Il sera… Science fiction

 

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75   Je m’affronte, se dit Sandrila Robatiny

 

Le ciel s’était subitement couvert sans qu’elle s’en rende compte. La pluie s’abattait maintenant sur les parois de la pyramide, dans le plus grand silence malgré l’abondance liquide. Les triangles transparents garantissaient apparemment une isolation sonore parfaite. L’Éternelle accorda un regard distrait aux nappes ondulantes qui dévalaient les pentes du polyèdre transparent. Elle estima disposer de quelque deux ou trois minutes avant que le clone atteignît le lieu convenu. Il lui eût été facile de consulter le céph-enregistrement du moment où elle avait fait le même chemin en sens inverse, pour venir ici avec C, afin de mesurer la durée de ce déplacement. Mais… de toute manière, cette manœuvre lui eût fait perdre du temps. Son regard chut à travers l’irréelle transparence du sol, sans cesse entretenue par d’invincibles armées alliées de nanomachines à récurer et d’Angéblancs. À la verticale, environ cent mètres plus bas, tournait le sigle géant. Son câble traversait la moitié de l’épaisseur du sol pour s’ancrer au centre d’un disque d’apparence métallique, noyé dans la masse invisible.

En portant son regard jusqu’au ras de la base de la pyramide, dont les côtés se prolongeaient une centaine de mètres sous le sol, elle s’aperçut que, de là où elle se trouvait, la rampe annulaire du septième étage n’était pas visible. Elle se déplaça alors jusqu’à l’un des angles du plancher et constata que, même ici, à un degré près, la base de la pyramide l’empêchait de voir le lieu où C avait prétendu se rendre. Pourquoi à ce moment-là lui avait-elle dit qu’elle pourrait être vue ? Était-il concevable qu’elle ne sache pas que c’était impossible ? Elle a pourtant passé ici beaucoup plus de temps que moi, songea l’Éternelle. A-t-elle feint de ne pas le savoir ?

Ce besoin inattendu de partir si loin pour faire un simple essai de céph-communication lui parut soudain singulier. Elle eut l’intuition que cela ressemblait à un fallacieux prétexte destiné à couvrir un pressant besoin de s’isoler. Cependant, cette pensée n’encombra pas longtemps son esprit car elle avait elle aussi une urgente envie d’être un moment seule. Depuis que le LCR de l’Organisation était dans sa céph, elle luttait contre une stressante impatience d’appeler son ennemi. Seul, le besoin d’être certaine qu’il n’était pas déjà en contact avec C l’avait jusqu’à présent retenue. Son plan d’attaque était bien clair dans sa tête. Elle avait eu le temps d’y penser. Une seule chose comptait : récupérer Bartol sain et sauf. Le reste n’avait aucune importance. Elle était prête à toutes les concessions, mais elle connaissait So Zolss ; il était important qu’il ne détecte pas ce point faible. Bien entendu, le fait même qu’il eut fait kidnapper Bartol, pour faire pression sur elle, indiquait qu’a priori il le connaissait déjà. Il s’agissait donc de lui donner l’impression qu’il s’était trompé, ou du moins qu’il avait largement surévalué l’intérêt qu’elle prêtait à son prisonnier. Elle était certaine que ses chances de revoir Bartol étaient inversement proportionnelles à l’ardeur visible qu’elle dépenserait pour le libérer. Plus elle trahirait son attachement, plus So Zolss aurait du mal à se séparer d’un moyen de pression efficace. Il fallait jouer la partie très finement.

Elle se cala au fond d’un fauteuil. De neurone en neurone, comme l’eussent fait d’arbre en arbre plusieurs incendies dans une forêt de résineux, une pensée vigoureuse se répandit dans son esprit. En divers points de sa masse cérébrale, les impulsions électriques des potentiels d’actions, nés des conversations entre cellules nerveuses, investirent quelques milliers de dendrites et autant de racines de sa céph. La configuration de ces potentiels d’actions fut, à juste titre, interprétée comme une commande mentale par le logiciel de l’interface encéphalique.

