Tous les articles par Boris Tzaprenko

Est-ce « Naturel ? »

Est-ce « Naturel ? »

La question qui tue !

 

Pour faire du fromage, on solidifie du lait avec de la présure.

La présure est principalement composée de deux enzymes, 80 % de chymosine et 20 % de pepsine, qui sont produites dans la quatrième et dernière poche, appelée « caillette », de l’estomac des enfants ruminants ; elle permet à ces derniers de digérer le lait de leur mère, quand les humains ne le leur volent pas. Possédant la propriété d’accélérer le caillage du lait, la présure est utilisée pour transformer celui-ci en fromage. Elle est le plus souvent prélevée dans la caillette des veaux, parfois aussi dans celle des chevreaux ou des agneaux. Important : les enfants ruminants doivent être tués avant leur sevrage, car leur caillette cesse de produire de la présure dès qu’ils n’ont plus besoin de digérer du lait.

En résumé, voici ce que l’on a coutume de faire pour être en mesure de consommer du fromage :

1) Masturber des taureaux pour leur prendre du sperme.

Prélèvement de sperme de taureau

2) Enfoncer son bras dans l’anus des vaches et une tige dans leur vagin pour déposer ce sperme dans leur utérus afin de les inséminer.

insemination vache

3) Tuer les enfants dès le plus jeune âge pour utiliser leur caillette et s’emparer du lait que les mères produisent à leur intention.

Veau

 

Une personne proche a récemment adopté un petit chien perdu. Végane depuis peu, elle se demande comment le nourrir. Les croquettes véganes existent, mais… question qui tue qu’on n’a pas manqué de lui poser : « Est-ce naturel de nourrir un carnivore avec des croquettes végétales ? ». J’ai déjà entendu cette question en diverses circonstances ; souvent, elle est prononcée avec des sourcils froncés et sur un petit air entendu laissant supposer que la réponse est évidemment : « Non ». Je vais faire l’économie d’un questionnement sur la signification du terme « naturel » pour le prendre comme on l’entend dans ce contexte.

J’ai un doute. Manger du fromage est-il vraiment beaucoup plus « naturel » que de nourrir un chien avec des croquettes végétales ? Au sujet du fromage, ajoutons que des vaches ont été nourries avec de la farine animale (ce qui a conduit au scandale de la vache folle. Pas parce que c’était de la farine animale, à cause du prion) ; personne ne se demandait alors si c’était naturel de rendre les vaches carnivores… Peut-être que les sourcils froncés et les petits airs entendus feraient bien de se tourner dans une autre direction… hum… Vers leurs auteurs le plus souvent.

 

J’insiste : comme je l’ai dit, je laisse de côté mon avis sur l’idée même de « nature », la pertinence et la signification du mot « Naturel ». Je l’emploie ici comme l’entendent ceux qui en font usage de cette manière.

 

Apprendre à violer « naturellement » une vache.
Pour apprendre à masturber « naturellement » un taureau, je n’ai pas cherché de lien. Je suppose qu’un costume de vache pour l’aguicher est recommandé (reste à se protéger avec un pantalon blindé, on ne sait jamais avec la « nature »).
Pour apprendre à tuer les enfants, je n’ai pas cherché d’infos non plus. Pas très motivé…

Spécisme et misonéisme, quelques hypothèses

Spécisme et misonéisme
quelques hypothèses

 

Descendants de la prudence

 

Peu d’humain se sont parfois écartés du chemin des habitudes. Par exemple, pour manger quelque chose que les autres ne consommaient jamais. La personne qui faisait ça prenait le risque de mourir empoisonnée, mais elle pouvait aussi offrir à ses congénères une information précieuse : cette chose peut nous rendre malades, nous tuer ou nous nourrir. Tous ceux qui défiaient les usages, se comportant comme des dévoyés de la routine, comme des iconoclastes d’existences tracées, furent nos inventeurs et nos découvreurs, en un mot nos élites. Leur comportement inaccoutumé a été la levure de notre forme de vie. On comprendra que plus une espèce se compose d’individus expérimentateurs, plus elle évolue vite. Mais il ne faut pas que tous soient anticonformistes, car l’espèce se mettrait en danger. Il importe qu’une proportion notable de ses membres préfère la sécurité en ne faisant jamais rien d’autre que ce qui s’est déjà fait. La sélection darwinienne pourrait faire disparaître les espèces qui prennent trop de risques et aussi celles qui n’en prennent pas assez. Ces dernières seraient éliminées par les changements de leur milieu auxquels elles seraient incapables de s’adapter puisqu’elles n’évolueraient pas, ou elles seraient dominées, voire néantisées, par une espèce moins conservatrice. Seules restent en lice les formes de vie comportant une proportion de novateurs suffisante sans être excessive, donc.

Ainsi, nous serions presque tous des enfants de la prudence. Peut-être est-ce là l’une des raisons pour lesquelles un grand nombre d’humains sont ataviquement misonéistes ; la plupart sont perturbés par tout ce qui est nouveau, le non-changement étant pour eux une confortable sécurité.

 

Idées clandestines à bord de notre esprit

Les humains font partie des animaux avant tout sociaux. Certains sont rationnels, mais même ceux qui le sont le plus ne disposent que d’une raison entravée par la camisole sociale.

Dès l’enfance, l’éducation grave nombre de conceptions dans notre esprit. Même au-delà de toute religion, il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui se pense et ce qui ne se pense pas.

Toutes ces choses que l’on bourre dans notre tête, surtout dans notre jeune âge, mais aussi plus tard, sont extrêmement variées ; cela va de « on ne met pas son doigt dans le nez » à la loi de la gravitation universelle, en passant par tout un tas de concepts on ne peut plus hétéroclites, scientifiques, mystiques, politiques, historiques, philosophiques, médiatiques, sportifs… et plein plein plein de « ça se fait, ça ne se fait pas » et de « ça se dit, ça ne se dit pas » et de « c’est comme ça et puis c’est tout ! ». Imaginons un peu le merdier qu’il peut y avoir dans une tête. Beaucoup de ces connaissances sont indéniablement très utiles, ne serait-ce qu’au moins une langue pour s’exprimer, par exemple, et bien d’autres encore. D’autres, au mieux, ne servent à rien, au pire, sont nocives. À noter que les langues, dont je viens d’admettre la très grande utilité, peuvent elles aussi être des vecteurs d’idées contaminant les esprits : « le masculin l’emporte sur le féminin » en est un déplorable exemple.

Certaines sont démontrables, à l’instar du théorème de Pythagore.

D’autres ne le sont pas, parce qu’elles sont hors du domaine de la raison ; elles méritent cependant de remporter notre totale adhésion : « la cruauté est condamnable », par exemple.

Quelques-unes sont totalement arbitraires, sans utilité et sans conséquence : on offre des chrysanthèmes aux morts, par exemple.

Hélas, il y a aussi les injections intracérébrales d’idées arbitraires qui sont très nocives. Le spécisme, avec notamment sa frontière ontologique imaginaire entre les humains et les autres animaux, est l’une d’entre elles. La croyance que les protéines n’existent que dans la viande et que les ressources animales sont indispensables à notre nutrition en est une autre.

Le problème est que nous ne prenons guère le temps de vérifier que nous adhérons consciemment à toutes ces idées que nous n’avons jamais conçues, mais qui pourtant conditionnent notre comportement à chaque instant, tout autant que si elles étaient les nôtres.

On vérifiera et s’efforcera de démontrer tout ce qui est scientifique, mais jamais un enseignant ne demandera à ses élèves de démontrer que, en France et ailleurs, il faut caresser les chiens et les chats, mais manger les lapins. Les plus grands esprits rationnels de notre espèce rêvent de concevoir une nouvelle physique qui remplacerait la nôtre, unifiant les quatre forces fondamentales pour mieux expliquer notre univers. Mais, même parmi ces esprits-là, peu s’interrogent sur l’habitude de destiner certaines espèces à nous tenir compagnie et d’autres à être exploitées, torturées et ingérées sans le moindre remords. Le bien-fondé de cette manière d’agir est tenu pour acquis. Comparable à une idée clandestine à bord de notre cerveau, jamais on ne lui demande son billet ; elle échappe à tous les contrôles de la raison. Hélas, elle prend très souvent les commandes à notre insu et nous pilote. Ces réflexes, enfouis dans notre crâne dès nos premiers pas, sont cachés dans des recoins si profonds des méandres de notre cerveau qu’il nous arrive très rarement de les examiner avec attention pour vérifier leur valeur. Nous ne faisons pas assez souvent le tri de notre grenier mental ; ce qui nous fait prendre le risque d’adopter des comportements non contrôlés par notre conscience, des conduites quasi mécaniques. Nous n’avons pas conscience que notre conscience a, par moments, des écrans noirs. Nous ne sommes pas conscients de n’être pas conscients à chaque instant.

Notre conscience refait surface quand nous nous trouvons plongés dans une situation entièrement nouvelle ou quand un problème inhabituel survient. Là, nous réfléchissons : comment se comporter dans cette situation ? Comment résoudre ce problème ? Mais dans la vie courante, nous agissons un peu comme un thermostat qui régule la température sans avoir conscience de ce qu’il fait. Parfois, au volant, il nous arrive de réaliser que nous avons fait quelques kilomètres sans nous en rendre compte. Tiens, je suis déjà là ! Il nous arrive aussi de lire sans avoir conscience de ce que nous lisons. Une partie de nous décode le texte, mais la signification de ce dernier n’est pas traitée par la conscience. C’est de cette manière que nous agissons assez souvent. Par exemple, quand nous pensons, avec la plus grande sincérité, aimer les animaux, mais que nous les tuons pour les consommer.

 

Les enfants de l’égocentrisme

Le spécisme est une chose allant tellement de soi, que cette conception est moins remise en cause que les acquisitions scientifiques maintes fois démontrées. Proposer de s’interroger sur le bien-fondé du spécisme semble plus farfelu que méditer sur des univers multidimensionnels ou chiffonnés, trous de ver et autres audacieuses spéculations.

Comment cela se fait-il ? Pourquoi le spécisme est-il si solidement ancré en nous ?

Nous savons que nous avons tous une très forte propension à penser avant tout à nous-mêmes. Peu importe comment nous appelons cette inclination, « instinct de conservation », si l’on veut. Toujours est-il que, en effet, il n’est pas nécessaire de faire un effort pour penser à son propre intérêt avant celui des autres. Reconnaissons-le : nous sommes nous-mêmes une des personnes que nous estimons le plus ; nous aimons câliner notre ego, le couvrir de bisous et de caresses pour le faire ronronner comme un petit chaton. Ho ! Je t’aime beaucoup, moi ! Je ferais tout pour te mettre en avant pour qu’on te remarque. J’espère que tu vas devenir riche et célèbre et que tout le monde va t’aimer comme moi, je t’aime, moi…

Je ne veux surtout pas laisser entendre que cet égocentrisme inné est une exclusivité humaine. Certains animalistes tiennent des discours haineux envers notre espèce. Je ne partage pas du tout leurs propos qui ne sont ni plus ni moins qu’une forme de spécisme, un spécisme inversé par rapport à celui qui est le plus communément répandu, mais un spécisme tout de même. Il n’y a en effet aucune raison de supposer que les autres animaux sont meilleurs que nous ; le prétendre serait naïvement manichéen. Nous sommes tous conçus sur le même principe évolutif. L’égocentrisme, la cruauté aussi bien que l’altruisme et la compassion animent de très nombreuses espèces.

Cela dit, impossible de nier que l’humain est le plus nuisible des animaux. Il est vrai que notre espèce commet les plus grands massacres dans ses propres rangs et dans ceux de tout ce qui vit sur Terre. Mais cela n’est pas dû au fait que l’humain soit la forme de vie la plus immorale. Cela est dû au fait que son égocentrisme dispose de moyens colossalement grands pour s’exprimer. Il est raisonnable de supposer que d’autres espèces disposant de moyens aussi importants n’agiraient pas mieux que nous. Dans un poulailler, on peut observer autant de scènes de tendresse et de solidarité que d’impitoyables compétitions. À voir comment un chat peut jouer cruellement avec une souris, on ne peut que se féliciter de ne pas être à sa merci !

Je ferme cette parenthèse pour en revenir à nous.

L’égocentrisme, cette préférence que l’on ressent pour soi-même, a fini par s’étendre un peu vers d’autres, mais seulement vers ceux qui nous ressemblent le plus possible, ceux qui ont le même sexe, la même couleur de peau, la même sexualité, la même nationalité… L’idéal eût été d’accorder de la considération à d’autres soi-même, mais, n’en trouvant pas, on fut bien obligé d’accepter des différences, mais pas trop tout de même ! Le moins possible ! Ainsi apparaissaient le sexisme, le racisme, l’homophobie, la xénophobie. Ces exclusions de la sphère de considération oppriment les plus faibles ou les moins nombreux ; le sexisme, toujours admis, puisque malheureusement les femmes ne touchent toujours pas le même salaire que les hommes, a une origine des plus primitives : le fait que l’homme est physiquement plus fort que la femme. Quelques « extrémistes » ont remis ces limites d’ouverture à l’altérité en question. Cela a dû être très difficile pour eux ; la preuve, ils ont encore des opposants puisque ces maux ne sont pas complètement éradiqués !

Remettre le spécisme en question demande encore plus d’efforts, car il faut lutter contre son narcissisme pour faire entrer dans notre cercle de considération des personnes qui nous ressemblent encore moins que celles qui n’ont ni le même sexe, ni la même couleur, ni la même sexualité, ni la même nationalité… Ces nouvelles personnes que nous devons accueillir dans notre champ de considération sont si différentes des humains que la plupart de ces derniers sont choqués que l’on ose employer le mot « personne » pour parler d’elles. C’est un crime de lèse-majesté contre Sa Majesté l’Humanité. Comme une majorité a longtemps refusé de considérer que les humains noirs étaient des personnes, une majorité refuse aujourd’hui de constater que les non-humains ont une personnalité, et sont donc, comme nous, des personnes. Il ne vient pas à l’esprit qu’on ne mange pas du veau, mais un veau, un enfant bovin particulier qui a terriblement souffert d’avoir été brutalement séparé de sa mère pour être engraissé seul dans un box minuscule, infortune commune à des centaines de milliers de ses congénères, mais que chacun ressent personnellement, pas comme du veau, mais comme le veau qu’il est. Cela ne vient pas à l’esprit parce que cette personne bovine est si loin de nous ressembler qu’elle est presque un objet et qu’aucune idée clandestine ne nous pousse à avoir de la compassion pour elle. Pire, une idée clandestine nous rassure en nous disant que c’est normal de traiter du veau ainsi.

Parce qu’il est encore moins à notre image, considérer un poisson comme un objet est pour nous tout naturel. Qu’il éprouve la peur et la douleur, qu’il ait des relations sociales avec ses congénères passe très loin de notre esprit, quelque part dans une autre galaxie. On nous a tellement appris que la pêche est un sport paisible et bon enfant, qu’il paraît totalement incongru, et même un peu niais, de se soucier de la souffrance d’un poisson. Pourquoi pas d’un caillou ! Alors, dire d’un mérou qu’il est une personne, c’est prendre le risque de se faire interner.

 

S’écarter du troupeau social est une épreuve

Désobéir à une pratique culturelle, fruit d’une idée clandestine inculquée, entraîne de grandes difficultés à vivre en société, en famille et même parfois en couple. Par exemple, ne plus consommer de ressources d’origine animale est aussi difficile que de vivre en marchant sur les mains. C’est difficile pour des raisons pratiques, car la nourriture proposée par la société est majoritairement omnivore. Et c’est difficile dans les relations sociales parce qu’il faut souvent se justifier. « Mais enfin, pourquoi marches-tu sur les mains ? » En effet, pour le plus grand nombre « Les non-humains sont des ressources à notre disposition » va autant de soi que « Les pieds sont faits pour marcher ».

Cette pression sociale fait que beaucoup de personnes évitent tout simplement de penser à contre-courant. Pour les animaux sociaux que nous sommes, il est tellement plus facile de penser ce qui se pense et de faire ce qui se fait. Plus grand est le nombre de personnes qui se comportent comme nous, plus on se sent soutenus dans ce que nous croyons être. Une seule personne différente suffit à troubler la sérénité du groupe social si fortement conditionné par le « ce qui se fait, ce qui se pense » moult et force fois injecté dans le cerveau dès la tendre enfance. Prenez un air suffisamment sérieux pour déclarer soudainement :

— Hier, j’ai bu un grand verre de lait de chienne, je me suis régalé !

