Il sera… Science fiction

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74. Un poisson avait le droit de se noyer

 

Face à face, les deux Sandrila Robatiny semblaient assises dans des fauteuils paraissant en lévitation, illusion due à une propriété du sol de la pyramide sur lequel ils reposaient. Du haut vers le bas, sa transparence comparable à celle du vide et son indice de réfraction, dans le spectre de la lumière dite visible, quasiment égal à celui de l’air, le rendait pratiquement invisible pour des yeux humains normaux. Du bas vers le haut, il était simplement blanc mat.

— Et… les commandes céph-mentales ? s’inquiéta C.

Sur sa tête, était le casque programmateur de céph que l’Éternelle avait emporté dans son sac.

— Elles fonctionnent sans le moindre problème. Tout fonctionnera comme avant. La seule chose qui changera, c’est que So Zolss ne pourra plus intercepter nos communications… Et que nous pourrons, pour la première fois, utiliser le Réseau ensemble ! Donc communiquer à distance avec nos céphs.

Un sourire plein d’heureuses perspectives brilla sur les lèvres d’or. Pour C, cette nouvelle était capitale. Il y avait bien quelque quinze ans qu’elle souffrait de ne pouvoir utiliser son Logiciel de communication Réseau autant qu’elle le souhaitait. « Sa mère » avait été très stricte avec ça. Disposant d’un moyen de couper sa céph connexion au Réseau, elle ne lui permettait pas de se connecter tant qu’elle avait besoin d’utiliser son propre LCR. C avait exactement 16 ans quand elles avaient eu leur première conversation à ce sujet.

Cela s’était passé dans la propriété Africaine. C survolait Vénus sur l’immense vidéo-plaque murale d’une des plus grandes pièces de la propriété. Elle aimait beaucoup cette activité. C’était bien plus qu’un simple jeu, car cela permettait d’apprendre rapidement à connaître l’aspect d’un monde. Dès 14 ans, elle connaissait déjà Mars dans ses moindres replis. La Terre, n’en parlons pas ! Vénus était relativement nouvelle pour elle. Sa méthode d’apprentissage était simple. Elle survolait selon son bon vouloir instantané, à différentes altitudes, avec affichage des noms et des caractéristiques des différents objets survolés. Vallées, chaînes de montagnes, monts, gorges, canyons, falaises défilaient en dévoilant tout ce qui les concernait. Noms, altitudes, températures, vitesse des vents, pressions… entraient dans la mémoire de C qui aimait ça. Tout cela n’avait aucune utilité pragmatique bien entendu. Le Réseau pouvait afficher tous ces renseignements directement en surimpression dans la céph-vision. Et ceci à n’importe quel moment. Lors du survol réel de quelque monde que ce fût dans le système solaire, par exemple. Mais Sandrila Robatiny C aimait connaître. Tout simplement remplir son cerveau de données comme elle l’avait si souvent entendu dire par sa « mère ». Elle était en train de survoler Terre Aphrodite sur l’équateur vénusien quand l’Éternelle était venue la voir.

— ’jour maman, avait dit C. Alors quoi de nouveau ?

Elles ne s’étaient pas vues depuis une dizaine de jours.

— Bonjour, ma chérie. Ne m’appelle pas maman, c’est ridicule, je te l’ai déjà dit. Tu connais tout de tes origines. Je ne t’ai rien caché à ce sujet.

C avait encore une fois violemment encaissé ce refus de maternité en serrant intérieurement les mâchoires, sans montrer une trace de son immense douleur.

— Tu restes quelque temps avec moi ?

— Oui, je reste avec toi quelque temps. Je voudrais te parler d’une chose importante.

— Hum ! hum ?

C avait posé son boîtier de commande sur la table en roche martienne polie et son regard interrogateur dans celui de la patronne de Génética Sapiens.

— Tu as 16 ans.

— Hum ?

— Je n’ai jamais voulu user pour toi de technique d’accélération de croissance, mais 16 ans c’est tout de même l’âge d’une jeune fille.

C avait souri gentiment. De toute évidence, il fallait attribuer les propos un peu niais que lui tenait sa mère au fait qu’elle ne savait pas trop comment aborder un sujet important. Elle avait espéré qu’il allait s’agir de sa filiation. Sa mère avait hésité un long moment en prenant l’attitude de quelqu’un qui réfléchit. Il était bien visible, C s’en souvenait bien, qu’elle n’avait vraiment pas su comment aborder le sujet et que cela l’avait tourmentée. L’Éternelle n’était jamais arrivée à donner un prénom à C. Les « Ma chérie » lui étaient naturellement venus en bouche, mais il lui avait été complètement impossible de la nommer. Il s’agissait là d’un des nombreux blocages ressentis à l’égard de son clone.

— Ma chérie, avait-elle fini par lâcher, je suis consciente qu’il te faut rapidement une céph. Je comprends bien que tu ne puisses pas te contenter d’une vidéo-plaque, aussi grande soit elle, toute ta vie. Seulement voilà…

Là encore elle s’était tue un long moment avant de reprendre :

— Tu vas en avoir une rapidement. Mais, dans un premier temps, tu ne pourras pas t’en servir pour accéder au Réseau. Tu pourras utiliser toutes les fonctions offertes par les céphs les plus sophistiquées… Tu verras, tu auras la meilleure, mais…

Nouveau long silence, puis d’un seul coup :

— Mais tu n’auras pas de LCR.

C avait lentement penché la tête de côté en plongeant plus profondément son point d’interrogation dans le regard embarrassé de l’Éternelle.

