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Boris TZAPRENKO Mission pour La machine arrivait de très loin, vraiment très loin, de quelque part dans l’espace, dans son abîme omnidirectionnel et sans fond. Comment savoir d’où et quand cette chose était partie ? Ce qui était certain c’est qu’à l’échelle d’un homme, la distance qu’elle avait parcourue était presque infinie, sa vitesse quasiment illimitée, et son voyage avait pour ainsi dire éternellement duré. Celui-ci arrivait à présent à son terme. Sa vitesse était si grande qu’elle dut freiner soixante-dix heures à cent g. En passant devant Jupiter, la machine laissa quelques parties d’elle-même sur place. Elle se plaça en orbite autour de la Terre. De là, elle étudia un moment la planète à la recherche d’un endroit où elle pourrait atterrir sans attirer l’attention, tout en n’étant pas trop loin des habitants pour les étudier. Elle capta les ondes électromagnétiques émises par les hommes, mais il lui manquait quelques données pour traduire en sons ce qui était des sons et traduire en images ce qui était des images. Pour l’atterrissage, elle fixa son choix sur un petit village dans le sud de la France.
***Il était onze heures et six minutes quand la machine se posa dans l’herbe, à l’intérieur d’un tout petit bois. Sa mission « en tête », elle était prête à se mettre au travail. Il n’était pas facile de la décrire, car d’un instant à l’autre elle pouvait être totalement différente. Seule une partie d’elle ne pouvait pas changer, un élément cubique d’environ un centimètre de côté. Durant son entrée dans l’atmosphère et jusqu’à maintenant, elle atteignait une masse de cent quarante kilos et avait la forme d’une sphère de deux mètres de diamètre, environ. Elle roula jusqu’à l’orée du bois. Une prairie s’étala devant elle. En contrebas, un paysan était en train de réparer une clôture. À l’aide d’instruments de détection et de perception très puissants, qui étaient à l’intérieur d’elle, elle l’observa un moment. Elle changea de forme pour ressembler à cet homme. Celui-ci monta sur son tracteur et essaya de démarrer. Mais la mécanique refusa de se mettre en marche. Le paysan cessa un instant de tirer sur le démarreur pour s’emporter : — Putain de merde, va ! Hurla-t-il, d’une voix rauque. Commence à me faire chier ! Le moteur fut-il sensible à ce langage ? Toujours est-il que, après un nouvel essai, il s’ébranla puis démarra en libérant un nuage de fumée. L’homme s’en alla sur sa monture rebelle. Ressemblant à s'y méprendre au paysan, la machine se mit en marche dans la direction d’un village qui était visible au loin. Un petit jardin situé à côté d’une maison se trouva bientôt sur son passage. Il était entouré d’une clôture en bois fraîchement repeinte en blanc. La machine s’arrêta juste devant et observa dans l’enclos une femme courbée en train d’arracher les mauvaises herbes. Le remarquant, elle s’exclama en se relevant : — Germain ! Qu’est-ce que tu fais là, planté comme un poireau ? Comme la machine ne répondait pas et qu’elle conservait la même attitude, la femme ajouta : — Tu as un drôle d’air… T’as bu ? T’es bourré ? Avoue ! — Putain de merde, va ! répondit la machine, avec la voix de l’homme au tracteur. Commence à me faire chier ! Dans sa parfaite imitation, elle avait même affecté la même attitude exaspérée et les mêmes gestes que son modèle. La femme resta tout d’abord pétrifiée de stupeur quelques secondes avant de bredouiller : — Mais… Mais que… comment me parles-tu ?! Tu… tu… La deuxième phase de sa réaction eût été la colère, mais ce que fit la chose, que la pauvre jardinière appelait Germain, fut si inattendu que cette dernière resta dans le bégaiement de surprise. La machine venait de soulever la barrière avec une aisance stupéfiante. Elle jeta derrière elle un long morceau de la palissade brisée et, après avoir fait quelques pas, elle s’arrêta devant la femme estomaquée pour demander avec la voix de cette dernière : — Qu’est-ce que tu fais là, planté comme un poireau ? En reculant, la jardinière tomba assise dans un carré de salades vertes. Les yeux écarquillés, elle poussa un cri en voyant la machine se métamorphoser pour prendre sa propre forme. — C’est le diable ! s’exclama-t-elle, dans une sorte de râle. Elle ne supporta pas longtemps la présence de sa propre image, habillée exactement comme elle, qui la regardait dans les yeux. La jardinière perdit connaissance. Après avoir un moment observé le corps étendu dans les salades, la machine reprit la forme du paysan, apparemment nommé Germain, puis brisa l’autre côté de la clôture pour poursuivre son chemin à travers champs.
