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Zolm 2

Suite de Zolm Pléistonaute officieux

 

 

Boris TZAPRENKO

Zolm
2

Chercheur en Présentologie

 

Le centre de temponautique utilisait exclusivement le calendrier universel dont le temps de départ était le moment du premier voyage temporel. Il s’exprimait sous la forme : « j.h.min.s ». Dans l’utilisation courante, on ne précisait bien sûr pas toujours les secondes.

Ainsi, il était 10882.10.2 quand Zolm sortit de la cabine de son temponef, les veines chargées d’adrénaline. L’extrême folie de ce qu’il avait accompli semblait cette fois emplir toute sa conscience. Temps éternel ! c’est la chose la plus grave que j’ai faite de toute ma vie ! se morigéna-t-il. Il se débarrassa rapidement de son déguisement de premier homme. Ensuite, épuisé par l’émotion, il se laissa lourdement tomber dans son fauteuil, devant son bureau.

Il n’osa consulter le simulateur temporel pour estimer les conséquences de sa rencontre avec ce lointain ancêtre. Certes, l’homme des cavernes ne devait pas se rendre à un congrès de physique, selon l’exemple préféré de madame Syllling ! Mais… on pouvait tout supposer ! Tout ! L’homme épouvanté n’a peut-être plus osé revenir dans sa grotte, imagina-t-il. Et peut-être qu’à cause de cela, un fauve l’a dévoré ! Par conséquent, il n’a pas pu avoir de descendants… Combien de personnes cela pouvait-il représenter aujourd’hui ? Sur deux millions d’années, un rapide calcul mental permettait d’estimer le nombre de générations entre quatre-vingt mille et cent mille ! C’était effrayant ! Désespéré, il se tint la tête n’osant supputer combien de personnes ce nombre de générations impliquait.

Des millions, sans aucun doute ! Des milliards, c’était loin d’être improbable ! Dans l’espoir de constater que l’homme préhistorique n’avait pas eu si peur que cela, il décida de visualiser les images de la scène. Il suffisait d’exprimer ce désir pour que la technologie bionique le réalise. Les images sorties de sa mémoire implantée s’adressèrent aux neurones idoines dans la région occipitale de son cerveau. Zolm revit alors ce qu’il avait vu dans la grotte, au pléistocène.

Quand il réalisa qu’il n’avait effrayé personne d’autre que lui-même, il éprouva un soulagement si grand et si bienfaisant qu’il se sentit dans l’état extatique proche de l’euphorie que procurent certaines drogues. Il se mit bientôt à hurler de rire. Rire de lui-même dans un premier temps puis rire de la démence de son propre rire. Il n’y avait donc rien de grave ! Après une telle inquiétude, c’était délicieux de le constater ! Il ne lui manquait plus qu’à aller demander un autre code temporel pour retourner une troisième fois au pléistocène. Ce ne serait pas facile ! Lie risquait beaucoup en lui en donnant. Elle risquait sa place. Il fallait insister, la supplier et lui promettre des merveilles. Mais, pour l’heure, il riait de bonheur. Il riait tant qu’il n’entendit pas, dans son dos, la porte de son bureau s’ouvrir. Et quand une jeune femme contourna son fauteuil pour se pencher sur lui et l’embrasser goulûment sur la bouche, il resta pétrifié de surprise, son rire bloqué dans sa gorge.

— Qu’est-ce qui te fait rire comme ça, Zolmichou mon ? lui demanda-t-elle.

Il la considéra comme on considérerait un phénomène aussi inattendu qu’un œuf au plat donnant naissance à un poussin dans l’assiette.

— Hé bien, chéri mon ! Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça, Zolmichou mon à moi ? Tu en fais une drôle de tête, dis donc !

— Temps éternel ! qui êtes-vous ? finit par articuler Zolm.

— Zolmichou ! arrête bêtises tes et viens manger !

— Qui êtes-vous ? répéta Zolm, hébété.

— Zolmichou mon arrête, s’il te plaît. Tu n’es pas drôle !

La fille semblait si bien dans son rôle que Zolm réalisa que ce n’en était pas un, de rôle. L’invisible nuage de l’angoisse l’enveloppa. Sa vie avait changé finalement ? Avait-il modifié son présent réel, donc son existence, contrairement à ce qu’il avait cru ? Pourtant, il n’avait fait peur à personne d’autre qu’à lui-même !

Son visage dut refléter sa panique, car le sourire de la jeune femme disparut soudainement.

— Qu’est-ce qui ne va pas Zolmichou mon ? Tu as vraiment un drôle d’air !

Elle lui caressa les cheveux et allait s’asseoir sur ses genoux, mais Zolm se leva si brusquement qu’elle faillit tomber à la renverse.

— Arrêtez de m’appeler Zolmichou, tout d’abord ! hurla-t-il. Je ne vous connais pas !

L’inconnue émit un cri de surprise et sortit précipitamment du bureau le visage dans les mains.

Zolm essaya de se calmer et de retrouver l’usage de son esprit. Il s’assit du bout des fesses au bord du fauteuil et posa son front au creux de son coude sur le bureau. Bon ! se dit-il, réfléchissons, faisons le point. Supposons que j’aie modifié mon présent réel et que je connaisse cette personne dans cette vie altérée… Dans ce cas, je devrais la reconnaître et je ne devrais même pas être conscient que j’ai changé d’existence. Je devrais trouver tout à fait normal de la connaître. Comment se fait-il que ce ne soit pas le cas ? À mois que… à moins que j’aie emmené mes souvenirs avec moi, ce qui semble logique, et que je sois revenu avec. Ce qui fait que je suis le Zolm de mon ancienne existence, le vrai, dans la vie que j’ai déformée. À moins que cette fille ne soit complètement folle ! folle à lier ! C’était l’explication la plus plausible après tout ! Il se sentit à nouveau soulagé et eut même un petit rire en songeant que, décidément, il ne cessait de se faire peur lui-même. Qui était donc cette folle furieuse qui entrait dans les bureaux comme ça ? Il faudrait se renseigner. Mais il avait mieux à faire pour le moment. Décidant d’aller voir Lie Liafifon pour lui demander un nouveau code, il sortit dans le couloir en regardant pensivement au sol. Comment allait-il s’y prendre pour l’amadouer cette fois ? Il n’avait pas fait vingt pas lorsqu’il entendit une voix, qu’il connaissait bien, l’interpeller :

— Zolmi ! vous êtes un malade mental, décidément !