— Hein ! Du lait de chienne ! Beurk ! Tu es fou ! On peut consommer du lait de vache, ou de chèvre. Mais de chienne, non ! Tout le monde sait ça ! Quelle drôle d’idée ! T’es un peu zarbi, comme type, toi !

Ajoutez :

— Non, j’ai voulu essayer… D’habitude, je bois du lait de femme. Ma voisine qui est nourrice en a trop.

Là, c’est certain, on va vous gerber sur les pieds ! (Il ne faut pas dire « gerber », ce n’est pas bien.)

Répondez alors :

— Bien que ce ne soit ni nécessaire ni recommandé quand on n’est plus un nourrisson, boire du lait de femme pour un humain est moins zarbi que de boire du lait de vache, car nous ne sommes pas des veaux.

Vous obtiendrez des regards cherchant désespérément la preuve que vous plaisantez. Quoi qu’il en soit, la conclusion sera que vous n’êtes pas vraiment normal.

D’une manière générale, prendre un peu de distance avec le troupeau social se paye par des réprobations d’une ampleur proportionnelle à l’ancrage de l’habitude que vous défiez : regards entendus qui s’échangent autour de vous, moqueries non dissimulées… cela peut aller jusqu’à une réelle hostilité, notamment quand on s’écarte des habitudes spécistes, par exemple.

En conclusion, ataviquement enfants de la prudence, manœuvrés par des idées clandestines, égocentriques, englués dans la pression sociale… il n’est pas facile d’accepter les changements de notre rassurant ronron quotidien.

Corrida. Grand spectacle de souffrance et de mort

Corrida

 

Tuer pour le plaisir

Par son nombre de victimes, la corrida est considérablement moins meurtrière que la consommation de chair. C’est indéniable ! En proportion, c’est un peu comme si nous comparions le nombre de crimes permis par un grand marchand d’armes avec les quelques meurtres commis par un tueur en série. La corrida mérite pourtant une médaille dans cet exposé macabre du comportement de notre espèce. Elle tire en effet son épingle du jeu, non par le nombre, donc, mais par la cruauté toute particulière de ses meurtres. Ben, oui, on se rattrape comme on peut ! Alors que la plupart des gens qui consomment de la chair, du cuir et même de la fourrure ne font pas le lien entre leur consommation et les crimes qu’ils délèguent sans en avoir conscience, ceux qui assistent à des corridas sont là pour regarder en direct un taureau se faire transpercer le corps. Ils le regardent et y prennent suffisamment de plaisir pour payer pour ça. C’est dire s’ils s’éclatent ! La souffrance est leur spectacle.

Corrida,l'agonie fait sourire

Bien sûr, il y en a pour prétendre que c’est un art. L’art raffiné du sadisme ?

Si, quelque part sur terre, un président est élu avec 90 % des suffrages, tout le monde, fort à raison, trouve cela très louche. Mais quand des types en chaussettes roses gagnent à 99,9999999 % du temps leurs combats truqués contre les taureaux, les spectateurs ne se posent aucune question sur la loyauté de l’affrontement. Lorsqu’un taureau ne s’avère pas plus dangereux qu’un lapin, c’est sûr que l’on connaît l’issue du pseudo-combat d’avance et que l’on n’est présent que pour voir souffrir celui qu’on a mis là pour donner en spectacle sa souffrance aux consommateurs friands de ça. Voyez comme il souffre, voyez comme il saigne ! Régalez-vous !

Corrida. Grand spectacle de souffrance et de mort.
Corrida. Grand spectacle de souffrance avec sang qui coule.

Il n’y a pas que la souffrance du taureau. Pour que tout le monde en ait pour son argent, nombre de chevaux sont aussi donnés en sacrifice. Beaucoup finissent encornés dans une terrible agonie. En 1928, Primo de Rivera promulgua un décret qui rendait le caparaçon protecteur pour les chevaux des picadors obligatoire. Ce fut un tollé chez les aficionados qui se plaignirent d’atteinte à la « vraie corrida ». Si la souffrance n’était pas elle-même le spectacle, comment expliquer leur réaction ? Un cheval éventré, avec les intestins qui pendent, encorné par un taureau qui baigne dans son sang, rendu fou à force de se faire piquer… C’est de l’art ? L’art de faire souffrir dans l’arène et de se repaître de souffrance dans les gradins ?

Corrida. Grand spectacle de souffrance d'un cheval.

 

Le torero Victor Barrio, 29 ans, est mort samedi 9 juillet 2016 des suites d’un coup de corne lors de la feria de Teruel, a annoncé l’AFP (Agence France-Presse). Le dernier décès d’un torero en Espagne remonte à 1985, quand José Cubero, 21 ans, est mort, encorné au cœur. « L’Espagne n’avait pas vécu pareille horreur depuis 30 ans », titrent les journaux. L’horreur en question les chevaux la vivent souvent et les taureaux la subissent chaque fois. Même dans les cas, si rares qu’ils font les titres des journaux, où ils triomphent du mec en chaussettes roses, c’est la mort qui les attend au bout du compte. Quelque temps avant que l’événement du 9 juillet 2016 ne survienne, j’avais vu à la télé un aficionado expliquer que quand le taureau gagnait, on récompensait sa bravoure en lui garantissant une retraite paisible dans un refuge créé uniquement à cette fin. Je me souviens d’y avoir cru, me disant même qu’il ne devait pas y avoir foule dans le refuge en question. Je m’étais demandé combien il pouvait bien y avoir de taureaux. J’ai appris grâce à la mort de Victor Barrio que le type de la télé disait de la matière fécale, car en fait non seulement Lorenzo, le taureau, vainqueur, a été abattu, mais on a même tué la pauvre vache qui était sa mère. Le grand quotidien espagnol El País a révélé, le 11 juillet 2016, que la tradition tauromachique prévoyait la mise à mort de la mère du taureau Lorenzo, baptisée Lorenza, afin de « tuer la lignée » de l’animal désigné comme « assassin ». Nous mesurons là les valeurs de cet art !

Corrida. Grand spectacle de souffrance d'un cheval.

Ce cheval, qui vient de se faire éventrer, court en traînant ses intestins sur le sol. Il succombera dans d’atroces souffrances. Mais, il sera aussitôt remplacé par un autre cheval pour que le spectacle se poursuive.

 

Et puis, il y a une chose que je me suis toujours demandée, à propos de la prétendue « bravoure de l’homme qui affronte la bête », c’est pourquoi, chaque fois qu’un chaussettes-roses est en difficulté, d’autres de ses congénères viennent à son secours pour éloigner la bête et pour l’emporter loin du danger. Alors que, quand le taureau est lui-même en difficulté, personne n’est là pour l’aider.

Je partage le sentiment de Georges Courteline qui a écrit :

« Mon exécration des courses de taureaux s’est étendue petit à petit jusqu’à ceux qui les fréquentent. L’idée que des hommes peuvent prendre de l’amusement, les uns à tâcher de rendre féroces des animaux qui ne l’étaient pas, les autres à voir agoniser des chevaux éventrés, recousus puis éventrés une deuxième fois, me fait envelopper les seconds du même dégoût que m’inspirent les premiers. »

 

Heureusement, il y a des opposants

Pour soutenir le combat contre la tauromachie, qui coûte la vie à quelque 250 000 taureaux chaque année dans le monde, vous pouvez apporter votre aide au CRAC1 Europe qui milite depuis de nombreuses années pour l’abolition de la corrida.

Le 10 septembre 2016, des milliers d’Espagnols anticorrida sont descendus dans les rues de Madrid pour réclamer l’abolition de la tauromachie. PACMA2 appelait à « en finir avec tous les spectacles taurins et festivités sanglantes ». Fondé le 24 février 2003, ce parti animaliste mobilise de plus en plus de militants ; il a obtenu plus de 284 000 voix aux élections législatives de juin 2016.

 
 
 

Cet article est extrait de
VÉGANE POUR LAIT NUL
VÉGANE POUR LAIT NUL

 
 
 

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1 Comité Radicalement Anti Corrida www.anticorrida.com/crac-europe/.

2 Parti Animaliste Contre la Maltraitance Animale.

Spécisme

Spécisme

 

C’est en 1970, dans une brochure peu diffusée, que Richard Ryder a créé le mot « spécisme » par analogie avec les mots « racisme » et « sexisme ».

Le terme a été popularisé par le philosophe utilitariste australien Peter Singer. Dans son ouvrage fondateur La Libération animale, celui-ci confirme qu’il doit ce mot à Richard Ryder1. Le spécisme est consubstantiel au racisme et au sexisme. Tous trois sont en effet de la même essence ; tout comme le racisme est une discrimination selon la « race » et comme le sexisme est une discrimination selon le sexe, le spécisme est une discrimination selon l’espèce. Au substantif « spécisme » correspond l’adjectif « spéciste ». Ces deux mots entraînant « antispécisme » et « antispéciste ». En France, Cahiers antispécistes est une revue fondée en 1991 dont le but est de remettre en cause le spécisme et d’explorer les implications scientifiques, culturelles et politiques d’un tel projet.

On peut distinguer deux faces de l’idéologie spéciste. Je les appellerai : « le spécisme recto » et « le spécisme verso ».

Peter Singer

Peter Singer

 

Spécisme recto, l’espèce élue

 

L’une des manifestations du spécisme crée arbitrairement une frontière distincte entre les humains et les non-humains pour placer les humains bien au-dessus de toutes les autres formes de vie. Cette conviction va parfois très loin : j’ai entendu une personne me maintenir que Dieu avait créé l’Univers tout entier pour l’homme. Selon cette croyance, nous serions donc l’espèce élue.

Cette face du spécisme place donc l’humain d’un côté d’une frontière imaginaire et toutes les autres créatures de l’autre. Cette séparation arbitraire range dans le même sac tous les non-humains, des grands singes aux acariens en passant par les limaces, sous le substantif : « animaux ». D’un côté l’humain donc, de l’autre les animaux. C’est aussi simple que cela. D’après l’humain, l’humain est tellement supérieur que comparativement à lui, il n’y a aucune différence notable entre un gorille et un pou. Un peu comme par rapport à la hauteur de la tour Eiffel, il n’y a pas de différence notable entre la taille d’une souris et d’une fourmi. Il se trouve pourtant que, au moins depuis Charles Darwin, on sait que l’homme est un animal comme les autres. Dans la complexité des êtres, des simples virus aux plus évolués, il y a en effet une progression continue, et non une séparation franche laissant supposer que nous sommes d’une essence spéciale et suprême. Nous verrons plus loin qu’en plus rien ne permet vraiment de dire que nous sommes tout en haut de ce continuum d’évolution. Quoi qu’il en soit, entre les humains et les autres espèces, il n’y a aucune différence de nature, il peut seulement y avoir une différence de degré.

La surestimation de l’homme par l’homme, cette estime hypertrophiée qu’il a de lui-même, a reçu plusieurs leçons à travers l’histoire. L’humain pensait qu’il était au centre de l’Univers et que ce dernier tournait autour de lui. Un jour, Copernic, appuyé plus tard par Galilée, a démontré que notre monde tournait autour du Soleil. Nous avons plus tard pris acte que notre étoile, le Soleil, n’est qu’une étoile de taille assez réduite parmi deux cents milliards d’autres étoiles dans notre seule galaxie, la Voie lactée. Et, que non ! Non, encore une fois, le Soleil ne se trouve pas au centre de cette dernière, mais à un endroit tout à fait quelconque de celle-ci, situé approximativement à égale distance du bord et du centre.

Mais ces leçons n’ont guère entamé la solide inclination des hommes à se tenir exagérément en haute estime et ce manque manifeste d’humilité n’est évidemment pas sans conséquence pour les non-humains.

Le spécisme recto est un enfant de l’humanisme, ou du moins d’une des deux faces de l’humanisme. L’humanisme en effet comprend deux faces, lui aussi. L’une d’elles ne peut que remporter notre totale adhésion ; celle qui défend les droits de l’homme et qui prêche l’égalité entre eux tous. L’autre donne des fondations au spécisme, car elle place l’humain au centre de tout, lui accordant tous les droits sur tout ce qui l’entoure. Ne rentre en considération que ce qui sert ou dessert les intérêts humains. Même quand nous sommes responsables des pires désastres écologiques, ce sont encore les conséquences pour l’homme qui nous préoccupent. Ce que nous faisons subir aux habitants non-humains de ce monde nous importe seulement si cela a des répercussions pour nous. Si nous exterminons tous les poissons, nous ne pouvons plus en pêcher, voilà la seule chose qui nous alarme. Voilà l’homme qui se met au centre de tout, qui en est très fier et qui appelle ça l’humanisme !

Afin de contourner l’usage courant des termes « les humains » et « les animaux », j’écrirai souvent « les humains » et les « non-humains », étant entendu que tous sont des animaux. Quand je mettrai le terme « animal » en italique, ce sera pour faire comprendre que je l’emploie dans son sens archaïque, malheureusement encore le plus connu actuellement, c’est-à-dire « non-humain ».

 

Spécisme verso, nos chouchous

 

La deuxième face du spécisme fait que les égards que nous avons pour certaines créatures sont différents de ceux que nous avons pour d’autres, du seul fait qu’elles n’appartiennent pas à la même espèce. Nous avons des chouchous ! Par exemple, en France, notre société a arbitrairement admis que les chiens et les chats sont des non-humains de compagnie et, qu’à ce titre, ils méritent toutes les considérations.

Prenons l’exemple de Mme et M. Untel qui sont des Français ordinaires. Nous imaginons aisément combien ils seraient scandalisés d’apprendre que leur voisin a égorgé son chien pour en faire du boudin, du saucisson et autres préparations destinées à être mangées. En seraient-ils aussi émus s’il s’agissait d’un cochon ?

Mme et M. Untel ont des têtes empaillées de chamois, de bouquetins, de cerfs ou autres créatures accrochées à des murs. Ils n’en sont pas peu fiers. Ces braves personnes seraient pourtant les premières à hurler à l’horreur si vous les invitiez chez vous pour leur montrer une collection de têtes de chiens et de chats sur vos propres murs. Ils vous considéreraient comme un sinistre fou qu’il faut enfermer de toute urgence.

Pour Mme et M. Untel, les chats et les chiens sont des chouchous qui méritent bons soins et caresses tandis que d’autres espèces n’ont droit qu’à des coups de fourchette ou de fusil. Si vous leur demandez comment cela se fait, ils seront bien embêtés pour vous répondre, car ils ne le savent pas. Ils ne se sont jamais posé cette question. Pour eux, c’est comme ça, c’est tout.

Mme et M. Untel Untelchang sont Chinois. Il n’y a pour eux rien de plus normal que de manger des chiens.

Cette face du spécisme varie selon les cultures.

Dans les images révélées par l’association L214 en mai 2016, l’employé de l’abattoir de Pézenas qui « pour s’amuser » a crevé l’œil d’un mouton avec un couteau a simplement été écarté de la chaîne d’abattage. C’est tout.

Le 3 février 2014, « Farid de la Morlette » a brutalisé un chat en le lançant plusieurs fois en l’air. Il a été condamné à un an de prison ferme par le tribunal correctionnel de Marseille pour « actes de cruauté envers un animal domestique ou apprivoisé ».

Dans le premier cas : un mouton, dans le deuxième : un chat. Rien d’autre n’explique la différence entre les deux sanctions.

 

Le spécisme dans notre langue

 

• Cette personne est bête = elle est stupide comme tous ces êtres qui n’appartiennent pas à l’espèce élue. Entraîne l’adverbe « bêtement ». Agir bêtement = Agir comme un crétin, pas avec l’intelligence d’un humain.

• Se comporter avec bestialité = Se comporter avec brutalité et férocité comme tous ces êtres qui ne sont pas de notre espèce.

• Adjectif : « Inhumain » = avoir les caractéristiques morales horribles de ceux qui ne sont pas des humains.

• Adjectif : « Humain » = Whaaaa ! Le top ! La cime ! Ce qui se fait de mieux…

Pour les humains, « être humain » veut dire : être quelqu’un de bien, tout simplement (et sans fausse modestie, on l’aura remarqué). Exemple : « Faire le bien avec une touchante humanité. » Pour les mêmes humains, « Bestialité » veut dire : « Se comporter comme une bête. » C’est-à-dire avec beaucoup de cruauté. Exemple : « Un meurtre commis avec bestialité. »

 

Sois mignon ou crève !

