Il sera… Science fiction

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77. Je me souviens : Ma bonne vieille langue des pauvres

 

Rétrospectivement, même aujourd’hui, j’avoue que je ne sais pas trop si j’ai choisi en toute conscience d’abandonner mon ancienne existence. Oui ! Évidemment ! d’une certaine manière j’ai choisi bien sûr puisque je l’ai fait ! Mais… je veux dire que mon choix n’avait pas pour but d’améliorer ma condition matérielle. J’étais trop jeune pour avoir cette forme d’ambition somme toute mesquine. Trop jeune mais surtout trop plein de désirs déjà bien précis pour me laisser appâter par le confort. Oui, avoir le ventre plein… se sentir propre… dormir bien au chaud… dans un lit confortable, tout ça c’est bien ! Mais ce n’était tout de même pas suffisant pour me décider à m’éloigner si longtemps de maman. Pauvre maman ! Ça me griffe toujours le cœur de penser à elle. À bien y réfléchir, je suis de plus en plus persuadé que ce qui m’a décidé c’était le Robot de Quader. Un rêve de gosse quoi ! J’étais complètement ébloui par cette machine.

Je me souviens :

 

***

Il y a dix jours de ça, on est allés voir maman au ghetto. Elle était très heureuse de nous voir. On lui a tout raconté sur monsieur Quader. J’étais fier de lui montrer mes beaux habits. Mais, en même temps, j’étais gêné quand les autres gens du ghetto m’ont regardé et qu’ils étaient étonnés. La prochaine fois, j’irai avec mes anciens habits que j’ai gardés. Heureusement que je les ai pas jetés. Heureusement que je les NE ai pas jetés. C’est bien drôle ce qui se passe dans moi : je ne veux pas que monsieur Quader voie la crasse du ghetto parce que j’ai honte d’être trop pauvre mais je ne veux pas non plus que les gens du ghetto me voient avec ces habits parce que j’aurais encore plus honte d’être trop riche. Oui, c’est bien drôle ce que je pense de ça. C’est la première fois que je trouve mes pensées aussi drôles. Mais c’est la première fois que je réfléchis à ça parce que c’est la première fois que je suis riche. Je me gratte le cerveau. Ce doit être des pensées de riches. Je savais… Je Ne savais pas que les riches avaient honte d’être riches. À présent que je le sais, je ne leur en veux plus. Je ne comprends pas pourquoi les riches ne donnent pas des habits et des chaussures aux pauvres. Comme ça les pauvres seraient riches et comme tout le monde serait riche, les riches n’auraient pas honte d’être riches. Je l’ai dit à monsieur Quader. Il a compris que ça me démange l’esprit toutes ces questions, que j’aimerais cerveauter un peu, alors il m’a souri très gentiment et m’a caressé la tête sans répondre comme s’il réfléchissait à mon idée. Au bout d’un moment, il a prit un air du genre « Phiiiou ! Oh ! la ! la ! » et il m’a dit que c’était trop difficile de me répondre, qu’il m’expliquerait beaucoup de choses avant, pour comprendre comment marche la société humaine. La société humaine c’est nous tous, sur la Terre et dans l’espace. J’apprends beaucoup de nouveaux mots avec monsieur Quader. À la fin, j’ai fini par comprendre qu’il a la même langue que nous, mais en version pour les riches. C’est comme les habits. Il y a des habits de pauvres et des habits de riches. Les habits de riches sont vraiment mieux que les habits de pauvres. Ils se ne salissent pas. Monsieur Quader m’a expliqué que c’est parce qu’il y a comme de très petites bêtes dans les fibres. C’est des bêtes que les riches mettent dans leurs habits. Il y en a des milliards et elles sont si petites qu’on ne peut pas les voir ; milliard, c’est un très grand chiffre avec neuf zéros. C’est des habits qui restent propres. Si on se fait une tache dessus au bout d’un moment elle part toute seule. La langue des riches, c’est mieux que la langue des pauvres, parce qu’on peut dire plus de choses avec. Mais pourtant pas toujours !… Il y a des trucs qu’on dit mieux avec ma bonne vieille langue des pauvres que je connais bien. Par exemple : « Ça m’enchante l’âme » ou « Ça me sucre le cœur » c’est pas facile à dire avec la langue des riches. Pour y arriver, il faudrait dire : « Ça me fait vraiment plein de beaucoup multiplier par plein d’énormément très très très très très plaisir. » Et encore ! même comme ça, ça rend pas aussi bien. Autre exemple : « Tu me boulimises les testicules » ben… Pour ça il faudrait dire « Vous me dérangez, multiplié par un chiffre avec des milliards de zéros ! » Ça donne un peu une image, mais ça sonne mal et c’est long à dire. Quand quelqu’un vous boulimise les testicules, vous n’avez pas envie de lui parler pendant trois jours pour le lui dire ! Donc, la langue des riches, elle est bien, mais… elle a des défauts. Par contre, leurs habits et leurs chaussures, c’est pas fécal du tout ! Je peux vous le dire !

