Il sera… Science fiction

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79. Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ! (2)

 

Au milieu de l’après-midi, encore dans la grande salle octogonale de Saphi, tout le monde est assis en rond sur la moquette. Sompolo a renoncé à donner son cours. Il assiste comme les autres à la conversation entre Daniol Murat et son élève. Celle-ci a commencé par une leçon de vocabulaire, mais comme d’habitude elle dérive et s’étale au gré des questions que pose l’angémo. Le dernier mot proposé par l’éthologue était « Monde ». Après quelques explications, il a été indubitablement compris.

— Combien de mondes il y a ? interroge C12/5.

— On ne peut les compter tous… répond Daniol Murat, mais un petit nombre d’entre eux seulement est habité par les hommes.

— Combien ?

— Principalement deux : la Terre et Mars. Surtout la Terre. Il y a aussi des colonies sur Mercure et sur certains satellites de Jupiter et de Saturne.

— Les hommes habitent toujours que sur des mondes ?

— Certains astéroïdes possèdent aussi des installations, mais ils ne sont pas vraiment considérés comme des mondes. Il existe par ailleurs de gigantesques constructions spatiales qui sont en quelque sorte des mondes artificiels, mais c’est sur ce monde-ci, sur Terre, qu’il existe le plus grand nombre d’humains !

Daniol Murat s’efforce de revenir sur Terre dans le but d’éviter, pour l’heure, un cours d’astronomie. Zooltane Polikant estimant son enseignement trop éloigné de la bienséance pure ; il espérait que les connaissances générales, tout au moins celles ayant trait à la Terre, seraient considérées comme étant de bon goût.

— Combien ?

— Mille vingt milliards !

— Combien grande la Terre ?

— Douze mille kilomètres de diamètre.

C12/5 prend une attitude réfléchie. Son front est plissé.

Il essaie de savoir quelle place il y a pour chaque humain, se dit Daniol Murat. Mais il ne possède pas encore l’outil mathématique lui permettant de calculer la surface de la sphère, et il ne sait pas que la plus grande partie de la surface du monde est occupée par de l’eau.

— C’est énorme, c’est beaucoup, beaucoup de personnes, reprend l’éthologue. Il a fallu trouver des solutions pour arriver à faire vivre tant de gens sur la Terre.

Sompolo ne dit pas un mot. Il est comme hypnotisé par l’enfant chimpanzé génétiquement modifié. De temps en temps, il lance un regard sur Daniol Murat qui semble dire : « Mais, qu’avez-vous donc fait ? » En retour le psychologue lui retourne un complexe visage chargé d’impuissance, de désarroi, de culpabilité et surtout d’une immense commisération pour ce petit être. Saphi qui se prend de passion pour le métier de Daniol Murat commence à prendre conscience du malaise de ce dernier. Cara est heureuse. Elle admire son nouveau copain sans retenue. Les propos et les reparties de ce dernier ont beaucoup d’influence sur elle. C’est vrai, s’était-elle dit, plusieurs soirs avant de s’endormir, Kiki a raison, à quoi ça sert d’apprendre à vivre quand on est déjà vivant ! Elle trouve qu’il pose des questions intelligentes et elle est très fière de lui, comme si elle pouvait partager l’honneur de la pertinence de ses répliques qui visiblement étonnent les adultes. Elle est un peu jalouse à cause de Nounours qui aime trop sa compagnie, mais, dans l’ensemble, elle adore le quadrumane.

— Combien de singes sur la Terre ? demande C12/5.

Le psychologue hésite une fraction de seconde.

— Je ne sais pas vraiment, avoue-t-il à contrecœur.

Il sait qu’il vient de commettre une faute de psychologie, car cette réponse risque d’être interprétée comme un manque d’intérêt pour l’espèce simienne, mais d’un autre côté il ne pouvait pas mentir et annoncer n’importe quel chiffre fantaisiste au risque de perdre tout crédit. Le Réseau pourrait rapidement lui donner la réponse mais l’angémo pose déjà d’autres questions :

— Plus ou moins que des hommes ?

— Beaucoup plus d’hommes, répond le psychologue, considérablement davantage.

Avant que la prochaine question ne soit prononcée, il demande à Sompolo :

— Pouvez-vous voir pour le nombre de singes… disons de chimpanzés ? Vous trouverez plus vite que moi.

Sompolo lui fait un signe de tête qui veut dire : « Je m’en occupe ». Il ferme les yeux et lance des commandes céph-mentales pour rechercher l’information. C12/5 le regarde faire. On lui a déjà parlé des céphs et du Réseau, aussi comprend-il ce qui se passe. En quelque quinze secondes, le professeur d’interface a l’information. Il n’a pas prononcé un seul mot. Toute la manœuvre s’est faite mentalement.

— Il y a environ cent douze mille cinq cents chimpanzés en ce moment sur Terre.

L’étonnement est bien visible sur la face de l’angémo.

