qu’à ce titre, il était une sorte de force fondamentale de l’univers. Bartol est un exalté. Parfois il jubile, on dirait alors un enfant qui rit d’une simple grimace. Dans ces moments-là, il peut même paraître un peu simple d’esprit à quelqu’un qui ne le connaîtrait pas. Parfois il entre dans des colères terribles, mais aucune ne dure longtemps. Pour résumer son caractère, je dirais qu’il ressemble à un adolescent idéaliste. Sa conception de la société est totalement manichéenne. C’est même une sorte de Robin des Bois voyez-vous ; les pauvres sont les gentils, les riches sont les méchants. Il combat ces derniers avec toute sa conviction. Ses cibles favorites sont Méga-Standard, bien entendu, et Génética Sapiens. Les deux plus puissants. Il fait je ne sais quel travail pour Génética Sapiens… Cela a un rapport avec les plantes. Il fit un geste circulaire pour désigner les créatures végétales autour d’eux, en continuant : — Ça lui permet d’étudier cette société de l’intérieur dans le but de pouvoir mieux nuire à ses intérêts. C’est amusant de remarquer que cela lui a permis de découvrir au fond de lui un certain intérêt pour les plantes. Il possède un cœur en or. Ses besoins sont limités. Je veux dire qu’il n’a aucun goût pour le luxe ou pour le superflu. Il aime cependant la haute technologie et ne dépense que pour sa céph. Je pourrais parler encore de lui, mais il est préférable d’agir sans délai pour le retrouver. J’espère vous avoir convaincue de ma bonne foi. Mettons en commun tout ce que nous savons de lui juste avant sa disparition et cherchons-le ensemble. Il se tut et étudia la surprenante rencontre ; plusieurs expressions avaient modelé son beau visage, pendant qu’il parlait. Au début impénétrable, presque glaciale même, un sourire amusé et attendri avait éclairé son attitude, lors du passage qui mentionnait le caractère désordonné de Bartol. Une mimique attentive avait ensuite interrompu ses longues enjambées à travers la pièce. À présent… elle semblait inquiète… ou… contrariée… ou les deux à la fois même. Il prit le parti de lui laisser le temps et l’initiative d’orienter la conversation. — Pourquoi ? laissa-t-elle échapper, doucement comme pour elle-même. — Pourquoi quoi ?… — Pourquoi combat-il Génética Sapiens ? — Ben !… Euh… Le manque d’intérêt de la question en cette circonstance eut à peine le temps de l’intriguer car elle se rattrapa presque immédiatement avec cette habilité qui ne lui avait jamais fait défaut : — Je me demandais justement si Génética Sapiens n’était pas impliquée dans ce qui nous préoccupe. Génética Sapiens ou Méga-Standard bien sûr. L’une ou l’autre de ces sociétés peuvent être à l’origine de sa capture. Je vous pose la question car, si je connais grosso modo les motivations de l’Organisation, j’ignore tout de ce qu’il reproche à Génética Sapiens. — Nous aurons le temps de parler de cela en chemin, répliqua L’Invisible. Je vous propose d’installer Blisnud.X, notre logiciel de connexion au Réseau, dans votre céph. Cela nous permettra de communiquer sans que So Zolss puisse vous espionner. C’est bien là votre principal désir, non ? Elle eut soudain l’énorme envie de l’attraper par les deux oreilles à pleines mains pour hurler sous son nez : « Que reproche-t-il à Génética Sapiens ? En avez-vous souvent parlé ? dites-moi ! » Mais elle parvint à se refréner et laissa tomber ces quelques mots vers lui : — C’ÉTAIT bien là mon principal désir. À présent, j’ai un autre principal désir : c’est de retrouver Bartol. Voilà mon petit Invisible, vous êtes content de me l’avoir entendu dire ? — Excusez-moi, bredouilla-t-il. Il se sentait un peu ridicule. À vrai dire, il ne savait même pas pourquoi cette petite manœuvre lui avait échappé. — Ce n’est pas grave, fit-elle, comme si la question qu’il se posait sur lui-même était écrite sur son front. Ce n’est pas grave du tout. Peut-être aviez-vous besoin que je vous fasse une déclaration officielle pour confirmer ce qui devrait crever les yeux. Donc voilà, je vous fais confiance, je pense que vous êtes proche de Bartol et je vous le dis clairement et officiellement : J’aime Bartol. Allons-y à présent, ne perdons plus de temps. Vite ! vous dis-je. Il faut installer rapidement votre LCR dans ma céph. Elle le prit par un bras, l’arracha de son fauteuil et l’entraîna vers la sortie. |
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