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68. L’histoire du gnome de Mars et du Marsalè
Un gravitant de petite taille attendait dans la rue, tout près de l’entrée. Les grands moyens ! s’était intérieurement exclamé Bartol, tandis que la porte de l’engin s’ouvrait devant lui. — Entre, avait ordonné l’inconnu, toujours avec ce ton aimablement exaspérant. La volonté inhibée par la drogue qui circulait dans son organisme, il s’était exécuté, non sans manifester son impuissante colère. Mais il l’avait fait sans la moindre conviction, les mots sortant de sa bouche parce qu’ils étaient littéralement poussés par sa raison qui lui conseillait de réagir, un minimum. Sur un ton détaché contrastant singulièrement avec la violence de ses paroles, il avait lâché plusieurs jurons dans des phrases mettant en scène diverses formes de fornication avec des créatures gluantes et pustuleuses qui hantaient certains mondagines fantastiques. L’homme était entré à son tour. La porte du gravitant s’était refermée derrière eux, retenant le rire de l’inconnu dans la cabine. — Je viens de comprendre ta stratégie ! s’était-il exclamé. Tu essayes de me faire mourir de rire. C’est ça, pas vrai ? Il faut que je m’attende à tout. Vraiment, tu me fais frissonner de terreur. Ahaaaaaaa ! Ces Marsalès… des malins ! Il est préférable de rester sur ses gardes avec eux. Ils sont machiavéliques ! Bartol avait senti une petite flamme de colère s’éveiller en lui. Mais elle était déjà sur le point de succomber ; il avait répondu sur un ton neutre qui eût parfaitement convenu pour s’adresser à une commande vocale ou pour annoncer la plus commune des banalités : — Quand j’aurai fini de m’occuper de toi, tu ne seras rien d’autre qu’un tas de viande hachée. — Ha ! ha ! ha ! Ton gros boudé dans ma céph-mémoire, mon petit Marsalè, je suis certain de moi en te disant que ce sera mon souvenir le plus désopilant. Sans attendre la réaction de son prisonnier, il s’était aussitôt adressé au gravitant en posant un index sur l’identificateur : — > Destination quatre. — < Destination quatre, avait répété le véhicule, avant de s’élancer. Le gravitant était un Push 3, une sorte d’œuf allongé, à la coquille transparente un peu aplati horizontalement, équipé de deux fauteuils. Aucun appareil de bord, cadran ou écran, sur un appareil de ce prix ; si nécessaire, juste quelques commandes céphaliques à donner pour afficher les renseignements désirés dans son champ de vision virtuel : — > Afficher vitesse, altitude et temps restant avant destination, demanda le ravisseur, en gardant son doigt sur l’identificateur. Présentation habituelle, mais les chiffres plus petits, sauf pour temps restant. Temps restant même taille mais en rouge. — < Vitesse, altitude, répéta le Push dans le crâne de l’homme, en présentation numéro vingt-huit. Caractères en taille sept au lieu de huit. Temps restant en présentation numéro vingt-huit, caractères en taille huit, rouges. Bartol était installé à droite. Le bolide avait très rapidement pris de l’altitude, laissant tomber le sol sous lui. Il allait être 22 h. Sur la surface lisse du ventre de la machine aux reflets de cristal, Marsa la titanesque avait brasillé sous l’ardeur conjuguée des millions de sources lumineuses que les humains opposaient aux ténèbres, tels de petits vers luisants perdus dans l’univers. Une zone sombre en plein centre correspondait à l’emplacement du ghetto. Après une ascension verticale, le Push avait lentement infléchi sa trajectoire au fur et à mesure que l’atmosphère devenait moins dense et, en moins de quatre minutes, il avait traversé les quelque quatre-vingts kilomètres d’épaisseur de l’épiderme gazeux de la Terre en profitant de cette traversée pour stocker de l’air liquide dans son réservoir de masse éjectable. — Hé petit gnome ! avait soudainement crié Bartol en interpellant son ravisseur. — Que veux-tu gentil Marsalè… ? — Finalement, c’est une bonne chose que tu te sois présenté sur mon chemin. C’est la providence qui t’envoie ! Les deux hommes avaient parlé sans se regarder, le gravitant libéré de la résistance de l’air continuait à emmagasiner de la vitesse horizontalement pour se placer en orbite