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66. Kiki
Zooltane Polikant avait fini par accepter l’idée que C12/5 était encore très jeune et que son langage allait s’améliorer avec le temps. Sompolo avait préféré partir. La leçon avait été courte, mais vu l’importance de l’événement… En plus de cela, son client lui faisait la tête depuis qu’il avait avoué ne pas l’avoir vu en compagnie de Sandrila Robatiny aux infos. Saphi l’avait d’ailleurs bien remarqué ; elle avait même haussé les épaules, en lançant discrètement une moue gluante de dérision dans le dos de son père pour faire comprendre à son professeur qu’elle était de son côté. Le professeur parti, le psychologue avait répondu aux questions posées par les parents. Combien de fois avait-il prévu de venir ? Combien de temps comptait-il rester chaque fois ? Combien coûterait un C12 une fois sur le marché ? Barlox Polikant était mieux placé que quiconque pour répondre à cette dernière question, car Daniol Murat n’en avait cure, mais le directeur des ventes Amis Angémos de Marsa avait visiblement très envie d’en parler. Ce premier entretien particulièrement pénible, en grande partie à cause des nombreuses et bruyantes interventions de la future hôtesse de C12/5, s’était malgré tout conclu sur une heureuse décision, et ce, indirectement grâce à elle, paradoxalement. En approuvant spécieusement ses déclarations soucieuses au sujet du vocabulaire « peu distingué de ce singe » et en abondant même astucieusement dans ce sens, Daniol était parvenu à ses fins : Madame Zooltane Polikant lui avait demandé de rester quinze jours chez eux, pour accélérer l’éducation de l’angémo. Il avait intérieurement hurlé de joie, en voyant que sa manœuvre était suivie de l’effet recherché, tout en conservant suffisamment de maîtrise pour interpréter l’embarras et l’hésitation. Le résultat de son apparent manque d’enthousiasme ne s’était pas fait attendre : elle exigea ce qu’elle avait auparavant sollicité. Daniol était couvert. On ne pourrait pas lui reprocher de s’être imposé chez les Polikant. — Soit ! avait-il faussement cédé. J’irai chercher quelques affaires personnelles chez moi et je m’installerai une quinzaine de jours ici. Après ce moment ainsi passé avec les adultes et à la fin duquel madame Polikant s’était engagée à trouver un nom pour « ce singe » dans les meilleurs délais, Saphi et Cara avaient proposé de faire visiter tout l’appartement aux deux nouveaux venus. Cette présentation des lieux avait duré plus d’une heure ; le logement était immense et ils ne s’étaient pas pressés. Les visiteurs appréciaient la compagnie des enfants et les enfants appréciaient la compagnie des visiteurs. Ils s’étaient arrêtés dans la grande salle octogonale de Saphi et là, assis dans le fauteuil en arc de cercle, plaqué autour du tube transparent de l’ascenseur, ils continuaient à faire connaissance.
*** C12/5, qui ne quitte pas les bras du psychologue, ouvre de grands yeux étonnés sur tout ce qu’il découvre autour de lui. Nounours toujours dans les bras de Cara, concentre toute son attention sur le quadrumane ; l’environnement, il le connaît déjà. — Ton peluchon a l’air très intéressé par mon petit copain dirait-on, dit Daniol à Cara. — Oui, même qu’il ne parle presque plus… Même qu’il dit plus ce qu’on dit. Même…Alors ! — C’est normal, explique le psychologue. Les peluchons ont tendance à répéter ce qu’ils entendent principalement quand ils sont émus ou quand une chose nouvelle les impressionne ; un nouveau venu, un événement inattendu… Certains pensent qu’ils font ça par mimétisme. Mais une grande curiosité les laisse souvent un moment muets… — C’est quoi, mimétisme ? s’étonne Cara. — Le mimétisme… Ce mot désigne une faculté que certains animaux ont. Elle leur permet d’imiter le milieu dans lequel ils se trouvent. La plupart du temps il s’agit d’une imitation des couleurs et des formes, mais ça peut aussi être une imitation des sons. Les peluchons ont quelques gènes de perroquet, ou de mainate, je ne sais plus très bien, et on dit que