Il sera… Science fiction

Science fiction    

 

 
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80

71. Et alors ! Je fais ce que je veux !

 

Elle décida de parvenir au quatrième étage en prenant un des escaliers roulants utilisés par la clientèle. C ne serait probablement pas sur place avant plusieurs minutes. C’était une bonne idée d’utiliser ce temps pour visiter le magasin comme l’eût fait une simple cliente ; de plus cela lui permettait d’éviter la compagnie de Polikant. Ce Polikant ! Un dernier soupir effleura son esprit quand elle posa le pied sur l’escalier portant le numéro vingt et un. En s’élevant lentement, elle eut une meilleure vision de la taille et de la forme de ce point de vente. Tout en bas, un carré de mille mètres de côté offrait la plus grande surface. Au-dessus, sept étages, le premier et le dernier d’une hauteur de plafond de cinquante mètres, les autres séparés par un intervalle de vingt-cinq mètres comportaient en leur centre un grand trou rond dont le diamètre était proportionnel à leur hauteur. Selon la manière de considérer les choses, on pouvait également dire à propos de ces étages qu’ils étaient de simples balcons circulaires d’une circonférence d’autant plus grande qu’ils étaient plus hauts. L’ouverture du premier niveau, la plus petite, avait un rayon de deux cents mètres. Décrit d’une façon ou de l’autre, l’ensemble avait un peu l’allure générale d’un amphithéâtre géant. Une centaine d’escaliers roulants, dans des tubes de verre, rayonnaient depuis le sol ; cinquante pour monter à l’assaut des étages tenant lieu de gradins et autant pour en redescendre.

En prenant de la hauteur le long d’un de ces tubes, l’Éternelle regardait s’ouvrir sous elle cette infime partie de son empire. Un empire si grand, si immense, si démesuré qu’il existait de nombreuses structures de cette taille et de ce prix qu’elle n’avait jamais vues. Un empire qui repoussait ses frontières si loin que tout le monde les avait depuis longtemps perdues de vue. Un empire gigantesque et tentaculaire dont les moindres ramifications battaient au rythme du pouls de Sandrila Robatiny. Un empire fait comme une amibe monstrueuse toujours affamée qui étendait ses pseudopodes dans toutes les directions à la recherche de nouvelles proies et qui était aujourd’hui en mesure de phagocyter le seul monstre plus gros qu’elle. So Zolss serait obligé de s’incliner ; elle lui expliquerait leur situation réciproque, comme lui-même aimait tant le dire, pensa-t-elle. Elle eut un soupir intérieur. La victoire avait été obtenue avec tant de facilité qu’elle en était presque déçue. C’est du moins l’explication qu’elle donna à cette langueur inattendue qui engourdissait l’enthousiasme et la joie bien légitimes que son triomphe eût normalement dû faire éclater.

Au milieu de son ascension, elle eut l’impression de s’éveiller brutalement. Deux marches plus haut, sur sa gauche, grand et maigre, sans un seul vêtement mais arborant un biogrimage bigarré d’une laideur épouvantable, un homme parlait à une sorte de grosse souris jaune qu’il portait dans ses bras. Il lui montra quelque chose en bas et marmonna dans son oreille, en jetant des regards tendus à ses voisins ; un peu comme s’il eût confié quelque important secret. Trois marches plus bas, un enfant, une main dans la poche, un doigt dans le nez, regardait en l’air. Le point le plus haut du plafond était un carré de cent mètres de côté ; c’était le sommet d’une pyramide tronquée au milieu de laquelle pendait le sigle lumineux d’Amis Angémos : deux « A » s’interpénétrant à moitié, à l’intérieur du G ovoïde de Génética Sapiens.

L’impératrice anonyme replongea dans ses pensées rêveuses. Ses yeux zoomaient parfois machinalement sur des détails dans la foule. Les humains étaient si nombreux. Ils se ressemblaient tous, vus d’une certaine distance. Depuis longtemps, la science mercatique avait étudié leurs réactions pour en tirer les grandes constantes. Le comportement des masses a toujours été aussi prévisible que celui des entités physiques. Lorsqu’ils sont soumis à un champ gravitationnel, ou à une accélération, les liquides épousent la forme des parois qui les contiennent. Les hommes accourent quand on fait de la publicité.