basse. Il éjectait rageusement sa réserve de masse, torrent de matière en fusion qui franchissait l’étranglement des tuyères avec une vitesse relative de trois cents kilomètres par seconde. L’accélération les enfonçant dans leur dossier, aucun des deux n’avait eu envie de fournir un effort pour se tourner vers l’autre. — La providence qui m’envoie ! La peur t’a déjà rendu fou, Marsalè ? Alors là… surprise ! Je ne m’attendais pas à ça de ta part. Si l’on s’en réfère à une légende tenace, ta ville est pourtant réputée pour abriter des hommes d’une autre trempe. — Une trempe ! C’est pas l’envie qui me manque de t’en filer une bonne. Mais… J’attendrai. Je suis, par contre, impatient de rencontrer ton maître. Je veux dire ton maimaitre, gentil toutou. — Et… pourquoi vois-tu en moi ta providence ? — Parce que, justement ! tu vas me conduire auprès de ton maître. Il y a longtemps que j’ai envie de parler face à face avec So Zolss. Je vais lui expliquer que son règne n’est déjà plus qu’une illusion. Et que l’histoire ne retiendra finalement pas grand-chose de son cher pouvoir ! Normal ! Elle ne retiendra que sa dernière et plus grande performance. Performance réellement exceptionnelle qui éclipsera tout ce qu’il aura pu faire d’autre dans sa longue vie. Ils étaient restés un moment silencieux, toujours tassés dans leurs fauteuils par une accélération de deux g. La coque transparente du gravitant ne cachait rien du magnifique paysage offert par ces altitudes. Sous leurs pieds, dans la nuit de son ombre, la planète mère de tous les hommes rassurait par sa seule présence. Mais, partout ailleurs, autour et au-dessus d’eux, hors de cette protection maternelle, béaient les abîmes noirs et insondables chargés d’innombrables mystères, qui défient depuis toujours les imaginations humaines les plus fécondes. En ces lieux, seule la fine paroi du vaisseau sépare deux extrêmes de l’évolution : d’un côté, le vide, si proche de rien… De l’autre, l’esprit, si proche de tout. — Tu veux que je te le demande, le Marsalè ? Eh bien, je te le demande : Quelle performance ? — Un record époustouflant, dit calmement Bartol, le regard perdu quelque part dans la nébuleuse d’Orion. La plus grande chute de l’histoire humaine. Jamais quelqu’un n’a fait mieux. Et, jamais personne ne pourra espérer en faire même le dixième. Tomber du haut de sa salerie de station spatiale, jusqu’au centre du ghetto… Et, tu sais quoi petit gnome ? — Non petit Marsalè qui fait rire, dis-moi ! — Eh ! bien, reprit Bartol en écrasant machinalement son pouce contre la verrière, tu vas bientôt être un gentil chien-chien sans maîmaître. Qui va bien pouvoir te donner ta pâtée ? L’homme ne répondait pas. Bartol continua à vider son fiel, tranquillement, sans passion, comme un travail que l’on accomplit plus par devoir que par envie. Une voix étouffée au fond de sa conscience lui répétait qu’il fallait réagir. Mais il n’en avait pas vraiment envie. Il n’avait envie de rien… mis à part de penser à Sandrila Robatiny. Songer à elle aiguillonnait toutefois son orgueil et lui donnait la force de se rebiffer, au moins par la parole. — Hé ! le Gnome ! tu m’entends ? Tu te fais du souci, hein ! Tu as bien raison. — … — Tu sais quoi d’autre le Gnome ? Je vais te dire, ton maître est une véritable fécalerie… C’est sûr, mais je n’irais pas jusqu’à dire que j’ai pour lui un certain respect. Ce serait géantement exagéré. Parce qu’en fait, je prendrais grand plaisir à uriner sur lui… ça m’enchanterait l’âme même. Mais disons que je le considère tout de même comme un être à combattre. Alors, que… Comment bien t’expliquer, pour que tu comprennes, le Gnome ? Disons que… J’ai tellement de mépris pour les choses comme toi que j’ai trop de respect pour mon urine pour oser te pisser dessus ! Tu comprends, le Gnome ! J’ai toujours eu du mépris pour les gens serviles comme toi. Des petits chiens qui gardent la maison du maître en échange de leur gamelle. — … … — Tu ne ris plus de mes âneries, hein ! T’es fâché, le Gnome ! T’as raison. Tu es laid, le Gnome. Affreux petit chien de garde de So ! T’es vraiment un vilain gnome. Pas beau ! — Tu sais le Marsalè, j’entends bien tout ce que tu me