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69. Papa le gros vert dit bonjour
L’Invisible lui avait garanti qu’avec le LCR de l’Organisation, elle pouvait désormais utiliser sa céph sans que ses communications fussent écoutées et que, grâce aux piranhas qui prendraient dorénavant et dès maintenant soin de son anonymat, elle ne serait plus localisée, quel que fût l’identificateur qu’elle touchât ! En passant devant un établissement de plastique corporelle, l’envie lui était venue d’utiliser cette liberté en se parant d’un biogrimage. Le désir de détourner l’attention de C sur quelque chose d’autre que les détails de son aventure avait, c’est certain, inconsciemment motivé cette démarche. On lui en avait proposé plusieurs, les derniers. Mais son attention avait été retenue par un qui datait de quelques semaines ; cette œuvre s’appelait « Chair d’étoiles ». Moins de dix minutes plus tard, une ombre magnifique, pleine d’amas d’étoiles et de galaxies, reprenait sa route vers le magasin Amis Angémos de Marsa. Elle en franchit bientôt l’entrée, avec cette allure décidée qui était la sienne, et qui évoquait l’inexorable progression d’un brise-glace. Sans ralentir, elle obliqua sur la gauche pour prendre la grande allée des angémos pour enfants et pressa encore le pas. Sur sa gauche, derrière les surfaces vitrées, rendues quasi invisibles par les soins de quelques millions d’angéblancs, des peluchons de toutes tailles et de toutes couleurs répétaient des bouts de phrases, des exclamations ou des commentaires qu’ils avaient à un moment donné entendu dans le public. Les mots émis par les uns étant aussitôt reproduits par les autres, certaines chaînes de syllabes se propageaient d’un bout à l’autre de la longue allée. Ondes insolites, dont le milieu de propagation était ces êtres vêtus de fourrures exceptionnellement profondes de couleurs tonitruantes et incrustées d’immenses regards, selon le moment, comiquement sérieux ou nostalgiquement lointains. Un « Papa ! Papa ! je veux le gros vert là-bas » anonyme croisait un « Coucou ! coucou ! Dis bonjour » d’une provenance inconnue, avant de percuter de plein fouet un « Les trois petits sur le caillou, pourquoi ils ne parlent pas ? ». Complètement indifférents à la signification de leurs paroles, les peluchons offraient une parfaite représentation d’entropie sonore. La déstructuration allait bon train. Les trois phrases énumérées ci-dessus pouvaient rapidement donner, par exemple : « Papa le gros vert dit bonjour sur le caillou » ou « Les trois petits gros cou ils parlent pas ». Le tout avec changement de voix à la volée. Le public hurlait de rire et répétait les phrases les plus drôles à haute voix. Les rires, les cris et les phonèmes se mélangeaient encore pour donner une illustration acoustique de la soupe primitive qui débouchait finalement sur une sorte de : « Pa ! hihi ! couc jourcailougros sur là-bas trois pa… » en passant soudainement d’une voix de petite fille à une voix d’homme d’une syllabe à l’autre. De nouvelles déclarations sans cesse réinjectées dans ce système maintenaient un équilibre de proportion entre les éléments pourvus d’une signification et les rafales de phonèmes aléatoires. La bicentenaire buta contre un jeune garçon d’une dizaine d’années qui traversait l’allée en hurlant de rage et en gesticulant pour manifester sa rancœur. — Moi, j’ai pas de peluchon, criait l’enfant, à l’adresse d’un adulte, probablement un parent. — Excusez-le, dit ce dernier à l’Éternelle. Il est très capricieux. Ces peluchons sont trop chers. L’année dernière je lui ai acheté un calimignon mais comme c’est plus à la mode il l’a abandonné dehors. Vous vous… La patronne de Génética Sapiens lui accorda un sourire compatissant et reprit sa marche. Elle n’avait pas fait dix pas de plus qu’un gardien en civil l’intercepta. — Madame ! Bonjour, excusez-moi. Votre sac. — Quoi mon sac ? — Les détecteurs n’ont pas identifié son contenu. Je suis désolé, mais j’ai des ordres. — Je suis madame Aïcham N’go, contactez immédiatement monsieur Polikant. Dépêchez-vous. Le gardien marmonna avec sa céph en caressant la combinaison noire et son contenu sexy cosmique du regard. |
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