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80. Je me souviens :
Quand cet événement, le plus marquant de ma vie, se produisit, j’avais presque 15 ans. J’avais la sensation d’être un jeune homme ! Enfin, presque ! Physiquement je ressemblais toujours à un enfant, un gringalet même. Il faut dire que je n’ai jamais été un athlète. Mais les débuts relativement difficiles de ma vie m’avaient forgé un caractère, une maturité. Heureusement ! Avec ce que j’étais sur le point de vivre… Je revenais d’un fabuleux voyage lunaire et j’y pensais encore. Quader était différent depuis quelques jours ; il semblait absorbé. Je me demandais si ce n’était pas dû à une certaine rencontre. Une rencontre récente apparemment. Une belle jeune femme aux yeux ardents. Il l’avait reçue à la maison. Je l’avais pour ainsi dire à peine entraperçue. Nous nous étions rapidement salués, juste avant que je sorte ; j’étais pressé car j’allais voir maman. Sur le chemin, l’exceptionnelle intensité de son regard était un moment resté imprimée dans mes pensées. J’avais eu la brève impression d’être en quelque sorte fouillé par deux sondes. Deux sondes tellement pénétrantes ! Quader ne me disait rien à son sujet et moi, malgré mon envie, car je pensais qu’elle était la cause de son attitude préoccupée, je n’osais pas le questionner. Mais pour en revenir à l’événement en question, il est certain que je garderai toujours cet épisode de mon existence au premier plan de mes souvenirs. Ce fut si violent. Comment oublier ?! Je me souviens :
*** J’ai 15 ans. Je suis chez Quader depuis presque deux ans. J’ai appris tant de choses que j’ai l’impression de ne plus être le même. Je viens de vivre une expérience fantastique. Mon père adoptif et moi nous revenons de la base lunaire Jules Verne. C’était mon premier voyage dans l’espace. Pour être plus précis, c’était même mon premier voyage. Ma tête est encore pleine de toutes ces incroyables nouvelles sensations que j’ai eu la chance de vivre. J’ai pu connaître tout ça grâce aux compétences de Quader. C’est un grand spécialiste des robots pilotés par réalité virtuelle. Il est en train de mettre au point une nouvelle interface de pilotage qui a fait grande impression. On lui a demandé de se rendre à Jules Verne, pour assister les techniciens RPRV à mettre en place toute l’interface de pilotage des nouveaux robots qui permettront d’agrandir la base, et de faire bien d’autres choses encore sur la lune. Il est 2 h du matin. Nous revenons de ce voyage inoubliable. La nuit est sombre et tiède. Un roulant nous a déposés près de notre appartement. Nous restons tous les deux debout sur le trottoir. Quader passe affectueusement son bras sur mes épaules, et nous restons là, en fixant la lune, sans rien dire, heureux d’être ensemble. Je regarde ce croissant qui distille sa lumière parcimonieuse et paisible, en réalisant que désormais je ne concevrai plus cet astre comme auparavant, car à présent ce n’est plus seulement un objet lumineux accroché dans le ciel ; pour mon esprit, il vient d’acquérir le statut d’un véritable monde. Cet homme généreux, que j’aime de tout mon cœur, sait ce que je pense. Il me sourit. On ne dit rien. Nous sommes bien et c’est tout. J’hésite à me mettre une koki sur la langue. Je sais que Quader aimerait que je ralentisse un peu, mais ce n’est pas facile. Il espère que je m’arrête complètement un jour ou l’autre ou du moins que je parvienne à maîtriser ma consommation ! C’est lui qui m’achète mon kokibus pour que je n’absorbe pas le gratuit, celui qui contient une substance de fidélisation. Malheureusement, je suis encore dépendant de ce produit, je le suis moins qu’il y a deux ans, mais je n’en suis pas encore entièrement libéré. Fécalerie ! Trop durficile de s’en passer. J’ai honte, mais je prends toujours du gratuit, au moins une pilule sur deux. Je suis sûr que Quader s’en doute mais il fait semblant de rien. J’aimerais maîtriser cette salerie pour qu’il arrête de se griffer l’inquiétude pour moi, le pauvre. C’est extrêmement brutal ! Une force inconnue me saisit sous le menton et me renverse d’un seul coup la tête en arrière. Un contact froid menace ma gorge. — Bouge pas salerie de Dehors ! ou je te pourris la vie. C’est une voix d’homme très haineuse. Il me soulève si fort la mâchoire, que mon cou est plié à se rompre. Mon visage est face à la lune. J’entends une respiration courte et convulsive dans mon oreille gauche. Il force encore. Mes pieds effleurent à peine le sol. Je suis presque pendu par le menton. Le type continue à m’insulter. Il ricane nerveusement. Sa lame appuie fort sur ma pomme d’Adam. N’arrive plus à respirer. Juste petit