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65. M’aiderez-vous à retrouver Choléra ?
Sandrila Robatiny était chez L’Invisible. Assise sur une chaise, le dos contre un mur blanc, elle attendait. À sa gauche, une table, apparemment faite avec le même bois clair et nervuré que les chaises, sur laquelle son coude était appuyé. Fixée au mur derrière elle et sur sa droite, une grande vidéo-plaque. Devant la porte, L’Invisible l’avait avertie : — Mon fils est peut-être encore chez moi, mais il doit partir d’un instant à l’autre. Je ne lui ai encore jamais parlé de l’Organisation. Je n’en ai pas le droit. Il n’a pas l’âge encore. Presque, mais pas encore. Donc, nous ne pourrons parler qu’après son départ. Elle avait opiné à sa manière, tout simplement en libérant, sur un ton légèrement exclamatif, ses habituels : — Hum, Hum ! Sur ce, ils étaient entrés. Debout dans un angle de la pièce, près de la fenêtre, un robot anthropomorphe, lisse, tout noir et satiné, qui semblait monter la garde, l’avait intriguée. — Ce n’est qu’un banal RPRV, lui avait-il expliqué, pour répondre à sa question muette. C’est mon métier de créer des interfaces de pilotage pour ces machines. Juste à cet instant un adolescent était sorti d’une pièce. — Mon fils Ols, avait déclaré L’Invisible. Le jeune garçon avait aimablement salué l’Éternelle avant de quitter l’appartement pour aller voir sa mère, d’après ce qu’elle avait compris. Elle attendait que le casque finisse de charger le logiciel de connexion au Réseau de l’Organisation dans sa céph-mémoire et tandis que son endorécepteur engouffrait massivement des trombes de bits, ils s’étudiaient l’un l’autre. Vautré dans un large fauteuil, en face d’elle, L’Invisible la regardait. Sur le visage de cet homme, elle discernait par moments une expression de conspirateur, complice et chaleureux, qui ne lui était pas inconnue. Elle se souvint d’avoir, à plusieurs reprises, vu les traits de Bartol dégager la même chose, mais en plus fort encore. Notamment quand il l’avait portée dans ses bras et déposée dans le roulant, après avoir neutralisé le zark. Souvenir précieux qu’elle prenait plaisir à évoquer et même à revoir grâce à sa céph-mémoire. Elle se découvrait une forte attirance pour cette ambiance de séditieuse solidarité. Son monde à elle était bien différent : égoïsme, combat sans relâche, usages de mensonges, flagorneries, alliances, traîtrises, respect servile des gagnants et mépris des perdants… Une cascade d’impressions et de sentiments l’éclaboussait à l’intérieur. Elle réalisa qu’elle estimait ces bagarreurs de l’ombre. Ils étaient fraternels, humains et humbles, humbles mais fiers aussi, ce n’est pas incompatible après tout, se disait-elle. Elle se posait ces questions et y répondait toute seule. Toute seule et à haute pensée, si l’on peut dire ! — Combien de temps me faudra-t-il pour apprendre à l’utiliser, selon vous ? s’enquit-elle. — Même pas une seule seconde, il n’y aura pas de temps d’apprentissage. — Ah bon !?… — Une seule chose changera : le logiciel qui se charge de gérer le protocole d’envoi et de réception des datagrammes sur le réseau. Vous conserverez l’interface de pilotage que vous avez l’habitude d’utiliser. — Hum ! Hum ! La même interface, c’est certain ? Rien ne changera ? — Bien sûr que j’en suis certain. Nous n’avons pas éprouvé le besoin de créer une interface spéciale. Notre but est uniquement de créer notre propre codage de l’information pour échapper à toutes les formes de contrôle et d’espionnage, et de glisser ainsi entre les serres de Méga-Standard. — Je serai donc en mesure de communiquer, avec qui que ce soit, sans être écoutée par So Zolss ? — Avec qui vous voudrez, quand vous voudrez, sans qu’il n’en sache rien. — Hem ! Hemmm ! fit-elle, enchantée. — Grâce à notre LCR, vous serez désormais invisible sur le Réseau. — Invisible ! Ça me rappelle quelqu’un… hum ! n’est-ce pas ! Cette manière détournée de l’interroger le fit sourire. — Dans l’Organisation, c’est le surnom de ceux qui ont pour mission de nous rendre tous invisibles sur le Réseau. Je fais partie de cette équipe. Je suis donc un invisible. Nous effaçons les traces de nos passages. — Les traces ? — Oui, les traces. Par