Il se retourna vivement.

— Madame Syllling ?! Qu’est-ce que…

— Comment qu’est-ce que ! Vous faites pleurer fille ma, voilà qu’est-ce que ! Humour votre ne fait rire que vous !

— …

— Elle dit que vous avez failli la faire tomber et que vous avez hurlé dans figure sa, avec yeux vos révulsés, que vous ne la connaissiez pas ! Je peux vous confier que je vous ai toujours trouvé bizarre et que je suis loin d’être enchantée qu’elle vous ait épousé. Vous n’êtes pas un bon mari pour elle !

Zolm fut sur le point de perdre connaissance.

— Je… Temps infini ! C’est votre fille, la folle… Je veux dire, pardon… Non, je voulais dire, … euh…

— Quoi ! fille ma est folle ! Mais… non, mais pour qui vous prenez-vous ? Alors là ! Ça ne va pas du tout ! Grand temps ! Je vous jure, Zolmi, que vous allez regretter attitude votre ! Vous ne pouvez pas dire que j’ai été une belle-mère pénible, jusqu’à présent ! Mais là, j’estime que vous m’avez déclaré la guerre. On va voir si fille ma est folle !

Sur cette menace, elle tourna les talons et disparut. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant que Zolm soit en mesure de réagir. Son esprit s’était tout simplement un moment bloqué, comme une machine qui refuse de démarrer. Il s’enferma à double tour dans son bureau et fit quelques exercices de respiration pour essayer de reprendre le contrôle de lui-même, conscient que seule la raison lui offrirait une chance de redresser la situation. De quitter ce cauchemar ! Car, n’est-ce pas ! comment appeler une vie qui vous offre Madame Syllling comme belle-mère ? De toute évidence, son excursion dans le passé avait changé son présent réel. Il ne restait qu’une chose à faire : annuler la cause dans le pléistocène qui avait produit tout cela deux millions d’années plus tard. Mais comment savoir ce qui s’était passé ? Il n’avait rencontré personne, en fait. À part ce petit léopard… Ce n’était tout de même pas un petit léopard qui avait changé tout ça !? Tout ça quoi, au fait ? se demanda-t-il, soudain. Qu’est-ce qui avait changé à part sa propre vie ? Il souhaita s’informer sur le monde en général. Là encore, il suffisait de désirer pour que la bionique travaille. Son endorécepteur encéphalique reçut les ondes porteuses des images et des sons qui furent distribués aux régions corticales appropriées. Une rapide consultation d’internet lui apprit beaucoup de choses. Effarement ! les guerres qu’il connaissait n’avaient pas eu lieu, mais le monde en avait connu d’autres à des dates différentes. Les femmes et les hommes politiques en place lui étaient tous inconnus. La moitié des personnalités historiques, il n’en avait jamais entendu parler ! Les monuments célèbres, pareil ! Certains qu’il connaissait n’existaient pas et il était fait mention d’édifices historiques totalement inconnus de lui. On parlait aussi de quelques nations qui auraient autrefois existé alors que certaines, ayant fait partie de l’histoire humaine qu’il connaissait, étaient totalement ignorées. Zolm nota, d’autre part, que la langue mondiale était un peu différente de celle qu’il connaissait sur quelques points. Le plus remarquable étant une inversion : le substantif était à présent placé avant le possessif.

Il se déconnecta et resta quelques secondes abattu, complètement avachi dans son fauteuil. Soudain, un doute douloureux lui vrilla l’esprit. Il se leva, sortit et courut aussi vite qu’il put dans le couloir vers le laboratoire de Lahizia. C’était le moment que madame Syllling, s’étant un peu calmée, avait choisi pour revenir le voir afin d’obtenir des explications. Il la croisa à un train d’enfer, sans même la voir. Encore heureux qu’il ne la renversât pas ! Le laboratoire de Lahizia se trouvait assez loin de son bureau, deux étages plus bas. Après avoir traversé plusieurs couloirs et pris l’ascenseur, il arriva enfin et ouvrit la porte sans ménagement.

Deux femmes et un homme, discutant autour de quelque chose qui ressemblait à un fossile, se retournèrent. Les deux premières parurent surprises par son intrusion, le dernier était visiblement agacé.

— Que se passe-t-il ? s’étonna cet homme.

— Lahizia ? demanda laconiquement Zolm, hors d’haleine.

Les paléontologues se regardèrent étonnés.

— Comment ? fit une des femmes.

— Où est Lahizia ? reformula Zolm, entre deux inspirations sifflantes.

— Qui ça ? répondit-elle.

Dans un état de nerfs qu’il ne contrôlait plus, il hurla :

— Je demande : où est Lahizia ? C’est simple non, comme question ?

— Ne t’énerve pas Zolmi, dit l’autre femme. Question ta est très simple, oui, mais nous ne connaissons pas de Lahizia. Nous ne savons pas de qui tu parles.

Zolm faillit se mettre à pleurer.

— Pourquoi m’appelez-vous tous Zolmi ?

Ils se regardèrent tous avec étonnement.

— Pour part ma, je t’ai toujours appelé par nom ton ! répondit la femme. Je ne comprends pas ce qui te met dans cet état !