***La machine arriva sur l’arrière de la première maison. Elle dut briser une clôture de fil de fer barbelé pour rejoindre la rue principale en contournant l’habitation, mais il n’y avait heureusement personne dans les environs pour lui demander des comptes au sujet de cette dégradation. Ses souliers, parfaites images de ceux de l’homme dont elle avait pris la forme, étaient couverts de terre. Marchant lentement vers le centre du village, sous les regards distraits des uns et légèrement étonnés des autres, elle observa de grandes affiches publicitaires sur lesquelles tous les visages souriaient. Elle ne savait pas qu’ils souriaient, mais étant donné la place que l’on semblait accorder à cette expression faciale, elle déduisit qu’elle devait être agréable, que c’était celle qu’il était recommandé de prendre. Sans attendre, elle étira donc un radieux sourire sur ses lèvres. En poursuivant tranquillement son chemin, elle passa devant une terrasse de café. Ce petit commerce était sur sa droite. Un des hommes attablés l’interpella : — Oh ! Germain ! La machine s’arrêta et se tourna vers lui. Non pas qu’elle comprit qu’il s’adressait à elle, mais simplement parce qu’il venait d’émettre un son plus fort, se détachant du brouhaha produit par les autres hommes. Elle savait très peu de choses, quasiment rien même, au sujet des humains. Mais elle apprenait vite ! Très très vite ! Ainsi, elle s’était tournée dans sa direction pour faciliter le dialogue, car elle avait déjà réalisé que les hommes communiquaient en dirigeant leurs organes de perception principaux vers leur interlocuteur. Ses propres organes de perception, très sophistiqués, étaient quelque part en elle. Elle n’avait pas besoin d’orienter sa « tête » pour « voir » ou « écouter ». Il lui apparut probable que le son « Germain » avait un rapport avec sa présence, puisque deux fois déjà, il avait été prononcé pendant qu’on la regardait. Elle ne l’avait pourtant pas entendu une seule fois prononcé par les autres personnes dans la rue, bien qu’elle ait déjà écouté cinquante-neuf voix différentes s’exprimer dans le village depuis son arrivée. — Eh bien ! reprit l’homme, qu’est-ce que tu fous là, planté ? T’en fais une tronche ! Atche de con ! Viens boire un pastaga, vaaaa !… — Comme un poireau… essaya la machine, se disant que terminer une suite de sons connue serait sans doute une bonne chose, une progression dans le mimétisme en tout cas. — Hein ? Qué un poireau ? — Il a fumé un méchant truc, murmura un autre client du bar en riant. Regarde la tête qu’il a ! Il est pas normal… Celui qu’ils prenaient pour le dénommé Germain était à plus de dix mètres d’eux. — Il a fumé un méchant truc, répéta la machine. Regarde la tête qu’il a ! Surpris, les deux hommes se regardèrent. — En tout cas, il est pas sourd ! fit remarquer le premier au deuxième. Il a des putains de radars dans les oreilles, l’enfoiré ! La machine s’approcha de la terrasse du bar. Celui qui l’avait interpellée se leva pour lui offrir une chaise en s’exclamant : — Ah ben, voilà, je te retrouve ! Assieds-toi avec nous. Tu prendras bien un petit pastis, oui ? La machine s’assit, dans la même position que lui : la cheville droite posée sur le genou gauche et le coude droit sur le bord de la table. Remarquant l’attitude de l’autre homme et de divers autres clients, elle imagina une position moyenne et l’adopta. — Tu veux quoi ? Mauresque ? Perroquet ? Nature ? — Qué un poireau ! Putain de merde, va ! Commence à me faire chier ! Hurla la machine. Ayant aperçu quelqu’un le faire, à l’autre bout de la terrasse, elle se mit ensuite à tapoter la table avec les doigts de la main droite en affichant un sourire détendu. Tout le monde se retourna. Le patron et un serveur sortirent du bar pour voir ce qui se passait. — C’est toi, Germain, qui cries comme ça ? demanda le patron. T’es pas bien ou quoi ? Qu’est-ce qui t’arrive ? — Il est pas sourd ! Répliqua la machine. Il a des putains de radars dans les oreilles, l’enfoiré ! — Comment ça, je suis pas sourd ! Elle est bonne celle-là ! Non, mais t’as vu comme t’as gueulé ? Tout le monde s’est retourné, tu vois bien ? Pour toute réponse, faisant toujours résonner ses doigts sur la table, la machine parut proposer : — Tu veux quoi ? Mauresque ? Perroquet ? Nature ? — Tu as un problème, Germain ? demanda l’homme qui lui avait proposé de venir boire. — Tu prendras bien un petit pastis, oui ? proposa la machine. Tous les regards se tournèrent soudain vers la rue et des cris d’étonnement fusèrent.