ces oiseaux imitent… — …plus très bien et on dit que ces oiseaux imitent, insiste Nounours en se penchant vers C12/5. — Enfin tout cela est bien compliqué, excusez-moi, jeunes filles ! Je voulais simplement dire à Cara que son angémo devient très volubile quand quelque chose sort de l’ordinaire. Sinon, il ne parle que de temps en temps… — Je sais tout ça. Même…Alors ! — Cara, sois aimable avec monsieur Murat… Il connaît très bien tous les angémos. C’est son métier de savoir ce qui se passe dans leur tête. — Laissez-la dire. Elle a raison, je ne sais pas pourquoi je me suis mis à lui expliquer tout ça. C’est son angémo, elle doit bien le connaître. Et, s’il est un fait certain, c’est qu’elle doit mieux connaître Nounours que moi. — T’as vu ! dit fièrement l’enfant à sa grande sœur. Même…Alors ! Puis à Daniol : — C’est quoi qui se passe dans la tête de Nounours, Monsieur Lurat ? — Ta grande sœur a un peu… je devrais même dire beaucoup hélas, exagéré mes pouvoirs. J’essaie de faire de mon mieux pour les comprendre. Mais le fait que je fasse de mon mieux n’est pas une garantie de compétence. C’est comme si… Tandis que Daniol s’interrompt, à la recherche d’un beau « C’est comme si » Saphi souffle dans l’oreille de Cara qui se tient debout entre ses genoux : — Murat, Cara, MUrat pas LUrat. L’éclairage très tamisé, en ce moment uniquement assuré par les huit tableaux sensibles aux sons, met le biogrimage de l’adolescente en valeur. Les clapotis miroitants qui animent son visage, son cou, ses épaules, tout son épiderme, ont une apparence si réellement aqueuse qu’on croirait ne pouvoir la toucher sans se mouiller. Parfois, Cara se retourne pour poser un petit doigt amusé sur le front ou sur la joue de sa sœur océane. Mais la petite fille a deux autres raisons de se distraire ; durant le déroulement de cette paisible conversation, les deux angémos ne sont pas inactifs. Nounours n’a pas cessé de se débattre et de se pencher pour quitter les bras de Cara. C12/5 est assis à cheval sur l’épaule droite de Daniol. Il passe son temps à regarder de tous côtés, mais pour trouver une contenance, ou pour tromper sa timidité, il a tant et si bien machinalement joué avec les cheveux de l’homme, que ce dernier est on ne peut plus hirsute. Il donne même l’impression d’avoir eu des mots avec un cyclone enragé de belle taille et de fort mauvaise humeur. En s’en apercevant, les deux filles se retiennent de rire. Surtout Saphi qui trouve le bonhomme plutôt sympathique. À force d’acharnement, et profitant d’une moindre vigilance de Cara, Nounours parvint à s’enfuir. Il s’en prend encore une fois aux formes qui extravaguent sur les huit murs. Peut-être à cause de la voix de Daniol qui produit de nouvelles fantaisies graphiques : des sortes de barbes à papa. Il en existe de nombreuses couleurs différentes, toutes dans les tons pastel. Leurs fibres cotonneuses et diaphanes abritent des filaments dorés très fins qui brillent en serpentant aléatoirement en elles. Parfois, l’une d’entre elles se dilate soudain en devenant plate, exactement comme si elle s’écrasait contre une vitre au travers de laquelle on les regarderait. Souvent, les formes jouent avec cette illusion qu’elles donnent. Elles semblent vraiment être vues derrière une vitre. Coulures, éclaboussures, rebonds, maculages divers renforcent cette impression. Nounours s’agite et bondit sur les parois pour attraper les barbes à papa qui passent à sa portée en se mêlant aux autres formes. L’intérêt particulier qu’il leur porte ne fait aucun doute. — J’ai l’impression qu’il aimerait bien entrer en possession d’une de mes productions gutturales, remarque Daniol, en oubliant de ce fait son « C’est comme si » en cours d’élaboration. Les enfants rient, Daniol aussi, un peu. Les petits yeux noirs de C12/5 ne quittent plus cette boule de poils rouge vif, légèrement fluorescente, qui s’agite vainement dans l’espoir de capturer une barbe à papa. — Oui, répond Saphi. Chaque fois qu’il voit de nouvelles figures, il se comporte ainsi. — C’est normal. Chaque