Zolm claqua la porte et courut le plus vite qu’il put se réfugier dans son bureau. À peine y était-il depuis une minute qu’il entendit des petits coups timides contre la porte. Il fit un effort pour retrouver son calme et l’ouvrit. La fille de madame Syllling se tenait devant le seuil, regardant le sol d’un air triste. Elle leva les yeux vers les siens et dit quelque chose qu’il ne comprit pas. Il réalisa qu’elle pleurait silencieusement.

— Comment ? demanda-t-il.

— Je voulais te parler du bébé, reformula-t-elle.

— Le bébé ? euh… Que… Quel… ?

— Que va devenir bébé notre si tu ne veux plus de moi ?

Elle éclata en gros sanglots.

Zolm lutta contre sa panique pour essayer de calmer la malheureuse.

— Entre, dit-il. Parlons. Parlons calmement.

Elle entra sans pouvoir s’arrêter de pleurer.

— Tu veux me quitter, c’est ça ? Tu veux m’abandonner avec bébé notre ?

— Euh… Mademoi… Euh…

Zolm ne connaissait même pas son nom. Il s’efforça de la tutoyer :

— Bon, écoute-moi. Je ne sais pas comment t’expliquer ça, mais… euh… Je crois que j’ai perdu la mémoire.

Elle le regarda à travers l’inondation de ses larmes.

— Tu as perdu la mémoire, Zolmi ?

Il regretta aussitôt de lui avoir dit cela. Un moment, l’envie lui avait pris de lui demander son prénom ainsi que le prénom, l’âge et le sexe du bébé, mais il estima que ce n’était pas une bonne idée de s’attarder sur cette vie qui n’était pas la sienne. Mieux valait essayer de retrouver sa véritable existence.

— Excuse-moi, euh… Non, je me suis mal exprimé. Je veux dire que j’ai un petit souci passager. Je vais tout faire pour régler mon problème et ensuite tout rentrera dans l’ordre. Le surmenage, je pense. J’ai des soucis. Laisse-moi quelques heures et tout ira bien. Tu verras. Aie confiance !

Il l’accompagna à la porte. Elle sortit et s’éloigna après lui avoir adressé un dernier regard chargé de doutes et d’inquiétude.

 

 

***

 

10882.11.15

De nouveau seul, Zolm s’accouda à son bureau et se prit la tête à deux mains. Les yeux fermés, il chercha « Lahizia Fleurna » dans l’annuaire d’internet. Aucune réponse ! Cela signifiait qu’il n’y avait aucune personne au monde connue sous ce nom-là. C’était une véritable catastrophe ! Comment expliquer que sa petite excursion dans le passé ait pu modifier à ce point le monde d’aujourd'hui ?

Une sonde ! s’exclama-t-il intérieurement. Une sonde temporelle me dira ce qui s’est passé.

Lie Liafifon lui avait fourni quatre codes-sondes en plus des deux codes de voyages temporels.

Il attrapa l’appareil posé sur le toit de la cabine du temponef. C’était un cylindre noir gros comme un pouce. Il accéda à son interface, comme pour internet, via son émetteur-récepteur encéphalique. Les différents curseurs virtuels permettant d’effectuer les réglages apparurent dans son champ de vision. Pour l’arrivée dans le pléistocène, il fixa le lieu à : trente mètres de la grotte et dix mètres au-dessus du sol, et le temps à : une minute avant son entrée la plus récente dans cette demeure des anciens. Après avoir réglé la durée du séjour à deux ans et le retour dans une seconde, il plaça la sonde dans la cabine et toucha le bouton d’expédition temporelle. Quand l’écran afficha tous les réglages pour demander confirmation, il toucha le bouton une deuxième fois. Derrière la porte transparente, la sonde disparut pour réapparaître une seconde plus tard. Avec un brusque empressement, il ouvrit la porte du temponef et saisit l’objet qui venait de passer deux ans dans le pléistocène. Il alla s’asseoir et se brancha sur l’interface de lecture de la sonde. Dès que les images et les sons, enregistrés deux millions d’années auparavant, excitèrent ses cellules cérébrales, il put voir et entendre ce qui s’était passé. Bien trop préoccupé, il n’eut pas le cœur à sourire en se moquant de lui-même quand il se vit entrer deux fois dans la grotte.

Il prononça : « Montrer le prochain moment où quelqu’un entre dans la grotte. » L’informatique s’exécuta en affichant l’indication de temps en haut à droite. À « + 2 h 11 min », un groupe d’hominidés, plus précisément d’homininés, entra dans le champ. Zolm tressaillit. Ils étaient une vingtaine. Il les observa monter vers la caverne. En première ligne, un homme tenait un enfant par la main. Suivaient deux femmes qui accompagnaient trois autres enfants. Puis trois couples, deux se tenant par la taille et un par la main. Venaient ensuite deux hommes, trois femmes et deux adolescents. Ces derniers se chamaillaient ou jouaient. En montant sur une des dernières bosses de l’escarpement qui conduisait à leur habitation, l’une des femmes solitaires glissa dans l’herbe et tomba à plat ventre. Un des hommes qui était près d’elle se précipita pour l’aider à se relever. Elle lui en fut visiblement reconnaissante et il sembla s’en féliciter, car il n’enleva pas son bras protecteur de ses épaules jusqu’à ce qu’ils disparaissent tous les deux dans la grotte. Ces deux-là fermaient la marche. Il ne se passa plus rien. Zolm était dépité. Ces images ne lui apprenaient rien. Qu’est-ce que son intervention dans ces lieux à ce moment avait bien pu changer ? La question restait totale. Il continua à étudier le contenu de la sonde en observant le comportement des homininés le lendemain, à la sortie de la grotte. Ce départ matinal pour une recherche de nourriture ne le renseigna pas davantage. Sur le point de se décourager, au moment où le plus grand désespoir allait s’abattre sur lui, un souvenir lui revint en tête. Précipitamment, il regarda de nouveau le début des images. S’observant à nouveau gravir la montée pour la deuxième fois, dans l’intention de filmer celui qu’il prenait pour un autre que lui-même, il vit son pied glisser sur le ventre d’une bosse herbue. C’était exactement à cet endroit que la femme des cavernes avait glissé (ou plus exactement : allait glisser) elle aussi. Son cœur battit la mesure de son excitation. Il zooma au maximum sur l’endroit où son pied avait perdu l’adhérence puis il repassa la scène en arrière et en avant plusieurs fois au ralenti. Aucun doute possible : en dérapant, son pied avait arraché une touffe d’herbe, rendant de ce fait le sol encore plus glissant à cet endroit précis. En conservant le même grossissement, il se pencha ensuite sur la chute de la jeune femme préhistorique. C’était bien ça : un peu plus de deux heures après lui, elle était tombée en posant son pied sur cette zone qu’il avait rendue plus glissante. En visualisant plusieurs fois plein champ ce qui avait suivi la chute de la jeune femme, il remarqua qu’un des mâles, qui avait assisté à l’ensemble de la scène, affichait une expression dépitée en regardant son rival profiter de l’occasion. Il faillit hurler de joie. Tout s’expliquait ! Grâce à cette chute, qu’il avait involontairement provoquée, un couple s’était formé au détriment d’un autre. Pour que tout redevienne « normal », il fallait éviter cela.