Pensive, elle atteignit le premier étage. Elle marcha sans en avoir vraiment conscience droit devant et pénétra dans un tube en partance pour le deuxième. À travers la paroi cylindrique transparente, son regard vague et errant tomba lentement vers le sol à la manière d’une feuille morte paresseuse. Au rez-de-chaussée un tiers de la surface était occupé par les Angémos pour enfant. Les deux autres tiers montraient une grande variété d’êtres. Notamment les oiseaux, spécialement appréciés pour leur plumage et leur chant. Il y zigzaguait aussi un labyrinthe d’aquariums. Les angémos marins avaient beaucoup de succès.

Des troupeaux d’humains qui vont regarder des bancs de poissons, pensa-t-elle. Et ceci grâce à moi. Voici mon œuvre. J’ai amené des tas de créatures à venir regarder des tas d’autres créatures derrière des vitres. Un malaise étrange, mal défini, se faufila dans son cœur. Bartol n’aime sûrement pas ça. Pourquoi me combattait-il ? Il me combat parce que tout cela est ridicule. Il doit exister une autre manière de régner, nous verrons ça ensemble quand tu seras près de moi, mon amour.

Choc violent ! L’impression de recevoir un plein seau d’adrénaline glacée dans la poitrine stoppa brutalement la douce errance de ses pensées. Avait-elle dit « mon amour » ? Non, je n’ai pas parlé, se rassura-t-elle en dirigeant des regards de petite fille timide et confuse vers l’homme maigre et… L’enfant n’était plus là. Il avait dû descendre au premier. Une dizaine de marches plus bas, étaient à présent deux jeunes femmes qui parlaient beaucoup en éclatant de rire régulièrement. Tout en étant consciente que cette pensée était ridicule, elle ne put réprimer l’impression d’être la cible d’une moquerie. Ces deux derniers mots avaient investi ses réflexions d’une manière si inattendue ! C’était comme si… Ils avaient violé son esprit ! Littéralement ! Ils s’étaient fait entendre aussi distinctement que si elle les avait prononcés à voix haute. Elle tressaillit et, sans y prendre garde, elle serra les anses de son sac des deux mains au point de se faire blanchir les jointures. En trois quarts de seconde, son esprit en surrégime élabora et testa plusieurs échappatoires. La négation : Non ! elle ne l’avait pas vraiment pensé. La dédramatisation : Elle l’avait pensé, oui, mais machinalement. La distraction : Son cerveau un peu surmené avait certainement puisé ces mots au hasard, par erreur. Et, bien sûr, la classique prorogation : On pourrait de toute façon voir ça plus tard. Durant le dernier quart de seconde, elle eut la sensation de rougir à l’intérieur d’elle-même. Complètement détachée des choses et des événements extérieurs à elle, elle fut son propre monde en se donnant seule la réplique. Pour mettre fin à ce débat intérieur, elle haussa les épaules et adressa une pensée en forme de « Et alors ! Je fais ce que je veux ! » à un hypothétique personnage, mal défini et spontanément inventé par ses soins pour subir sa révolte. Révolte déclenchée et attisée par ce singulier besoin de se justifier et de rendre des comptes, même quand on est seul. Démonstration étonnante du fait que l’on peut être intimidé par ses propres pensées. Lorsqu’on réalise ! s’intimider soi-même ! se dit-elle à l’apogée de sa confusion.

L’entrée du tube par lequel on accédait au troisième se trouvait juste derrière la sortie de celui qui conduisait au second. Elle franchit son ouverture en quelque sorte dirigée par ses jambes, comme si ces dernières eussent seules pris l’initiative d’aller plus haut.

Chapitre précédent       Chapitre suivant

Accueil