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Zolm pléistonaute officieux

 

Boris TZAPRENKO

Zolm
Pléistonaute officieux

Zolm se matérialisa sur le versant herbu d’une petite vallée. Contracté, le cœur en surrégime et les sens tendus à l’extrême, il demeura un long moment sur place. Je suis complètement fou ! se disait-il. Lentement, redoutant que ses plus petits mouvements le fissent repérer, il tourna la tête à droite, à gauche, puis derrière. Quelques cris, probablement d’oiseaux, parurent démesurément puissants tant son ouïe était tendue, et terriblement menaçants tant il était effrayé de se trouver là. Heureusement qu’il lui suffisait de s’accroupir pour se cacher ; debout, les herbes hautes lui arrivaient à mi-poitrine. Mais… cet avantage avait son revers : cette végétation offrait également une cachette à tous les prédateurs. Un léopard, à la recherche d’un bon repas, était peut-être à quelques mètres seulement. Il s’efforça de penser à autre chose. Et, il y avait des tigres aussi ! Il existait des dinofelis, de terribles tigres à dents de sabres, à cette époque, dans cette région du globe ! Il s’efforça encore plus fort de penser à autre chose. Pour l’instant, il n’y avait rien en vue. Quelques arbres, malheureusement peu nombreux, pouvaient offrir un refuge contre les grands prédateurs comme les tigres et les lions, mais encore fallait-il pouvoir grimper dans leurs hautes branches avant un coup de griffe fatal. C’est cette fois avec un touchant désespoir qu’il se supplia lui-même de penser à autre chose.

Çà et là, quelques buissons de tailles variées émergeaient de cette mer végétale. Il dirigea ses premiers pas vers le plus proche, à une vingtaine de mètres en descendant. Voir les herbes bouger à chacun de ses pas le remplit d’une inquiétude qui relança les battements de son cœur. C’était comme s’il faisait de grands signes pour inviter tous les terribles estomacs vides des environs à venir se repaître de sa chair sans défense. Il se rassura en caressant du pouce le bouton de sa tempocommande. Au moindre problème, hop, je me tire d’ici ! se disait-il.

Arrivé devant le buisson, il regarda encore de tous côtés mais ne vit toujours rien de menaçant. En partie rassuré, il contourna le fourré pour continuer à descendre. Une éminence surplombée d’un piton rocheux sortait de terre, trente mètres plus bas. Sans relâcher sa vigilance, il la rejoignit, monta dessus et entreprit même d’escalader le rocher qui jaillissait en son centre. C’était assez facile, car ses nombreuses irrégularités offraient des sortes de marches naturelles. Tout en haut, il découvrit le fond de la vallée.

L’émotion l’envahit. Tout autour de lui s’étendait un paysage du pléistocène au cœur de l’Afrique australe. Un paysage vieux de presque deux millions d’années, dans lequel vivaient les premiers homininés. Et c’était justement ces derniers que Zolm désirait voir.

 

***

Zolm était parfaitement conscient de l’extrême danger que représentait son entreprise. En fait, des dangers il y en avait même plusieurs.

Il risquait sans doute de perdre la vie mais ce n’était après tout pas si probable que ça, la tempocommande pouvant le sortir d’un mauvais pas en une seconde un quart. C’est vrai qu’un fauve pouvait le blesser mortellement en moins de temps que ça, mais il préférait ne pas y penser.

La chose la plus dangereuse qui pouvait se produire était une profonde perturbation du futur. Du futur par rapport au moment qu’il était en train de vivre. Ce qui entraînerait notamment un bouleversement du présent, de son présent, du présent qu’il venait de quitter et dans lequel il avait passé la majeure partie de son existence. Ce n’est jamais facile de parler du temps dès lors que l’on s’y déplace ! Selon le sens dans lequel on y voyage, le passé ou le futur deviennent le présent du moment et on ne sait rapidement plus de quoi on parle. Pour faciliter les conversations ayant trait à ce sujet, il est commode d’utiliser le langage des temponautes qui emploient les termes : « Présent local » et « Présent réel » ; ils sont suffisamment intuitifs pour se passer de toute explication. La chose la plus inquiétante qu’il y avait à craindre, donc, était une pollution du présent local, pouvant entraîner un bouleversement écotemporel dans le futur local, jusque dans le présent réel de Zolm. La plus petite modification du présent local pouvait entraîner les plus grandes déformations du présent réel ! Tous les cours de temponautique traitaient ce sujet avec une extrême gravité. Zolm se souvenait encore du premier exemple que sa première enseignante en la matière, madame Syllling, lui avait donné :