Comment faire ? se demanda Zolm. Réparer le dommage causé au terrain ?… Hum… pas très fiable comme solution ! Il n’allait tout de même pas replanter de l’herbe ! Comment la remettre en place exactement de la même manière ? S’empêcher lui-même de commettre ce dégât ? Il se voyait mal se rencontrer pour se dire : « Attention de ne pas passer par là quand tu monteras vers la grotte parce que tu vas arracher une touffe d’herbe et voilà quelles en seront les conséquences… ». Le lui-même à qui il parlerait serait si perturbé qu’il n’écouterait rien. Je pourrais aussi lui proposer : « Ne fais rien ! Laisse-moi faire, parce que je suis au courant de quelque chose que tu ignores. ». Cette solution n’était pas du tout séduisante non plus. Zolm n’avait aucune envie de se rencontrer lui-même pour se dire quoique ce fut. La première autorencontre avait été bien assez traumatisante ! Il ne savait pas encore comment procéder mais, en tout état de cause, un autre code T pour un nouveau voyage temporel allait lui être indispensable. Son moral était résolument de retour. Trouver la manière de régler le problème n’était pour lui qu’un détail dès lors qu’il en connaissait à présent la cause. Il faillit pousser un cri de triomphe pour manifester sa joie et son soulagement quand on tapa encore à sa porte. Il ouvrit en affichant un visage radieux.

— Vous voilà bien de bonne humeur ! lui dit madame Syllling. Faire souffrir ma fille vous rend si heureux ?

— Super belle maman, que vous êtes charmante ! s’exclama Zolm en l’embrassant si soudainement sur le font qu’elle ne put éviter cette familiarité aussi inattendue que malvenue.

Elle en fut si surprise qu’elle resta sans réaction.

— Belle maman chérie, je vais tout régler dans peu de temps. J’en ai déjà parlé à… euh votre fille. Faites-moi confiance et tout sera bientôt redevenu normal.

Zolm sortit, ferma la porte de son bureau à clé et ajouta :

— Je vous prie de m’excuser, j’ai une petite course à faire.

Il l’embrassa encore une fois sur le font en éclatant de rire à l’idée qu’elle ne se rappellerait plus de rien une fois le « vrai » monde de retour, puis il la laissa plantée de stupeur au milieu du couloir. Comment vais-je convaincre Lie de m’offrir un autre code temporel ? se demanda-t-il.

 

***

 

10882.11.36.

Lie Liafifon était en train de tester un algorithme destiné à être utilisé dans différentes modélisations d’avions très anciens quand elle vit Zolm sur l’écran de son judas. Elle toucha cet écran et prononça : « Laisser entrer ».

— Bonjour, Lie ! s’exclama Zolm avec une jovialité exagérée.

— Salut, Zolmi !

Il fit un signe de tête vers un écran mural et demanda :

— Alors que fais-tu de beau, là ? Que sont donc ces machines ?

— Des avions à hélices qui ont été utilisés durant la troisième guerre de l’eau.

— De l’eau !?… Ah…

Zolm n’avait jamais entendu parler de ces guerres. Il avait vaguement aperçu quelque chose à ce sujet sur internet, mais avait bien trop de soucis en tête pour s’y intéresser. De toute façon, dans pas longtemps ces guerres n’auront jamais existé, se dit-il.

— Combien ? demanda brusquement Lie.

— Hein ?

— Ne fais pas l’innocent, va ! Je sais que tu veux des codes T. Nous sommes le 10882. C’est la date. Je te demande combien tout en étant certaine que tu n’en auras qu’un seul, comme convenu. Tu sais bien que je risque gros, moi, avec ça !

Zolm était stupéfait. Il n’aurait jamais cru que ce soit si facile ; il n’avait même pas eu besoin de le demander. Mais… Que voulait-elle dire par : « C’est la date. » ? Et par : « Comme convenu. » ? Il la remercia et lui posa la question :

— Merci beaucoup Lie, je te le revaudrai. Mais… Tu as dit que c’était la date… Et qu’est-ce qui était convenu ?

— Ah arrête ! Sinon, je ne te le donne pas ton dernier code ! Ne revenons plus là-dessus, s'il te plaît.

Zolm eut si peur que son code ne lui passât sous le nez qu’il décida de ne pas éclaircir ce mystère. C’était après tout secondaire eu égard à ce qui était en jeu. Lie est un peu « spéciale », par moments ! nota-t-il.

