Il sera… Science fiction

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67. Je me souviens : Grand choquage

 

Tout ce que nous apprenait Quader nous émerveillait. Je pense que c’était un excellent professeur, bon pédagogue. Sans cela, comment expliquer que toutes ces connaissances, qu’il offrait à nos jeunes cerveaux incultes, nous eussent à ce point fascinés ? Pour ma part, j’étais particulièrement intéressé par les RPRV. C’était un spécialiste des RPRV. Un grand spécialiste. Multimondialement reconnu. Officiellement ! reconnu, je précise.

Quant au reste… Nous n’aurions pu expliquer clairement pourquoi, mais assez vite nous eûmes le sentiment qu’il se livrait à une activité secrète. Nous étions à des méga-parsecs d’avoir le moindre brouillard d’idée de ce que cela pouvait être, bien entendu. Cela nous dépassait tant ! Nous n’avions aucune chance de comprendre quoi que ce fût à ce sujet, l’eussions-nous même surpris en train d’agir ! Aujourd’hui, j’en ai une vague idée. Vraiment vague, mais je ne l’interroge pas ; je respecte son secret. Il me parlera quand il le voudra… S’il le veut un jour.

Parfois, nous doutions de sa santé mentale. Je dois bien le reconnaître… Oui, par exemple, il y a eu cette histoire de poissons, de piranhas plus précisément. Ce jour-là, nous nous sommes vraiment demandé s’il était parfaitement normal.

Je me souviens :

 

***

Nous sommes chez monsieur Quader depuis plusieurs jours déjà. Cinq ou six, je ne sais pas très bien. On a bien mangé. On a aussi bien dormi. Mais ces deux choses-là nous étaient déjà arrivés. Surtout dormir ! Ce qui est nouveau, c’est qu’on s’est lavés. Donc, on est propres. Propres !…… Alors propre, c’est un drôle de truc ! Vraiment ! La première fois, c’est… comment expliquer… C’est vraiment le choquage d’esprit ! La tête par exemple, quand elle est propre, au bout d’un moment, on a comme l’impression de l’avoir perdue. On est obligé de se la toucher pour se dire que : bon, elle est là ! Parce que, on la sent plus. La peau du crâne démange plus, c’est ça qui fait drôle. C’est grand choquage au début, mais après, c’est trop géant ! Mais… le plus rigolo, c’est les cheveux de Drill. Ah ! le Drill avec des cheveux propres, ça, alors… Je suis content de vivre, juste pour avoir vu ça. J’avais jamais ri si fort. Mais… il est super dangereux le fécal ! Presque mort j’étais. C’était grand secouage de ventre pour moi. Secouage de ventre géant. Sa tête était énorme. Elle avait gonflé. Une très grande boule de coton orange. Et au milieu de cette grosse boule, il y avait sa petite figure qui se mettait en nerfs en me voyant rire.

— Colle ta langue, laisse-moi au calme, qu’il me disait.

Mais moi, je ne pouvais pas m’empêcher de m’étirer la bouche. Surtout quand il fronçait les sourcils pour faire le méchant, tout au fond de sa grosse touffe. J’ai fini par en prendre l’habitude, même s’il me fait encore sourire.

Monsieur Quader nous a donné des habits neufs et des chaussures neuves aussi. C’était ça son cadeau. On passe beaucoup de temps devant la vidéo-plaque et encore plus de temps à parler ensemble. Monsieur Quader veut tout savoir sur le ghetto. Des fois, quand on lui parle de la vie là bas, ses yeux se mouillent avec des gouttes de bon cœur. Il nous apprend aussi plein de choses. Par exemple que tout ce qu’on voit sur la vidéo-plaque vient du Réseau. Ce qu’on reçoit avec une céph aussi. Drill et moi, on ne sait pas comment ça marche une céph. On n’y cerveaute rien. Zéro de rien ! Au ghetto, ceux qui avaient une céph étaient rares. Pas facile de suivre ce qui se disait au sujet de ce truc dans la tête. Même maman savait pas trop ce que c’était non plus une céph. Monsieur Quader en a une. Il dit qu’il nous expliquera.