— Supposons, lui avait-elle dit, que vous alliez faire un tour dans le passé et que vous demandiez simplement l’heure à un passant… Et même moins encore, bien moins encore ! Supposons que vous vous trouviez seulement sur le chemin de ce passant, sur un trottoir par exemple, et que vous ne lui demandiez rien, mais que pour vous éviter, il soit obligé de légèrement changer sa trajectoire et que cette petite manœuvre, tout à fait anodine penseriez-vous, lui fasse perdre un quart de seconde. Juste un petit quart de seconde ! Ce n’est pas beaucoup un quart de seconde, me direz-vous ! Et bien, je vous pose une question Zolm : combien de temps vous faut-il pour changer votre regard de direction ?

— … Euh…

Zolm n’avait pas trop compris où elle voulait en venir, mais il avait répondu :

— Un ordre de grandeur de ce laps de temps, je pense, Madame Syllling.

— Oui, un quart de seconde est largement suffisant. On peut regarder ailleurs en moins de temps même. Convaincu de cela, poursuivons mon exemple. Supposons que le passant en question soit un grand physicien en train de se rendre à un congrès de physique. Sans votre intervention, voilà ce qui s’était passé dans son présent local : dix mètres plus loin, le savant lève la main pour appeler un taxi. Celui-ci s’arrête et l’amène au congrès. Mais, à cause du quart de seconde perdu, voilà le nouveau déroulement de l’histoire : dix mètres plus loin, le savant lève la main, un quart de seconde plus tard qu’il ne l’aurait fait sans vous, pour arrêter un taxi, mais le chauffeur regarde dans une autre direction. Il ne le voit donc pas et ne s’arrête pas. Notre physicien est obligé d’attendre un autre taxi. À cause de cela, il arrive en retard d’un quart d’heure au congrès. De ce fait, il ne rencontrera pas le confrère qu’il aurait dû rencontrer dans le hall d’entrée. En discutant avec cet autre physicien, il aurait obtenu une information de la plus haute importance qui l’aurait fortement aidé dans ses recherches. Une invention capitale va prendre un grand retard avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur le futur local et donc sur le présent réel. Si cette invention était la bombe, par exemple, cela veut dire des centaines de millions de personnes en plus, c’est à dire qui ne sont pas mortes. Qui peut dire quelles personnes ? Combien de savants parmi elles, combien de politiciens, combien de faiseurs de guerres qui modifieront à leur tour le futur réel ? Si l’invention que vous avez retardée, en étant simplement sur ce trottoir, était un vaccin ! Combien de personnes vont mourir dans le futur local ? Combien de personnes en moins dans le présent réel ? Combien de personnes très influentes dans la marche du temps seront mortes ou ne naîtrons pas ? Vous comprenez Zolm ?

Zolm comprenait, oui. Il savait qu’il ne fallait surtout pas qu’il rencontre une seule créature du genre Homo. Il devait les observer sans entrer, de quelque manière que ce soit, en interaction avec une seule d’entre elles. Bien sûr, il ne risquait pas d’en retarder une sur un trottoir, mais les conséquences de la plus petite action sur l’une d’elles provoqueraient, dans le futur local et donc dans son propre passé, des changements si grands qu’il reviendrait dans un monde inconnu sans aucun rapport avec celui de son présent réel. Cette idée le terrifiait ! Si madame Syllling le voyait faire ! Il l’imagina avec une expression angoissée, les deux mains sur le visage : « Grand temps, Zolm ! vous êtes devenu fou ! sur deux millions d’années dans le passé, retarder une fourmi d’un dixième de seconde peut changer notre monde ! »

Le dernier danger que représentait cette folie était le fait qu’il risquait simplement de se faire licencier et d’être très sévèrement condamné si on découvrait son escapade temporelle. Il était totalement interdit de se déplacer dans le temps de sa propre initiative. Chaque intervention dans le temps demandait une préparation minutieuse, des heures de simulations sur les ordinateurs quantiques du centre de temponautique. C’était le travail de toute une équipe.