filet d’air… Suffoque… Mal… Voile bleu… Très mal… Étourdissement… Douleur… Peux plus… Je perçois, dans un rêve furtif, que mon corps s’écroule. Tout mou. Sans une esquisse de réflexe de protection. Pantin sans force. L’homme m’a lâché. Mes articulations heurtent douloureusement le sol. Choc derrière la tête. Je suis sur le point de m’évanouir, mais une pensée violente hurle soudain en moi. Sa vigueur m’arrache de l’inconscience. Son énergie tue mon vertige. Sa force me ramène à la surface. Que se passe-t-il pour Quader ? Est-il en danger ? Est-il agressé, lui aussi ? Éperonné par cette question brûlante, je me relève et regarde la scène. Deux hommes du ghetto ! Celui qui m’a attaqué se tient face à moi. Trapu. Barbe rousse. Petits yeux noirs très rapprochés. J’ai l’impression de le reconnaître… me semble… pas sûr. Il est planté sur ses jambes écartées et me montre son couteau. Son sourire est empli de haine. Quader est à genoux. L’autre homme, un grand mince chauve, lui tord le bras dans le dos. Une grimace de douleur froisse son visage. Je me griffe l’inquiétude douloureusement dans mon cœur. J’ai peur pour lui. — Tes chaussures, visquerie ! ordonne le chauve. — Les tiennes aussi, fécalerie de Dehors, ajoute mon tortionnaire. Vite ! ou je te termine. Je supplie : — Ne lui faites pas de mal. Je sais ce que vous ressentez. Je viens du ghetto moi aussi. Je vous comprends. Nous allons vous donner les chaussures. Ne soyez pas violents. Ne lui faites pas de mal. Le barbu m’attrape par le bras. — Alors comme ça, toi aussi, tu es du ghetto hein ! T’as trouvé ça pour me mixer le cerveau. Tu me prends pour un fécal ? tu aimes ça, me prendre pour un fécal. Ça tombe super bien, parce que moi, j’aime les Dehors qui me prennent pour un fécal. Tu as envie de t’amuser, pas vrai ? Moi aussi, j’ai envie de m’amuser, tu vas voir ça tout de suite. Fous-toi à poil, vite. Il est passé derrière moi, et il me soulève de nouveau par le menton. Ce n’est plus le plat, mais le fil de sa lame qui est à présent posé sur ma gorge distendue. J’entends le grand chauve ricaner. Impossible de savoir s’il rit de moi ou des mauvais traitements qu’il inflige à sa propre victime. Je n’entends pas Quader gémir, c’est déjà ça. — J’ai dit, déshabille-toi fécal de Dehors ! Dépêche-toi. Si un zark arrive, je te pourris la vie. J’enlève ma veste et ma chemise. Ma tête est tellement renversée en arrière que j’ai la nuque écrasée. — Ton pantalon, fécal. Ton pantalon, vite, me souffle le barbu dans l’oreille. J’obéis. Le vêtement tombe en bas de mes jambes. Je sens que quelqu’un tire dessus pour le récupérer. Un besoin furieux de déglutir gave mon gosier de spasmes avortés ! — Très bien, petit Dehors, dit l’homme dans mon dos. Maintenant qu’on ne risque plus de salir tes jolis petits habits de petit Dehors, je vais te montrer que, moi aussi, j’ai de l’humour. Il prend, son copain à témoin en rajoutant : — Pas vrai qu’on va lui montrer notre humour, à ce gentil petit Dehors qui vient du ghetto. Il aime ça, l’humour. On va lui montrer l’humour du ghetto, puisqu’il en vient, pas vrai. Vas-y ! Montre-lui, répond l’autre en riant. — T’es prêt, petit Dehors ? me demande le barbu. Concentre-toi bien, parce que c’est de l’humour géant tu vas voir. C’est pas de l’humour de petit Dehors visqueux ça. Il faut bien te concentrer, si tu veux avoir le temps de l’apprécier. Dis-moi que tu es concentré, dis-le-moi. Je ne réponds pas. Il s’énerve et répète en appuyant plus fort sa lame. — Dis-moi que tu es concentré, dit le moi. Je produis une succession de sons articulés à grand-peine. Ils sont incorporés dans un râle et tentent de dire : — Je suis concentré. — Bien, c’est ce que je voulais entendre. Tu comprends, je voulais être sûr que tu ne sois pas pris par surprise. Notre humour à nous, il est comme ça, il faut être concentré pour avoir le temps de l’apprécier. Un filet d’air asthmatique siffle et gargouille dans mon larynx… J’étouffe ! Je n’entends pas Quader. Je me demande ce que… Une griffe de feux ouvre ma gorge. La lame pénètre profondément dans mon cou. Le sang gicle. Une vague tiède s’épand sur la peau frémissante de mon buste nu. Ma conscience se retire. Je glisse dans un monde onirique. Brouillard, taches diffuses et multicolores, à l’intérieur de mes yeux. Dernière image sans consistance : une main couverte de mon sang et un couteau qui miroite entre des marbrures rouges. Dernières sensations lointaines : je m’effondre. Chocs sur les genoux puis sur le menton et le nez… Le sol se jette sur ma figure. Rugosité sur la joue droite…
Fin du tome 1
Boris TZAPRENKO |
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