 

Je classe ce que je vais appeler « l’effet mignon » dans le spécisme parce qu’il a une influence sur nos préférences. Si un non-humain a la chance d’avoir un aspect physique que nous jugeons mignon ou beau, il a plus de chances de faire partie de nos chouchous. Pas toujours, mais ça aide. Ainsi, si les lapins sont la plupart du temps ingérés par nous ou torturés, entre autres, dans les laboratoires de vivisection, il peut advenir que certains soient câlinés. C’est mignon un petit lapinou ! Une dinde en revanche, ça ne mérite que de grossir le plus vite possible, dans le moins de place possible, pour se faire bouffer le plus vite possible. Il faut dire qu’elles ne font guère d’effort pour être mignonnes, avec leur espèce de bazar rouge qui pendouille.

 

Antispécisme

 

L’antispécisme considère-t-il que toutes les espèces se valent ? Bien sûr que non ! Il suffit de pousser l’idée à l’excès pour se rendre immédiatement compte qu’elle est insane : la vie d’un pou ne peut pas avoir la même valeur que celle d’un humain. L’antispécisme ne le prétend pas. L’antispécisme ne nie pas les différences entre les espèces, pas plus que l’antisexisme ne nie qu’il y a des différences entre une femme et un homme. Il nie seulement que ces différences puissent être discriminatoires.

Prétend-il alors que toutes les espèces ont les mêmes droits ? Non. NON ! Toujours pas ! Là encore, il suffit de considérer quelques exemples pour se rendre compte que cette idée est complètement absurde. Qu’est-ce qu’un escargot ou une girafe ferait du droit de conduire ? Une taupe du droit de voler ? Et tous les trois du droit de vote ou d’avoir un compte en banque ? Déjà entre êtres humains, nous n’avons pas tous les mêmes droits pour la simple raison que nous n’avons pas les mêmes besoins. Personne n’a jugé utile de donner aux hommes le droit d’avorter.

L’antispécisme est un antiracisme agrandi2. Il ne réclame qu’une seule chose : l’égalité de considération des intérêts propres à chaque individu de chaque espèce. Tous les êtres de toutes les espèces ont un certain nombre d’intérêts en commun : celui de vivre libre, celui de ne pas souffrir, celui de disposer à leur guise de leur propre corps et de toute leur existence. Pour tout dire, celui de ne pas être tué, torturé, emprisonné ou exploité. Ensuite, chaque espèce a ses propres aspirations, celui de gratter le sol à la recherche de nourriture pour une poule, celui de lézarder au soleil pour un lézard…

Oui, mais alors, comment gérer le droit du limaçon à disposer de sa vie et celui de la poule à le manger pour faire ce qu’elle veut de la sienne ? Ça craint !

Mais non, ça ne craint pas ! L’antispécisme n’a pas la prétention de gérer ce qui se passe entre les autres espèces. C’est une question d’éthique humaine. Une poule n’a pas le choix. Nous, si. Sauf pour ceux qui ne pensent pas être éthiquement plus évolués qu’une poule. Dans ce cas, qu’ils mangent des limaçons eux aussi ! Nous ne leur en voudrons pas.

 

Petite histoire spéciste pour donner le ton

 

Les Untel sont de braves gens qui aiment sincèrement les animaux ; leur chien Médor ne manque pas d’affection ! Pour faire un cadeau à leur fille, ils ont acheté un joli lapin de compagnie dans une animalerie. La fillette est ravie ! Mme et M. Untel sont très attendris eux aussi devant cette jolie boule de poils très douce que l’enfant a baptisée Lapinou.

Au repas du soir, la famille a mangé du lapin à la moutarde. Le mort, dans la barquette pelliculée achetée au supermarché, et l’adorable compagnon qui dresse ses grandes oreilles en fronçant son petit nez se ressemblent si peu qu’il est très difficile de faire un lien entre eux. À la télévision, c’est l’heure des informations. Un reportage parle d’une certaine Mary Bale qui est devenue l’ennemie publique numéro un parce qu’elle a enfermé un chat dans une poubelle. Les Untel sont scandalisés ! Comment peut-on être aussi cruel ? s’exclament-ils à l’unisson. Un groupe Facebook a été ouvert pour la retrouver. Il compte des dizaines de milliers de membres dont certains disent qu’il faut la jeter elle aussi dans une poubelle, d’autres veulent même sa mort. Les Untel pensent que cette haine publique n’est que ce que mérite une personne qui traite les animaux ainsi. Quand la télévision change de sujet, M. Untel demande à sa femme si elle a pensé à réserver des billets pour la corrida. Elle le rassure : « Oui, c’est fait. » Ils sont contents. Ils aiment beaucoup la corrida, tous les deux.

Après le repas, c’est avec de la chair de lapin dans l’estomac que la petite fille caresse Lapinou avec une touchante tendresse. Elle aimerait rester un peu plus longtemps en compagnie de son animal-jouet, mais il est l’heure d’aller se coucher. Papa Untel la porte dans ses bras jusqu’au lit et lui donne son doudou, qui s’appelle tout simplement Doudou. C’est un petit lapin en poils de véritable lapin. La petite fille ne sait pas que cette jolie peluche, si douce, est recouverte d’une partie du cadavre d’un lapin qui fut aussi vrai que Lapinou. Avant de servir à recouvrir une peluche, le défunt animal « travaillait » dans un centre d’expérimentation animale. Il avait servi la connaissance humaine en permettant de savoir en combien de temps le white spirit détruisait ses yeux. Les gentils câlins de la petite fille l’eussent peut-être un peu réconforté de sa cécité et des affreuses démangeaisons qu’il avait dû supporter dans son carcan, mais la seule peau qui restait de lui n’était pas en mesure de les apprécier. De partie d’un être qu’elle fut, elle n’était plus que partie d’un objet. Le reste du corps de ce martyr de la « science » avait servi à faire de la pâtée pour chien ou chat. Qui sait ? Peut-être que Médor en avait mangé. Je ne saurais vous dire si ce lapin eut trouvé son infortune dulcifiée en apprenant combien il avait été utile à l’espèce humaine. Peut-être se serait-il senti un peu de la famille en étant tout à la fois sur la peluche de l’enfant et dans le ventre de Médor.

Pour que l’enfant s’endorme, M. Untel raconte à la fillette l’histoire des trois petits cochons et du méchant loup qui veut les manger.

— Méchant loup ! s’exclame l’enfant.

— Oui ! Il est méchant le loup. Il veut manger les petits cochons, confirme le papa en caressant affectueusement l’enfant qui s’endort.

Puis il ferme doucement la porte de la chambre de sa fille et va se préparer un sandwich au jambon pour manger au travail le lendemain. Il aime le jambon, M. Untel.

Lapinou, qui le regarde depuis l’intérieur de sa cage, ne sait ni ce qu’est un petit cochon, ni un méchant loup, ni le jambon. Pour lui, le monde se limite à la surface de sa cage et à ce qu’il voit derrière les barreaux.

 
 
 

Cet article est extrait de
VÉGANE POUR LAIT NUL
VÉGANE POUR LAIT NUL

 
 
 

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1 Peter Singer La Libération animale. Editions Payot & Rivages, 2012. Note 5, p 429.

2 Le transhumaniste que je suis a failli dire « augmenté ».

Du lait ou des plumes

Du lait ou des plumes

 

Fiction :

Pour mesurer à quel point l’éducation a façonné ce que nous sommes, petite histoire vous mettant vous-même en scène. Imaginez :

« Vous êtes invité quelques jours à la campagne chez une personne. Vous mangez chez elle. À la fin du repas, elle vous fait goûter un très bon fromage. Le soir, avant d’aller vous coucher, elle vous propose un grand verre de lait frais ; comme vous aimez ça, vous acceptez volontiers. Le lendemain matin, pour le déjeuner, vous buvez un excellent chocolat au lait, ou café au lait, avec des tartines de beurre.

Vous vous étonnez que ce dernier soit en motte, mais comme vous êtes à la campagne, vous imaginez que votre hôte se fournit au détail chez un paysan du coin et vous trouvez ça plutôt sympa, nature.

— Tu achètes ton beurre au détail ? lui demandez-vous.

— Oui. Tous mes produits laitiers, d’ailleurs. Fromage, lait, beurre. J’achète chez la voisine.

— Ah bon ! vous enthousiasmez-vous. Elle a des vaches ?

— Non. Elle n’en a pas que je sache.

— Mais… d’où vient le lait ? vous étonnez-vous.

— C’est le sien.

— … ?¿

— Oui, le sien. C’est elle qui le produit. C’est le lait qui sort de ses propres seins. C’est du lait de femme, quoi ! Tu en fais une tête ! »

 

Voilà donc l’histoire en question. Comment réagirions-nous (« nous » car je me situe dans le lot) ? Combien vomiraient ? Combien piqueraient une crise ? Combien insulteraient l’hôte ?… Combien trouveraient ça sympa et en redemanderaient ?

Nul besoin de former de grands « spécialistes des réactions de ceux qui apprennent qu’ils ont consommé du lait de femme à leur insu » pour augurer que nous serions presque tous choqués.

Il apparaît donc que, nous humains adultes, nous trouvons tous qu’il est plus sensé de consommer du lait de vache ou de chèvre que celui de notre propre espèce.

Celui d’une vache inconnue : « Oui, avec plaisir ! »

Celui d’une femme : « Non ! Mais quelle horreur ! C’est dégoûtant ! Vous êtes fou ! Allez vous faire soigner, grand malade ! »

À propos de malade, il n’y a pas quelque chose qui s’est cassé dans notre bocal, là, à un moment donné ? Nous sommes la seule espèce sur toute la Terre à consommer du lait à l’âge adulte parce que ce serait indispensable à notre santé. Aucune autre espèce sur Terre n’a besoin de ça pour vivre. Ces vaches épuisées que nous conduisons à l’abattoir pour les manger sont un peu nos mères forcées, si on y pense.

En tout cas, faire partie de l’espèce supérieure pour, au final, être dépendant d’une vache, c’est ballot, moi, je pense. C’est ballot ! Oh, que c’est ballot !

Uchronie :

Je me suis surpris à m’interroger (oui, il m’arrive de me surprendre en train de me poser des questions). Que se serait-il passé si on exploitait des autruches au lieu de vaches ? Nous baladerions-nous tous dans les rues avec des plumes d’autruche dans le cul en pensant que c’est indispensable pour notre santé ? Entendrions-nous à la téloche une publicité : « Les produits plumiers sont nos amis pour la vie ! tralala… » ? Est-ce qu’on demanderait, sur un ton « soit raisonnable un peu, insensé que tu es ! », à ceux qui refuseraient de porter des plumes dans l’anus : « Tu ne portes aucune plume ! Ne penses-tu pas que c’est un peu extrême comme position ? »

Je n’ai pas su répondre à ces questions uchroniques. Mais, bon… tout de même, hein ! N’en demeure pas moins vrai que faire partie de l’espèce supérieure pour être dépendant des vaches… c’est ballot, ballot ! Non ?

Co et Ga anciennes poules de batterie

Co et Ga, anciennes poules de batterie

 

Nous étions véganes depuis moins de trois mois quand ma moitié me fit une proposition :

— Si nous adoptions deux poules de batterie ?

Michael Pie 1

Nous avions vu et lu différentes sources d’information au sujet de l’enfer que vivent ces oiseaux, et leurs terribles épreuves l’avaient plus touchée que je ne m’en étais rendu compte. Je n’y avais pas songé moi-même, mais je trouvais que c’était une bonne idée ; d’autant plus que j’avais le projet qui commençait à se préciser d’enquêter moi-même pour me forger ma propre opinion sur les élevages en batterie.

J’enfonçai mon regard naturellement suave dans le sien en froncedessourcillant interrogativement.

— Ce serait bien, non, d’en sauver deux de l’abattoir ? insista-t-elle.

— Dac !

Une vieille caisse, quelques bouts de bois, des vis, des clous et un tout petit bout de grillage… une heure après, nous avions un poulailler des plus accueillants ; un petit tour à la coopérative agricole du coin et nous revenions avec 10 kg de graines pour poules, un sac de foin et un peu de paille. Nous étions prêts. Il ne manquait plus que les deux oiseaux.

Lors de nos promenades à la campagne, nous avions fait la connaissance de quelques paysans. Après en avoir questionné quelques-uns, nous fûmes en possession de deux adresses de producteurs d’œufs qui élevaient des poules en batterie. Nous nous rendîmes chez l’un d’eux.

Long chemin de terre au milieu des vignes, nuages de poussière derrière nous, alignement de grands peupliers… je vous passe les descriptions bucoliques soporifiques. Au bout de ce chemin s’étirait un grand hangar de quelque 150 mètres de longueur sur 40 ou 50 de largeur. À côté se tenait une vieille ferme, ou plutôt, ce qui avait été une vieille ferme, car c’était à présent une dépendance faisant office de stockage et de lieu de vente d’œufs et sans doute d’habitation pour les éleveurs. Nous nous arrêtâmes non loin d’une petite enceinte en brique destinée à ranger les poubelles, à mi-chemin entre le hangar et ce qui fut une ferme. Nous sortîmes de la voiture, balayant les environs d’un regard scrutateur.

— Regarde ! froncedessourcilla-t-elle, en fixant le local significativement.

Deux cadavres de poules gisaient sur le couvercle d’une poubelle, l’une des têtes pendouillant dans le vide. Deux autres voitures étaient garées près de nous, mais on ne voyait personne. Je décidai d’en profiter pour aller voir le grand bâtiment qui ne pouvait être que l’élevage en batterie. À peine avais-je fait quelques pas qu’une voiture s’arrêta devant moi. Vitre baissée, un homme me dit en me désignant l’ex-vieille ferme :

— Si vous voulez acheter des œufs, c’est par là. Il n’y a rien là-bas ! C’est par là qu’il faut aller. Pouvez rester garé là, si vous voulez. Allez-y à pied.

Son foulard rouge autour du cou et sa longue mèche brune s’élançant vers l’avant me firent penser à Lucky Luke.

— Ah, d’accord ! Merci ! largesouriai-je.

L’homme tirant plus vite que son ombre redémarra pour se garer près du là-bas en question. Suivant son conseil, nous nous y rendîmes. Nous entrâmes dans une pièce dans laquelle attendaient quelques clientes et clients et où s’affairaient deux femmes pour les servir. Lucky Luke n’était pas visible ; une porte ouverte dans le fond laissait supposer qu’il avait dû disparaître par là. Les deux femmes s’appliquaient à remplir des boîtes d’œufs en discutant avec leurs clients :

— Eh voilà, Monsieur Machin ! C’est du tout frais…

Vint notre tour :

— M’sieurdame, combien ? Vous avez des boîtes ?

— Nous ne voulons pas d’œufs, informai-je celle qui nous questionnait. Nous voulons vous acheter des poules.

— Des poules ! froncedessourcillèrent les deux femmes. Mais, ce n’est pas le moment. On ne les sort pas encore.

« Sort pas encore » ? se demanda le mec perplexe que je fus.

— C’est-à-dire ? enquêta ma compagne.

— Bernard ! cria l’une d’elles au lieu de nous répondre. Bernard, viens voir !

Sur ce, Lucky Luke, qui selon toute vraisemblance s’appelait donc Bernard, se pointa dans l’entrebâillement de la porte :

— Quoi ?

— Ces M’sieurdame veulent des poules…

Bernard Luke effectua un brusque mouvement de tête pour relever sa mèche et me dit :

— On n’en sort pas, là. Pas avant deux mois, peut-être trois. Repassez…

— Euh… sort ?… Mais encore ? m’enquis-je.

Bien que nous froncedessourcillassions pour faire montre de notre perplexité, cette dernière laissa le bonhomme indifférent. Il disparut à nouveau dans les profondeurs de son entreprise. Une des femmes vint à notre secours :

— Pour l’instant, on les garde, on ne les sort pas. Le mieux c’est de venir comme il vous a dit : dans deux ou trois mois. Vous en prendrez une dizaine, comme ça vous pourrez en congeler.

— Mais on ne veut pas les congeler, dis-je. C’est pour les garder vivantes.

— Ah ! Mais même si je vous en vendais maintenant, elles ne pondraient plus très longtemps, vous savez ?

— Mais, on s’en fout, si elles ne pondent pas.

— Mais, qu’est ce que vous voulez en faire alors ?

— Rien. Leur offrir un poulailler et un bout de terrain pour vivre tranquillement.

— Si c’est pour faire beau dans votre jardin, c’est raté. C’est pas très joli ces poules-là. En plus, elles sont très abîmées, vous savez.

— Abîmées ?

— Oui, esquintées, elles ont presque plus de plumes, tout ça…

— Ce n’est pas grave. Ce n’est pas pour faire beau dans le jardin.