***

D’après la position du soleil, il devait être approximativement onze heures. Tout en bas dans la vallée, une petite rivière serpentait paresseusement. Sur le flanc opposé, en aval, vers la droite, une tache sombre évoquait l’entrée d’une grotte. Zolm y concentra son attention. Le dispositif optique de ses yeux bioniques zooma jusqu’à un facteur dix. C’était bien l’entrée d’une caverne. Heureux hasard ! Cela augmentait ses chances de pouvoir observer ses lointains ancêtres. Un cri le fit sursauter et il sentit une vague d’adrénaline couler dans ses veines. Ce n’était qu’un oiseau qui piqua vers la rivière. Zolm le suivit un instant des yeux, ce qui dirigea son regard sur la gauche, vers l’amont. C’est alors qu’il distingua quelque chose qui fit battre son cœur d’émotion. Un zoom de son regard lui confirma que c’était bel et bien un groupe de premiers hommes. Il en compta vingt-deux : des femmes, des hommes et des enfants.

Quelques images et je rentre ! se dit-il. Cela suffira à impressionner Lahizia. Hé oui ! C’était bien l’amour qui avait entraîné Zolm dans cette aventure déraisonnable ! Il avait rencontré Lahizia au centre de temponautique quinze jours auparavant seulement. La jeune femme y travaillait en tant que paléontologue et paléobotaniste. Elle avait terminé ses longues études récemment mais, en raison de ses exceptionnelles compétences, elle occupait un poste relativement important. C’était une très jolie femme exceptionnellement intelligente et Zolm en était follement amoureux. Hélas pour lui ! il n’était pas le seul à convoiter le cœur de la belle brillantissime ! Nombre de rivaux se pressaient autour d’elle. Mais Zolm n’était pas homme à céder volontiers sa place. Il avait décidé d’attirer l’attention de Lahizia d’une manière suffisamment spectaculaire pour prendre une longueur d’avance que nul ne saurait rattraper. C’est du moins le calcul qu’il s’était fait.

Il zooma son regard cent fois et commença à enregistrer les images qui se projetaient sur ses rétines artificielles. Le moment était fantastique ! Il apporterait de précieux renseignements à la paléontologie. Les homininés longeaient la rivière. Certains cueillaient des baies et les mangeaient sur place. D'autres, baissés dans les herbes, semblaient y chercher quelque chose… Leur arrivait-il de manger des insectes, ou des lézards ? Une des femmes était visiblement enceinte. Un mâle prévenant lui tenait la main. Les femmes étaient nettement plus petites que les hommes. C’était si fascinant de voir de si lointains ancêtres ! De constater à quel point il leur restait tout à faire. Ils semblaient ne rien posséder qui ressemblât à un objet fabriqué, aussi rudimentaire fût-il. Tout autour d’eux, seulement de la terre, des pierres, des végétaux, de l’eau… Des milliers de générations, des milliards d’heures d’expérimentations et de dur labeur, seraient nécessaires pour extraire de l’écorce de la planète les matériaux nécessaires et bâtir une civilisation. Zolm fut soudain fasciné par cette idée. Il aurait voulu courir vers eux et leur faire gagner du temps en leur montrant qu’on pouvait réaliser des outils avec des pierres taillées, leur expliquer comment faire du feu, comment fabriquer un arc… C’était bien sûr inenvisageable ! Il sourit en imaginant la tête de madame Syllling à l’évocation de cette épouvantable hérésie.

Zolm était si hypnotisé par la scène à laquelle il assistait qu’il n’entendit pas le premier grognement, tout près de lui.