— Pas beaucoup ! dit-il. Pas beaucoup ! Il a fallu trouver des solutions pour arriver à faire vivre tant beaucoup de hommes sur la Terre. Mais pas besoin de trouver des solutions pour arriver à faire vivre tant peu de chimpanzés.

— C’est vrai, répond Daniol Murat, ne voyant pas ce qu’il pourrait dire d’autre.

— Quelles solutions hommes ont trouvé ?

— Hé bien… commence le psychologue, en notant que, dans sa formulation, l’angémo vient implicitement de se désolidariser des individus appartenant à l’espèce qui a trouvé les solutions. Pour arriver à faire vivre autant de monde sur la Terre, les hommes n’ont trouvé pour l’heure qu’une méthode : la décorporation.

C12/5 réalise que son seul grand ami vient de dire « les hommes n’ont trouvé… » et non « nous n’avons trouvé ». C’est très important pour lui car il sait que c’est pour éviter de se situer dans un autre clan que son instructeur a employé cette tournure plutôt que l’autre. Il sourit à l’homme. L’homme lui sourit. Quelque chose de fort et subtil vient de s’échanger dans leurs regards.

— C’est quoi la décorporation ?

— C’est le procédé par lequel les humains se débarrassent de leur corps. Grosso modo, seul le système nerveux est conservé.

— Comment les humains vivent sans corps, c’est qu’elle explication, qui explique ? demande l’angémo après une petite pause pour assimiler cette information inattendue.

— De deux manières différentes selon leur fortune. Quand on est décorporé, on peut être un Grandrêveur ou un Mondaginaire. Tant que l’on n’est pas décorporé, on est un Ancien. Il n’y a que cent soixante milliards d’Anciens. Tous les autres humains sont décorporés.

— Huit cent soixante milliards humains décorporés sur ce monde ? résume C12/5 en demandant confirmation.

Le professeur d’interface encéphalique affiche une mine abasourdie. Il réalise que le petit être velu vient de faire une soustraction.

— Oui, huit cent soixante milliards, réaffirme Daniol Murat.

— Nous on est des Anciens, précise fièrement Cara, avec un petit doigt en l’air, histoire de montrer qu’elle suit la conversation.

Saphi lui sourit. C’est bien la première fois qu’elle voit sa petite sœur rester calme et attentive aussi longtemps. Le petit quadrumane sourit aussi à Cara. Il lui pose une main sur l’épaule et confirme :

— Oui, nous, on est des Anciens.

Puis, il reprend aussitôt le rythme de ses questions.

— Combien de Grandrêveurs ?

— Cinq cent cinquante milliards.

— Pourquoi seulement trois cent dix milliards de Mondaginaires et cinq cent cinquante milliards de Grandrêveurs ?

— Pour être Mondaginaire, il faut une céph. Les Mondaginaires sont tous reliés au Réseau. Ils vivent dans un monde… je devrais même dire dans des mondes qui pour nous sont purement virtuels, car nous les savons entièrement créés par des logiciels. Les impulsions électriques qu’ils reçoivent dans les régions spécialisées de leur système nerveux, leur font voir, entendre et sentir tous les stimulus de ces mondes. Pour eux, ces derniers sont aussi réels que le nôtre l’est pour nous…

Daniol Murat se tait en se demandant ce que l’angémo a bien pu comprendre parmi toutes ces explications. Il sait que son vocabulaire n’est pas encore assez riche et que ses connaissances ne sont pas suffisantes, mais il sait aussi qu’il enregistre tous les mots inconnus et qu’il fera tout dans les moments suivants pour les connaître précisément afin de combler les trous de ses connaissances lacunaires. L’éthologue s’interroge. L’angémo va-t-il tout de suite lui demander ce que veut dire logiciel, stimulus ou nano-impulsion ? Ou, préférera-t-il le laisser continuer afin d’avoir une vue d’ensemble avant de se renseigner sur les significations précises des composants de son explication ? Il n’y a pas lieu de s’interroger longtemps ! Le silence et le regard interrogateur du jeune quadrumane sont plus qu’éloquents : ils le prient de poursuivre. Les mots inconnus peuvent attendre un moment, il a choisi de saisir le sens global du discours. Daniol Murat reprend donc la parole sans simplifier son langage :

— Monsieur Sompolo serait plus qualifié que moi pour expliquer l’intégration et le fonctionnement de la céph dans l’encéphale et le système spinal… Outre l’investissement de leur céph qui les relie au Réseau, les Mondaginaires comme les Grandrêveurs dépendent d’installations qui maintiennent en vie la faible masse organique qui reste d’eux. Ils sont presque deux fois plus nombreux que nous, ce qui implique que deux tiers des aménagements du Réseau leur soient destinés, davantage même car tous les Anciens n’accèdent pas au Réseau. Cela entraîne des coûts, voilà pourquoi il faut payer pour devenir un Mondaginaire et voilà également pourquoi il faut aussi payer pour le rester. Ne peuvent donc demeurer des Mondaginaires que ceux qui savent rester utiles, en participant à la création de logiciels par exemple. Certains deviennent des héros très appréciés dans des combats ou des épreuves de toutes sortes, spectacles que les Anciens ou les autres Mondaginaires peuvent apprécier en payant leur place de spectateur. D’une manière ou d’une autre, les Mondaginaires doivent gagner de l’argent pour vivre.