Dans une des pièces, il y a un robot. C’est un RPRV. Il a exactement la taille de monsieur Quader. Il m’a promis, qu’un jour, si je reste chez lui, il m’apprendra à le piloter. C’est une belle machine, toute noire, très lisse et un peu brillante, avec des caméras et même des radars à la place des yeux. Il peut entendre, mais il n’a pas d’oreilles. Enfin, je veux dire, pas vraiment. Le robot, il entend zéro de rien, c’est son pilote qui entend. C’est bien drôle, sa figure est toute lisse sans nez et sans bouche. Normalement pour le piloter, a dit monsieur Quader, il faut une céph. Il a dit qu’avec une céph c’est exactement comme si on est dans le robot. Après avoir réfléchi, il a ajouté que c’est même comme si on était le robot. Mais il m’a aussi dit qu’on pouvait le piloter avec une combinaison spéciale, quand on n’a pas de céph. Sûr, j’ai de l’impatience qui me galope dedans ! Il m’a promis qu’il me le ferait piloter. Je lui ai exclamé très fort que ça m’enchanterait l’âme d’essayer.

On n’a pas envie de partir, mais je me fais du souci pour maman. Elle doit croire qu’on est morts. Que les fliqueurs nous ont pourri la vie. Drill aussi se griffe l’inquiétude pour elle. On en parle à monsieur Quader. Il connaît presque maman, tellement beaucoup qu’on lui a si souvent parlé d’elle.

— Je peux vous emmener voir cette dame, il nous dit.

Drill et moi, on n’a pas besoin de se parler pour ce genre de chose. On se regarde, on se cerveaute, et on sait qu’on pense pareil. Il veut nous emmener voir maman, mais nous, on a honte. On veut pas qu’il voie maman dans le ghetto. On ne veut pas qu’il voie où on vit depuis longtemps. C’est trop sale. Comme d’habitude quand on est embêtés, on dit rien. On est tous les trois debout dans la grande pièce où il y a la vidéo-plaque et le beau fauteuil. Moi, je me regarde les pieds. Drill se gratte la tête. Son énorme tête orange.

— Mais je n’aurai malheureusement pas le temps de vous accompagner jusqu’à sa demeure, car j’ai un important travail à terminer. Dommage ! j’aurais aimé être présenté. J’espère qu’une autre fois peut-être… Je pourrais vous déposer à proximité de l’entrée, et revenir vous chercher à une heure convenue… Qu’en pensez-vous ?…… fécalerie !

Il continue à ajouter fécalerie ou visquerie n’importe où, surtout à la fin. Un jour il faudra qu’on lui explique comment on se sert de ces mots-là. Il a pas bien tout cerveauté encore. On est super contents. Comme d’habitude, nous on cerveaute pas tout ce qu’il dit, mais on cerveaute le principal. Je veux dire : « On NE cerveaute pas ». Maintenant qu’on est super copain, monsieur Quader nous aide à parler sa langue. Il nous a expliqué la négation que ça s’appelle. Ça lui fait plaisir qu’on l’oublie ne pas. J’y pense pas toujours, mais je fais un effort pour lui faire plaisir. Il est tellement gentil avec nous. Et puis lui aussi il fait un effort pour parler notre langue, même si par des fois il nous fait sourire le cœur en disant des fécaleries et des visqueries n’importe où dans son parlage.

— Oquédacor, Monsieur Quader, que je nous lui dis, vu que je parle aussi pour Drill. Il n’y a pas de dérangement pour vous ?

— Non point la moindre goutte ! mais… il faudra me promettre quelque chose.

Et, là, il commence à nous étonner un peu ce jour-là. On s’est même pas mal gratté le cerveau sur lui. Il nous quitte en faisant des grands pas et disparaît dans la pièce du RPRV. Une seconde après, il revient, toujours avec des grands pas, et nous tend une plaque noire, carrée, grande comme la paume de la main.

— S’il vous plaît, posez tous les deux votre index là, au centre, il nous dit.

Je regarde. Au centre, il y a un trou rond, pas profond. Je cerveaute de suite ce que c’est : un de ces trucs qui lit le bout des doigts. Je suis en choquage d’esprit maxi ! Drill, il n’a pas encore décliqué. Je vois que la tête que je fais l’étonne. Il me regarde les yeux pleins de questions, genre : « C’est quoi encore le super schéma qu’il y a dans la tête de mon copain ? ». Donc, je lui donne un coup de coude dans les côtes et je lui fais signe vers la chose que monsieur Quader tient dans sa main devant nous. Il tourne ses yeux. Alors, il déclique d’un coup. Plein choquage pour lui aussi, ça se voit.