 

***

Le deuxième grognement, plus fort, le fit tant sursauter qu’il perdit l’équilibre. Il roula un mètre plus bas. Une grosse touffe d’herbe amortit providentiellement sa chute et lui évita de tomber plus bas. Il se redressa précipitamment en dézoomant son regard et vit un jeune léopard assis près de lui. Heureusement, il avait toujours sa tempocommande en main. Sur le point de presser le bouton qui le remmènerait en un peu plus d’une seconde dans le présent réel, il constata que l’animal avait à peine la taille d’un gros chat et qu’il ne semblait vraiment pas agressif. Il penchait la tête de côté, comme pour observer l’explorateur du temps sous différents angles. Zolm se sentit un peu vexé de s’être laissé impressionné par cette peluche vivante ; il est facile d’imaginer que ce n’est pas la première chose qu’il raconterait à Lahizia. Cet enfant était bien sympathique, mais comme tous les autres, celui-ci devait avoir des parents. Faire connaissance avec la mère n’était pas une perspective qu’il trouva très attrayante. L’oreille et le regard tendus, il tenta toutefois de rénover sa dignité en ôtant de sa toison les épis et divers débris végétaux qui s’y étaient accrochés. Pour éviter de choquer, dans le cas d’une rencontre accidentelle, il était parfaitement déguisé en humain du présent local, très velu, arcades sourcilières et mâchoire proéminentes…

Il faut croire que le déguisement était bien fait, et que l’homme du futur ne représentait rien de plus extraordinaire qu’un homme-singe commun, car le petit léopard lui tourna bientôt le dos et partit sans aucune forme de politesse. Zolm haussa les épaules. Il décida de descendre dans la vallée, de franchir la rivière et d’aller voir près de l’entrée de la grotte.

 

***

Zolm arriva près de la grotte sans avoir affronté de réels dangers. Il était essoufflé, car la progression n’avait pas été facile sur ce terrain herbu, par moments glissant dans les grandes pentes, d’autant que ses chaussures en forme de pied d’ancêtre n’étaient pas des plus confortables. Les supposés occupants de cette demeure naturelle étaient toujours au loin, occupés à quelque cueillette.

Cent mètres de pente douce le séparaient de l’entrée mystérieuse… Euhmm… se disait-il.

Ce n’était pas sérieux ! Ce n’était VRAIMENT pas sérieux ! C’était une pure folie ! Madame Syllling a dû s’évanouir, là où elle est, deux millions d’années plus tard, se dit-il. Oui, mais… si j’y laissais un moyen de filmer, très discret, que je reviendrais chercher plus tard ? Des images de l’intérieur d’une grotte habitée ! Lahizia serait très impressionnée ! « Zolm vous êtes un fou furieux ! » hurla madame Syllling, dans son imagination. Il hésita. Personne en vue. Le soleil était encore haut ; les troglodytes n’avaient aucune raison de rentrer précipitamment. Il s’élança. « ZOOOOLMM !!!!! » Plus que cinquante mètres. La progression était facile. Il y avait de moins en moins d’herbe. On voyait qu’elle était foulée, près de l’entrée. Plus que dix mètres. « ZOOOOOOOOLLMMM !!!!! » Juste devant l’entrée, il s’arrêta et marqua une légère hésitation. Un rapide coup d’œil lui confirma qu’il n’y avait toujours pas de raison de s’inquiéter. Il pénétra dans la caverne.

 

***

Çà et là, de nombreux débris végétaux. Près des parois, des tas de foin vraisemblablement utilisés comme matelas. Ces détails étaient des indicateurs confirmant que le lieu devait être habité. Il s’enfonça plus profondément. Ses yeux bioniques s’accommodèrent rapidement à l’obscurité. Cherchant un endroit idéal pour y cacher une petite caméra, il avança jusqu’à cinquante mètres de profondeur environ. La grotte faisait un coude de quelque soixante degrés vers la droite. Il marcha encore une dizaine de mètres avant de réaliser que ce n’était pas raisonnable de prendre des risques inutiles. C’est trop loin ! se fit-il la réflexion. Il vaudrait mieux que je les filme plus près de l’entrée.