— Voilà, je te donne ton dernier code T ! dit-elle, en effleurant un écran sur son bureau.

L’endorécepteur encéphalique de Zolm reçut le code T. Il s’enregistra dans sa mémoire bionique.

Merci ! lança Zolm par dessus son épaule, avant de disparaître.

 

***

 

Zolm fut soulagé de constater qu’il n’y avait personne devant son bureau. Le moment étant à la réflexion, son euphorie était quelque peu retombée. Aussi, affronter cette belle-mère aussi inopportune qu’inattendue ne l’aurait pas arrangé. Consoler cette épouse, apparemment gentille, mais surgie d’un temps qui n’était pas le sien, non plus ! Il était à présent indispensable de trouver le meilleur moyen d’utiliser ce dernier code T. Et pour ce faire, il avait besoin de toute sa concentration.

Après avoir pris soin de s’enfermer à double tour et de couper toutes les communications qui pourraient lui parvenir, il se mit à réfléchir, en marchant dans un sens puis dans l’autre. Les mains tantôt dans le dos, tantôt dans les poches, tantôt les doigts croisés sur la tête. Les yeux parfois sur son ventre, parfois au sol, parfois au plafond. Plusieurs fois, il posa son front contre son avant-bras en appui sur un mur. Plusieurs fois, il se tint la tête à deux mains, accoudé sur le dossier de son fauteuil. Plusieurs fois, il s’accroupit contre un mur, le menton sur les genoux.

Tous les scénarios qu’il imaginait tournaient et retournaient dans sa tête comme un carrousel infernal. Aucun ne lui donnait vraiment satisfaction. Se cacher près de la grotte pour se pousser lui-même, de manière à changer sa trajectoire afin de protéger cette satanée touffe d’herbe, était bien entendu une solution stupide ! Pourquoi lui revenait-elle sans cesse en tête ? Grand temps de grand temps ! C’était comme ces petits airs de musique qu’on déteste, mais qu’on n’arrive pas à chasser de son esprit ! Replanter la touffe d’herbe était tout aussi niais ! Pourquoi ne pouvait-il enrayer la réapparition de cette stupidité-là aussi ? Il n’y avait qu’une seule solution : enlever toutes les traces de son passage. Supprimer toutes les causes qu’il avait laissées sur place. Annuler tout de son séjour dans le pléistocène… Annuler tout de son séjour dans le pléistocène ! Mais oui, bien sûr ! Fallait-il qu’il soit surmené pour ne pas y avoir pensé avant ! Il suffisait d’annuler son départ dans le pléistocène ! Avoir mis tant de temps à y penser ! Il se traita de toutes les grossièretés qui lui venaient en tête. La solution était limpide : il devait retourner de quelques heures dans le passé, au moment où il n’était pas encore parti dans le pléistocène, et empêcher son départ. De cette manière-là, l’ancien présent réel devrait revenir ! Son visage s’illumina. Lahizia serait donc forcément de retour avec tout ce bon vieux présent d’autrefois. Il faut bien reconnaître que, sans Lahizia, le présent n’est plus ce qu’il était ! se fit-il la réflexion.

La fin du cauchemar était proche ; il ne restait plus qu’à fixer les détails de son intervention. Ce fut encore dans les attitudes les plus variées, mais toutes proches de celles déjà décrites plus haut, qu’il se replongea dans ses réflexions : euh… Euh… S’assommer lui-même avant son départ pour les temps préhistoriques était une idée d’une imbécilité insoutenable ! Pourquoi donc son cerveau enfantait-il de telles conceptions ?! C’était révoltant, temps éternel ! À imaginer qu’une bagarre s’en suive et que ce soit l’autre lui-même qui gagne ! Ce serait une situation tellement folle que !… Bon, il fallait retrouver un peu de calme intérieur, un peu de détachement, et sortir une dernière bonne idée. Euh… Voyons… Saboter la cabine du temponef à coup de masse, quand l’autre lui-même aurait le dos tourné, était tellement idiot, tellement crétin, tellement débile, qu’il eut envie de se gifler ! Euh… Euh… Aaaaaah… mais… Oui ! Ça, c’était une bonne idée ! Aller voir Lie, juste avant l’autre lui-même, et lui demander de ne plus jamais lui donner de code T. La supplier de ne plus jamais lui en donner un seul. Ça oui ! Ça, c’était un plan parfaitement réalisable.

Oui, l’idée était tout à fait géniale ! Restait un seul problème : si Lie suivait cette recommandation, elle ne lui aurait pas donné celui qu’elle venait de lui procurer à l’instant même. Voilà donc pourquoi elle avait dit : « Je sais que tu veux des codes T. C’est la date. » et « Comme convenu, tu n’en auras plus. ». C’est parce que je lui demanderai bientôt dans le passé de ne plus jamais me donner de codes T sauf le 10882, le jour où je suis allé la voir tout à l’heure ! C'est-à-dire aujourd’hui. Je vais finir par y perdre la cervelle, temps infini !

Zolm entra dans la cabine, à 10882.11.56.00 Il saisit le code T et fit les réglages temporels avec concentration. Mieux valait ne pas se tromper ! C’était bien assez compliqué comme ça !

 

***

 

Zolm sortit de la cabine de son temponef à 10878.10.00, quatre jours avant son départ pour le pléistocène qu’il voulait empêcher. Il avait choisi ce jour, car il se souvenait qu’il n’était pas au bureau avant midi. Il disposait donc de deux heures jusqu’à 10878.12.00. Se rencontrer lui-même eût considérablement compliqué les choses ! Il ouvrit la porte de son bureau, passa la tête dans l’entrebâillement et après un rapide regard à droite, puis à gauche, il sortit dans l’intention d’aller voir Lie Liafifon le plus rapidement possible. À peine avait-il fait quelques pas qu’une porte s’ouvrit devant lui et madame Syllling apparut.