dis, mais… — Mais ? le Gnome, demanda Bartol, en traînant lourdement son index sur la paroi transparente, à droite de son fauteuil. — Mais, tu sais, le Marsalè… je trouve que tu exagères un peu de jouer les idéalistes plein de grands principes. Tu voudrais être un sympathique hors-la-loi qui combat les gros méchants dans l’ombre. Moi, je veux bien le Marsalè, je veux bien… Le problème, vois-tu, c’est que ces derniers temps… T’es plutôt dans le flou avec ton image d’incorruptible gentil qui a plus d’un tour dans son sac et qui joue à harceler les géants en leur faisant des crocs en jambes. Hein ! Ne trouves-tu pas ? L’inconnu émit un rire moqueur, ponctué par des expressions idiomatiques martiennes : — Ha, ha, ha ! T’es un drôle de modèle toi ! C’est quoi ta marque ? Puis il se tut, probablement en attente d’une réaction de Bartol. Celui-ci souleva sa tête, que l’accélération rendait deux fois plus lourde que d’habitude, pour regarder son ravisseur par-dessus la protection latérale gauche de son appuie-tête. Il rencontra un regard narquoisement énigmatique car l’autre faisait comme lui. Bartol nota qu’il tremblait légèrement sous l’effort qu’il fournissait pour décoller son crâne de son appui. Un voile de grimace mal contenue contribuait à donner l’impression qu’il forçait même beaucoup. Plus de 2 g aurait visiblement été un défi pour son cou. Cette faiblesse musculaire, commune à tous ceux qui n’ont pas une grande habitude de la forte gravitation terrestre, ainsi que son accent et ses expressions de langage étaient révélateurs. L’homme avait dû vivre longtemps sur Mars. Il était beaucoup plus fort qu’un véritable Martien cependant. Ceux qui naissaient et vivaient en permanence sous les globes géants du monde rouge souffraient sous l’inconfortable pesanteur de 1 g sévissant sur la planète bleue. Leur poids habituel était multiplié par* 2,65. Selon leur âge, il leur fallait entre une trentaine de jours et plusieurs mois pour apprendre à marcher sans tituber sous la charge de leur propre masse. Certains n’y arrivaient même jamais. Ceux qui pouvaient se le permettre avaient recours à la technologie : squelette en microstructure de carbone et fibres musculaires assistées les aidaient considérablement, voire les affranchissaient de cette épreuve. Au bout de son effort, le ravisseur laissa sa face moqueuse choir au fond de son fauteuil. Cela avait paru très pénible pour lui, mais il parvenait tout de même à soulever sa tête dans une pesanteur de 2 g. C’est un résidant alternatif, pensa Bartol, il doit vivre approximativement autant sur un monde que sur l’autre. — Oui ! T’es plutôt dans le flou, en ce moment, reprit l’inconnu, probablement pour attiser la curiosité de son prisonnier chimiquement ligoté. Un drôle de modèle ! — Bon ! Ça t’enchante l’âme que je te demande, le Gnome. Alors je te demande. Pourquoi tu dis que je suis dans le flou ? — Tu ne vois vraiment pas, le Marsalè ? — Non, petit gnome de Mars. Dis-moi. D’un seul coup, l’accélération cessa. Ils commencèrent à flotter dans la cabine. Après avoir dépensé la majeure partie de ses réserves de masse éjectable, le gravitant avait atteint les vingt-huit mille huit cents kilomètres à l’heure de l’orbite basse terrestre. Depuis presque une minute, ils avaient atteint le côté diurne de maman Terre. Splendeur ronde et bleutée, couverte d’arabesques de tendres nuages, elle prodiguait sa douce lumière. Bartol eut l’impression de voir planer une pensée en travers de sa tête. Molle, grise, terne sans importance. C’était une question : où m’amène ce type ? Il se sentait légèrement concerné par ce problème, mais il était bien trop occupé à faire des efforts désespérés pour rester en colère. Cela pouvait attendre, il verrait bien de toute façon. À quoi bon s’en soucier, puisqu’il n’y pouvait rien changer ? — Attache ta ceinture, ordonna l’homme. Toujours diminué par la substance qui annihilait sa volonté, Bartol s’exécuta en actionnant la boucle magnétique de son fauteuil. Il était toujours nu des pieds à la tête. Il ne s’en souciait guère, si ce n’est qu’il ressentait une étrange sensation à se voir séparé du vide spatial par la seule épaisseur de cette coque transparente