Au moment où il allait faire demi-tour, un bruit le fit tressaillir. Il fit brusquement volte-face et vit un rat qui s’enfuyait. Son soulagement n’eut même pas le temps de naître ; ce qu’il vit en suivant le rat des yeux le paralysa : un hominidé se tenait debout dans la courbe du coude. Près de la paroi, il semblait aussi paralysé que lui. Comment avait-il pu arriver là si vite ? Il était pourtant certain d’avoir vérifié qu’il n’y avait personne dans les environs avant d’entrer ! Terrorisé par les terribles conséquences qui pourraient découler de cette rencontre, il appuya sur le bouton de sa tempocommande.

 

***

Zolm se matérialisa dans la cabine de son temponef au centre de temponautique, une seconde après son départ à destination du pléistocène. Il était très important de revenir après son départ, pour éviter le désagréable paradoxe de rencontrer un autre soi-même qui n’était pas encore parti et qui ne savait donc même pas ce qu’il allait voir durant son voyage. Mais il n’était pour autant pas nécessaire que le temps écoulé dans le présent réel soit le même que celui qui s’était écoulé durant le voyage temporel dans le présent local. Par exemple, rien n’interdisait de faire un voyage durant trois ans, dans un quelconque passé, et de revenir une milliseconde plus tard, dans le présent réel. C’était pratique. Cela permettait à un temponaute de ne rien perdre de ce qui se passait dans sa vie, celle qu’on appelait par convention « vie réelle ».

Zolm sortit de la cabine temporelle qui était dans son bureau et alla s’asseoir dans son fauteuil. Il tremblait d’émotion. Son cœur lui envoyait des pulsations sourdes dans les tempes. Il attendit deux minutes pour essayer de se calmer, puis il consulta l’écran de contrôle de son temponef pour essayer de voir quelles étaient les répercussions de son dernier voyage. À sa grande surprise, et aussi à son encore plus grand soulagement, tout semblait indiquer qu’il n’y en avait aucune. Cette information le rasséréna. Il se mit en face du mur opposé à la fenêtre, un vaste miroir sur toute sa surface, et entreprit d’enlever la combinaison moulante intégrale qui lui donnait l’aspect d’un Homo habilis. La ressemblance était toute relative, car Zolm était bien plus grand que ses si lointains aïeux, mais ce n’était là qu’une précaution supplémentaire qu’il avait espéré superflue. Mis à part ce problème de taille, en faisant l’effort de se tenir un peu voûté, il pouvait faire illusion pour un œil peu expert en la matière. C’était de toute façon beaucoup moins choquant qu’une combinaison iridescente en nanostructure intelligente moderne pour un grand-père de cet âge ! En portant sa main à son cou, pour ouvrir la fermeture ventrale, il réalisa qu’elle n’était pas complètement fermée et qu’on voyait le reflet métallique du col de sa chemise en vieroli triplegohutisée sous son menton. Ça n’avait plus d’importance de toute façon ! Il ôta son déguisement, le rangea dans un placard, remit son costume et sortit dans le couloir. D’un côté des portes de bureaux, de l’autre une grande baie vitrée montrant Samicarnag la gigantesque métropole qui s’étalait jusqu’à l’horizon. Un regard insistant ne lui révéla rien de particulier, rien de visible ne semblait avoir changé, apparemment. Il se mit en marche en direction du bureau de Lahizia quand madame Syllling surgit devant lui en sortant de la salle de réunion.

— Bonjour Zolm ! Comment allez-vous ? On ne vous voit pas beaucoup en ce moment ! Sur quelle mission travaillez-vous, dites-moi ?

— Bonjour Madame Syllling ! euh… ben… sur… Je dois recueillir des informations sur le jurassique et je dois justement voir mademoiselle Lahizia pour…

— Ah, oui ! le coupa-t-elle avec un large sourire malicieux. Tous les jeunes mâles du centre ont besoin de lui demander des renseignements. Ce doit être difficile de gérer le flux ! Mais je ne la plains pas plus que ça ! Bien des femmes aimeraient gérer ce genre de problème.