exemple, supposons queeee… heu… Par exemple : un zark vous demande de vous identifier. — Hum ? — Vous posez votre doigt sur l’identificateur, poursuivit-il, en prenant une attitude faussement dégagée, comme s’il avait vraiment pris un exemple au hasard. En faisant cela vous laissez une trace. On peut savoir que tel jour à telle heure vous vous êtes fait contrôler à tel endroit. Mais ce n’est pas le plus grave… Vous constatez que quelqu’un qui vous accompagne, et que vous ne connaissez probablement pas depuis longtemps, semble hésiter devant cette procédure. Vous vous sentez obligé de lui donner un coup de main. Une thermine sur le zark, et… hop ! voilà les gardiens qui sortent avec le feu aux fesses ! Bien joué ! mais vous vous êtes identifié, et les réseaucams du zark ont tout enregistré. Comment échapper aux poursuites ? — Ainsi Bartol vous a tout raconté ! — Non point la moindre goutte ! Je vous dirai ensuite comment je l’ai su. Comment échapper aux poursuites ? insista-t-il. — Je n’en ai aucune idée, Bartol ne m’a pas confié une demi-virgule à ce sujet. Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir interrogé ! Mais chaque fois que je lui posais la question, il changeait de conversation. Il se picora le sternum d’un index tendu avec une fierté mal dissimulée. — C’est moi. Je veux dire, c’est nous. C’est notre rôle de faire ça, nous les invisibles. Nous interceptons, nous détournons et nous dévorons tous les datagrammes concernant les personnes que nous avons pour mission de rendre invisibles. — Vous n’allez pas me faire croire que vous surveillez constamment tout ce… — Non, nous ne surveillons rien. Nous concevons des piranhas. — ? Tout en poursuivant la conversation il écrivit ou dessina rapidement sur quelque chose de plat qu’il tenait sur ses genoux. — Des piranhas oui. C’est ainsi que nous appelons ces programmes informatiques. Nous les glissons dans le logiciel des routeurs* et… Excusez-moi un instant de changer de conversation mais que voyez-vous là ? Il brandissait une vidéo-plaque éteinte, de petite taille, sur laquelle un symbole rouge sombre était grossièrement dessiné. — Un carré avec ses diagonales. Pourquoi ?… Et il y a un petit rond dans chaque triangle. Pourquoi cette question ? — Aucune importance, juste pour vérifier le fonctionnement du casque. Tout va bien, continuons. Où en étions-nous ? — Les piranhas, les routeurs, le remit-elle sur la voie. Elle se demanda ce que pouvait bien signifier ce symbole et quel rapport il avait avec le fonctionnement du casque, mais la moisson d’informations qu’elle était en train d’engranger était si généreuse qu’elle fourra la question dans un recoin de sa mémoire, afin de la poser plus tard. — Ah, oui ! Les piranhas. Que voulez-vous savoir à ce sujet ? — Je ne vous suis plus très bien, avoua-t-elle. Vous êtes vraiment en train de me dire que vous êtes capable de modifier le comportement de tous les routeurs du Réseau ? — C’est ce que je fais, mais je ne suis pas seul. Nous sommes toute une équipe. Nous sommes les invisibles. Nos piranhas se propagent seuls de routeur en routeur dans tout le Réseau. — Et, que font les routeurs une fois investis par vos poissons carnivores ? — Ils détournent vers nous certains datagrammes. De plus, ils les brouillent avec un code que nous sommes seuls à pouvoir déchiffrer. — Certains datagrammes ? Quels certains ? Dans le cas de votre exemple, l’affaire du zark et de la thermine. Comment vos piranhas ont pu reconnaître et détourner les datagrammes porteurs de l’identification de Bartol ? Et ceux qui correspondaient aux images des réseaucams du zark ? — Facile, toutes les informations concernant l’identité d’un membre de l’Organisation sont reconnues par nos piranhas, grâce à une base de données qui se trouve quelque part sur le Réseau et qu’ils consultent pour savoir ce qu’ils doivent faire de chaque datagramme suivant son contenu, son destinataire, son expéditeur… — Je vois, il ne vous reste qu’à alimenter la base de données. — Précisément ! Par exemple, pour venir chez moi, nous avons pris un roulant tout à l’heure, ensemble. Je me suis identifié. Les datagrammes de mon identification auraient dû se ruer dans le Réseau vers