Grand temps ! se dit-il, à croire qu’elle a des antennes ! Dès que je sors, la voilà !

— Ah ! Zolm ! s’exclama-t-elle en marchant vers lui. Comment allez-vous ? C’est étonnant, je ne vous ai pas vu arriver aujourd’hui. J’ai cru vous entendre dire que vous ne seriez pas là ce matin.

— …

Zolm fut content de s’entendre appeler Zolm. Ce bon vieux passé récent a le goût de mon futur présent réel « réparé », se dit-il.

— Bon ! je vous laisse. Je vais recevoir ma fille. C’est la première fois qu’elle vient au centre de temponautique ; je vais le lui faire visiter. Vous ne la connaissez pas, il me semble ?

— … ben…

— Non, hein ! Il faudra que je vous la présente, si vous êtes toujours dans le coin tout à l’heure. Allez, j’y vais !

Elle s’éloigna d’un pas vif.

 

***

 

Lie Liafifon regardait son écran mural 3D géant.

— Qu’est-ce ? demanda Zolm.

— Des avions de la Seconde Guerre mondiale. Je dois pondre des algos pour simuler leur vol. On ne m’a pas encore dit précisément pourquoi. On va envoyer un temponaute à cette époque et il va falloir le former au pilotage d’un de ces engins. Je dois préparer un simulateur d’entraînement avec les données que je trouve et qu’on m’apporte. La machine est un Mitsubishi A6M Rei-sen Zero.

— … ?

— Un avion japonais.

— Ah… Quelle est la nature de la mission ?

— Je n’en sais rien, je te disais.

— Et ça qu’est-ce que c’est ? demanda Zolm en s’approchant de ce qui lui apparut comme une mécanique assez volumineuse et crasseuse, posée à même le sol dans un coin de la salle.

— Le moteur d’une de ces machines. On vient de me l’amener. Ils sont allés chercher ça chez un collectionneur qui le conservait comme une relique sacrée. Le type prétend avoir réussi à le faire fonctionner, il y a quelques années. Il a utilisé un lubrifiant qu’il pense proche de ce qui existait à l’époque. Tiens, regarde !

Elle prit un petit flacon et le lui tendit.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Le lubrifiant en question. Tu vois, on dirait une sorte d’huile.

— À quoi cela sert-il ?

— On utilisait cela dans les machines de l’époque pour réduire le frottement entre les pièces. Aujourd’hui, nous pouvons nous en passer grâce à l’extrême précision des ajustages et des surfaçages qui atteignent une minutie du niveau de l’atome, mais… Attention ! le flacon ferme mal.

Zolm empocha machinalement le récipient et chercha une heureuse transition pour parler des codes T. Le moteur d’avion était étonnant, mais quelque chose de bien plus important pour lui le préoccupait : aborder le motif réel de sa visite. Comme par miracle, ce fut elle qui se chargea d’entrer dans ce que l’on appelle communément le vif du sujet :

— Mais tu ne viens pas me voir pour savoir ce que je fais, pas vrai ? Tu as besoin de quelques codes T, toi. N’est-ce pas ?

— En fait, je suis venu te demander de ne pas me donner de codes T, au contraire.

Elle le regarda avec une stupéfaction qui lui fit plaisir.

— Oui. Ça t’étonne, hein ! Je suis venu te supplier de ne plus me donner de codes T, quoi que je te dise. Même si je te supplie à genoux.

Elle eut un petit rire :

— On dirait un drogué qui demande de l’aide pour qu’on le sèvre.

— Tu promets ?

— Oui, bien sûr !

— Une seule chose que je dois ajouter : je ne veux plus que tu me donnes de codes T. Plus jamais ! Sauf un, le dernier.

— Ah ! c’était donc une habile manœuvre !

— Non, pas du tout. Ne me demande pas pourquoi, s'il te plaît, c’est bien trop compliqué à expliquer. Je m’y perds moi-même ! J’ai besoin d’un seul code T. Un seul, mais pas maintenant. Je voudrais que tu me le donnes quand je viendrai dans quatre jours, le 10882. Je serais là à 11.36.

Elle le regarda un long moment et finit par dire :

— Pourquoi à un moment aussi précis ? Je ne sais pas si c’est le fait que tu sois aussi bizarre qui fait ton charme, mais tu sais que je n’arrive pas à te refuser quelque chose très longtemps. Je ne sais pas ce qui se passe dans ta tête, mais alors… Grand temps ! ça n’a pas l’air simple, en tout cas !

— Bon, j’espère que tu es d'accord alors ! Plus jamais de code T, mais seulement un seul à 10882.11.36. C’est d’accord ?

— Compris, c’est d’accord. Tu es venu exprès pour me dire ça ? Je te croyais en congé ce matin.

Zolm ne répondit pas. Il semblait perdu dans ses pensées. Mince ! se dit-il, que faire à présent ? Retourner à mon présent réel dans le futur d’ici, avec la tempocommande, ou simplement attendre mon présent quatre jours ? Il venait en effet de quitter le 10882 pour arriver le 10878. Quatre jours, ce n’est pas énorme… Mais attendre où ? Il ne faudrait pas que je me croise ! L’autre moi va arriver dans moins de deux heures. Il vaudrait mieux que je rentre. Une autre pensée lui titilla l’esprit : que se passerait-il s’il n’avait pas demandé à Lie de lui donner un dernier code T le 10882 ? Puisque, de toute façon, il était là ! Il fit un effort pour chasser cette question mal venue de sa tête. Ce n’était vraiment pas le moment de s’abîmer dans les paradoxes temporels ! Il réfléchirait à ça plus tard.

— Hé oh ! Je te parle ! disait Lie Liafifon.

— Heum… Excuse-moi. Alors, c’est entendu, hein ! Surtout aucun code T avant 10882.11.36. Faut que je parte à présent. À bientôt !