*** Germain, le vrai Germain, était là. Campé devant la terrasse, il fixait son double avec une incrédulité effrayée. Le patron, son serveur et les clients ne cessaient de porter leur regard de l’un à l’autre. Les commentaires se bousculaient : — Il est double, le con ! — Il s’est dédoublé, ou je suis bourré ?! — C’est une caméra cachée, non ? — C’est quoi ce délire ? — Fatche de con ! Deux Germain ! Le patron disparu dans son bar pour appeler les gendarmes. — Venez voir ! murmura-t-il dans le combiné pour seule explication. Il y a une embrouille que j’vous dis pas ! Vous ne regretterez pas. Venez vite, je vous dis. Vous allez avoir les yeux qui tombent ! J’peux pas vous dire. Y’a un truc pas net, trop difficile à expliquer. — Qui êtes-vous ? finit par demander le vrai Germain à la machine. — J’peux pas vous dire. Y’a un truc pas net, trop difficile à expliquer, parut avouer le faux Germain en gardant un sourire très affable. Grâce aux affiches, la machine avait assez vite décodé l’expression humaine la plus accueillante et, même si elle n’appréhendait pas encore toutes les subtilités de ce qui modifie l’humeur des hommes, elle tenait à leur faire bonne impression, c’était le cas de le dire en l’occurrence. Une voiture s’arrêta devant le bar et deux gendarmes en descendirent. — Laissez passer les gendarmes ! dût crier le barman, tant il y avait de monde autour des deux Germain. Les deux hommes en uniforme serrèrent la main au vrai Germain puis avisèrent la machine qui leur souriait aimablement. — Germain, tu as un frère jumeau ?! s’étonnèrent-ils en même temps. — Non. Je ne connais pas ce type. Si j’ai un frère jumeau, c’est la première fois que je le vois. — Ah bon ! Il est pourtant… Le gendarme s’interrompit pour saluer la machine en portant un doigt à son képi. — Bonjour Monsieur ! dit-il. — Pourtant quoi ? demanda Germain. Quoi, pourtant ? — Pourtant, vous êtes habillés exactement pareil. Vous avez forcément déjà été ensemble. Comment ce monsieur aurait pu savoir comment tu es habillé sinon ? — J’en sais rien moi, merde ! J’y comprends rien à tout ça. Le gendarme posa brièvement sa main sur l’épaule de Germain : — Calme-toi, Germain. Calme-toi. Puis s’adressant à voix basse au barman : — Quel est le problème, sinon ? Tu ne m’as pas fait venir pour me montrer que Germain avait un frère, tout de même. — Non. Je m’en fou, que Germain ait un frère. Le problème c’est qu’il est pas trop normal son frère. Déjà que Germain, hein ! mais bon, on le connaît, il est pas méchant. Mais son frère, il m’a fait un putain de scandale tout à l’heure… Il s’est fait remarquer par tous les clients. — Il semble bien, en ce moment, pourtant. Qu’est-ce qu’il a fait tout à l’heure, qui te fout les boules ? — Il hurle, par moments ! et il a une conversation bizarre. — Je ne peux pas l’embarquer parce qu’il parle un peu fort et qu’il dit des conneries, hein. Sinon, il faudrait que j’embarque la moitié de tes clients ! La moitié de tes clients et toi avec, d’ailleurs, ajouta le gendarme en riant un peu. — Interroge-le, Hector, insista le barman. Je te jure qu’il est pas tranquille, ce mec. — Tu me mets dans l’embarras. Que veux-tu que je dise à ce type qui est tranquillement assis là, et qui ne fait rien de grave ? — Écoute, je vais le faire parler, tu vas voir ! proposa le barman. Le gendarme opina d’un léger mouvement de tête tout en affichant une expression peu enthousiaste. Il adressa aussi un haussement de sourcil résigné à son collègue plus jeune, qui avait suivi la conversation entre les deux hommes, mais qui connaissait moins le barman. — Ça va monsieur ? dit ce dernier au faux Germain. Tout va bien ? Le vrai Germain, qui ne disait plus rien et qui restait debout devant son double avec un air hébété, paraissait totalement dépassé par la situation. La machine comprit qu’on s’adressait à elle. Elle réalisait que tous ces sons émis constituaient un mode d’échange d’informations, ce que les humains appelaient « un langage », mais elle avait cependant du mal à évaluer la sophistication de ce dernier. S’agissait-il seulement de simples accompagnements des expressions