— C’est un truc de fliqueur, ça ? qu’il demande.

— Non, répond monsieur Quader. À dire vrai ça serait même plutôt contre eux. J’ai besoin de vos codes génétiques pour nourrir mes petits poissons…

Il rit d’un air genre : « Non mais, c’est quoi que je raconte moi ! »

— Excusez-moi. Je ne peux pas vous expliquer tout cela dans le détail. Mais accordez-moi le privilège de votre confiance.

— C’est quoi un privilège de confiance en parlage normal ? demande Drill, en s’envoyant une koki dans le bec.

Je bave de l’œil sur sa boîte. Il m’en envoie une que je gobe. Je me la fourre sous la langue puis je me gratte le cerveau tout seul dans mon coin, et je me dis que moi, je n’ai pas peur. Je sais que monsieur Quader ne nous fait pas un mauvais schéma. Alors, je l’aide un peu et je dis à Drill :

— C’est pour les poissons aussi, peut-être.

— Pas trop géant ! tout ça, il grogne. Expliquez, Monsieur Quader s’il te plaît. Cerveaute zéro de rien moi ! Ça me démange l’esprit ! C’est quoi ces poissons… hum ?

— Oubliez les poissons, s’il vous plaît. Je ne sais pas pourquoi j’ai parlé de ça. Ce n’était pas le moment. Cela m’a échappé. Disons que, ce ne sont pas vraiment des poissons. Ce sont des piranhas… que… Bon ! écoutez-moi. Il faut me faire confiance. J’ai besoin de vos codes génétiques pour vous protéger des gardiens en zark.

Il tend la plaque vers moi et ajoute :

— Allez ! comme ça vous pourrez sortir sans encombre.

Pas d’hésitation, je pose mon doigt sur la plaque.

— Je reviens tout de suite, dit monsieur Quader en se retournant.

Il s’en va dans la salle du RPRV et referme la porte derrière lui. On est seul, on va s’asseoir à la table en bois d’arbre sur les chaises en bois d’arbre aussi. La koki me ralentit l’aventure dans la tête. Je vois que Drill se flasquifie lui aussi, épaules molles, petit sourire, et yeux qui fixent l’autre bout de l’univers. Moi, j’ai les miens qui rôdent dans sa meule de cheveux roux et je suis en secouage de ventre secret tout seul dans moi.

— Alors, tu lui encordes le privilège de confiance, toi, il demande.

Le coude sur le plateau de la table, il se tient la tempe avec deux doigts tendus.

— Bien sûr que je lui encorde. Pas toi ?

Je devine qu’il se gratte le cerveau. Ça se voit. Je le reconnais à sa moue et son front plein de plis.

— Pourquoi qu’on serait sans encombre si on lui donne le doigt à lire ? il demande. De quelles encombres il parle ? Des sacs de camouflage ? Parce que les sacs, sont pas des encombres, les sacs… Pas question de sortir sans les sacs. J’te l’dis ! Au premier zark, on se fait pourrir la vie sans les sacs. Crois moi p’tit fécal ! j’te l’dis !… j’te l’dis !

Un sourcil plus haut que l’autre, et le doigt tendu qui bouge comme une baguette qui fouette l’air, il vient de reprendre son air de grand frère super important qui sait plein de trucs durs de la vie. Sacré lui ! Il est comme ça Drill, il superlative souvent un max son rôle de Drill. J’adore ses bouffonnages. Il se superlative lui-même, à vrai dire. Il se super-drillise tout seul en quelque sorte. Mais là, avec son énorme tête orange… je retiens un grand vrai secouage de ventre. Un qui va le mettre en nerfs. Je retiens… Je retiens. Je l’adore mon Drill ! Ça me sucre le cœur de l’avoir comme copain pour moi.

— Tu disais ? je lui demande.

Tellement que je m’empêche de m’étirer la bouche, que j’ai oublié ce qu’il disait avec son air de grand dur ! Il faut dire que je ne veux pas le fâcher. C’est de plus en plus durficile pour lui de jouer mon grand frère, mais moi, je veux qu’il reste ce grand frère à moi que j’ai depuis longtemps. Ça me sucre le cœur de l’avoir comme grand frère encore plus que de l’avoir comme copain pour moi.