L’angémo est toujours concentré. Cara écoute aussi. On dirait que c’est la première fois qu’on lui parle de ces sujets. Le psychologue, qui jusqu’à présent était assis en tailleur, change de position en se mettant à genoux, assis sur ses chevilles, et poursuit :

— Les Grandrêveurs, ils représentent plus de la moitié des humains. Les Grandrêveurs, c’est le nom officiel de cette grande communauté, la plus grande de toute. Par amertume… il faut reconnaître que c’est la condition finale des plus défavorisés, les Anciens les appellent les Béats. Ce ne sont que des systèmes nerveux imbibés de forte dose de kokibus, une substance qui les fait agréablement errer dans des rêves inconnus. Ils sont complètement isolés. Complètement ! Aucun contact avec personne. Ils n’ont aucun échange. Aucun stimulus. Seuls, complètement et jusqu’à la fin, ils vivent uniquement sur l’élan de leurs souvenirs, mais, peu à peu, leur activité mentale ralentit… ralentit… ralentit… jusqu’à s’arrêter. Là, les systèmes qui les maintenaient en vie sont volontairement débranchés.

Tout à coup, un terrible monstre acoustique se rue dans les conduits auditifs pour faire éclater la quiétude du moment en mille fragments d’âcre souffrance.

— Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

Un contingent de chenilles par trop boudinées investit les murs. Sans que personne n’y prenne garde, Zooltane Polikant était arrivée et elle avait silencieusement assisté aux dernières secondes de l’exposé du psychologue. Une grêle de phonèmes pointus, s’abattant sur les ouïes comme des tessons de verre sur de la peau nue, suit le terrible hennissement :

Monsieur Murat ! C’est incroyable ! C’est insensé. C’est… C’est… Je vous avais pourtant fait mes recommandations. Je vous avais demandé d’enseigner des choses de bon goût à Kiki. Au lieu de ça, vous lui parlez de… de… de… ces monstruosités. Devant Saphi et devant Cara, en plus de ça ! Je suis une femme tolérante, mais vous avez largement franchi les limites du tolérable. Là, je suis obligée de vous demander de quitter ce lieu sur-le-champ. Je me chargerai moi-même de l’éducation de Kiki dorénavant. Cette pauvre bête tout de même ! Vraiment ! Où est donc votre conscience professionnelle ? Je vais demander à mon mari qu’il s’occupe de votre avancement. Vous allez voir ça ! Dehors ! Dehors je vous prie. Je ne puis plus en supporter davantage ! J’en mourrais !

Son poignet droit, au bout duquel pend une main molle, se porte à son front. On la croirait sur le point de défaillir. Elle s’assoit, en donnant des signes de souffrance. Une main à plat sur la poitrine, elle respire avec de grands mouvements du buste, donnant l’impression de s’étouffer. Les deux hommes sont décontenancés. Daniol Murat est même interloqué. Mais les deux enfants ne manifestent aucun étonnement. Ils semblent trouver ça parfaitement habituel. Saphi est très embarrassée mais nullement surprise. Cara est seulement ennuyée qu’un agréable moment ait pris fin. Alors que tout porte à croire qu’il ne reste plus qu’une trace de vie dans le corps souffreteux de la femme en forme de sac et que les deux hommes mal à l’aise s’apprêtent à lui venir en aide, un geyser d’énergie inattendu fait rebondir la moribonde.

— Sortez ! sortez ! Monsieur Murat ! vitriole-t-elle l’ambiance sonore. Dorénavent, j’assumerai toute seule la charge de l’éducation de Kiki. Ne revenez plus le voir, Monsieur Murat, ça risquerait de grandement le perturber. Ne revenez plus jamais.

C12/5 est perplexe. Il est conscient qu’un événement grave est en train de se produire devant ses yeux, même s’il serait plus juste de dire dans ses oreilles. Une affliction soudaine le pousse à intervenir.

— Mais, fait-il remarquer à sa maîtresse, il reste deux jours encore.

Saphi voudrait agir pour arranger la situation mais elle n’en a pas la force. Elle a une figure fataliste et abattue.

— Encore deux jours ? Pourquoi ? s’étonne Zooltane Polikant.

C12/5 explique :

— Monsieur Murat est là depuis treize jours. Il devait rester quinze jours. Il reste deux jours pour monsieur Murat.

Tandis que la porte de l’ascenseur se referme sur lui, Daniol Murat entend la petite voix de l’angémo se perdre dans l’obscurité de son malaise.

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