comme du cristal. Le matériau dont la surface intérieure était sans cesse arpentée par des microorganismes, des acariens génétiquement modifiés figurant parmi les plus petits angémos, présentait toujours une transparence irréelle. Inlassablement récurés par d’invisibles armées de gloutons minuscules mais voraces qui dévoraient toute trace de graisse ou d’autres souillures organiques, les intérieurs demeuraient comme neufs. Ces besogneuses petites bêtes à faire le ménage, créées par Entomogéna et commercialisées sous le nom de « Angéblancs », formaient une des généreuses sources de profits grossissant le fleuve de ranks qui alimentait la gueule béante du coffre de Sandrila Robatiny. Plusieurs fois déjà, Bartol avait éprouvé le besoin de presser un doigt contre l’invisible mur pour y laisser une empreinte digitale, qui disparaissait en quelque deux minutes. Il avait eu besoin de rassurer le côté intuitif de son esprit en lui offrant la preuve qu’il y avait bien quelque chose, là, entre lui et la mortelle rencontre avec le vide. Même légèrement vêtu, son appréhension eût été moins grande. Protection de toile comiquement dérisoire ! Il en avait bien conscience, mais il ne s’en voulait pas trop. D’autres que lui se seraient sentis mal à l’aise, nus dans les étoiles. Gardant espoir que la drogue finirait par se dissiper, il essaya de souffler sur la braise mourante de son indolente colère. — Eh bien gnome de Mars ! dit-il, le regard vide et fixe. Personne ne racontera un jour l’histoire du gnome de Mars et du Marsalè, pas vrai. Alors pourquoi ce suspense géantement exagéré. Ne te fais pas prier, finis tout ton vomi ! Après cet effort de concentration pour suivre la conversation et pour être le plus désagréable possible, il vérifia que la ceinture le retenait bien sur son siège. Quelle désagréable impression de s’imaginer en train de dériver dévêtu dans les noirceurs de l’espace, l’épiderme livré à la terrible morsure du néant ! — Je voulais simplement dire que, d’après ce que je pense savoir, tu ne combats plus tous les mauvais géants avec la même volonté de leur nuire. Tu fais du favoritisme. Tu accordes une certaine clémence à un de ces grands méchants. À UNE grande méchante, je veux dire. L’homme s’arrêta encore de parler. Il regardait le fond des étoiles, devant et au-dessus d’eux. Bartol imagina que le gravitant restait en orbite très basse pour rattraper un vaisseau qui devait les attendre, quelques kilomètres plus haut. — Je suis clair, non ! Facile de voir où je veux en venir ! Alors arrête de me jouer ton rôle du sympathique et incorruptible insoumis brandissant sa fierté du haut de ses embuscades. Ce n’est pas parce que tu viens de te faire ajouter deux ou trois kilos de pectoraux que tu vas m’interpréter les gros bras bagarreurs, défenseurs des libertés. Cette image est incompatible avec tes principes à géométrie variable. Et puis autre chose qu’il faut que tu saches, je suis vraiment désolé de te ravir la vedette, mais il y a de fortes chances pour que j’urine sur So Zolss avant toi. De très fortes chances, en effet, à moins que tu n’arrives à t’évader de ce gravitant à l’instant. Mais je t’imagine mal exposer ton torse viril de grand gladiateur Marsalè à une rentrée dans l’atmosphère. Il s’interrompit dans un éclat de rire et ajouta : — En plus tu as laissé ton char à Rome. Nouveau rire avant de poursuivre : — Mais je voulais te dire, tu nous as offert un beau combat. J’étais parmi les spectateurs sur les gradins. Alors là, surprise ! Brillant coup d’épée, le Marsalè ! Tu es un super modèle, c’est quoi ta marque ! Bon, Claudius Ouraganus t’a fait perdre la tête mais tu n’avais déjà plus vraiment ta tête à toi. Pas vrai ! Tu n’étais déjà plus vraiment toi-même. Tu te fais re-sculpter de la tête au pied. Tu te fais des grimaces dans ton miroir… L’inconnu baissa ses yeux, pour poser sur son auditeur un sourire silencieux lourd de railleries. Les bras et les jambes flottants, ils se scrutèrent en silence. Bartol se sentait humilié. D’abord parce que cet homme connaissait inexplicablement des détails de sa vie privée ; il se demandait bien comment. Ensuite parce qu’il y avait du vrai dans ce qu’il disait. Comment