— > So Zolss, ajouta-t-elle vocalement.

— < Appel en cours, répondit le nouveau LCR.

En très peu de temps, son cœur se mit à battre avec une violence inattendue. Elle se morigéna. Un peu de cran ! se dit-elle.

— < Mademoiselle Sandrila Robatiny souhaite vous parler, acceptez-vous la communication ?

La question était si imprévue et surréaliste, pour ne pas dire saugrenue, qu’elle mit presque trois secondes à comprendre. C !… C l’appelait. Elle aurait dû attendre avant de demander So Zolss, se reprocha-t-elle. Celui-ci risquait de répondre d’une seconde à l’autre. Ce n’était pas le moment de mener deux conversations séparées ; elle avait besoin de toute sa concentration. Et il n’était pas question de refuser le contact de C. Elle ne comprendrait pas ; elle demanderait des explications. Son regard contenait déjà tant de questions ! Elle ne voulait pas éveiller sa curiosité. Le stress monta encore en elle. Elle se reprocha violemment de n’avoir pas su gérer son impatience, et comme toujours, depuis ces dernières décennies, elle pensa suspicieusement à son âge. Gardait-elle toute sa tête ? Aurait-elle commis pareille erreur dix ou vingt ans auparavant ? Toujours et encore, encore et toujours les mêmes doutes oppressants.

— < Mademoiselle Sandrila Robatiny souhaite vous parler, acceptez-vous la communication, répéta sa céph ?

Elle tressaillit.

— > Communication acceptée.

— < Votre correspondant So Zolss vient de laisser un message pour vous : « Je vous rappelle dans un quart d’heure. »

Sauvée par la chance pure, pensa-t-elle.

— :: Maman ?

— :: … Je…

Ses nerfs étaient en feu. Que m’arrive-t-il ? se demanda-t-elle. Pourquoi suis-je si tendue ?

— :: Maman ? Tu m’entends ?

— :: Oui, tout va bien, Je t’entends bien.

La voix de C fut enthousiaste :

— :: Ah ! C’est géant ! C’est la première fois que nous communiquons par céph toutes les deux. C’est excitant !

— :: …

— :: Dis-moi quelque chose !

L’Éternelle eût voulu parler mais elle ne savait que dire. C’est à peine si elle se sentait concernée par cette expérience. Son intellect avait pourtant bien conscience que ce moment était important, tout à fait extraordinaire même, et qu’elle eût dû, elle aussi, le trouver grisant, mais une préoccupation, pour elle, bien plus importante, empêchait son esprit de lui accorder l’émotion qu’il méritait.

— :: On ne peut pas voir le septième étage d’ici, furent les seuls mots qui lui vinrent.

 

***

Le dialogue céphonique avec C, durant lequel Sandrila Robatiny avait dû s’aiguillonner le cerveau pour trouver quelques phrases insipides à dire, avait heureusement peu duré. À présent, l’Éternelle attendait le retour de sa jeune image avec une anxiété qui ne cessait de croître. Les mains dans les poches, elle faisait les cent pas en fouillant au fond d’elle avec une violence rageuse. Suite aux vigoureuses fouilles de son introspection, la raison de son agitation intérieure ne resta pas longtemps hors d’atteinte de sa conscience. Elle comprit soudain pourquoi, depuis le début, elle n’osait pas parler de ses sentiments avec son clone. Le comble du ridicule, se dit-elle. J’ai peur d’elle. J’ai peur d’elle. J’ai peur d’elle parce qu’elle a tout pour être une redoutable rivale. Normal ! Elle est moi, en plus jeune. Tout ce que Bartol a pu apprécier chez moi est en elle, mais en plus frais. Et… peut-être même que le moteur de mon attirance pour lui se trouve aussi dans mon clone, se tortura-t-elle.

Un son discret jeta un frisson sur elle. Elle leva la tête. Le roulant venait d’entrer. Son alter ego d’or éclatant se mit à marcher vers elle. Il est temps que je m’affronte, se dit Sandrila Robatiny.

 

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