Elle disparut, tout sourire, en lui adressa un petit au revoir de la main par-dessus son épaule.

Temps éternel ! se dit-il, elle n’a pas changé, elle, en tout cas ! Si elle savait d’où je viens et ce que je viens de faire ! Si elle savait que j’ai harcelé Lie Liafifon pour qu’elle me donne des codes T pour utiliser ma cabine temporelle illicitement !

Il se renfrogna en pensant à cette histoire de flux. Temps infini ! je vais m’occuper de tous ces petits godelureaux, moi ! Je vais le gérer à ma manière, le flux !

Il retourna dans son bureau et conçut l’idée suivante : si je retourne dix mètres devant la caverne, trente secondes avant le moment où je me suis enfui, je devrais apercevoir l’homininé de dos sans être vu de lui. Rapporter des images d’un Homo habilis entrant dans sa caverne permettrait de détourner le flux un bon moment ! Il renfila sa peau d’homme de l’époque, en prenant bien soin de la fermer complètement jusqu’au menton, cette fois, et entra dans la cabine de son temponef. À l’intérieur, il respira plusieurs fois profondément en essayant de faire le vide dans son esprit, de chasser l’excès d’émotion qui lui donnait l’impression d’être le cœur d’une centrale nucléaire, puis il entra un nouveau code T sur le clavier destiné à cet effet. Lie Liafifon ne lui en avait donné que deux, c’était donc le dernier.

 

***

Zolm se matérialisa au début du pléistocène, à trente mètres de l’entrée de la grotte qu’il avait déjà en partie visitée. Son cœur s’était remis à battre à lui défoncer la cage thoracique. Il se mit à plat ventre dans l’herbe et regarda l’Homo habilis entrer dans sa demeure.

« Zolm ! Vous n’allez pas me dire que vous prenez des risques aussi insanes, juste pour passer devant la file d’attente des prétendants ?! Répondez, Zolm ! Vous n’allez pas faire ça, n’est-ce pas ? Supposez un instant que vous perturbiez un des ascendants de celle qui vous rend si idiot et qu’à cause de cela, celle-ci n’existe plus à votre retour ! Vous y avez pensé ? Ou bien un ascendant de vous-même… »

Il chassa de son esprit les sermons imaginaires de madame Syllling et s’élança sur les traces de l’homme troglodyte. La panique au ventre, mais incapable de renoncer à cette folie, il courut, d’abord à quatre pattes puis fortement courbé, en direction de l’entrée de la grotte. Son pied droit glissa sur le flanc d’une bosse. Il faillit tomber, retrouvant de justesse son équilibre devant la voûte de la caverne. Là, il se plaqua contre la paroi droite et suivit l’Homo habilis. Ses yeux enregistraient toujours tout ce qu’il voyait. Le dos velu disparut bientôt dans le virage que formait la cavité naturelle. Prêt à fuir, Zolm avança prudemment. Dans la courbe, il hésita. Un bruit soudain près de son pied droit le fit bondir d’un pas en avant. Il crut voir qu’une ombre fugitive était passée entre ses jambes, mais il n’eut pas le temps de se demander ce que c’était. Il appuya sur le bouton de sa tempocommande si nerveusement qu’il faillit enfoncer son pouce à l’intérieur. Alerté par le son inopportun, l’homme velu avait soudainement fait volte-face. Il avait fixé l’homme moderne avec une expression de terreur que Zolm n’était pas près d’oublier, car cela donnait la mesure de l’énorme erreur qu’il avait commise. Quelles seraient les conséquences incalculables du double traumatisme qu’il avait fait subir à ce pauvre ancêtre ?!

L’émotion avait été si grande ! si violente ! que Zolm, malgré ses yeux bioniques, n’avait même pas remarqué que quelque chose brillait anormalement sous le menton de l’homme velu qu’il avait surpris et terrorisé pour la deuxième fois.

 

Remerciements

 

Mes remerciements intemporels à :

Nathalie FLEURET
et
Serge BERTORELLO
Jacques GISPERT
Bernard POTET

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