faciales traduisant l’humeur ou de quelque chose de beaucoup plus riche ? Bien sûr, la conception du peu qu’elle avait déjà vu de la civilisation des hommes : le tracteur, les maisons, la voiture de police et diverses autres choses … nécessitait un moyen d’échange d’informations efficace. Peut-être viens-je de le découvrir, se dit-elle, peut-être est-il basé sur ces modulations sonores. C’était possible, oui, d’autres créatures dans l’Univers utilisaient cette méthode. Si cette hypothèse s’avérait, la machine pensa qu’il serait très profitable d’apprendre à utiliser ce moyen d’échange d’informations, cela l’aiderait dans la réalisation de sa mission. Faute de savoir mieux faire, elle décida pour l’heure de poursuivre son mimétisme en émettant les sons modulés qu’elle connaissait en retour de ceux qu’on lui adressait. Tout ceci se passa dans la « tête » de la machine en bien moins d’une picoseconde. — Interroge-le, Hector, prononça-t-elle. Je te jure qu’il est pas tranquille, ce mec. Sa réplique émise, la machine passa son bras droit par-dessus le dossier de sa chaise et se mit en devoir de le balancer en souriant à la cantonade. — Hector, dit le barman, tu as vu ? Il t’a appelé Hector, alors qu’il te connaît pas, et il te demande de m’interroger ! Hector fronça un peu des sourcils. — Vous me parlez, Monsieur ? demanda-t-il. — Qui êtes-vous ? parut demander la machine. — Je suis gendarme, et je vous demande si c’est à moi que vous avez parlé en disant « Hector » ? — Tu me mets dans l’embarras. Que veux-tu que je dise… — Pardon, vous me tutoyez ? — J’en sais rien moi, merde ! J’y comprends rien à tout ça. — Comment ? Vous pouvez répéter ce que vous avez dit, là ? L’expression faciale du gendarme se mit à ressembler à celle de l’homme au tracteur au moment où celui-ci avait apparemment échangé des informations avec son engin agricole. Fait étrange que la machine n’arrivait d'ailleurs pas à expliquer et qui allait à l’encontre de sa théorie. Pourquoi, en effet, un homme communiquerait-il avec un objet ? À moins que celui-ci ne disposât d’une interface idoine, qu’il soit pilotable par la voix ? En ce point de ses réflexions, la machine choisit d’émettre une réponse le plus possible en harmonie avec la mimique du gendarme. Une réponse de circonstance, disons : — Putain de merde, va ! hurla-t-elle, d’une voix rauque. Commence à me faire chier ! Puis, toujours dans le souci de bien faire, elle fronça sévèrement les sourcils.
***— Je suis désolé Germain, mais j’embarque ton frère, dit Hector. Puis s’adressant à la machine, il poursuivit : — Monsieur, je vous demande de vous lever et de me suivre. — C’est pas mon frère ! rectifia Germain. Connais pas ce mec, merde ! — Comment ? prononça la machine. Vous pouvez répéter ce que vous avez dit, là ? — Je vous demande de vous lever et de me suivre ! répéta Hector, la main sur son arme. — T’en fais une tronche ! Atche de con ! Viens boire un pastaga, vaaaa !… récita le faux Germain. Les deux gendarmes se regardèrent un court instant. Le plus jeune saisit la machine par le bras, l’invitant à se lever, tandis que Hector, visiblement nerveux, sortait son arme et déclarait : — Au nom de la loi, Monsieur, je vous ordonne de nous suivre ! — Tu as un drôle d’air… dit la machine, au gendarme qui tentait de la soulever par le bras. T’as bu ? T’es bourré ? Avoue ! Elle avait repris son air affable. Il y avait à présent une foule compacte autour de la scène. Hector sortit son téléphone portable et demanda du renfort. Moins de dix minutes plus tard, son supérieur hiérarchique arriva flanqué de deux autres gendarmes. — Virez-moi tout ce monde ! dit-il à ses subordonnés, avant de rejoindre Hector qui ne savait comment se faire obéir de la machine. — Alors, c’est quoi le problème ? lui demanda-t-il. — Monsieur m’a tutoyé et insulté. Il refuse de me suivre à présent, lui expliqua Hector. — Monsieur ? Mais c’est Germain ! Tu as peur de Germain maintenant ?! Qu’est-ce qui t’arrive ? Il est un peu simple, mais pas méchant… — C’est pas Germain. Germain, il est là ! Regardez, chef. Le regard du chef suivit l’index tendu. La