fois, il se demandera s’il peut les saisir et chaque fois il vérifiera. Chaque fois ! C’est systématique ! Il ne peut pas s’en empêcher car il pense à la fin de son expérimentation que la propriété non saisissable est due à l’image même de la chose qu’il convoite. Il ne réalise pas qu’il y a une constante dans toutes ses expériences : c’est qu’elles se déroulent toujours à la surface de ces murs. De ce fait il n’est pas plus capable d’atteindre les formes que d’aboutir à la conclusion qui s’impose : on ne peut pas attraper ce qui est sur ces murs. Mais le côté affectif des peluchons est tout aussi, sinon plus, intéressant… C12/5, quittant son perchoir humain pour la première fois depuis leur arrivée chez les Polikant, vient de descendre craintivement sur la moquette rouge sombre. Daniol s’interrompt et le regarde évoluer avec intérêt. Saphi, qui l’écoutait parler avec une concentration quasi religieuse, dirige également son regard pensif sur le petit être, nouveau venu dans son chez-soi. Elle réalise plus ou moins clairement qu’elle est un peu déçue par l’interruption, qu’elle écouterait volontiers le psychologue parler ainsi durant des heures. Toujours debout entre les genoux de sa grande sœur, Cara ajoute les guirlandes d’étincelles vertes et bleues de son rire de petite fille ravie sur l’octogone du tableau sonore mural, par lequel ils sont si burlesquement et joyeusement cernés. Un peu hésitant, C12/5 se dandine vers Nounours. Ses longues lèvres forment comme un bout de tube autour de l’index de sa main droite, qu’il porte timidement en bouche et son bras gauche levé fait le tour de sa tête. En se retournant souvent pour lancer un œil vers Daniol, il progresse lentement vers Nounours. L’ardeur chasseresse de ce dernier s’est déjà calmée. Ses tentatives de capture ayant pris fin en même temps que les explications de Daniol, il regarde approcher C12/5 avec une curiosité grandissante. Assis sur la moquette, les membres repliés dans l’épaisseur de sa fourrure exceptionnellement profonde, c’est une boule pourpre avec un museau et deux oreilles roses. Sa taille est comparable à celle de C12/5. Un silence relatif engourdit l’activité des huit murs. Cara et Daniol Murat observent les angémos. Saphi étudie l’éthologue. C12/5 s’assoit devant la boule rouge, du côté de la petite truffe noire, humide et brillante qui dépasse. Si noire, humide et brillante, qu’on ne voit qu’elle sur ce fond de fourrure éblouissante de rouge ! Si noire, humide, brillante et visible donc, qu’encouragé par la rassurante immobilité de Nounours, C12/5 ôte son index de sa bouche pour le tendre doucement vers elle. Le doigt à mi-course, la main gauche posée sur la tête, le quadrumane regarde Daniol comme pour dire : « Je vais toucher ça, qu’en penses-tu ?… … … … Rien !… bon ! je vais le toucher alors. » Le coude continue à s’ouvrir. La truffe ne bouge pas, mais les yeux de son propriétaire louchent de plus en plus, car ils suivent la progression de la sonde digitale qui s’approche d’elle. Intriguée par la rencontre des deux angémos, Cara ne rit plus. Le silence est total. Dans l’arrière-plan, devenu uniformément blanc, des tableaux sonores endormis, un fin nuage vert clair apparaît, mais personne n’y fait attention. Ce n’est que la représentation graphique du léger ronronnement de la porte de l’ascenseur qui vient de s’ouvrir. Trois secondes après, une épouvantable stridulation fait sursauter toutes les âmes qui vivent céans : — Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ! Sur les huit murs se déchaîne une tempête de couleurs. D’énormes chenilles boudinées et luisantes se trémoussent dans une sorte d’immonde et grotesque danse du ventre endiablée. Nounours se jette sur elles avec une ardeur inégalée, bien décidé à en capturer une. C12/5, effrayé, se précipite vers Daniol et l’escalade promptement pour se réfugier dans ses bras. Tous les yeux, sauf ceux de la boule rouge, se tournent vers madame Polikant qui vient d’arriver. — Que se passe-t-il, maman ? s’étonne Saphi. — Monsieur