Oui… je disais qu’il y a dix jours de ça, on est allés voir maman au ghetto. Monsieur Quader nous attendait à la sortie du trou dans le mur. Je suis sûr que c’est pas vrai que s’il n’est pas venu c’est parce qu’il avait du travail. Il a menti pour nous laisser tranquilles. Je ne voulais pas retourner voir monsieur Quader, pour rester avec maman. Mais elle m’a demandé d’y retourner. Elle a dit que c’était une grande chance. Alors, je lui ai demandé de venir avec moi. Elle a répondu que monsieur Quader ne pouvait pas s’occuper d’une veille dame comme elle et qu’elle ne voulait pas partir de sa baraque, mais qu’elle aimerait bien connaître ce monsieur. Je l’ai dit à monsieur Quader et il m’a répondu qu’elle pouvait venir chez lui quand elle voudrait ou qu’il irait la voir avec moi quand je voudrais. Mais, pour l’instant, je ne veux pas encore que monsieur Quader voie où je vivais. Plus tard peut-être… Drill n’a pas voulu revenir chez monsieur Quader avec moi. Il voulait rester avec ses autres copains, mais il a dit qu’il allait réfléchir et que, peut-être, il reviendrait. Je vois bien qu’il se flasquifie en ce moment. Il gobe trop de kokis. Ça, c’est quand il va mal. Il se les fait sauter dans le gosier les unes derrière les autres. Dans cinq jours, j’irai encore les voir tous les deux, maman et Drill, monsieur Quader me l’a promis. J’ai déjà de l’impatience qui me galope dedans !

En attendant, j’apprends beaucoup de choses tous les jours. C’est monsieur Quader qui me les apprend. J’aime beaucoup apprendre. C’est comment dire… Je n’arrive pas à l’expliquer. Ça me fait du bien dans le cerveau. C’est comme si… comme si ma tête avait faim.

 

***

Ça va faire six mois que je suis chez monsieur Quader.

Il travaille dans les logiciels de RPRV. Ce sont des machines fantastiques d’une très haute technologie. Technologie ça veut dire un truc du genre… euh… comment dire… que c’est pas de la fécalerie quoi ! RPRV ça veut dire Robot Piloté par Réalité Virtuelle. Ceux qui ont une céph peuvent le piloter juste avec leur cerveau. Monsieur Quader a dit que j’en aurai une quand je serai plus grand. Je n’ai pas perdu une miette des explications qu’il m’a données au sujet des RPRV. Moi je veux être plus tard un grand pilote de RPRV. Le plus grand de tous. Il y a de très très grands RPRV m’a expliqué monsieur Quader. C’est pour construire des énormes bâtiments. Ou pour défoncer le sol des planètes pour faire des installations. Sais pas trop ce que c’est « des installations » mais ça me plaît quand même. Il y a aussi de tous petits RPRV. C’est pour entrer dans des endroits minuscules et faire des choses toutes petites. J’ai du mal à imaginer exactement quoi, mais des choses toutes petites petites. Soigner un pied de fourmis par exemple. Avec des sortes de lunettes spéciales et une combinaison spéciale aussi, j’ai piloté le RPRV de Quader. Grâce aux lunettes, on voit ce que les caméras du robot voient. Grâce à la combinaison on le fait bouger. Si je lève un bras le robot lève le même bras. Pareil pour les jambes, les doigts et tout et tout. Ce n’était pas très facile. Au début, je me cognais un peu partout contre les meubles et contre les murs. J’ai même fait un peu de dégâts. Au bout d’une demi-heure de pilotage, j’avais vraiment l’impression de me trouver là où était le robot. Je veux dire dans sa peau. Enfin, il n’a pas de peau mais c’est pour dire… En sortant de la combinaison, j’étais presque surpris de me trouver tout à coup dans une autre pièce. Et puis, comme le robot est plus grand que moi, quand je sortais de la combinaison de pilotage, j’avais l’impression de rétrécir. Et puis aussi, j’avais l’impression de devenir mou et fragile parce que le corps du robot est très dur ; quand on est dans sa peau on peut se cogner partout sans se faire mal. J’ai aussi étudié l’astronomie, l’astronautique, la chimie, la physique, les mathématiques, l’histoire, les arts… et la société humaine comme Quader me l’avait promis.

Je vais voir maman régulièrement, tous les vingt jours. Drill est revenu vivre avec Quader et moi, mais il n’est resté que deux mois. Il est reparti, il y a une cinquantaine de jours de cela environ. Nous n’avons plus de nouvelles de lui depuis son départ. Je me demande souvent ce qu’il est devenu et j’espère très fort qu’il me donnera bientôt des nouvelles. Aujourd’hui, je vais voir maman. Je peux y aller seul en utilisant un roulant commun car Quader m’a officiellement adopté. Comme les autres habitants de la ville, ceux que je surnommais autrefois les Dehors, je peux à présent circuler librement dans la ville. Comme monsieur Quader nous l’avait promis, à moi et à Drill, les zarks nous laissent tranquilles.

Je m’appelle Ols Alia. Alia, c’est le nom de maman. J’ai voulu m’appeler comme elle. Ols, c’est le prénom qu’elle m’a toujours donné. Je n’avais aucune raison d’en changer. Pour aller voir maman, je mets les vieux vêtements dans un sac. Je les ai gardés, pour aller au ghetto, mais aussi par nostalgie, je pense. Nostalgie, ça veut dire que quand j’y repense ça me sucre le cœur mais que en même temps ça me griffe le cœur aussi. C’est pas mal comme mot de riche ! Les vieux habits, je les mets avant de rentrer dans le ghetto. Ils attireraient trop l’attention sur moi si je les portais en ville. C’est terrible à constater, mais je dois me déguiser pour être bien. Un déguisement pour la ville, un autre pour le ghetto. La dernière fois, je me suis rendu compte que je change également de langage quand je vais voir maman. Ho ! pas avec elle, bien sûr, mais avec les autres habitants du ghetto. Je reprends mon ancienne manière de m’exprimer, pour ne pas les déranger. Je reprends mon ancien parlage, si vous voyez ce que je veux dire. Ils risqueraient de penser que je fais le fier si je ne parlais plus comme eux. En fait, je me sens coupable d’avoir eu cette chance qu’ils n’ont pas eue.

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