— Je ne suis pas plus censée avoir une sœur jumelle qu’un clone, lui avait expliqué celle-ci. Je ne tiens pas à ce que l’on découvre ton exis… Je ne tiens pas à ce qu’on nous pose des questions.

— Des questions ?

— Des questions sur ton existence, oui. La céph permet de lire le code génétique du porteur. MS-Connexion, le LCR de So Zolss, transmet cette information chez Méga-Standard. Il ne comprendrait pas comment je peux être connectée deux fois…

L’Éternelle avait poursuivi ses explications maladroites plus d’un quart-heure en répétant les mêmes choses de manières différentes. C avait brutalement fait un grand pas de plus vers la prise de conscience de sa situation. Son malaise identitaire avait pris du poids. Mais elle n’en avait montré aucun signe. Aussi incroyable que cela puisse paraî­tre, elle avait si bien dissimulé sa douleur, qu’elle se l’était cachée à elle-même ! Elle avait trop d’admiration pour l’être fascinant dont elle était issue et dont elle portait les gènes, pour montrer le moindre signe de faiblesse. Comment ployer sous un fardeau de cet ordre lorsqu’on est censé être la réplique d’une créature telle que Sandrila Robatiny ! Était-il bienvenu de se plaindre pour si peu, dès lors que l’on est le clone d’une femme qui, par la seule force de sa volonté, avait arraché son enfance de la misère la plus sinistre pour imposer un jour la crainte et le respect aux plus puissants des mondes ?! Depuis longtemps déjà, Sandrila Robatiny était un nom qui tonnait sur les plus hauts sommets. Aussi, tout était bien clair dans la tête de C ; être une Sandrila Robatiny impliquait une chose certaine : elle avait, à peu de choses près, autant le droit d’être faible qu’un poisson avait le droit de se noyer.

Plus tard l’Éternelle avait trouvé une autre solution : C utiliserait son LCR, mais seulement quand ce serait possible ; elles ne seraient jamais connectées ensemble.

 

***

La lumière et la nuit s’observèrent un moment sans mot dire tandis que le casque chargeait le logiciel de connexion Réseau de l’Organisation dans la tête de C. Leurs yeux exprimaient autant d’amour sincère que de doutes et de non-dits. L’Éternelle avait toujours su que tôt ou tard une importante confrontation aurait lieu entre elle et son image génétique. Ces derniers temps, elle avait même, à plusieurs reprises, ressenti les prémices de cette crise. Elle était trop intelligente pour ne pas se savoir responsable de ce malaise grandissant. Tous les torts étaient de son côté et elle le savait. Elle savait qu’elle aurait dû régler l’incoercible besoin d’identité de C. Elle savait qu’elle ne lui avait pas consacré suffisamment de son temps. Elle savait qu’elle en avait fait une sorte d’ombre d’elle-même. Elle savait… Mais elle n’avait jamais su considérer ce troublant miroir avec suffisamment d’attention. Quand C était enfant, elle s’était rapidement attachée à elle ; cependant, au fur et à mesure qu’elle avait grandi, elle en avait eu en même temps de plus en plus peur. Peur, n’était peut-être pas le mot vraiment exact, mais elle avait en tout cas éprouvé une appréhension grandissante. Un trouble étrange et sournois parce que son origine était mal définie, obscure. Par moments, elle s’était même soupçonnée, presque accusée même, d’être atteinte d’une névrose narcissique. Surtout quand elle restait trop en compagnie de son reflet. La plastique corporelle n’y avait rien changé ; même quand elles n’avaient pas le même physique, elles savaient toutes deux, qu’à la base, elles étaient parfaitement identiques.

Même aujourd’hui, l’une, effigie dorée de lumière pure, l’autre, noirceur des gouffres cosmiques aux contours de statue, elles avaient plus que jamais l’impression de se ressembler.

Une barre de progression sur le casque indiqua que le chargement du nouveau LCR touchait à sa fin. L’Éternelle se leva, fit trois pas sur le sol invisible et libéra la chevelure de C qui cascada comme une chute de lumière chatoyante, dès le premier mouvement de tête.

— … ? Fini ? fit la vénusté rutilante.

— Fini, confirma l’Aphrodite spatiale.

— Je ne sens rien.

— Physiquement, il n’y a aucune raison pour que tu sentes quoi que ce soit. Psychologiquement… par contre… Tu es à présent en totale Réseau liberté. Et… pour la première fois, nous allons pouvoir communiquer à distance.

— Je peux donc dès à présent rester en connexion autant qu’il me plaira.

— Et quand il te plaira.

— Et nous pourrons même être toutes les deux en céph-communication ? voulut se faire réaffirmer C.

L’Éternelle sourit en hochant la tête. La jeune Sandrila Robatiny se leva et marcha vers le transporteur. Ses courbes miroitantes lancèrent des éclats sur le véhicule et sur la cabine de l’ascenseur auprès de laquelle il était stationné ; toutes les surfaces opaques semblaient s’animer de petites taches claires au passage de la déesse de l’or.

— Nous allons faire un essai immédiatement, dit-elle. Je descends un moment au septième.

L’Éternelle acquiesça d’un imperceptible mouvement de tête accompagné d’un battement des paupières. Juste avant d’entrer dans le petit roulant, C tendit un doigt vers le bas.

— Tu pourras me voir, je me tiendrai à l’endroit précis où je t’ai trouvée tout à l’heure.

Le véhicule parut glisser en l’air jusqu’à la cabine de l’ascenseur qui le goba avant de descendre la pente à 45° conduisant dans l’épaisseur du plafond. C disparut.

 

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