prétendre n’avoir pas changé de bord en reconnaissant être fou amoureux de Sandrila Robatiny ? Cette petite pensée voletait de temps en temps dans sa tête, mais il la chassait d’un revers de main imaginaire en se faisant une vague esquisse de promesse : « Je verrai ça demain ». — Tu dis plus rien le Marsalè ! Tu te fais du souci, hein ?! C’est L’Invisible qui va se demander où tu es passé quand il va constater que tu n’es plus dans ton coin. Il va peut-être consoler Sandrila. Maintenant qu’elle a pris goût à l’aventure. Tu sais, un intrépide combattant de l’ombre ou un autre… — Comment sais-tu tout ça, salerie de gnome Martien ! — Tsss, tsss, tsss ! Des insultes ! Encore un gros boudé ! Je te disais donc, que je vais te faire l’affront d’uriner sur So Zolss avant toi ! Parce que mon maître, comme tu dis, désire que je le fasse. Je me retiendrai pour avoir la vessie bien pleine, comme ça je le ferai pour nous deux si tu veux. — Tu as vraiment beaucoup d’humour, tu es un gnome de bonne compagnie. Mais si tu pouvais rapidement en venir aux faits. Après tu me raconteras tes bonnes blagues. — Tu me presses, le Marsalè ! Tu me presses ! … hum !… Soit ! je vais t’annoncer toute la partie du programme que je suis autorisé à te communiquer. Ils se plaquèrent mollement dans leur fauteuil. Une légère accélération, dans les cinq centièmes de g environ, venait de reprendre le contrôle du gravitant. Le point de rendez-vous ne devait plus être très loin, quelque part plus haut. Ils allaient monter doucement à sa rencontre. — Donne-moi ton bras gauche, ordonna l’homme. Bartol tendit son membre, l’air interrogateur. — Pourquoi le Gnome ? Le ravisseur posa un petit appareil injecteur sur la peau de Bartol et l’actionna. L’accélération cessa, elle n’avait duré que quelques secondes. Une demi-révolution plus loin, le gravitant monterait sur son orbite à la rencontre de son rendez-vous spatial. Même les plus hautes technologies composent avec les lois de l’Univers et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elles sont des technologies et non de la magie. — C’est pour commencer le programme dont je voulais te parler, Marsalè. Il est simple à expliquer, car je ne suis pas autorisé à te dire grand-chose. En résumé donc, tu vas faire quelque part un gros dodo pour un temps indéterminé, voilà tout ce que je peux te dire. Je te proposerais une affaire aussi, sans doute. Mais ça, c’est autre chose, entre nous seulement. Nous verrons ça ensemble le moment venu. Déjà, Bartol entendait la fin de cette phrase, qui ne lui apprenait rien, comme dans un rêve. Il eut la vision de son sexe qui flottait d’une manière qu’il jugea ridicule. Puis, il crut voir, penché vers lui, celui qu’il s’était plu à appeler le Gnome. Son regard s’engouffra dans l’espace et son esprit retourna implacablement vers Sandrila Robatiny. Chacun de ses sens apportant son propre souvenir d’elle. Il entendit sa voix, vit son visage et son corps, caressa ses formes, goûta sa peau, savoura son odeur et son goût… Ses mains évoquèrent des courbes qui n’en finissaient pas de se transformer. La pulpe de ses doigts se souvint d’une texture délicieusement lisse et tendre, d’une pilosité soyeuse autour d’une humide tiédeur. Sa verge ressuscita de longs spasmes éjaculatoires. Il pensa à deux rondeurs rebondies et élastiques. Il pensa à leurs coïts en équilibre constant entre la fougue et la tendresse, à des griffures, des gémissements, des cris, des morsures, des halètements… Flottant sur son fauteuil, retenu par la ceinture, un peu replié sur lui-même, la tête tournée vers les étoiles, profondément endormi, en pleine érection, il libéra un grognement d’aise. — Hé ! Grand gladiateur, plaisanta l’inconnu. Tu as sorti ton glaive ! Tu as cru voir passer Ouraganus ? Constatant qu’il ne pouvait être entendu, il eut un haussement des sourcils et un imperceptible mouvement de tête en pensant : drôle de modèle, ce Marsalè. Suivant sa trajectoire elliptique, le gravitant ralentissait imperceptiblement en montant à la rencontre de son rendez-vous spatial. Un vaisseau l’attendait sur une orbite parfaitement circulaire. |
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