— C’est pour quoi, alors ?

Deux nouveaux clients entrèrent.

— Vous voulez des œufs ou pas ? nous demanda l’autre femme, sur le ton de « on n’a pas que ça à foutre ».

Nous leur présentâmes nos excuses et leur proposâmes de revenir dans deux mois. Elles acquiescèrent avec une impatience à peine dissimulée. Sur ce, nous nous arrachâmes. Il était environ seize heures. Nous étions très déçus de ne pas avoir trouvé les habitantes du poulailler. Restait une deuxième adresse…

Seize heures trente. Route étroite, mais goudronnée cette fois. À gauche, des vignes et des plantations de… ma foi ? À droite, le mur d’une propriété derrière lequel s’élevait un hangar de belle taille qui ne pouvait qu’être l’élevage en batterie dont on nous avait parlé. Nous nous arrêtâmes devant un portail métallique. À une cinquantaine de mètres derrière ses grilles apparaissait une maison de taille confortable. Je descendis de la voiture avec l’aisance qu’autorisent des conditions physiques exceptionnelles et adressai un signe de la main à un homme qui portait vers nous un regard froncedessourcillé par la curiosité. Sortant à son tour de la voiture, ma compagne lui fit aussi un signe de la main. Le probable propriétaire des lieux s’approcha.

— Oui ? laconiqua-t-il dès qu’il fut juste derrière les barreaux qui gardaient sa propriété.

— Nous voudrions acheter des poules, le renseignai-je.

— Des poules ! Houla !

Il avait l’air sympathique, en tout cas souriant. Collé à sa lèvre inférieure, gigotait au rythme de ses paroles un mégot de gitane papier maïs qui ressemblait à un fragment de momie.

— Oui, compléta ma compagne. Deux, s’il vous plaît.

— Ho ! ben… moi, je veux bien. J’en avais sorti trois et il m’en reste deux justement. Vous les voulez préparées, vidées, plumées ?

— Non, non ! Vivantes !

— Vivantes !…

— Oui. Les plus vivantes possible, précisai-je.

Se grattant la gorge, il remit son béret en place et nous ouvrit le portail avec une télécommande.

— Entrez, dit-il.

Quelque chose nous disant que nous étions au bon endroit, nous nous exécutâmes de bonne grâce. Il décolla son mégot, cracha ce qui devait être un petit bout de tabac et dit :

— Mais, elles ne pondent bientôt plus, là. Elles sont sur la fin.

— Sur la fin ? fis-je dans une froncedessourcillation on ne peut plus explicite.

— Voui… Elles pondent presque plus là, elles sont sur la fin.

— Ce n’est pas grave, nous ne les voulons ni pour les œufs, ni pour les manger. Nous les voulons seulement pour nous tenir compagnie et pour leur offrir une retraite paisible.

Cela le fit sourire. Pas d’une manière pour le moins moqueuse. Pas du tout. Non. D’une manière sincèrement aimable. Un peu comme on sourirait à des enfants nous expliquant qu’ils vont soigner leur poupée parce qu’elle a mal au ventre, la pauvre. Il recolla sur sa lèvre le mégot, apparemment éteint depuis la découverte du tabac, et l’agita en répondant :

— Si vous voulez, mais je vous préviens, elles ne sont pas très belles, hein ! Elles sont toujours abîmées les poules de batterie, vous savez. Elles sont toutes pelées.

— Il paraît, oui. Mais on s’en moque. On les veut.

— Eh bien, venez, alors ! Suivez-moi.

Nous lui emboîtelepassâmes. Marchant derrière lui sur une allée de gravier, ma compagne et moi échangeâmes un regard confiant. Sur notre droite, à quelque deux cents mètres de là, on voyait le grand bâtiment qui abritait plusieurs milliers de poules, 40 000, apprendrai-je par la suite, chacune disposant d’une surface égale à celle d’une feuille A4.

Nous nous arrêtâmes à dix pas de sa maison, devant un gros arbre. À l’une des branches de ce dernier était pendue une cage. À l’intérieur, nous vîmes deux poules tellement déplumées que nous en fûmes choqués. On eût presque dit ces poulets tout prêts que quelques mois auparavant nous achetions pour mettre au four. Mais, là, elles se tenaient debout et se tassaient contre les barreaux le plus loin possible de nous, visiblement terrifiées par notre présence.

— Voilà ! s’exclama l’homme en faisant vibrer son mégot. Vous voyez ! Je vous l’avais dit. Elles sont pas très belles !

— Pas grave, on les veut. Combien ?

— Oh, rien… Je vous les donne. Vous en voulez bien deux, non ?

— Deux, oui.

— Ben… Je vous les donne. J’en sortirai d’autres.

Nous n’osâmes pas lui demander s’il s’agissait là de son garde-manger vivant.

— Au fait, ajouta-t-il, moi c’est Lucien.

Nous nous présentâmes à notre tour. La suite se passa soudainement, nous prenant par surprise. Nous n’eûmes pas le temps de nous préparer à cet instant, pourtant attendu avec impatience. Lucien ouvrit la cage, attrapa vivement une des deux prisonnières par les pattes et tira brusquement. Par réflexe, elle battit fortement des ailes. En passant par l’étroite porte de sa prison, elle se cogna brutalement contre le métal, perdant ainsi quelques-unes des plumes qui lui restaient. Le bougre me la tendit suspendue par les pattes, la tête en bas et les ailes toujours battantes. Mon ahurissement fut tel que je restai une longue seconde sans réagir avant d’attraper la pauvre oiselle. Je la retournai immédiatement pour la porter au bras comme on porte un bébé. Me voyant faire, l’homme marqua un visible étonnement. Il sourit à nouveau, mais cette fois avec un petit air presque confus :

— Oh ! Ça leur fait pas mal, elles ont l’habitude ! On les porte toujours comme ça.

Tandis que je bégayai quelques exhalations de silence, il saisit la deuxième poule avec la même méthode expéditive. Elle se fracassa les ailes à son tour à la sortie de la cage, mais, notant notre désarroi, il prit cependant soin de la retourner pour la tendre dans le bon sens à ma compagne qui la prit comme moi dans ses bras. Je sentais dans mes mains un petit truc tiède qui palpitait. L’oiselle était si dénudée que mes mains étaient en contact direct avec sa peau. C’étaient les battements hystériques de son cœur que je sentais. Chacun une poule dans les bras, nous nous mîmes en marche vers la voiture.

Mon sens du toucher éprouvait pour la première fois le contact d’une chair de poule tiède. Jusqu’alors, je n’avais touché que des poulets froids, sortis de mon réfrigérateur ou du rayon réfrigérant d’un magasin. Je pris conscience que j’étais plus habitué à la mort qu’à la vie. Savoir est une étape, réaliser pleinement en est une autre. Je savais, mais je ne réalisais pas que je manipulais des cadavres, des corps devenus objets qui avaient été tièdes et animés, comme celui que je portais dans mes bras.

Le fumeur de clopes éteintes nous accompagna avec un air bienveillant tout autour de son mégot jaunâtre. Je sentais, et j’en eus plus tard la confirmation, que c’était un brave homme. Loin de se moquer de nous, il était plutôt touché par ce qui, pour lui, eut pu passer pour une ridicule sensiblerie. Ce sentiment se renforça quand en chemin il me confia :

— Moi aussi, j’aime les bêtes, vous savez… mais c’est le métier, que voulez-vous !…

Je gardais une main sur le dos de ma poule de peur qu’elle ne s’envolât, mais elle ne faisait aucun mouvement pour tenter de fuir. Son cœur battait toujours très fort. Sa peau déplumée au bout de mes doigts, sa chair de poule pour reprendre cette expression que je trouve à présent horrible, appelait ma pitié. Je pris conscience de l’infinie fragilité de cette créature à la merci des humains, de ses battements de cœur exprimant sa terreur et de sa passivité qui révélait sa misérable résignation. J’eus tant voulu la rassurer dans la seconde, lui faire savoir qu’elle n’avait plus rien à craindre. Nous posâmes les deux oiselles dans un carton que j’avais laissé dans la voiture pour cet usage et nous le refermâmes en prenant soin de laisser une ouverture pour leur respiration. Ma compagne demanda une seconde fois à Lucien s’il ne voulait pas être payé ; il assura énergiquement que nous ne lui devions rien, qu’il était content que ça nous fasse plaisir. Son regard me donna de nouveau l’impression que j’étais pour lui un enfant content de prendre soin de sa peluche. Avait-il raison ? La compassion pour une poule était-elle puérile ? Mais alors, où est la frontière entre la compassion raisonnablement mesurée et la sensiblerie ? Le fait que les premiers à s’être opposés à l’esclavage fussent eux aussi accusés de sensiblerie devrait être un élément à ajouter à cette réflexion.

Dix-huit heures trente. De retour chez nous, je sortis le carton de la voiture pour le porter délicatement devant le poulailler. C’était un carton assez grand ; il eût pu contenir huit ou dix poules. Quand nous l’ouvrîmes, elles étaient toutes les deux blotties l’une contre l’autre dans un coin. Nous dûmes une deuxième fois les saisir pour les mettre dans leur nouvelle demeure. À l’approche de nos mains, elles se contractèrent. Je sentis de nouveau une chair tiède presque entièrement nue, toute tremblante, et un petit cœur qui semblait vibrer tant il battait vite. Malgré l’absence d’expression faciale aisément lisible pour un humain, qui est une caractéristique des oiseaux, leur frayeur était évidente. Nous les posâmes doucement dans le poulailler en leur parlant avec bienveillance, sans savoir dans quelle mesure elles étaient capables d’interpréter le ton de notre voix. Nous fermâmes leur petite maison afin qu’elles pussent passer la nuit sans être dérangées par un chat ou une autre visite inopportune, puis nous les regardâmes un moment à travers le grillage de la porte. Elles se serrèrent l’une contre l’autre et examinèrent leur nouvel appartement, tournant la tête en tous sens dans une succession de mouvements soudains et saccadés à la manière des oiseaux. C’était fort probablement la première fois de leur misérable petite vie qu’elles voyaient autre chose que du grillage, que leurs pattes n’étaient pas posées sur du grillage, qu’il n’y avait pas que du grillage tout autour d’elles, que leur monde n’était pas du grillage pour résumer. Je les vis s’intéresser à la paille et au foin que nous avions répandus sur leur sol. Elles mangèrent ensuite quelques grains de blé, mais à peine du bout du bec. Nous apprîmes par la suite qu’elles n’en avaient jamais vu ; elles n’avaient connu qu’une farine alimentaire que je découvrirai plus tard. Nous étions en février ; aussi faisait-il déjà sombre. Nous les laissâmes dormir.

Nous avions installé le poulailler à l’intérieur d’un grand abri de jardin ouvert afin que nos amies aviaires fussent protégées des pires intempéries.

Le lendemain, vers neuf heures, après avoir ouvert leur logis, nous nous installâmes tranquillement chacun sur une chaise à trois mètres d’elles afin d’assister à leur découverte du monde extérieur. Celle-ci commencerait forcément par celle de l’abri, ce denier étant en partie encombré par une tondeuse à gazon, un broyeur de végétaux et différents accessoires du parfait jardinier. Nous dûmes attendre quelque cinq minutes avant que l’une d’elles se risquât à sortir la tête par l’ouverture. Ce fut un geste prudent et timide. Sortie de tête… rentrée… sortie… rentrée, une dizaine de fois. Puis ce fut la même chose, mais avec toute la longueur du cou et en regardant de tous les côtés à chaque sortie. Celle qui se livrait à cette expérience commença à émettre différentes vocalisations, sans doute à l’adresse de l’autre qui la regardait faire de l’intérieur. Que lui disait-elle ? Mystère. Peut-être : « Non de non ! Regarde ! Cet endroit du monde est devenu cou sortable ! Si, si, regarde, c’est cou sortable ici ! » Ce manège dura au moins cinq minutes durant lesquelles elle nous regarda plusieurs fois, peut-être pour savoir si nous la laisserions faire. Finalement, elle sortit, mais ne risqua pas un pas de plus. Ou, plus précisément, elle fit des pas sur place, sans doute surprise de sentir le béton du garage sous ses pattes. Elle les posait tour à tour et regardait le dessous de celle qu’elle levait, comme pour s’assurer qu’elle n’avait pas subi de dommages au contact de cette matière inconnue. Apparemment rassurée en ce qui concernait l’innocuité de ce contact, elle nous jeta quelques brefs regards avant d’accomplir deux pas de plus sous nos encouragements. Nouvelle séance de communication avec celle qui ne voulait toujours pas sortir :

— Allô, Houston ! un petit pas pour la poule un bond de géant pour la poulicité ! Je découvre un monde immense, incroyablement immense ! Immense, oui ! Et marchable !

— Qu’est-ce que tu as fumé ?

— Je te jure que c’est vrai, regarde !

La deuxième oiselle, celle qui soupçonnait la première de se droguer, commença l’expérience de la cousortabilité de l’ouverture. Elle hallucina à son tour. Sa tête ressemblait à un yoyo horizontal.

— Tu as raison, c’est cousortable ici, dut-elle reconnaître.

— Oui, mais, ici, c’est beaucoup marchable ! Viens avec moi.

La deuxième poule foula à son tour la surface du monde inconnu. Nous les regardâmes faire sans intervenir, mais en leur parlant pour les habituer à nos voix. Elles nous regardaient, brièvement mais souvent, comme si elles eussent vérifié qu’on les laissait volontairement progresser. Elles explorèrent ainsi l’intérieur de l’abri. Ses dix mètres carrés représentaient une étendue sans fin comparativement à la surface carcérale de leur ancien lieu de vie qui contenait à peine leur corps. De plus, la variété des formes qu’elles découvraient les occupait beaucoup. Sans se préoccuper le moins du monde de l’extérieur, elles montèrent sur la tondeuse et l’examinèrent avec un soin étonnant, puis elles étudièrent tout et n’importe quoi, arrosoirs, outils divers, bois de chauffage… tout le fouillis que l’on peut entasser dans un abri de jardin. Nous réalisâmes que celle qui était sortie la première boitait légèrement ; il parut évident que la cause de cette claudication devait être due à la longueur excessive de ses griffes.

Nous avions choisi deux noms, mais nous ne les avions pas encore attribués. Comment eussions-nous pu ? Nous commencions à peine à les distinguer l’une de l’autre. Autant elles nous semblent aujourd’hui différentes, par leur physique et leur caractère, autant nous étions incapables de les différencier les premiers instants ; c’étaient seulement deux poules. Nous remarquâmes au bout d’un moment que l’une d’elles était un peu plus petite et qu’elle portait sa crête rabattue sur le côté, à la manière d’un béret. L’autre, au contraire, pointait la sienne droite vers le haut. Nous choisîmes d’appeler la première Cotte, Co Cotte. Et nous nommâmes la seconde Linette, Ga Linette.

Cette première exploration leur prit plus d’une demi-heure. Durant ce moment, elles demeurèrent presque silencieuses, n’échangeant que quelques commentaires impénétrables pour nous. Elles finirent par picorer quelques graines dans leur mangeoire et boire dans leur abreuvoir. Ces deux objets se trouvaient près de la sortie. Ga était celle qui était sortie la première du poulailler. Là encore, ce fut elle qui s’approcha jusqu’au bord de la dalle en béton de l’abri de jardin pour regarder à l’extérieur. Elle fut bientôt imitée par Co. Toutes deux restèrent longtemps là, regardant le ciel, le grand érable dans le jardin, l’herbe, le lierre grimpant sur le mur du voisin, les bambous qui se balançaient doucement… Comment comprenaient-elles ces images qui se projetaient pour la première fois sur leurs rétines ? Je n’en avais pas la moindre idée. Pour elles, le monde entier avait subitement changé, jusqu’à leur nourriture qui jusqu’alors n’avait toujours été que la même farine. Nous n’avions pas quitté nos chaises ; de temps en temps, elles se retournaient pour nous lancer un bref regard de côté. Quand je fis mine de me lever dans l’intention de les encourager à sortir, je vis leur petit corps déplumé se contracter dans un mouvement de panique. Nous décidâmes de rester assis au moins jusqu’à ce qu’elles eussent le courage de sortir dans le jardin.

La première qui s’y risqua fut encore Ga. Elle sauta les dix centimètres d’épaisseur de la dalle en béton pour atterrir sur une petite zone de terre nue, mais remonta aussitôt dans l’abri. Cette audace fut suivie d’une communication aviaire :

— Ça fait mal ? dut demander Co Cotte.