 

***

 

Dans le couloir qui conduisait à son bureau, Zolm s’abîma encore dans de profondes pensées : bon ! en résumé, se disait-il, c’est actuellement le 10878. Dans quatre jours, le 10882 vers 11 h, j’irai réclamer à Lie le dernier code que je viens de lui demander de me donner plus tard, grâce auquel je viens d’aller la voir. Temps infini ! pas facile de synthétiser tout ça ! Dans quel pétrin je me suis mis, moi ! Pour finir, grâce à tout ça, je devrais ne plus pouvoir partir dans quatre jours, précisément à 10882.10.00, pour le pléistocène. Je ne ferais donc pas glisser cette hyper-arrière grand-mère, qui n’a plus été l’ancêtre de Lahizia à cause de sa chute.

Zolm se demanda combien de personnes allaient disparaître, et combien allaient réapparaître, si son présent réel redevenait « normal ». Sur quelque cent mille générations ! Combien cette aïeule, inconcevablement lointaine, avait-elle de descendants ?

Ses pensées changèrent de sujet : serait-ce une bonne idée d’aller rendre visite à Lahizia maintenant ? Que se passerait-il si elle parlait plus tard de cette visite à son autre lui-même qui viendrait la voir dès le lendemain ? Il se souvenait effectivement d’avoir vu Lahizia à 10879.10. Mieux valait éviter. Il imagina Lahizia dire à son autre lui-même : « Au fait quand tu es venu hier… » et son autre lui-même répondre : « Moi ? Mais je n’étais pas là… ». Non, il avait assez fait de dégâts ! Mieux valait rentrer tranquillement dans son présent réel et aller y voir la future Lahizia. Future par rapport à maintenant, bien sûr ! Temps infini ! c’était si facile de s’y perdre, n’est-ce pas !

Tandis qu’il méditait ainsi, il mit les mains dans les poches pour y chercher la clé de son bureau et sentit alors un petit objet au bout des doigts de sa main gauche. Il le porta devant ses yeux et reconnut le flacon de lubrifiant que lui avait montré Lie. Pourquoi j’ai pris ça, moi ?! murmura-t-il. Le flacon, un peu huileux à l’extérieur, lui échappa des mains et tomba à ses pieds ; il s’ouvrit, libérant le liquide visqueux qui se répandit lentement sur le sol. Zolm considéra le résultat de sa maladresse sans savoir que faire. Un bruit de pas lui fit relever les yeux et il vit en face de lui son ex-future belle-mère accompagnée de son ex-future femme. Il espéra, tout du moins, que son entrevue avec Lie lui rendrait son présent réel et que par conséquent ces « ex » étaient de rigueur.

— Zolm, je vous présente ma fille Ryylia.

Ryylia inclina légèrement la tête en souriant. Zolm lui répondit par le sourire le plus gauchement tordu que jamais visage humain n’a réussi à produire. Cette histoire de bébé l’avait tant traumatisé qu’il lui fallut presque cinq secondes pour recouvrer la mobilité de ce visage qui parut un moment vouloir garder éternellement cette expression idiote.

— Hé bien ! Ça a l’air de vous faire un bien drôle d’effet ! s’exclama madame Syllling, visiblement aussi étonnée que contrariée. Mais… Grand temps ! qu’est-ce qui s’est renversé, là ?

Zolm fit mine de découvrir que le carrelage de marbre noir était maculé.

— Euh… fit-il…

— Bon, eh bien on vous laisse ! conclut Madame Syllling en haussant visiblement les épaules puis en levant les yeux au ciel. À bientôt !

Zolm les regarda un instant s’éloigner. Il hésita en baissant ses yeux sur la petite flaque d’huile. Chercher un détergent pour nettoyer le sol lui prendrait trop de temps. Ce n’était pas prudent de se montrer ici trop longtemps. Quelqu’un pourrait apercevoir son autre lui-même dehors et s’étonner ensuite de le revoir là, ou bien l’inverse, de le voir là et ensuite à l’extérieur. On comprendrait tout de suite qu’il utilisait des codes T illicitement. Ça ferait un scandale ! Il décida de revenir dans son présent réel sans plus attendre ; il était temps d’aller voir si tout y était revenu en ordre. Cette petite flaque, dans ce passé si proche, n’allait pas provoquer un bouleversement, tout de même !

Plus personne dans le couloir, pas de témoins donc.

10878.10.23.00.

Il appuya sur le bouton de la tempocommande au fond de sa poche. Une seconde après, le temps que l’appareil agisse, il disparut. Juste avant de s’évaporer dans le temps, il crut voir quelqu’un apparaître dans le couloir, mais ce fut si fugace que ce n’était peut-être qu’une impression, se dit-il.

 

***

 

Zolm sortit de la cabine de son temponef à 10882.11.56.01, une seconde seulement après y être entré pour son départ pour 10878.10.00. Il était de retour dans son présent réel. La première chose qu’il eut envie de faire fut de chercher dans l’annuaire si Lahizia Fleurna était à nouveau de ce monde. Au moment même où il allait se connecter à internet, on toqua timidement à la porte de son bureau. Temps infini ! quoi encore !? se demanda-t-il, redoutant de voir surgir devant lui la fille de madame Syllling, accompagnée d’une ribambelle d’enfants endiablés l’appelant tous « Papa ». C’est avec la plus grande crainte qu’il ouvrit la porte. Et là, ses yeux durent lui sortir un instant de la tête tant la surprise était grande : Lahizia se tenait devant lui, souriante et plus belle que jamais. C’était déjà en soi une chose suffisamment inattendue pour qu’il restât statufié par la surprise, mais quand elle dit : « Coucou mon chéri ! », puis qu’elle l’embrassa tendrement sur les lèvres avant d’entrer dans son bureau, aussi librement que si elle se sentait chez elle, aucun mot n’aurait pu décrire son ahurissement.