différents destinataires : la base de données des services de sécurité, celle de Transport-Sécurité ou de Marsa-Transport forcément, mais également et toujours celle de notre ami So Zolss. Mais dès qu’ils ont rencontré le premier routeur… Hop ! Disparus, dévorés par les piranhas, les petits datagrammes ! Toutes les traces de cette information disparaissent. Je n’ai jamais pris de roulant. C’est autant d’argent perdu pour Transport-Sécurité. L’Éternelle eut un sourire entendu pour dire : — Et en plus, chaque fois un mystère, je devine. Beaucoup doivent se demander comment un roulant peut se retrouver ailleurs sans se déplacer ? — Exactement ! reconnut L’Invisible, enthousiaste. Mais il y a longtemps que le mystère s’est dissipé. Je veux dire qu’ils ont compris, mais ils ne peuvent rien. Je… ah mais ! Il s’interrompit en jetant un coup de menton vers la vidéo-plaque murale qui affichait des renseignements relatifs au chargement du logiciel de connexion Réseau dans l’interface encéphalique de l’Éternelle. — Le chargement est terminé, dit-il. Il lui enleva le casque. — Vous voilà désormais libre sur le Réseau. Nous allons faire quelques essais. — Hum ! Hum !… Dites-moi, L’Invisible, une question vient d’apparaître dans mon esprit : Quel est le surnom de Bartol dans l’Organisation ? — Ah ! lui, c’est « Le Virus ». — ?… — L’équipe des virus crée des programmes destinés à harceler So Zolss. Bartol excelle dans ce domaine. — Ils sont plusieurs à porter ce surnom. — Oui, tous ceux qui font ce type de programmes. Tous ceux qui font des piranhas sont surnommés les invisibles. Mais tous ceux qui créent des virus sont simplement surnommés les virus. — Comment faites-vous pour vous distinguer entre plusieurs invisibles ou virus ? — Nous avons des surnoms personnels. Celui de Bartol est : « Choléra ». Mais nous nous appelons aussi par notre nom. — Vous vous connaissez donc aussi par votre nom ! Je croyais que vous le teniez secret. — Secret ! Il rit. — Non, nous ne tenons pas nos noms secrets. Tous ces surnoms ne sont comment dire… qu’une petite habitude qui nous unit. Ils ajoutent une atmosphère de clan. Voulez-vous faire quelques essais ? — Oui, allons-y ! Il ne lui laissait pas le temps de trier tout ce qu’elle apprenait. — Je vous laisse ici. Je vais m’enfermer dans la cuisine et vous appeler. — Hum Hum ! acquiesça-t-elle. Il ne fit cependant pas un mouvement, la regardant comme s’il attendait quelque chose. Elle comprit : il ne pouvait pas l’appeler par le Réseau sans connaître son identité. Mais… curieusement, alors qu’elle aurait dû s’attendre à ce moment pourtant prévisible, laisser choir son anonymat lui parut extrêmement difficile. Et cette fois, ce n’était plus simplement parce qu’il lui faudrait répondre à l’inévitable question : « Mais alors ! qui est l’autre, celle qui se fait passer pour vous aux infos ». Aujourd’hui, il y avait en plus de ça une autre raison plus importante qui la poussait à garder l’incognito. En effet, fait incroyable ! elle avait honte d’être Sandrila Robatiny. Elle avait honte, oui ! Honte d’être si riche, si puissante, si du côté de ceux que combattaient Le Virus et L’Invisible. Elle aurait voulu être de leur côté. Avec Bartol, ils auraient comploté ensemble, manigancé main dans la main, saboté tous les deux. À la moindre occasion ils auraient fait l’amour aussi… souvent… toujours. Le constat qu’elle n’était plus la même Sandrila Robatiny monta d’une graduation de plus dans sa conscience d’elle. Quand elle parla, les sons eurent du mal à franchir l’obstacle de son hésitation. — Sandrila……… Robatiny, s’efforcèrent d’articuler ses cordes vocales. Au lieu de s’élancer orgueilleusement, comme il avait l’habitude de le faire quand ses lèvres le libéraient, son nom, timide et sans vigueur, parut tomber poussivement à ses pieds. Puis précipitamment, afin d’éviter les habituels et horripilants « Hein ! Quoi ! Sandrila Robatiny ! Sandrila Robatiny ? La Sandrila Robatiny ? Celle de Génética Sapiens ? » elle ajouta sur un ton monocorde : — Sandrila Robatiny, grande directrice de Génética Sapiens. — Bienvenue chez moi, Mademoiselle Sandrila Robatiny, dit simplement L’Invisible. Elle fut surprise par son manque de