surprise se lut un moment sur son visage. — Germain a un frère jumeau, ça alors ! Bon et alors ? — C’est pas mon frère ! rectifia la machine. Connais pas ce mec, merde ! — Qui ? Quoi ! que… hésita le haut gradé. — Bonjour Monsieur ! lâcha la machine. — Oui, bonjour. Alors, il paraît que vous avez tutoyé et insulté ce gendarme ? Et que vous refusez de nous suivre ? — Pardon, vous me tutoyez ? paru s’indigner la machine. — Je vous ai vouvoyé et je… La machine lui coupa la parole : — Qu’est-ce que tu fais là, planté comme un poireau ? Tu veux quoi ? Mauresque ? Perroquet ? Nature ? Sur ces entrefaites, les gendarmes avaient écarté la foule. Le gradé mit sa main droite sur la crosse de son arme et ordonna : — Foutez-moi ce comique dans le fourgon ! On poursuivra cette conversation chez nous. Deux des quatre gendarmes subordonnés saisirent la machine, chacun par un bras, et essayèrent de la soulever. Mais il ne leur fut pas si facile de faire décoller les cent quarante kilos de la chaise ! Le moins costaud des deux faillit perdre l’équilibre sous l’effort, ce qui fit bien rire la foule au grand dam de l’humeur du chef qui se dégrada instantanément. À l'instar de la majorité des créatures qui étaient autour d’elle, la machine émit un grand éclat de rire. Puis, tandis que le chef commençait à s’étouffer de rage, elle distribua à l’entour de larges sourires inspirés des publicités. Elle ne comprit pas qu’on voulait la soulever. S’agissait-il d’une sorte de coutume de contact social ? Comme, par exemple, quand elles se serraient l’extrémité ramifiée de leurs membres supérieurs quand elles se rencontraient ? Pour l’instant, pensait-elle, tant que je n’en sais pas plus à leur sujet, le mieux à faire est de continuer à les imiter ; c’est le seul moyen de ne pas paraître bizarre au risque d’éveiller une trop grande curiosité à mon sujet. Elle se leva brusquement, se libérant involontairement des deux gendarmes accrochés à ses bras qui titubèrent un instant sous la surprise, et elle souleva le bras du chef qui était en position de dégainer en articulant : — Foutez-moi ce comique dans le fourgon ! On poursuivra cette conversation chez nous. La foule hurla de rire et la machine l’imita aussi bien qu’elle put. Pour elle, ce n’était qu’une modulation sonore comme une autre et elle en avait mémorisé un grand nombre. L’occasion lui fût donnée d’en enregistrer bien plus encore, car les manifestations d’hilarité ne semblaient plus vouloir prendre fin. Au comble de l’humiliation publique, le chef dégagea hargneusement son bras, sortit son arme et hurla aux autres gendarmes : — Attrapez-le et foutez-le dans le fourgon ! Les quatre subordonnés se jetèrent sur la machine, la soulevèrent chacun par un membre et la portèrent dans le véhicule de gendarmerie. Très souriante, elle se laissa faire sous le regard ahuri du vrai Germain.
***Le fourgon se dirigeait vers la gendarmerie. Le chef était à l’avant avec le chauffeur. À l’arrière, la machine souriait tour à tour aux trois hommes qui la gardaient, l’un assis à sa gauche, l’autre à sa droite, le dernier sur le siège en face. Les trois gendarmes se regardaient sans oser explicitement exprimer l’étonnement teinté d’appréhension qu’ils éprouvaient. Que Germain, connu pratiquement de tout le monde dans ce petit village, eut un frère jumeau brusquement surgi de nulle part, était déjà quelque chose d’inattendu ! Si l’on ajoutait à ce fait que ce frère était plus fort qu’un bœuf et que son poids atteignait facilement le double de celui qu’il était raisonnable d’estimer pour un homme de sa corpulence, il y avait de quoi être plus que déconcerté. Et le comportement surréaliste du personnage ne faisait rien pour le rendre moins étrange ! Le chef se retournait de temps en temps pour regarder ce phénomène d’un air aussi perplexe que contrarié. L’ambiance générale traduisait un trouble inexprimé. — Vous allez avoir les yeux qui tombent ! prononça la machine, en se tournant vers le chef qui l’observait. J’peux pas vous dire. Y’a un truc pas net, trop difficile à expliquer. Elle termina ces mots par une série de rires très généreux.