— Non. Mais, ça fait drôle ! C’est trop ouf, ici !

— On a le droit d’aller là ? Tu n’as pas peur d’être pendue par les pattes ?

— Apparemment, ils nous laissent faire, viens.

Nous les regardâmes s’aventurer doucement dans le jardin. Elles ne firent que quatre ou cinq pas, jusqu’aux premières touffes d’herbe. Là, elles fixèrent chaque brin et chaque petite fleur à un centimètre de distance. Ces oiseaux sont beaucoup plus doués que nous en vision de près. Ils n’ont pas besoin de loupe, car leurs yeux focalisent quasiment au bout de leur bec. En parlant de bec, on voyait bien que le leur avait été coupé, la partie supérieure étant plus courte. Ça faisait un drôle d’effet de voir ces deux petits cous tout nus se tourner dans tous les sens, monter, descendre, s’étirer, se contracter. Ça ne pouvait que nous rappeler des souvenirs proches : ceux de ces oiseaux ainsi que nous les avions le plus souvent vus, je dirais même presque toujours vus : des poulets prêts à cuire dans un plat. Plus de la moitié de leur corps montrait cette peau, par endroits écorchée, qui nous mettait mal à l’aise. On eût dit des poules zombies sorties d’outre-tombe pour nous faire réaliser ce que nous avions mangé. Quinze jours avant que nous ne devinssions subitement véganes, nous avions acheté deux poulets à la ferme. Le souvenir des os rongés dans mon assiette se superposait avec ce que je voyais de leur petit corps déplumé, me donnant la stupide impression de regarder des poulets qui eussent pris vie à la manière d’objets qui se fussent soudainement animés. L’habitude ayant inversé ma conception, je devais me remettre à l’esprit qu’un poulet « normal » n’était pas un objet froid et inanimé.

Ga et Co passèrent toute la journée sur deux mètres carrés de jardin en regardant très souvent le ciel et en pinçant quelques brins d’herbe du bout d’un bec prudent. Elles étaient si collées l’une contre l’autre que nous eussions cru voir une double poule. Le soir, nous dûmes les attraper pour les remettre à l’abri dans le poulailler. Ce ne fut pas très difficile, car à notre approche, elles se figèrent en tremblant, comme si elles se fussent attendues à ce que le monde explosât. Nous les posâmes doucement sur la paille dans leur maison en leur parlant avec douceur. Et après avoir refermé leur demeure, nous les laissâmes se reposer.

Le lendemain, au lever du jour, nous les libérâmes. Dans leur ancienne vie, elles ne pouvaient dormir que moins de huit heures, car tout le reste du temps, une vive lumière stimulait leur ponte. Le notable allongement de leur période de repos s’ajoutait à tout ce qui changeait pour elles. Elles sortirent presque dès l’ouverture du poulailler. Après avoir picoré de bel appétit les aliments un petit peu moins inconnus, elles entreprirent de poursuivre l’exploration du nouveau monde non omnigrillagé. Elles marchèrent très lentement, mais avec un peu plus d’audace que la veille, sur les étranges petits trucs verts et souples qu’elles découvraient partout sur le sol. Regardant aussi les grands bidules qui frémissaient en haut (les frondaisons du grand érable) et les choses blanches qui se déplaçaient et se déformaient tout en haut dans le plafond bleu. Elles se figeaient au moindre OVNI (par exemple un rouge-gorge qui se posait sur une branche) ; étirant leur cou et tournant la tête d’un côté et de l’autre pour le scruter.

Je décidai d’aller voir Lucien pour essayer de visiter l’élevage d’où elles venaient. J’avais acheté des lunettes munies d’une caméra pour filmer en toute discrétion. Leurs branches relativement épaisses risquaient d’éveiller les soupçons, mais seulement ceux de quelqu’un qui serait déjà sur ses gardes. Je posai cet accessoire sur mon nez et me mis au volant.

Vers dix heures, je sonnais au portail de l’éleveur. Il arriva avec son mégot collé sur le côté de la lèvre inférieure. Était-ce le même, ou le changeait-il de temps en temps ? Je n’en avais pas la moindre idée. Nous nous serrâmes la pogne à travers les barreaux et il m’ouvrit. D’un geste discret, j’appuyai sur le bouton à l’intérieur de la branche gauche de mes lunettes pour mettre la caméra en marche. Je fis mine de me gratter la tempe pour déguiser mon geste.

— Ça va, les poules ? me demanda-t-il. Vous êtes content ?

Je vis qu’il remarqua mes lunettes, mais, devant penser que je ne les portais pas toujours, il ne me posa aucune question à ce sujet.

— Oui, très. Nous vous remercions.

— C’est rien, vous rigolez ! Alors ?…

— Je suis venu vous voir pour vous demander si je peux visiter l’élevage.

Il froncedessourcilla d’un air dans lequel je crus discerner un peu de crainte.

— Pourquoi ?

J’essayai de le rassurer :

— Ben… vous savez, je viens d’une grande ville. Je découvre la ruralité avec beaucoup d’intérêt. J’aimerais beaucoup en apprendre plus sur l’élevage. C’est passionnant ce que vous faites, vraiment.

Il se détendit un peu. Saisissant son mégot, qu’il garda un instant entre son pouce et son index, il cracha un petit bout de tabac et recolla la chose à la place qui semblait lui être réservée sur sa lèvre inférieure.

— C’est plus moi qui m’en occupe. Je suis à la retraite, moi. C’est mon fils qui a repris l’affaire.

— Ah ! Alors du coup, ce n’est pas possible de visiter ?

— Si… C’est possible. Je peux vous faire visiter, moi… Té ! Venez voir mes sangliers.

— Vos sangliers ! me grattelatêtai-je en froncedessourcillant d’étonnement.

— Oui, des bébés. J’en ai deux. Venez !

— Je vous suis, lui emboîtelepassai-je.

Il me montra deux marcassins dans un enclos. Ils passèrent leur petit groin entre les planches de la palissade pour renifler les doigts de Lucien.

— Des chasseurs ont tué leur mère alors je les ai récupérés pour les sauver. Là, ils sont tranquilles. Je leur donne à manger. Ils sont gentils, regardez !

— Des chasseurs ? Mais comment avez-vous pu les sauver ? Comment avez-vous pu être au bon endroit pour les récupérer ?

— Ben… J’étais avec eux.

— Avec eux ?… Avec les sangliers ?

— Ben, non ! Avec les chasseurs. Je chassais avec eux.

— Ah !

— Mais moi, j’tire pas. J’aime trop les animaux… j’arrive pas à tirer. Bon, de temps en temps un lapin ou un merle… mais c’est pas pour moi, c’est pour César.

—  ? dis-je on ne peut plus laconiquement, mais pour autant très explicitement grâce à une savante maîtrise des contorsions interrogatives de mes sourcils.

— César, c’est mon chien, c’est mon ami. C’est un chien de chasse, vous savez. Il a besoin de ça, lui.

— Il a besoin que vous…

— Vhoui ! C’est un chien de chasse. Il a besoin que je lui tire du gibier de temps en temps, vous comprenez ? C’est dans ses gènes, ça. Il l’a dans le sang.

— ! m’exclamai-je tout aussi laconiquement.

C’est vrai que les marcassins étaient super sympas. L’un d’eux se dressa, les pattes avant appuyées sur la palissade, et me regarda tout frétillant en poussant de petits grognements. Je tendis la main. Il la lécha et la renifla en sautillant d’excitation.

— Ils sont gentils, hein ? fit le chasseur chassant pour son ami canin. Ça s’apprivoise très bien. C’est comme un chien, vous savez. J’en ai déjà élevé un. Il est devenu grand comme ça !

Sa main m’indiqua une hauteur atteignant sa ceinture. Il poursuivit :

— Je l’ai eu tout petit, tout petit… plus petit que ces deux-là. On le prenait avec nous sur le canapé, le soir en regardant la télé, entre ma femme et moi. Vous auriez vu ça ! Pareil, on avait tué sa mère alors je l’ai ramené à la maison.

— Où ?… laconiquai-je interrogativement.

— Il n’est plus là. On l’a mangé. D’ailleurs, il reste du saucisson, si vous en voulez un…

— Mangé ! Mais… mangeriez-vous votre chien ?

— Pourquoi ? Personne ne mange son chien !

Oups ! Cela m’avait échappé. Je ne savais comment me rattraper. Je ne voulais pas éveiller sa méfiance au risque de ne plus pouvoir visiter l’élevage.

— Ah ah ah ! me bidonnai-je sur un ton guilleret, je disais ça parce que vous avez expliqué que ça s’apprivoise comme un chien tout à l’heure, mais surtout parce que… vous savez que les Chinois mangent des chiens ?

Il rit aussi et déclara :

— Les Chinois, c’est des fous, les Chinois ! Y’a qu’eux pour bouffer leurs chiens ! Sinon, vous en voulez un de saucisson ? Super bon le sanglier, vous savez !

— C’est gentil, mais je préférerais visiter le poulailler… je veux dire l’élevage. Excusez-moi, je parle comme un type de la ville.

Je fis de mon mieux pour ne pas montrer qu’il venait de me cycloniser l’esprit. (Si ça existe, cycloniser ! Je ne suis pas du genre à inventer des verbes, tout de même !)

— Bé… euh, demain, si vous voulez. Non, pas demain… Venez après-demain vers dix heures. Je vous montrerai.

J’arrivai chez moi à midi.

Co Cotte et Ga Linette continuaient à arpenter un monde pour elles complètement onirique. En milieu d’après-midi, elles avaient osé s’aventurer sur une centaine de mètres carrés. Et… elles commençaient à donner libre cours à ce besoin irrépressible, caractéristique de leur espèce, et dont la frustration fait tant souffrir les poules de batterie : gratter le sol avec leurs pattes pour chercher les insectes ou les vers cachés dans l’herbe. Nous remarquâmes que la claudication de Ga s’était aggravée et qu’elle saignait de la patte gauche. Je l’attrapai pour voir ça de plus près. Elle se laissa examiner sans se débattre tandis que sa congénère nous regardait faire avec une attention soutenue. Il apparut évident que le saignement était dû au fait que, en grattant le sol, elle s’était retournée deux griffes. Elles étaient toutes anormalement longues. À l’aide d’une pince coupante d’électricien, nous les lui coupâmes toutes, ne leur laissant qu’une longueur d’un centimètre. Co nous avait regardés faire durant toute l’opération sans perdre un geste de nos manipulations. Ce que nous faisions à sa copine lui importait visiblement. Nous reposâmes cette dernière dans l’herbe et nous nous accroupîmes près d’elles. Elles semblaient avoir déjà beaucoup moins peur de nous, mais elles effectuaient un léger, mais brusque, mouvement des ailes, une sorte de sursaut, au moindre de nos gestes trop vifs. Le soir, nous dûmes encore une fois les attraper pour les mettre à l’abri chez elles. Ga ne saignait plus.

Le lendemain, les deux poules nues sortirent immédiatement du poulailler et s’empiffrèrent de graines sans vergogne. Cela fait, c’est le jabot bien plein qu’elles reprirent leur exploration avec un enthousiasme évident. Ga ne boitait plus. Sa patte était tout à fait guérie. Elles avaient pondu un œuf chacune. Nous ne savions pas ce que nous devions en faire. Devions-nous les leur laisser ? Après tout, ils leur appartenaient. Ou était-il préférable de les enlever du poulailler ? Nous décidâmes d’attendre pour voir ce qu’elles allaient en faire. Elles passèrent la journée à fouiller dans les tas de feuilles mortes, à gratter avec de plus en plus d’ardeur et à venir voir de près ce que nous faisions au moindre coup de binette ou de sécateur. Leur curiosité était très vive. Il y avait un grand pot dehors. Je l’avais utilisé pour y stocker un peu de terre, les cendres d’une défunte bosse de terrain que mes propres coups de pelle et de pioche avaient précipitée vers le trépas. Je pris plusieurs pelletées de terre dans ce grand pot pour les porter dans une jardinière. Me voyant faire, Co monta sur une pierre pour se grandir et tendit son fin cou tout nu pour regarder ce qu’il y avait à l’intérieur du grand pot. Cette curiosité me surprit et me fit sourire. J’avoue que j’avais une idée préconçue sur les poules. Jamais je ne me serais douté qu’elles fussent en possession de cette qualité intellectuelle.

Leur peau éraflée exposée à la vue ne cessait de nous rappeler l’enfer dans lequel elles avaient vécu, le nombre de coups de bec qu’elles avaient dû subir pour se retrouver dans cet état. Quand notre voisine passa nous voir et qu’elle les vit, la surprise dilata son regard :

— Ho ! Mais ! C’est des poules ça ? Qu’est-ce qu’elles ont ?

— Ce sont des poules de batterie, l’informai-je.

— C’est vous qui les avez déplumées comme ça ? C’est horrible ! Hoooo ! que c’est laid ! On dirait des poulets crus !

— Non. Ce n’est pas nous qui avons fait ça. Cela est dû à leurs conditions de vie. Elles se piquent entre elles parce qu’elles deviennent folles les unes sur les autres et…

— Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elles sont cruelles entre elles, les poules ! J’aurais jamais cru ça !

Nous essayâmes de lui décrire l’enfer concentrationnaire de l’élevage en batterie, mais son esprit n’accrochait pas. Ça ne l’intéressait pas plus que ça. Venue pour nous demander des renseignements au sujet des iris, elle mit fin à nos explications par une boutade aussi drôle qu’un croque-mort déprimé :

— Eh, bien ! Au moins, vous aurez beaucoup moins de travail pour les passer à la casserole, elles sont déjà plumées. C’est pratique ! Je voulais vous demander : vous les arrosez beaucoup, les iris ?

Égarant subitement ma patience et économisant ma bonhomie, je lui fis comprendre que son humour m’avait donné un besoin urgent d’aller aux toilettes.

Ce soir-là, peu de temps après que la nuit se fut cassé la gueule… oui, ben… on dit toujours « à la tombée de la nuit ». Je trouve ça d’un commun ! Et puis repenser à la voisine m’a mis de mauvaise humeur, dois-je confesser. Donc, si vous préférez : Ce soir-là, peu de temps après que la nuit se fut ramassée, nos deux pauvres petites poules-zombies se couchèrent toutes seules, sans notre intervention, dans leur poulailler.

— Je vous préviens, ça pue ! me dit Lucien. L’odeur est très forte, mais c’est normal… c’est toujours comme ça.

Avant même qu’il n’ouvrît la porte, une émanation abrasive tenait le même discours à mes narines. L’air d’un moi qui se gratte la joue, je remis mes lunettes en marche. Il ouvrit le bâtiment et nous entrâmes. Il avait raison ! Mon nez n’en crut pas ses oreilles, tellement ça puait.

— C’e… u H …ur …atre …tage…, me dit Lucien.

Il y avait un tel vacarme aviaire que je n’entendis rien de ce qu’il me racontait. Il faut dire que tous les sens saturaient, pas seulement l’ouïe. Des milliers de caquètements dominaient l’espace sonore, une odeur pestilentielle régnait dans le monde olfactif et l’univers visuel, lui, était sous le contrôle du pire film d’horreur que l’on put imaginer. Des milliers d’oiseaux morts-vivants sortaient leur cou pelé à travers les grilles de leur prison pour picorer de la farine jaune dans une longue gouttière. D’autres, derrière ceux-là, attendaient leur tour en ne faisant rien d’autre que de tout simplement être. Il n’y avait rien à faire dans un environnement aussi pauvre. Rien à regarder. Rien à gratter. Rien d’autre à sentir que la puanteur éternelle du quotidien. Rien d’autre à entendre que le brouhaha constant de la foule aviaire.

— Comment ?

— C’… du …ur …quatre éta…

Je lui fis signe que je n’entendais rien.

Il s’approcha de moi pour me répéter en forçant la voix :

— C’est du H sur quatre étages.

— Ah, OK.

« Du H, ou du hasch », ma foi ? Du hasch sur quatre étages, c’est vrai que ça doit déchirer sa race, me dis-je. La plupart des plus puissantes fusées n’ayant que trois étages… La première partie de sa phrase resta mystérieuse, mais dans l’étroit couloir dans lequel nous nous trouvions, il y avait effectivement quatre étages de poules de chaque côté, celles du dessus déféquant sur celles du dessous à travers leur sol en grillage. Ce dernier était incliné vers l’avant pour laisser rouler les œufs qui étaient recueillis par une gouttière située sous celle qui avait la fonction de mangeoire.