N’osant poser la moindre question de peur de rompre le charme, il la contempla d’un air stupide. Heureusement, elle parut ne pas le remarquer. Face au grand miroir qui recouvrait tout le mur, une main dans les cheveux pour peaufiner quelque coquetterie de sa coiffure, elle demanda :

— Tu es prêt, mon chéri ? Nous allons être en retard !

— Euh… Oui oui…

Prêt à quoi ? Il n’en savait rien. Mais il n’eut pas le courage de le lui demander. Il avait l’impression qu’un seul mot risquait de briser ce moment aussi magique qu’inattendu.

— Eh bien allons-y ! Tu sors comme ça ? Tu ne mets pas une veste ?

— Si bien sûr, mad… euh… Si, voilà.

Il saisit sa veste sur la patère et l’enfila. Elle le poussa gentiment dehors. Dans le couloir, elle lui laissa le temps de fermer la porte avant de l’entraîner avec elle en passant son bras autour du sien.

Ça alors ! s’étonnait Zolm. Temps éternel ! ne cessait-il de s’exclamer mentalement. Mon présent réel n’est pas tout à fait semblable à ce qu’il fut ! Mais je ne vais certes pas m’en plaindre ! Ce n’est pas demain la veille que j’envisagerai de le réparer celui-là ! J’aime bien ce nouveau présent. Il est bien mieux que celui d’avant.

Alors qu’ils marchaient tous les deux dans le long couloir, madame Syllling apparut venant à leur rencontre. Elle vit donc dans ce couloir ! se dit Zolm. Ce n’est grand temps pas possible que je la croise sans cesse, cette « heureusement-plus-belle-mère » ! Il redouta une quelconque mauvaise réaction de sa part, mais celle-ci les croisa en leur adressant un sourire :

— Bonjour, les amoureux !

Si Lahizia n’avait pas été pendue à son bras droit, Zolm se serait vigoureusement frotté les yeux, et aussi débouché les oreilles avec les petits doigts ! Tout cela est incroyable ! se disait-il. Ce ne peut être qu’un rêve !

 

***

 

10882.12.20.

Ils avaient pris un roulant, sorte de taxi automatique, qui les avait conduits au restaurant. Lahizia mangeait en adressant à Zolm des regards de femme amoureuse, qui le rendaient fou de bonheur, mais mort d’inquiétude. À quelle merveilleuse magie devait-il ces instants incroyables ? Il ne pouvait tout de même pas demander tout de go : « Lahizia, peux-tu s'il te plaît me dire depuis combien de temps nous sommes ensemble et comment est-ce arrivé ? ». Ce type de question avait de quoi rompre le charme ! Peut-être à tout jamais ! En général, l’expérience prouvait que plus une chose est belle plus elle est fragile. Aussi fallait-il faire attention au tendre intérêt que Lahizia lui portait, comme si c’était la chose la plus délicate au monde.

— Tu ne parles pas beaucoup, mon chéri, dit-elle ! Tu as l’air pensif.

Il essayait de trouver une solution pour savoir ce qu’il mourait d’envie d’apprendre sans poser ouvertement de questions tueuses.

— Je prise le bonheur de ce moment avec toi… ma chérie, se risqua-t-il à répondre.

Les deux derniers mots qu’il prononça accélérèrent son cœur. Mais tout allait bien. Elle semblait contente.

— Tu es gentil, je t’aime fort !

Temps éternel ! il va me falloir un défibrillateur cardiaque bientôt, si ça continue ! se dit-il.

— Moi aussi, je t’aime, ma chérie.

Lentement, elle posa sa fourchette sur le bord de l’assiette et souleva son verre de vin sans cesser de lui sourire amoureusement. Malgré son ahurissement, Zolm devait exprimer le même sentiment car elle semblait heureuse.

— Tu sais, chuchota Lahizia, il faudrait retrouver la personne qui a sali le couloir pour lui offrir un beau cadeau. Tu ne crois pas ?

— Si, c’est sûr !

Il fit tout de suite semblant de boire pour ne pas être obligé de développer sa laconique réponse.

— Non mais tu te rends compte !? s’enthousiasma-t-elle. Sans ce mystérieux bienfaiteur, nous ne serions pas ensemble en ce moment !

Il lâcha un « Hé oui ! » étouffé du fond de son verre sans oser le poser. Elle va me prendre pour un alcoolique ! se reprocha-t-il. Alors ainsi, c’était grâce aux salissures dans le couloir qu’ils étaient ensemble. Il en savait déjà un petit peu plus, mais vraiment pas assez pour tout comprendre. Il posa son verre presque brutalement et, pris d’une inspiration soudaine, il demanda :

— Supposons que nous retrouvions cette personne, comment lui expliquerais-tu ce qu’elle a fait pour nous sans le savoir ?

— Je lui dirais la vérité.

— C’est à dire ?… Je veux dire : de quelle manière ? Dans le détail, ou…

— Je lui dirais que j’ai glissé dans le couloir, sur la tache grasse, et que tu as littéralement volé à mon secours pour m’aider à me relever. Et que c’est là que je suis tombée sous ton charme incomparable. Et, toi… Comment le raconterais-tu ?

— Moi, je lui dirais que quand j’ai vu la femme de mes rêves tomber à quelques pas de moi, j’ai été trop heureux d’avoir une occasion de la prendre dans mes bras.

Elle lui sourit, heureuse. Décidément, que ce soit dans le passé lointain ou proche, je passe mon temps à faire glisser les femmes ! Mais bon, je ne vais pas me plaindre de cette dernière chute et… temps éternel ! je suis fier du moi-même qui a su profiter de l’occasion.

 

Fin

 

Remerciements

 

Mes remerciements présents, passés et futurs :

Nathalie FLEURET
et
Serge BERTORELLO
Jacques GISPERT
Bernard POTET

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