— Je te demandais, de quelles encombres il parle monsieur Quader ?

— J’sais pas. (Je me reprends) Je sais NE pas, mais ce que je sais, c’est qu’il sait plus de choses que nous. Et que c’est un gentil Dehors. Donc, j’encorde le privilège de confiance, et on verra bien. Tu devrais encorder aussi.

— Oui… mais… il a le crâne qui bout, un peu des fois, on dirait. C’est quoi son schéma de poissons piranhas ?

Je hausse les épaules, pour lui faire comprendre que ce n’est pas important. Monsieur Quader revient et tend la plaque qui lit le doigt à Drill.

— Et de un ! À l’autre à présent, il dit.

Drill touche la plaque en grognant :

— Bon ! oquédacor, Monsieur Quader… Mais… pour les sacs, pas question de…

— Je reviens, dit monsieur Quader en refermant la porte derrière lui.

Il n’a même pas remarqué que Drill parlait. Quatre secondes plus tard, il ouvre la porte et demande, juste en passant la tête :

— Vous m’avez bien dit que le nom de cette dame est Alia, n’est-ce pas ?

— Oui, nous répondons.

— « A, L, I, A », n’est-ce pas ?

— Oui, nous re-répondons. On sait écrire le nom de maman.

Qu’est-ce qu’il fait donc ? on se demande tous les deux. Il nous pond le schéma du grand mystère, là ! Quand il revient, cinq minutes après, c’est grand choquage ! Il nous dit des trucs complètement décerveautés. Là, je me demande vraiment, moi aussi, si par des fois, il a pas l’crâne qui bout.

— Je vais donc vous conduire chez cette dame. Mais, plus tard, dans les jours qui viennent, si d’aventure le hasard mettait un zark sur votre chemin, restez calmes, ne fuyez pas. Surtout, ne vous dissimulez pas dans vos enveloppes isothermes. Je vous conseille de vous séparer définitivement de ces sacs au demeurant, car ils ne vous feront désormais nul usage, au contraire, ils risqueraient d’attirer l’attention sur vous. Vous avez bien compris ce que je vous dis, n’est-ce pas ?

À voir la tête qu’on fait, il se dit que son message passe mal. Il insiste :

— C’est vraiment très important, comprenez-vous. Surtout, ne fuyez plus devant les zarks. Bien au contraire, approchez-vous pour vous identifier. Posez le doigt dans le cercle blanc sans hésiter, vous ne risquez plus rien. Si vous fuyez, les gardiens en zark vont trouver cela étrange. Dès que l’on vous appelle, identifiez-vous. Posez votre doigt dans le cercle blanc du zark. Je vous garantis, qu’à partir de maintenant, vous ne risquez plus rien en vous identifiant. L’identification dira aux gardiens en zark que vous êtes en règle. Désormais, vous vous nommez officiellement, Ols et Drill Alia. J’ai déclaré une adresse fantaisiste, mais les gardiens en zark ne vérifieront pas. Du moment que l’identificateur ne leur dit pas qu’on est du ghetto… pour eux, on est en règle… Ils ne vérifient jamais…

Il s’arrête en nous regardant.

— Vous avez fait tout ça avec la plaque qui lit les doigts, Monsieur Quader ? demande mon copain.

— Oui, bien sûr. Vous devez me croire, c’est important. Vous êtes chez moi depuis une semaine maintenant, et je me suis attaché à vous. Vous devez me faire confiance. Moi, je vous fais entièrement confiance. Ne mettez plus votre existence en danger, suivez mes conseils.

Du coin des yeux, je vois que Drill le regarde avec de la peine qui brille dans les yeux. Ça nous griffe le cœur de voir que monsieur Quader a un problème dans sa caisse ronde. Pour une fois qu’on se faisait copain avec un Dehors. On l’aime beaucoup. Vraiment oui, ça fait mal de voir ça. Et je vois bien que Drill a beaucoup de peine, lui aussi. Sinon, il y a longtemps qu’il m’aurait regardé genre : « T’as vu qu’il a le crâne qui bout ». Au lieu de ça, il penche la tête de côté pour écouter ce pauvre monsieur Quader, avec un air triste comme pour soigner un petit oiseau malade.

Oui… ce jour-là, pour nous, c’est grand choquage ! Vraiment !

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