Survenant sans doute d’un couloir voisin, car il y en avait deux ou trois parallèles, un homme poussait un chariot sur lequel il déposait les œufs qu’il ramassait. Il y en avait au moins quatre ou cinq par mètre de gouttière. En approchant, il nous sourit aimablement dans un signe de tête. Sa figure rubiconde et ronde comme un ballon faisait penser à un énorme bébé potelé. Je lui rendis son sourire. Il poursuivit son travail sans s’occuper de nous.

Il y avait des fientes accrochées au grillage un peu partout. Je vis aussi quelques oiseaux que la mort avait libérés de leur calvaire. Lucien n’eut pas l’air d’être alerté par ces cadavres. La grille qui figurait le sol avait des mailles suffisamment écartées pour laisser aisément passer les excréments, de ce fait les pattes passaient en partie à travers. On voyait de longues griffes se recourber dessous. Les enfilades de poules sur quatre étages s’étiraient en perspective à perte de vue sous un fort éclairage. Un type que je n’avais ni vu ni entendu arriver derrière moi dans ce tohu-bohu me contourna et parla dans l’oreille de Lucien. Ils conversèrent un moment, l’inconnu se retournant pour me regarder de temps à autre. Finalement, le nouveau venu s’éloigna et Lucien me posa une main sur l’épaule pour m’entraîner à l’extérieur.

— C’est mon fils, me dit-il. Il me reproche de vous faire visiter. Je ne veux pas le contrarier.

— Ah, je comprends, fauxjetonai-je.

— Je suis désolé. Il dit que ça ne regarde personne.

— Ce n’est pas grave, vraiment. C’est vraiment beaucoup de travail !

— Oui, hein !

— En effet ! Je suis admiratif, fauxculai-je.

Tout en poursuivant cette conversation, nous nous rapprochâmes de sa maison. Prenant l’air détaché du mec qui pose cette question juste pour entretenir la conversation, j’ajoutai :

— Et… les cadavres de poules, il ne faut pas les enlever ?

— Oui… Oh… Vont pas s’enfuir. Quand Maurice a le temps, il en enlève.

Je lui adressai une de mes savantes froncedessourcillations interrogative.

— Maurice, c’est celui qui ramassait les œufs tout à l’heure, précisa-t-il.

Nous arrivâmes devant chez lui. Les marcassins passèrent leur groin frémissant à travers les planches pour nous solliciter.

— Bon ! fis-je en lui tendant la main. Je vais vous laisser. Je vous remercie énormément et je suis désolé d’avoir dérangé votre fils.

— Pas grave. Au fait, vous en mangez du saucisson ou pas ?

— J’en mange, mentis-je. J’aime trop ça, même. Mais, le toubib m’a conseillé d’arrêter la charcuterie.

— Booo ! C’est pas le mien qui vous fera mal. C’est du naturel.

J’eus un regard pour les deux petits cochons sauvages, plus sauvages. Comment refuser sans passer pour un herbivore radical qui éveille la méfiance ? Déjà que son fils… Le destin me vint en aide en faisant sonner mon téléphone fort opportunément. Je le portai (devant mon oreille, on l’aura deviné.) :

— Oui ? prononçai-je avec ce sens de l’à propos que l’on me connaît par delà les galaxies.

Il s’agissait d’un type de la pharmacie canadienne qui voulait me proposer des pilules bleues à un prix imbattable. Je lui coupai la parole en criant :

— Non ! Quoi ? Holala ! Holala ! j’arrive tout de suite.

Raccrochant puis empochant mon téléphone, je partis d’un pas vif en criant par-dessus mon épaule :

— Excusez-moi Lucien, il y a eu un problème. Je dois partir d’urgence !

Je sortis de chez lui au trot, m’engouffrai dans ma voiture et démarrai en trombe, comme si mille diables fussent à mes trousses. Deux ou trois minutes plus tard, je vis un bébé géant marcher sur le bord de la route. Maurice ! m’exclamai-je en moi-même. Je m’arrêtai et, baissant la vitre droite, je lui demandai :

— Voulez-vous que j’économise vos pas ?

Il parut me reconnaître, car il répondit jovialement :

— Ma foi ! s’pa d’refus !

Je le fis monter dans ma caisse et redémarrai. Il me remercia en posant entre ses jambes le sac qu’il portait à son épaule.

— Où puis-je vous conduire ? demandai-je.

— Je vous dirai de vous arrêter. J’habite un peu plus loin.

Je pris soin de ne pas aller trop vite, car j’avais dans l’idée de faire durer la conversation au maximum.

— Alors, me dit-il. Vous êtes de la famille du patron ?

— Ah, non… Je ne suis qu’un simple visiteur. Je pensais que vous…

— Non. Moi, je ne suis qu’un employé. Je ramasse les œufs quand c’est en panne. Et je fais un peu propre, quand j’ai le temps.

— En panne ?

— Oui. Normalement, les œufs sont ramassés automatiquement, mais parfois ça marche plus. Le truc se coince un moment.

— Ah ! pas trop dur comme boulot ?

— Bah… Ça ou la terre… Faut bien travailler.

— Faire propre, ça veut dire aussi enlever les poules mortes ?

Difficile de l’interroger sans risquer d’éveiller la méfiance, mais j’avais conscience que je n’aurais pas l’occasion de discuter longtemps avec lui. Mais ma question ne le dérangea visiblement pas.

— Ouais, enlever les poules mortes et toute la merde.

— Ah… Mais pourquoi meurent-elles ?

— Des fois on sait pas, pour rien. Des coups de bec des autres. Parfois, elles se font saigner. Elles perdent du sang et elles meurent. Des fois, elles restent collées.

— Collées ?

— Oui, les pattes, elles se collent au grillage, les griffes s’entourent. La chair est comme greffée au grillage. Il y en a qui peuvent plus bouger, quand on les sort on est obligés de les arracher.

— Les sortir, ça veut dire quand vous vous en débarrassez ?

— Oui, au bout d’un an elles pondent moins. Elles sont fatiguées, alors elles vont à l’abattoir et on en met des neuves.

— Quel âge ont-elles quand elles arrivent ?

— Six mois.

— Elles vont à l’abattoir à un an et demi, alors ?

— C’est ça, oui.

— Vous avez dit, il faut les arracher, celles qui sont collées…

— Ben, oui. Il faut tirer un grand coup pour les arracher.

— Ça doit leur faire mal, elles doivent saigner ?

— Ça saigne, c’est sûr.

— Ça ne vous fait pas de la peine ?

— Si. Mais je serre les dents et je tire un grand coup. J’essaye de pas y penser. Faut bien gagner sa vie. C’est pas facile pour moi non plus. Avec les poux, tout ça.

— Les poux ?

— Oui. Il y a des poux partout. Elles en sont pleines.

— Ces poux peuvent s’attaquer aux humains ?

— Il paraît que non, mais moi, ça me démange de partout des fois… Ah… ralentissez, vous allez me laisser là, à l’entrée du chemin.

Je m’arrêtai à l’endroit indiqué. Il descendit de la voiture en me remerciant, pendit son sac à son épaule et s’éloigna sur un chemin de terre. J’arrêtai la caméra de mes lunettes et je repris la route.

Arrivé chez moi, je mis la carte micro SD des lunettes dans mon ordinateur. Et… que vis-je ? Hein ? Devinez… Deux films. Le premier montrait le trajet de chez moi jusqu’au domicile de Lucien. Sur le deuxième on pouvait suivre la route pour revenir chez moi, à partir de l’endroit où j’avais déposé Maurice, ainsi que tout ce qui s’était passé, vu depuis mon nez, jusqu’au moment où j’avais extrait la carte micro SD. J’avais tout simplement tout inversé. Arrêtant la caméra en croyant la démarrer et vice versa. Aucune image de l’enfer aviaire, donc. Mais, bon…

Au bout d’une dizaine de jours, Co et Ga s’étaient tellement habituées à nous qu’elles mangeaient ou buvaient dans nos mains et nous suivaient partout dès que nous étions dans le jardin. Elles sont toujours collées à nous, à tel point que ma compagne est obligée de retenir leur attention loin de moi si je veux piocher, scier ou faire quoi que ce soit de dangereux pour elles, car elles se mettent sous ma pioche pour m’aider à creuser. La première fois qu’il y a eu un fort vent, Co, qui est la plus impressionnable, restait collée contre nos chevilles, poussant des petits cris en regardant les branches de l’érable qui s’agitaient. Nous eûmes plusieurs occasions de remarquer qu’elles ont une vue exceptionnelle et qu’elles s’intéressent au moindre détail nouveau dans leur champ de vision. À la manière des oiseaux, c’est-à-dire avec de brefs coups d’œil de côté ou de face, Ga regardait un jour quelque chose en l’air. Nous ne vîmes pas tout de suite ce que c’était, tant c’était discret. Mais au bout de quatre ou cinq de ses coups d’œil, nous remarquâmes qu’elle observait un minuscule point qui brillait dans le ciel bleu. Il s’agissait d’un avion volant très haut qui renvoyait parfois un furtif éclat de soleil. Nous avons eu aussi le temps de constater qu’elles n’ont pas du tout la même personnalité. Par exemple, lorsque nous leur donnons du pain mouillé, Co en met rapidement sur le côté de la mangeoire pour le consommer ensuite. Elle se fait un petit stock perso. Ga écarte les ailes pour occuper le plus de place possible devant la mangeoire. Ça ne les empêche pas d’être toujours ensemble, elles ne se battent jamais ouvertement, mais… pour la bouffe, c’est chacun sa mère. Co est très vive, elle est toujours la première à attraper ce qu’on lance dans le jardin à leur intention. Ga, toujours dans la lune, arrive quand la première a déjà presque tout fini. En revanche, Ga se débrouille toujours pour monter sur ce qu’il faut ou pour passer là où il faut pour accéder à de la nourriture perchée ou cachée quelque part. C’est tout juste si elle ne sait pas ouvrir les portes des placards dans l’abri de jardin. Co est rapide en réaction et en action, Ga est une scientifique réfléchie toujours ensuquée à force de réfléchir. Nous avons finalement décidé de prendre les œufs, car elles n’en faisaient visiblement rien. Ils s’accumulaient dans le poulailler et il leur arrivait d’en casser. L’œuf pourri ça fane le nez, croyez-moi ! Nous les donnons. Tant d’œufs donnés c’est toujours tant d’œufs qui ne seront pas achetés.

Co Cotte et Ga Linette ont quitté l’enfer des hommes. Nous avons découvert, un peu tard j’en conviens, qu’elles étaient infectées de poux ; heureusement, grâce à des conseils avisés nous avons pu éliminer ces parasites. Elles se sont complètement remplumées. Ce sont deux jolies oiselles. Deux sur des dizaines de milliers…

Je n’oublierai jamais toutes leurs congénères prisonnières de mes congénères. Le sordide alignement des milliers de cous déplumés qui dépassaient du grillage. Tous ces petits corps écorchés contraints à l’immobilité dans nos prisons. Toutes ces individualités que la multitude dilue dans un ensemble homogène, comme tous les grains de riz qui deviennent du riz. Toutes ces odeurs qui ne deviennent qu’une horrible puanteur. Tous ces cris de détresse qui ne forment qu’une seule clameur de souffrance. La souffrance que nous produisons, nous humains, nous membres de l’espèce supérieure. Tout cela pourquoi ? Pour ingérer des œufs…

Quelques mois plus tard, j’ai revu Maurice. J’avoue que j’ai provoqué la rencontre en passant plusieurs fois « incidemment » sur la route qui sépare sa maison de l’élevage de poules en batterie. Il accepta avec plaisir de monter dans ma voiture jusqu’à son lieu de travail. Grâce à cette rencontre fortuite perfidement provoquée, j’eus l’occasion de lui demander s’il lui était possible de me montrer comment il travaillait. Sa figure de grand bébé aux grosses joues rouges toutes rondes sourit. Apparemment heureux de changer la routine de son quotidien, il a tout de suite accepté de me faire revenir dans l’ancien lieu de vie de Co et Ga.

— Vous allez voir, m’a-t-il dit. Les poules sont toutes neuves. On vient de les changer. Elles sont pas toutes là, mais il y en a déjà pas mal.

— Que sont devenues les autres ?

— Les autres ?

— Oui, les anciennes ?

— À l’abattoir, pardi ! Mais, il en restait moins que l’année dernière. Beaucoup sont mortes cette année.

Cette fois, j’ai pris quelques photos.

Co et Ga, anciennes poules de batterie

Elles sont « toutes neuves » et pas encore tassées au maximum, car il en viendra d’autres.

Co et Ga, anciennes poules de batterie

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Cet article est extrait de
VÉGANE POUR LAIT NUL
VÉGANE POUR LAIT NUL

 

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Complément

Quand nous avons accueilli Co et Ga, elles ressemblaient plutôt à ces pauvresx oiseau-là (Poules de l’exploitation du GAEC du Perrat, dans l’Ain.) :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Aujourd’hui, les voilà toutes les deux dans leur petite maison en bois :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Elles n’ont plus du tout peur des humains, en tout cas pas de nous. Elles aiment boire dans ma main, quand je fais couler l’arrosoir dans ma paume :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Au lieu de fuir, ou de se contracter en tremblant de la crête aux pattes, comme aux premiers jours, elles recherchent notre compagnie et restent tout le temps dans nos jambes :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Nous avons tellement progressé en communication que sans le parler nous comprenons presque couramment le poule. Selon la vocalisation, nous savons si elles appellent parce qu’elles ont peur d’un chat, ou parce qu’elles pondent ou encore parce qu’elles veulent simplement nous voir. J’ai pris l’habitude de les soulever gentiment jusqu’à mon visage pour leur dire quelques gentillesses et compliments. Au début, Co était un petit peu fuyante alors que Ga se laissait faire facilement. Un jour, contrairement à l’habitude, j’ai commencé par Ga, puis j’ai ignoré Co. C’est alors qu’elle est venue entre mes jambes et, tournant la tête en haut, elle m’a regardé genre : « Eh moi aussi ! » Alors, je l’ai soulevée à son tour et elle était contente. En fait, j’ai découvert qu’elle est assez jalouse. Il suffit donc que je commence par sa copine pour qu’elle réclame sa part d’attention.

Leur personnalité se confirme à nos yeux par une foultitude de différences de comportements et de réactions aux mêmes événements.

Cet hiver, la neige est apparue soudainement tandis qu’elles étaient en train de gratter sous un grand romarin. Le jour déclinait. Elles regardaient l’étendue blanche s’étendre autour de l’arbuste et les flocons qui tombaient sans oser sortir de leur abri pour rejoindre leur poulailler situé de l’autre côté de la maison. Je les ai donc appelées. Ga a été la première à oser marcher dans la neige pour me rejoindre, mais Co l’a aussitôt suivie. Alors que je les conduisais au poulailler, elles étaient si collées à moi que j’avais de la peine à ne pas leur marcher sur les pattes. Mais, elles ont découvert qu’on pouvait fouler ce truc blanc et le lendemain, elles l’ont piétiné et gratté dans tous les sens. Que de changement par rapport au monde de grillage qu’elles avaient quitté !

 

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Remerciements

Je remercie :

Stéphanie Valentin, le groupe FB : Une Seconde Vie Pour Nos Poules (et animaux de ferme) Issus De Sauvetages et La maison des chats pour leurs conseils éclairés qui nous ont permis de prendre soin de Co et Ga, notamment pour les débarrasser des poux qui les infestaient.

Michael Pie

Michael Pie

 

Michael Pie est un oiseau.

J’ai fait sa connaissance un samedi, en fin d’après-midi. Ma compagne l’a vu avant moi.

— Ho, regarde ! s’est-elle exclamée. Là, le petit oiseau !

Michael Pie 1

Sur le sol, au pied d’un gros tilleul, je vois à mon tour une petite pie. L’oisillon est-il tombé du nid ? Probablement, mais comment savoir vraiment ? Nous nous inquiétons un peu pour lui, car il est à deux mètres de la route du lotissement et aussi parce qu’il y a de nombreux chats dans le quartier.

Michael Pie 1

Comme nous nous approchons lentement de lui pour voir s’il n’est pas blessé, il recule un peu, manifestement pour se cacher sous les quelques menues branches du tilleul qui, au ras du sol, forment un bosquet à la base de son tronc. Apparemment rassuré de se trouver sous le couvert d’une unique feuille que le vent agite doucement, l’oiseau nous toise tour à tour. Sa petite tête, s’orientant sans cesse vers chacun de nous, est renversée en arrière, car il nous observe dans les yeux. J’en suis absolument certain. Nos regards se croisent. À son échelle, nous sommes des girafes géantes ! Et pourtant c’est bien tout en haut, là où nous le voyons nous-mêmes, qu’il nous guette. Je suis frappé par sa perspicacité, sa capacité à situer l’autre que je suis pour lui, à localiser le siège de ma perception. Cet enfant, qui n’a probablement que deux ou trois semaines de vie, est pourtant déjà capable de trouver le regard d’un géant d’une espèce très différente de la sienne qu’il voit sans doute pour la première fois d’aussi près.