***La machine regardait les barreaux de sa cellule en se disant qu’elle ne pourrait poursuivre sa mission en restant enfermée là. Il y avait à présent trois heures qu’on l’avait abandonnée dans cette pièce sans autre forme de procès. Quelque chose avait dû mal tourner, mais elle ne savait pas quoi. Il est temps de sortir, se dit-elle, j’ai déjà trop attendu ! La conception de la machine faisait une très large part aux technologies moléculaires. Ces pouvoirs étaient étonnants ! Entre autres choses, que nous découvrirons plus tard, elle pouvait, comme nous l’avons vu, se déformer très facilement. Sans sa partie cubique d’un centimètre d’arête, déjà évoquée au début du récit, elle aurait pu prendre la forme d’un fil, plus fin qu’un cheveu de plusieurs kilomètres de longueur. S’aplatissant suffisamment pour pouvoir passer entre les barreaux, elle sortit. Elle se retrouva dans une rue. La nuit tombait. Il y avait très peu de monde et personne ne fit attention à elle. Pour éviter de se faire enfermer une seconde fois, elle préféra prendre la forme d’une autre créature. Il y en avait un nombre suffisamment grand dans sa mémoire pour avoir le choix. Elle choisit de prendre l’apparence d’un humain quelque peu différent de Germain pour éloigner les chances d’être traitée de la même manière, mais aussi pour étudier les différences d’interaction avec les autres créatures qui pourraient en résulter. La vitrine d’un magasin attira son attention. C’est donc dans sa nouvelle enveloppe, celle d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, en jean, tee-shirt blanc et baskets, qu’elle s’en approcha. Quelques passants lui accordèrent un regard discret. Un homme ferma les volets au-dessus d’elle sans lui porter la moindre attention. C’était un magasin de vêtements et de chaussures. La machine observa les deux mannequins qui présentaient des costumes et ceci lui donna une idée. Pour éviter d’être reconnue comme une personne existante, elle paracheva sa métamorphose en changeant quelques détails à son apparence. Tout d’abord, elle modifia sa surface pour donner l’impression qu’elle était vêtue de la veste noire, de la chemise blanche et de la cravate rouge d’un des mannequins, et du pantalon en velours marron de l’autre. Elle ajouta sur ses baskets un pompon rouge vif qu’elle remarqua sur une paire de talons aiguilles et modifia la forme de sa tête pour y incorporer un large chapeau de feutre blanc, couvert de fleurs et de dentelle, qu’elle avisa sur un buste féminin. La machine observa son image dans un miroir de la vitrine et en fut satisfaite. Espérant que ce mélange de parties de créatures humaines lui permettrait de ne pas être considérée comme l’une d’entre elles en particulier, mais comme une des leurs tout de même. Elle se sentit prête à reprendre sa mission. Non loin de là, trois créatures étaient debout près d’une tige métallique verticale. La machine s’approcha d’elles. Une de ces créatures était nettement plus petite que les autres et elle était reliée à l’une des grandes par un de ses membres supérieurs. Ce n’était pas le premier cas observé. La machine avait déjà remarqué plusieurs de ces petits humains qui étaient bien souvent reliés à un plus grand. Les deux plus grands qui étaient là, près de la barre de métal verticale, la regardèrent arriver. — Regarde ce type, comme il est habillé ! murmura l’un d’entre eux à l’oreille de l’autre. Ils rirent tous les deux. Un grand véhicule, plein d’humains, s’arrêta. Tandis que quatre créatures descendaient au centre de l’engin de transport, les trois qui attendaient sur le trottoir entrèrent par la porte avant. La machine les suivit. À l’intérieur, elle remarqua que les deux grands humains introduisaient un petit rectangle dans la fente d’un appareil. Elle utilisa une partie de sa masse pour produire un objet de forme analogue et les imita en l’insérant à son tour dans la même fente. L’appareil recracha le faux ticket en produisant un son caractéristique que reconnut le chauffeur. Celui-ci regarda la machine d’un air surpris. Il ne se souciait habituellement pas de l’oblitération des titres de transport. C’était le travail des contrôleurs. Il ne voulait pas d’histoire. Mais l’accoutrement de ce passager le surprit tant qu’il s’entendit dire machinalement : — Votre ticket n’est plus bon, euh… Monsieur. — Monsieur, je vous demande de vous lever et de me suivre, lui répondit ce curieux passager. — … euh… La machine réintégra dans sa masse la matière du faux ticket tout en riant à gorge déployée avant d’imiter les autres créatures en s’installant sur un siège. Le chauffeur démarra en maudissant son métier. Un jour, je vais finir par tomber sur un fou furieux qui m’égorgera, pensa-t-il. Il eut aussi une pensée pour cette nouvelle et mauvaise idée de proposer le dernier bus aussi tard, soi-disant pour ne pas paralyser la vie sociale des jeunes. Ne pas paralyser la vie sociale des jeunes ! Ah, les cons ! Enfin bon ! Encore trois ans à tirer et… hop ! la retraite… Le long du trajet on ne fit que modérément attention à la machine. Elle suscita bien quelques regards amusés, réprobateurs ou entendus, mais ce n’était pas le premier excentrique que les gens voyaient dans les parages d’une grande ville.