réactions. — Vous saviez déjà qui je suis, n’est-ce pas ? s’étonna-t-elle. Bartol vous a tout dit. — Pas du tout. Il ne m’a rien dit. Je vous en donne ma parole. Ces seuls mots ont été très exactement : « Elle te le dira elle-même quand elle l’estimera nécessaire » Mais je me doutais que Madame « tout le monde » ne dispose pas d’une musculature assistée par des fibres à contractions, d’un endoamplificateur de lumière et d’un élargisseur de spectre intégré à son système oculaire. — Comment savez-vous pour l’élargisseur de spectre ? Il eut un air un peu intimidé, comme un enfant pris en faute. — Excusez-moi, c’était plus fort que moi, je voulais savoir, plaida-t-il. — ? — Quand je vous ai demandé de me dire ce que vous voyiez sur la vidéo-plaque éteinte. Il n’eut pas besoin de lui en dire davantage. Elle se souvint que le motif était non pas rouge, mais infrarouge. Il l’avait tout simplement dessiné avec le bout du doigt. En la questionnant soudainement au milieu de leur conversation, il avait trompé sa vigilance, elle s’était trahie. Elle ne lui en voulut pas. Cela n’avait plus d’importance. Une seule chose comptait pour elle désormais : retrouver Bartol. Elle inclina la tête en arrière et un peu sur le côté en fronçant les sourcils, air faussement outré. Il se voûta, les épaules vers l’avant, penaud. — M’aiderez-vous à retrouver Choléra ? lui demanda-t-elle. — Bien sûr. Je suis également très soucieux de le revoir en bonne forme. — Alors je vous pardonne, mais… je ne suis tout de même pas la seule à disposer de cet équipement, comment avez-vous deviné qui je suis ? — Non, certes non ! Vous n’êtes pas la seule à disposer de cet équipement. Mais si on ajoute à cela, le fait que vous soyez une Éternelle. Que vous étiez si préoccupée du fait que Bartol combatte Génética Sapiens… Qu’on vous voie si souvent sur le Réseau en ce moment, un peu comme si vous vouliez montrer à So Zolss que vous êtes un jour là un autre jour ailleurs et qu’il est donc inutile d’essayer de vous localiser… — Et comment savez-vous que je suis une Éternelle ? Bartol vous a parlé. — Non point la moindre goutte ! je vous le jure ! — Alors ? Il montra la grande vidéo-plaque qui contenait encore des informations de toutes sortes. — Le casque permet également de lire certaines informations de bases concernant votre céph. Regardez, on voit que l’implantation de vos premières racines encéphaliques s’est faite il y a quatre-vingts ans. Et que… vous aviez, à cette époque, déjà 140 ans ! Vous étiez parmi les premières personnes à expérimenter les implants céphaliques. C’était vraiment le début de cette technologie à cette époque, n’est-ce pas ? — Oui. — Les premières racines qu’on vous a implantées quelque part sous les méninges ? insista-t-il, sans dissimuler son désir d’obtenir des précisions. — Plus précisément dans le cortex occipital. Elles constituèrent le premier des éléments de mon interface endovisuelle. Mais toutes ces racines ont été depuis remplacées. Les nanocépheurs n’existaient pas à cette époque. Les racines étaient introduites par des robots opérateurs. La densité des fibrilles était faible, l’image obtenue très grossière. Mais je pouvais déjà voir via les réseaucams des mondes, sans porter le moindre équipement. —… ! — Bien L’Invisible ! Vous allez éteindre tout ça… Avant que je ne me mette vraiment en colère. J’ai souhaité rencontrer l’Organisation pour gagner en intimité, pas pour me faire lire directement dans le crâne. Il parut sincèrement désolé. — Je vous prie de m’excuser. Je comprends votre indignation. D’un autre côté, je devais savoir à qui j’avais affaire. Bartol a disparu, comprenez-vous mon point de vue… — Je suis suspecte ? Au lieu de répondre, il changea de conversation : — Comme je vous le disais, juste à l’instant, bienvenue chez moi, Mademoiselle Sandrila Robatiny. Je pense que votre décision d’aider l’Organisation est une très bonne chose pour la libération des mondes. Je dois partir pour la Lune… Un bref séjour à la base Jules Verne. Je pars en tir tendu ; mon absence ne durera qu’une cinquantaine d’heures, pas plus. Si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à me joindre. |
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