La feuille qui dodeline devant lui est en même temps là pour me rappeler l’innocente naïveté avec laquelle il a choisi sa cachette.

Bon ! ça y est, merde ! Nous commençons à nous faire vraiment du souci pour lui. Entre les voitures et les chats, il a plus de chances de mourir que de vivre.

Des pies jacassent au-dessus de nos têtes, là-haut dans le feuillage du tilleul. Dans l’espoir qu’il s’agit de ses parents et qu’ils vont s’occuper de lui, nous rentrons donc chez nous en laissant l’enfant derrière sa feuille. Mais comme nous habitons à trente mètres de là, nous ne pouvons nous empêcher de laisser le portail entrouvert pour suivre discrètement ce qu’il advient de lui. Nous attendons que papa et maman pie le prennent en charge.

À la première voiture qui passe, j’ai envie d’installer une barrière pour dévier la circulation. Quand j’en vois plus loin une deuxième entrer dans le lotissement, je regrette de ne pas posséder un lance-roquettes. Que faire ? J’aurais peut-être dû le déplacer pour l’éloigner de la voie, mais j’ai tellement entendu dire que toucher un oisillon c’est le condamner ; les parents détecteraient l’odeur humaine et cela les conduirait au mieux à abandonner le petit, au pire à le tuer. Je n’étais pas encore certain qu’il s’agissait d’une de ces conneries, comme tant d’autres, que l’espèce humaine aime à répéter. Dix minutes plus tard, risquant un arrêt cardiaque chaque fois que des roues passent à moins d’un mètre de la petite pie, je n’y tiens plus. Je me propose de la déplacer avec des gants pour éviter de lui donner mon odeur fatale et j’accepte sur-le-champ cette proposition. Ça tombe bien, j’ai justement une paire toute neuve de gants de bricolage en tissu et caoutchouc. Je les enfile et je vais chercher l’enfant. Je pense que j’ai déconné, mais la perspective de le toucher, malgré mes gants, me faisait tant redouter que ses parents… que le temps de me couvrir les mains, j’avais changé d’avis sans même m’en rendre vraiment compte.

Michael Pie 2

J’en fais part à ma compagne qui objecte, à fort juste titre, que si les parents nous observent, ce serait cruel d’enlever leur enfant sous leurs yeux. Cette remarque me fait de nouveau hésiter ; nous continuons donc à guetter ce qu’il se passe de loin. Mais les géniteurs ne se manifestent toujours pas et le petit non-humain se met à sautiller sur la voie. Alors je le récupère d’urgence et, cinq minutes plus tard, il se retrouve chez nous dans une boîte à chaussures garnie de foin. J’ai pu l’attraper assez facilement et au lieu de manifester de la frayeur, il ouvre si grand le bec qu’il semble disposé à tout enfourner.

Nous n’avons pas besoin de la perspicacité du lieutenant Colombo pour en déduire qu’il réclame à manger. C’est la panique ! Me grattant le crâne et me rongeant les ongles, je fouille dans tous les placards, sans même savoir ce que je cherche vraiment. Qu’est-ce que ça mange un bébé pie ? Je reviens près de lui. Une petite tête, ronde comme une boule, couverte de velours noir, nous regarde bien dans les yeux, chacun son tour. Moi, ma compagne, moi… Il pousse un cri menu et ouvre de nouveau si grand son bec qu’il est sur le point de se retrousser. Tandis que celle qui partage ma vie cherche sur internet quelle nourriture convient à un bébé pie, je prépare un peu de pain bien mouillé, dans l’espoir de l’alimenter et de l’hydrater en même temps. J’en enfourne un peu, avec le manche d’une petite cuillère, dans l’abîme que me présente l’oisillon. Pas facile ! Je ne m’y prends pas très bien. J’ai peur de lui faire mal en enfonçant mon bec improvisé trop profondément dans sa gorge. Plus de la moitié du pain tombe à côté de lui, mais il parvient tout de même à en absorber environ une demi-cuillère à café.

C’est alors que l’enfant oiseau se livre devant nous à une surprenante manœuvre. Il se met à reculer dans sa boîte en se dandinant d’une étrange façon, un peu comme s’il se contorsionnait de douleur. Heureusement, cela ne dure qu’une seconde ou deux. Entre-temps, ma compagne apprend sur internet qu’il est possible de lui donner du jaune d’œuf. Nous avons deux poules de réforme, ex-pondeuses de batterie, que nous avons adoptées pour leur offrir une paisible retraite. Elles pondent encore un peu, deux ou trois œufs par semaine. Allez hop ! J’en mets un dans de l’eau bouillante. Pendant qu’il cuit, l’enfant mate les environs par-dessus les bords de sa boîte. Son attention se portant aussi sur ces derniers, il les tapote ici et là de quelques brefs coups de bec curieux. Genre : « Mais où suis-je ? Qu’est-ce qu’il y a autour de moi ? C’est quoi ce truc ? Est-ce solide ? Pourquoi suis-je là ? » Dix minutes plus tard, j’écrase un jaune d’œuf dur avec de l’eau pour former une pâte nourrissante et hydratante facile à ingurgiter. Le bébé pie me montre de nouveau ses profondeurs abyssales. J’enfourne deux contenus de queue de petite cuillère dans ce gouffre. Ça se passe déjà beaucoup mieux que la première fois. Je n’en fais presque pas tomber à côté. Aussi, me sens-je un peu papa pie. J’ai le plaisir de penser que, à part l’allure, il ne me manque pas grand-chose. Mon autosatisfaction est cependant de courte durée, car l’enfant recule de quelques pas en se tortillant de nouveau d’une manière très inquiétante. Nous espérons que ce n’est pas de douleur ! Ses mouvements ressemblent à la surprenante chorégraphie du « moonwalk », qui, vous l’avez deviné, nous inspirera son nom ; je vous jure que Michael Jackson l’eût chaleureusement félicité. Heureusement, cette préoccupante pantomime n’excède guère une seconde. À la suite de celle-ci, l’oisillon plie son cou pour poser son bec sur son aile gauche et s’endort paisiblement. Nous chuchotons et marchons sur la pointe des pieds. Dix minutes plus tard, Michael émet un petit « Tiii ! » et bée à nouveau. On ne s’improvise pas père pie dans la minute, j’vous jure ! Cet abîme, qui oscille légèrement, me porte à croire que si je ne lance rien à l’intérieur dans la seconde qui suit, je serai responsable de la mort d’un enfant qui ne m’avait rien demandé. Je me précipite donc de nouveau dans la cuisine pour préparer de la mixture. Jaune d’œuf et pain bien écrasé et bien mouillé. J’en enfonce aussitôt deux manches de petite cuillère dans l’insondable vacuité de Michael. Il les engouffre avec une telle bonne volonté que je ne peux qu’être attendri par la confiance aveugle qu’il me témoigne. Quoi que je lui eusse proposé, même une boule de pétanque, il l’eût gobé avec un enthousiasme comparable. De ce fait, je culpabilise d’autant plus quand il recule dans son troisième moonwalk et défèque quelque peu énergiquement. C’est horrible ! nous disons-nous. Nous sommes en train de lui brûler les entrailles. À notre soulagement, modéré, le petit Michael se calme aussitôt. Ses minuscules yeux noirs nous regardent et explorent de nouveau ce qui l’entoure par-dessus le rebord de la boîte.

Tous les combien de temps allons-nous devoir l’alimenter ? Comme je le disais, nous n’étions pas du tout préparés à être des parents pie. Il va bientôt faire nuit. Vais-je devoir me lever toutes les dix minutes ? Michael pose son bec sur son aile et s’enfonce dans un sommeil profond aux songes aussi mystérieux que peuvent l’être ceux d’un petit oiseau pour un humain.

Nous décidons de lui faire passer la nuit dans l’obscurité du cellier. Je me prépare à l’idée de devoir bondir pour le nourrir, au moindre « Tiii ! » qui filtrera à travers la porte, tout en espérant que les vrais parents pie dorment la nuit.

*

Nous avons pu dormir normalement toute la nuit. Ce dimanche matin, quand j’ouvre le cellier Michael me regarde entrer. J’attrape sa boîte pour le ramener dans la salle de séjour.

En le posant sur le carrelage, je lui demande :

— T’as bien dormi, petit oiseau ?

— Tiii ! Tiii ! Tiii !

L’abîme qu’il me tend est des plus significatifs : il n’a pas perdu l’appétit. J’écrase un peu de jaune d’œuf que je mélange avec du riz super bien cuit. Je malaxe cette mixture avec de l’eau jusqu’à en faire une sorte de crème onctueuse et je lui en fais avaler quatre queues de petite cuillère jusqu’à ce qu’il n’en réclame plus. Nous avons droit au désormais traditionnel moonwalk, puis pour refaire de la place après cette admission il remet en fonction son échappement. Splaf ! il va falloir faire le ménage dans la boîte ! Petit Michael doit partager cet avis, car au lieu de faire une sieste suite à ce repas, il prend son élan et saute par-dessus le bord de la boîte. Il retombe assez lourdement sur le carrelage, mais se redresse prestement et commence à visiter les lieux à petits pas incertains. Comme ses pattes, fines comme des allumettes, glissent sur les carreaux, il se déplace en luttant contre le grand écart. Tiii ! Tiii ! s’exclame-t-il quand ce dernier le plaque au sol. Nous le laissons explorer quelques mètres carrés, mais nous avons peur qu’il se faufile innocemment sous un canapé.

Michael Pie 3

Nous choisissons un autre carton beaucoup plus grand, un carton de déménagement. Du foin neuf, quelques pignes de pin, des bouts de bois et d’écorce pour le distraire et nous le mettons au milieu de ce décor. Le petiot ne proteste pas, mais il regarde autour de lui, comme je le ferais moi-même si quatre murs de trente mètres de haut s’élevaient brusquement autour de moi. Alors nous le sortons dans le jardin. Il sautille dans l’herbe pour se diriger entre un mur et un fouillis végétal d’où il serait difficile de l’extraire en cas de besoin, pour le nourrir par exemple. Notre crainte est-elle légitime ? Nous envisageons la possibilité qu’il sache ce qu’il fait, qu’il soit assez grand pour se débrouiller seul ! Peut-être n’aurions-nous déjà pas dû le prendre avec nous, mais, de peur de le perdre, nous écourtons la promenade. Une voix intérieure me dit cependant que je suis un papa pie un peu maman poule.

Le reste de la journée se passe finalement assez vite. Michael dort beaucoup et souvent. À la fin de chacune de ses siestes, il écartèle son bec. J’enfourne alors toutes les provisions de la maison dedans puis nous le distrayons un peu : fleurs, herbes, épis… Il tente une ou deux fois de sortir du carton en sautant et battant des ailes, mais il se ramasse dans le foin.

*

Lundi matin, l’enfant engouffre trois queues de cuillère de mixture.

Nous téléphonons à une association de protection et sauvegarde des oiseaux. Un gonze très sympathique, et manifestement compétent, écoute patiemment mes explications et me conseille de mettre Michael dehors dans son carton, quelque part perché à deux mètres de haut, pour que ses parents le repèrent et s’occupent de lui.

Michael Pie 4a

— Hélas, je l’ai touché, lui dis-je.

Il me rassure en affirmant que cela n’a aucune importance, que les parents des oiseaux n’abandonnent pas leurs enfants pour si peu. Je remercie avec une telle gratitude que le type a dû se demander si je n’étais pas en fait une maman pie qui l’appelait pour vérifier comment cette association s’occupait des siens ; je ne saurais lui en vouloir si ce soupçon lui a traversé l’esprit.

J’emplis le petit Michael et nous le montons au sommet de l’un des piliers en béton du portail d’entrée. Je prends soin de mettre une grosse pierre au fond du carton pour éviter que le vent ne l’emporte. Nous attendons en surveillant discrètement derrière les rideaux. C’est le moment que choisit l’enfant pour parvenir à sortir de sa boîte. Il se pose en équilibre précaire sur le fin rebord et regarde le vaste monde alentour en basculant tantôt vers l’avant tantôt vers l’arrière. Je serre des dents, car juste sous lui se trouvent un treillis de ronces et un pyracantha ; les épines de ce dernier crèveraient aisément les roues d’un train !

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Je m’écris silencieusement ! « Merde, Michael ! Tu as dû faire mourir tes parents d’une crise cardiaque, en fait ! »

Il se retourne de temps en temps pour regarder dans notre direction. Légèrement secoué par quelques rafales qui font bouger le carton, il oscille de plus en plus dangereusement d’avant en arrière. L’imaginant déjà choir dans les épines, nous n’y tenons plus. Je l’attrape et nous décidons de changer de stratégie. Nous nous débarrassons du carton et nous allons poser Michael sur une branche, celle d’un arbre voisin du tilleul au pied duquel nous l’avions trouvé. L’enfant est à moins de deux mètres de haut.

Là, il est un peu éloigné de l’attention des chats et il ne risque plus de se faire écraser par une voiture. Nous agissons avec le plus de discrétion possible afin d’éviter d’être vus par les voisins. Les imbéciles sont bien plus dangereux pour lui que les petits félins. Certains pourraient avoir l’idée de faire des selfies, Michael dans la main, Michael sur l’épaule…

Le gosse nous regarde.

— Michael… Reste bien sage ici, tes parents vont s’occuper de toi.

— Tiii ! Tiii !

— Peut-être… euh… On fait comme ça alors, hein ?

— Tiii !

Michael Pie 5

Il est midi. Il ouvre un abîme tout au fond duquel on devine un jabot insatiable. J’avais prévu le coup. Hop ! trois chargements de queue de sa petite cuillère (oui, c’est devenu la sienne, nous envisageons d’y faire graver Michael). Son moonwalk manque de le faire tomber de sa branche, mais il récupère juste à temps son équilibre. Il semble rassasié, car il refuse une nouvelle proposition de nourriture. Je sens que, si cela faisait partie des mimiques de son espèce, il sourirait d’aise à s’en déboîter le bec. Nous lui disons au revoir, lui souhaitons mentalement bonne chance et nous le laissons seul assumer son destin d’oiseau libre.

Plusieurs fois dans l’après-midi nous guettons la cime des arbres qui sont autour de l’enfant. Nous nous précipitons dans le jardin à chaque jacassement pour scruter le ciel. Sont-ce les parents de Michael ? Impossible de s’approcher au risque de perturber les éventuelles retrouvailles. Nous avons téléphoné à une autre asso spécialisée qui possède un refuge pour les oiseaux sauvages. Une dame très aimable nous a réassurés en expliquant que les pies sont très attachées à leur progéniture, qu’elles protègent les oisillons et les nourrissent avec un grand sens du devoir. Elle nous apprend aussi que l’espèce n’est pas du tout nocturne et que les parents dorment la nuit. Donc, si nous voulons nous assurer que tout va bien, sans déranger, il faut y aller la nuit. Ce soir-là, dès que cette dernière est tombée, nous allons voir le gosse, avec bien sûr ce qu’il faut pour le restaurer, au cas où.

Michael Pie 6

Cette fois encore, nous faisons tout pour ne pas nous faire remarquer par le voisinage.

Michael est toujours là. Il n’a pas bougé.

Ma compagne dirige notre lampe dans le feuillage au-dessus de lui pour éclairer sans l’éblouir. Le môme nous accueille avec un enthousiasme visible. Il ouvre un puits si profond qu’il doit déboucher de l’autre côté du monde en Nouvelle-Calédonie. Il avale quatre chargements de queue de sa petite cuillère sans prendre le temps de respirer. Et, là… devinez quoi !…

Moonwalk, puis caca et… il bascule en arrière pour rester suspendu à ses petites griffes incroyablement efficaces. La tête en bas, il ressemble à une chauve-souris. Merde Michael ! Mais qu’est-ce que tu fous ? Je le redresse vivement et le repose avec précaution sur l’arbre.

— Mais enfin, qu’as-tu donc à faire le pitre ?!

— Tiii !

— Pheeee ! Oui, mais tout de même, tu déconnes !

Il tourne la tête contre son aile et s’endort peinard. Nous rentrons chez nous en murmurant dans l’obscurité.