*** 11 h 32. La machine descendit du bus au même arrêt que les trois créatures avec lesquelles elle avait embarqué. Non pas qu’elle désirât particulièrement les suivre, mais simplement parce qu’elle ne savait pas trop quand descendre. Elle se mit à flâner sans but précis, s’arrêtant de temps à autre devant la vitrine d’un magasin. — Éh ! entendit-elle derrière elle. Elle « vit » six habitants de cette planète traverser la rue dans sa direction. Elle se retourna pour les regarder arriver dans une attitude plus humaine. — Alors, jeune fille ! cria l’un d’entre eux. Tu te promènes toute seule, comme ça, la nuit ?! Les autres se mirent à rire. — Putain, le méchant bouffon ! t’as vu comment il est sapé, sa race ! — Vé, les godasses ! — Wha, le chapeau ! Vé, la chetron qu’il a ! Ils riaient tous assez fort. La machine les accueillit d’un éclat de rire retentissant. Ils se regardèrent un court instant et s’esclaffèrent de plus belle. — Il aime bien se fendre la gueule, le travelo. T’as vu ! s’exclama le plus proche. — Tu tapines ? T’as du fric ? demanda un petit bien en chair. — Bien sûr qu’il a du fric, présuma un grand blond. — File ton fric ! hurla le premier. Ton fric, ou je te démonte la tronche ! — Ça va, laisse tomber, Jean-jacques ! lui lança un d’entre eux qui ne semblait pas apprécier. — Ta gueule, Jo ! répondit-il. Casse-toi avec ta Marie, fait pas chier. — Votre ticket n’est plus bon, euh… Monsieur, essaya la machine. — Hein ? Il est niqué, ce con !? Qué ticket plus bon ? De quoi tu parles ! — Pardon, vous me tutoyez ? fut ce que la machine parut répondre. — Autre que je vais te tutoyer ! Je vais te casser les dents, tu vas voir ! L’homme donna du poids à sa menace en serrant la gorge de la machine dans sa main droite et en informant les autres qu’il « allait niquer sa race à ce bouffon ». Il fut aussitôt décontenancé par ce contact beaucoup plus dur qu’il ne s’y attendait. Sa stupeur fut encore bien plus grande quand la machine rit de bon cœur avant d’afficher un sourire radieux, qui n’était visiblement pas feint. Le délinquant lâcha sa prise et regarda la machine stupidement. — Qu’est-ce qui y’a ? demanda un de ses copains. T’as peur de cette tarlouse ou quoi ? — Il a fumé un méchant truc, parut expliquer la machine. Regarde la tête qu’il a ! Il est pas normal… Elle fit suivre cette réplique d’un gros rire bon enfant, puis elle leur sourit fort aimablement. Il y eut un moment de flottement durant lequel les six inconnus échangèrent des regards chargés d’un complexe mélange d’étonnement, d’interrogation et de perplexité. Elle en rajouta en leur serrant à tous la main vigoureusement et en leur soulevant brièvement l’avant-bras. Celui qui, à sa manière, avait demandé à son copain s’il avait peur lança violemment sa tête, front en avant, sur le nez de la machine. Elle ne ressentit bien sûr aucune douleur, mais l’homme hurla courbé en deux, en se tenant le front des deux mains. Ses amis commencèrent à reculer. Leur visage était chargé d’incompréhension. Souriante, la machine marcha vers eux en prononçant : — File ton fric ! Ton fric, ou je te démonte la tronche ! Ils s’enfuirent tous en courant, celui qui avait mal à la tête se tenant toujours le front en gémissant. Elle les regarda s’éloigner en essayant de comprendre ce qui s’était passé. Quelque chose ne va pas, se dit-elle, quelque chose qui m’échappe certainement dans le mode de communication et dans la psychologie de ces créatures. Elle reprit sa marche. Quelques passants observèrent son accoutrement avec étonnement et insistance, mais elle ne leur prêta pas le même intérêt, bien décidée qu’elle était à résoudre son problème de communication avant de reprendre contact avec les autochtones de ce monde. La rue était obscure. Il y avait très peu de monde dans ce quartier. À une cinquantaine de mètres dans son dos, elle détecta la présence d’une des six créatures qui l’avaient accostée tout à l’heure. En voilà une qui n’est pas tout à fait partie, se dit-elle en l’observant sans se retourner. Elle continua à marcher lentement sur le trottoir, tournant deux fois dans une rue perpendiculaire pour vérifier qu’elle était bel et bien suivie. C’était le cas. Que me veut donc cet habitant ? se demanda-t-elle. Serait-il disposé à communiquer avec moi, celui-là ? Elle continua à marcher comme si de rien n’était dix minutes de plus puis elle se retourna et l’attendit. La créature ralentit et s’arrêta. La machine demeura immobile. S’efforçant cette fois-ci d’être complètement neutre dans son attitude. Toute la communication étant à revoir, elle se garda bien de dire un mot, de rire, et même de sourire. Elle profita de ce temps pour étudier l’autochtone en détail. Il ne portait pas un vêtement qui entourait chaque membre inférieur jusqu’en bas, mais un de ceux qui font le tour de ces deux membres en même temps. Sa