Murat ! regarde monsieur Murat ! Tandis que les deux filles Polikant se tournent vers l’intéressé, lui-même s’inspecte furtivement bras, épaules, ventre et jambes. Puis, affreusement embarrassé, il tente de deviner en lisant, dans les regards convergeant dans sa direction, ce qu’il peut bien y avoir d’extraordinaire sur lui. Mais rapidement, à en juger par l’air perplexe et interrogateur des enfants qui se sont tournés vers elle, il constate que madame Polikant est apparemment la seule à le voir. Les chenilles sont de moins en moins nombreuses. Mais Nounours les déchaîne derechef en démontrant son indéniable talent d’imitation : — Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ! hurle-t-il à son tour, en affichant sur son museau rose une attitude à ce point sérieuse qu’on le croirait volontiers en train de spéculer sur quelque grand principe fondamental. Une nouvelle escouade de chenilles monstrueuses agitent leurs anneaux bouffis et bariolés sous les assauts hargneux de Nounours. Chacune d’entre elles est constituée d’une quinzaine de boules molles et boursouflées, d’un brillant gluant, écrasées l’une contre l’autre à la queue leu leu. — Je ne supporte plus cet angémo ridicule, glapit Zooltane Polikant. Il passe tout son temps à répéter bêtement ce qu’on dit et à se jeter contre ces murs. Tu devrais songer à t’en séparer, Cara. C’est à présent une grande armée de chenilles, de toutes formes, de toutes tailles et de toutes couleurs, qui narguent le pauvre Nounours épuisé par ses vaines offensives. — Que se passe-t-il à mon sujet, Madame ? demande Daniol un peu inquiet, en ajoutant quelques barbes à papa autour des chenilles. Elle semble se concentrer une seconde pour comprendre la question avant de s’animer de nouveau. — Il s’agit de votre coiffure, bien sûr ! Vos cheveux ! Mon Dieu ! non mais… quelle horreur ! Si mes amis voyaient par accident pareille chose. Je crois que je n’y survivrais pas. — Tout va bien m’am, je t’assure, intervient Saphi. Ça brille ! Monsieur Murat va mettre de l’ordre dans ses cheveux. — J’espère bien. Mais je n’étais pas venue pour ça. — Pourquoi donc, alors, m’am ? — Pour vous dire que j’ai trouvé un nom pour le petit singe. C’est extraordinaire, comme les choses tiennent parfois à peu de choses. Depuis que je lui ai trouvé un nom, je le trouve mignon comme tout. C’était donc cela ! Il lui manquait un joli petit nom. Le crissement de sa voix provoque une crise de démence dans une population de chenilles. Elles se tordent et se contorsionnent comme si la plus cruelle des coliques leur dévorait les entrailles. Cara devance sa grande sœur d’un dixième de seconde : — C’est quoi le nom du petit singe, maman ? — Eh bien ! Quel est donc le nom que tu as choisi, m’am ? Tout en se passant une main dans les cheveux, le psychologue écoute, aussi intéressé que les enfants. Blotti dans ses bras, C12/5 enregistre tout ce qui se passe. Après avoir ménagé un certain silence, pour donner de la solennité à sa révélation, Zooltane Polikant se pare d’un sourire modeste en confiant : — Je vais vous étonner. Ça n’a pas été difficile. Pas du tout. J’ai tout de suite pensé à… Kiki ! C’est mignon ! Ça lui va vraiment bien. C’est tout lui ! N’est-ce pas ! Kiki… Ça fait… petite chose… comment dire… Personne ne semble emballé, mais elle ne s’en rend nullement compte. — Je vous laisse. J’étais seulement venue vous dire que j’ai trouvé un nom pour le singe. Elle fait demi-tour, deux pas vers le tube, hésite, s’arrête et se retourne : — Je ne sais pas ce qui a pu vous arriver, Monsieur Murat, mais je vous en conjure, ne regagnez pas la grande salle, coiffé de la sorte. Je compte sur toi aussi Saphi, qu’il ne circule pas chez nous ainsi. Grand Dieu ! Elle n’attend aucune réponse… ni au sujet du nom de C12/5, ni au sujet de la tenue capillaire de Daniol. La porte de l’ascenseur s’est refermée sur elle en libérant son nuage caractéristique parmi les chenilles qui peu à peu se calment et disparaissent à leur tour. |
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