taille était plutôt modeste par rapport à la moyenne de ces créatures. La machine avait remarqué que ce genre de vêtement couvreur de membre inférieur était généralement porté par des créatures de masse moins grande, il y avait des exceptions, mais c’était en moyenne vrai. L’habitant se remit à approcher lentement. La machine garda son immobilité totale, continuant à le détailler. En haut du corps de la créature, presque à la hauteur de l’attache des membres supérieurs, il y avait deux excroissances. Même observation à ce sujet que pour le vêtement, ce genre d’excroissance allait souvent de pair avec une petite masse, pas toujours, mais souvent. L’habitant avançait toujours, de plus en plus lentement, mais il approchait encore. Son visage était lisse, sans poils. Là aussi, c’était une caractéristique des petites masses. La machine semblait figée, les deux bras le long du cops, le regard horizontal perdu vers l’infini. L’habitant de monde ne fut bientôt plus qu’à quatre mètres. Il s’arrêta et regarda silencieusement la machine presque une minute entière avant de dire : — Où regardes-tu ? Sa voix avait un timbre qui était lui aussi généralement celui des petites créatures. La machine garda le silence, mais elle plongea ses yeux dans ceux de l’habitant. — Ah, je préfère quand tu me regardes ! dit celui-ci. Comme la machine restait muette, il ajouta : — Tu n’es pas d’ici, hein ? Tu ne comprends rien à ce que je te dis ? — … — Tu ne veux plus parler, parce que tu ne sais pas parler, je pense. — … — Tu veux que je t’apprenne à parler ? Je pense que oui, mais tu ne peux pas répondre. — … — Je vais faire comme si tu avais dit oui, alors… — … — Tu n’es pas agressif, au moins ? … Non, je ne pense pas. Tu leur aurais fait beaucoup plus mal que ça, sinon. Tu ne les as même pas frappés, ces imbéciles ! — … — Oui, c’est vrai. Tu ne comprends rien à ce que je te raconte. — … — Tu veux bien me suivre ? Au fait, tu sais, tu devrais enlever ce chapeau que tu as. Tu es un peu ridicule avec ça. Tu te fais trop remarquer. C’est un chapeau de fille. Enfin, pas pour une fille comme moi en tout cas… C’est un chapeau de femme un peu bourge, tu vois ce que je veux dire ?… Non, bien sûr ! En parlant ainsi, l’habitant s’était encore approché, très lentement, mais beaucoup. Il se mit sur la pointe des pieds en levant son membre supérieur droit et toucha le bord du chapeau. — Je vais te l’enlever. Tu comprends, je vais te l’enlever… Voilà. Elle jeta l’objet sur le trottoir et sourit. La machine se risqua à sourire un peu elle aussi. — Je fais ça pour t’aider, tu comprends ? Je suis sûre que tu vas comprendre, oui. Tu sais, c’est pas que je veux te relooker entièrement maintenant. Y’aurait trop de travail ! mais je te conseille d’enlever ces pompons roses, là, sur tes chaussures. Elle se pencha pour les enlever. Alors qu’elle en saisissait un pour l’arracher, la machine les fit soudain disparaître tous les deux en les réintégrant en elle. — Comment as-tu fait ça ?! s’exclama l’habitant en sursautant. Tu es magicien ? La machine marcha sur le chapeau et il disparut brutalement pour la même raison et par le même procédé que les pompons. — Tu l’as aspiré avec ton pied ! Comment fais-tu des choses pareilles ?! Il faudra que tu me montres ton truc ! hein, steup ! — … — OK ! Ce qui est sûr c’est que tu vas pas me souler en parlant trop ! — … — Alors, tu veux bien me suivre ? L’habitant s’éloigna de quelques pas, la tête tournée vers la machine. Cette dernière resta rivée sur place. — Viens ! Allez, viens ! Comme la machine ne réagissait pas, elle revint et lui prit prudemment le membre droit pour l’entraîner. — Suis-moi, viens, on y va. Tu ne vas pas me dire que tu as peur de moi ? ajouta-t-elle en riant. La machine se risqua à lâcher un petit rire en se mettant en marche. En chemin, la jeune femme la lâcha bientôt pour toucher une partie de son corps à l’aide d’une des ramifications de son membre supérieur droit. — « Tête », dit-elle. Elle produisit le même son en désignant la même partie du corps de la machine. Ensuite, touchant ses deux membres inférieurs puis ceux de la machine, elle dit « Jambes ». Elle répéta l’opération pour les sons « Bras », « Mains », « Ventre », « Nez », « Oreille » et d’autres parties du corps, mais aussi « Voiture », « Trottoir », « Rue », « Maison », « Porte »… — Nous sommes arrivés, dit la créature, en tapotant une porte du bout de son doigt. J’habite ici. Elle poussa la machine pour l’inviter à entrer. Ils se retrouvèrent dans un couloir sombre, dont les vieux carreaux hexagonaux orange bougeaient un peu sous les pieds. — Clé, dit la créature, en montrant un petit objet. Je la mets dans le cadenas pour ouvrir la porte. La machine l’observa sans rien dire. — C’est mon squat, expliqua la créature. Entrons.
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