— T’as vu comme il avait faim !

— Oui, comment savoir si les parents s’en occupent ?

— Faut pas y penser, faut pas s’attacher…

— On s’attache pas… On va juste voir en pleine nuit comment il va, c’est tout…

etc.

*

Cette nuit, j’ai soudainement enfin compris pourquoi Michael pratique le moonwalk. C’est parce qu’il défèque presque toujours juste après avoir mangé ; sa petite marche arrière avant le largage sert évidemment à éviter de souiller le nid. C’est sans doute un réflexe de son espèce qui demeure même quand il n’est pas dans un nid.

Mardi matin, nous nous efforçons de ne pas aller le voir pour laisser la nature tranquille. Vers midi, je vais faire un tour dans un magasin de bricolage et en revenant je me débrouille pour passer assez près de l’arbre de Michael. Je sursaute intérieurement, car il n’est plus sur sa branche. Je le vois au sol, sur le parking, à la vue de tous, et surtout en situation de se faire aplatir. Je me gare à la Starsky et Hutch et me rue hors de la voiture. C’est le moment que préfère la voisine pour m’interpeller afin de me parler de ses problèmes de santé. Impossible de l’ignorer sans passer pour un sauvage. J’invente une violente allergie au pollen m’obligeant à prendre un médicament de toute urgence. Sur ça, je disparais en courant et je vais voir Michael. À ma vue, il s’éloigne en sautillant à pieds joints comme le font les grandes pies. J’essaie de le rattraper.

— Michael, ne reste pas là ! C’est dangereux !

Le môme se met à tourner autour d’un buisson pour m’échapper. Je m’accroupis et je l’appelle :

— Michael ! C’est moi, c’est papa !

L’enfant me reconnaît. Il fait demi-tour et sautille vers moi. Un peu inquiet, je regarde autour de nous en craignant que mes voisins se demandent ce que je fous, accroupi, interpellant une pie pour lui dire que je suis son père. Heureusement, personne ne m’a vu apparemment. Je remets le petit dans l’arbre.

— Michael, écoute-moi. Tu dois rester en sécurité ici… tu… euh… ta maman et ton papa…

— Tiii !

La béance vertigineuse qu’il exhibe ostensiblement m’incite à lui promettre de revenir vite pour le sustenter. Trois minutes plus tard, je lui propose ma nouvelle recette : jaune d’œuf dur associé à 50% de maïs (corn flakes pur trempés toute la nuit dans du lait d’amande). La petite pie s’en remplit. S’agit-il d’une femelle ou d’un mâle ? Nous n’en savons toujours rien, mais bon…

Michael Pie 7

Ce mardi soir, nous voulons faire comme la veille. Dès la tombée de la nuit, nous allons à sa rencontre. Mais il a disparu. Il n’est plus sur l’arbre. Nous cherchons. À voix basse, toujours pour ne pas alerter le voisinage, ma compagne l’appelle :

— Michael ? Michael ?

— Tiii !

Cette réponse qui nous réchauffe le cœur sort d’un fourré dans lequel nous pénétrons à quatre pattes. Je vous laisse imaginer ce qu’en penseraient les voisins, si quelqu’un nous surprenait. Encore un couple en recherche de sensations nouvelles !

Michael est là. Il nous accueille avec force « Tiii ! » et moult profondeurs insondables. Nous le nourrissons sur place, à la lueur de la lampe. Ce faisant, je me démonte le genou gauche sur un caillou pointu. Nous décidons de le laisser là. Il est bien planqué ; il ne risque rien. Nous devons le laisser faire.

*

Mercredi.

Nous efforçant toujours de ne pas gêner les parents, nous nous contraignons à ne pas aller le (ou la) voir durant toute la matinée. À midi, nous faisons semblant de chercher quelque chose dans la voiture pour regarder mine de rien si quelqu’un risque de se rendre compte de notre manège. Personne. Étant donné la chaleur, les volets sont fermés. Nous nous enfonçons à quatre pattes dans le buisson où Michael habite désormais. Il nous accueille Tiiitiiiement et très béantement. Allez, hop ! Papa mézigue lui enfile de sa nouvelle recette dans le gosier. Il kiffe, ça se voit ! Mon œil de père pie de plus en plus exercé ne peut pas s’y tromper.

Nous ne savons toujours pas si les parents l’ont repéré et s’ils s’en occupent. L’appétit qu’il manifeste à chacune de nos rencontres nous laisse craindre le contraire. Espérant malgré tout qu’ils le prennent en charge et qu’il retrouve sa vie d’oiseau libre nous choisissons d’aller le voir ce soir-là, mais pas demain matin. Ce sera dur d’y renoncer, mais… imaginons que ses parents lui portent à manger, mais qu’à cause de nous il n’ait plus faim, nous disons-nous.

— Bon, d’accord, on n’y va pas demain, mais on le gave ce soir.

— Dac !

— Mais, faut pas s’attacher, hein !

— Non… On va juste ramper sous un buisson dans l’obscurité. Seulement pour vérifier qu’il va bien et lui donner un peu à manger… C’est tout !

— Bon, ça va… Je voulais nous mettre en garde pour éviter qu’on s’attache…

— Tu vois bien que non… On souhaite simplement s’assurer que la nouvelle recette convient à une pie. Pure curiosité scientifique.

*

Jeudi.

Nous prenons le parti d’aller voir ce qu’il advient de l’enfant, mais pas avant onze heures, afin de laisser aux parents l’occasion de le nourrir dans la matinée. Je vous prie de croire qu’à onze heures moins cinq le papa pie que je suis se tient près de la porte, sa dernière recette pour le petit Michael en main. Ma compagne me devance pourtant, elle sort avant moi. Et alors… là ! Qu’est-ce qui se passe ? Hein ? Je vous laisse deviner… Alors ? Faites des propositions !

Non, vous ne trouverez pas. Vous ne pouvez pas trouver, puisque moi-même qui suis son pè… Enfin… je veux dire moi-même le connaissant mieux que vous… Je ne m’en doutais pas.

— Il est là !

— Qui ça ? m’enquiers-je. De qui tu par… tu… euh !

Elle parle de Michael. Il est là, sur le seuil. Il est entré sous le portail dans la petite cour située devant notre maison et il semble sur le point de toquer à la porte.

— Tiii ! Tiii !

De l’endroit où il se trouvait dans son buisson, notre portail est vu sous un angle de cinq degrés maximum. Nous sommes dans un lotissement, il y a des maisons partout. Il n’y a que deux explications au fait qu’il soit à présent là devant nous. L’une, c’est le hasard : 360° / 5° = 72. Donc 1 chance sur 72. L’autre hypothèse est que du haut du pilier, sur le bord du carton, il a mémorisé la topographie des lieux et qu’il sait s’orienter, même avec un point de vue complètement différent. Eh bien, vous savez quoi ? Moi, je pense que c’est la deuxième explication la bonne ! C’est un génie, ce gosse !

— Tiii ! Tiii ! insiste-t-il.

Le précipice qu’il braque vers nous donne une mesure de la dalle qui hante son jabot. N’eût été son plumage, je l’eusse pris pour un hippopotame bâillant à se déboîter la mâchoire.

Michael Pie 8

Sa maman humaine s’accroupit pour lui proposer un peu d’abricot écrasé. Il aime. Je complète avec mon mélange ; il s’en repaît. Le voilà à présent qui sautille à droite et à gauche pour visiter la cour, puis qui revient vers nous, toujours en se déplaçant comme un minuscule kangourou. Nous restons accroupis pour faciliter l’échange, car ce n’est pas facile pour lui de communiquer avec deux tours de Dubaï. Malgré notre position, sa petite tête est nettement renversée en arrière parce qu’il nous regarde souvent le visage. Du bout de l’index, je caresse le velours noir de son crâne et le plumage de son poitrail. Il produit un son curieux, une sorte de ronronnement mêlé de petits gargouillis aigus. Un genre de « rciircimcrigrcim… » Oui, ben ! Ce n’est pas facile à écrire, je fais ce que je peux, vous êtes drôles !

Michael Pie 11

Nous nous concertons :

— Là, ce n’est pas de notre faute ! C’est lui qui est venu…

— Tout à fait ! Ce n’est pas de notre faute ! Nous n’allons tout de même pas le repousser !

Après cette longue et difficile discussion pour savoir si nous devons l’accueillir chez nous, nous finissons par nous convaincre l’un l’autre que oui, nous pouvons.

En toute hâte, je lui construis un petit refuge pour lui offrir de l’ombre, un abri pour le mauvais temps et un sentiment de sécurité. Et ce n’est pas de la gnognotte ! Il y a même un toit en pente pour évacuer la pluie. Nous le couvrons de végétation, pour lui donner l’air d’une planque naturelle.

Michael Pie 9

Ce travail fait, je demande :

— Tu ne trouves pas qu’il me ressemble un peu.

— Phee ! (haussement d’épaules) En tout cas, il a aimé l’abricot !

— Tiii ! Tiii !

L’enfant entre dans sa maison et s’endort. Nous sommes presque obligés de nous coucher à plat ventre pour le voir dedans, mais nous sommes contents. Il peut se balader dans la cour et repartir s’il le souhaite, mais il sait qu’il a ici le gîte et le couvert.

Nous le laissons faire la sieste dans son abri. Il est midi, à notre tour de nous sustenter.

Michael Pie 10

*

À 15 h, nous jetons un rapide coup d’œil dans la cour : vide. Nous allons voir dans sa petite maison : vide. Le buisson qui était sa dernière planque : vide. Nous cherchons partout dans le quartier : rien. Michael a disparu. Nous n’avons plus de nouvelles depuis.

*

Samedi 9 juillet.

Nous ne savons pas où est Michael Pie. Il nous manque, c’est sûr ! Nous espérons que tout se passe bien pour lui et que nous aurons un jour l’occasion de le revoir.

De tout mon cœur, j’espère aussi que nous avons été utiles pour lui, pour sa fragile petite vie qui était en danger.

Ce qui en revanche n’est pas un espoir, mais une certitude, c’est que Michael m’a apporté quelque chose de très précieux qui ne peut être acheté. Pour cette raison-là, je ne pourrai pas l’oublier. Il m’a apporté l’occasion d’être du côté de celui qui peut. Qui peut décider du sort d’une vie qui est entre ses mains. Qui peut aider ou ignorer un destin.

N’ayant pas plus de trois semaines, ne pesant que quelques dizaines de grammes, ne mesurant pas plus de dix centimètres, il m’a regardé droit dans les yeux pour m’offrir l’occasion de me grandir moi-même.

*

Michael Pie, je te le dis à ma manière d’être humain : tu es sans aucun doute une personne pour moi, une personne importante ; merci d’avoir enrichi ma vie.

Voyageur du temps

Voyageur du temps

Bonjour, les gens !

Comment allez-vous, les gens ? 🙂

Moi, ça ne va pas trop !

Je suis un voyageur du temps et je viens d’arriver à votre époque. J’ai fui la mienne parce qu’elle était devenue INSUPPORTABLE ! J’vous jure !

Pourtant j’y ai passé du bon temps ! Il faisait bon y vivre avant l’arrivée de certains extrémistes très intolérants. J’avais une centaines d’esclaves. Je ne les battais pas souvent et toujours pour une bonne raison. Je n’en ai tué que cinq ou six, je crois. Je les aimais moi, mes esclaves ! C’était la belle vie jusqu’à ce que les antiesclavagistes prennent de plus en plus d’importance. Très intolérants, ces gens-là ! Impossible de discuter ! Ils ne respectaient pas les goûts et les choix de chacun ! Et « Les esclaves sont des êtres sensibles » par-ci et « Les esclaves souffrent quand on les exploite » par-là ! Pheeee !

Je leur disais : « Je ne vous oblige pas à en avoir des esclaves, moi, si vous n’aimez pas ça ! Alors, respectez mes choix, enfin ! »

Ben, non ! Rien à faire. Très intolérants, vraiment !

Bon, donc, j’arrive à votre époque, et voilà que ça recommence avec les véganes !

« Les animaux non humains sont des êtres sensibles » par-ci et « Les animaux non humains souffrent quand on les exploite » par-là ! Pheeee ! Qu’est-ce qu’ils sont intolérants, eux aussi ! Ils ne respectent pas les choix des autres, hein ? Quels extrémistes !

Bon, heureusement, moi, je suis plutôt drôle. J’ai beaucoup d’humour, faut dire.

« Et le cri de la carotte ! Elle a mal, la carotte quand on l’arrache… » je leur dis. Ah ah ha ha !

Ça les tue ! Parfois, je me fascine moi-même tellement que je suis fort en vannes.

… respectent pas les choix…

…extrémistes !…

…intolérants carencés !…

Boris Tzaprenko

 

Comment calculer la puissance du Soleil

 

 

Comment calculer la puissance du Soleil

 

Vous êtes nombreux à me demander comment calculer la puissance du Soleil.

Oui, bon… Personne ne me l’a encore vraiment demandé, mais en tout cas, c’est une bonne manière d’introduire un propos, quel qu’il soit : « Vous êtes nombreux à demander… ». D’autres l’utilisent, n’est-ce pas ? Eh bien, moi aussi !

Donc, vous êtes nombreux à me demander comment calculer la puissance du Soleil. Je vais voir ça avec vous en deux coups de cuillère à pot. (Je ne sais pas du tout ce qu’est une cuillère à pot en fait, mais peu importe. Je décide de faire usage de cette expression qui en vaut une autre.)

Pour calculer la puissance du Soleil, nous avons besoin d’effectuer une mesure de la puissance dégagée par son rayonnement sur une surface donnée à une distance donnée.

La surface : afin de simplifier nos calculs, nous allons opter pour une surface de 1 m2.

La distance : la distance qui sépare la Terre du Soleil fera parfaitement l’affaire et nous simplifiera la tâche puisqu’une écrasante majorité d’entre nous se trouve justement sur Terre. Autant effectuer cette mesure sur place puisqu’il n’est nullement nécessaire de la faire ailleurs.

Ces deux choix sont d’autant plus pertinents que cette mesure a déjà été faite, et vérifiée plusieurs fois, par des gens compétents. Cela va tellement nous simplifier la vie que nous n’aurons finalement besoin que d’un seul coup de cuillère à pot pour calculer la puissance du Soleil. Nous utiliserons le deuxième pour autre chose…

 

Constance solaire

Vous étiez des millions à me demander : « Qu’est ce que la constance solaire ? » Eh bien, c’est cette mesure justement ! Elle s’appelle la constance solaire et donne donc l’énergie solaire captée sur une surface de 1 m2, perpendiculaire aux rayonnements de notre étoile et sans le filtre atténuateur de l’atmosphère, à la distance moyenne qui sépare la Terre du Soleil. Sa valeur est : 1 367 watts, symbole « W ».

 

Unité astronomique

Notons que la distance moyenne qui sépare la Terre du Soleil s’appelle « l’unité astronomique » symbole « UA ». Sa valeur est de : 149 597 871 kilomètres. (Vous étiez des milliards à me le demander.) Arrondissons à 150 000 000 km. Nous allons nous servir de cela dans un instant.

Dans ce qui suit, nous supposons l’isotropie du rayonnement solaire, c’est-à-dire que la puissance du rayonnement est la même dans toutes les directions. Ce qui est vérifié par différentes observations, notamment par les sondes Hélios.

Mais comment connaître l’énergie totale produite par le Soleil ? Il faudrait pouvoir l’enfermer dans une énorme sphère pour mesurer l’énergie que cette dernière recevrait. Personne dans mes connaissances n’a le moyen de construire cette sphère, mais nous pouvons l’imaginer et nous allons voir que ce sera suffisant. Oui, concevons donc dans notre esprit une sphère qui aurait le Soleil en son centre et qui aurait un rayon exact d’une unité astronomique. La Terre serait donc quelque part sur sa circonférence. La voyez-vous ?

Sphère de rayon = 1 UA

Sur cette image nous voyons la grande sphère imaginaire au centre de laquelle se trouve le Soleil ; elle a un rayon de une UA, soit 150 000 000 km (valeur arrondie). À droite, sur la circonférence de cette sphère, on peut voir une autre sphère bien plus petite qui figure la Terre. Ces deux objets ne sont manifestement pas à l’échelle l’un par rapport à l’autre. La Terre a été volontairement agrandie pour être visible. Notre planète ne fait en effet que 6 370 km de rayon ; à l’échelle, elle serait donc invisible.

 

Nous savons déjà qu’un seul m2 de cette immense boule reçoit une énergie solaire de 1 367 W, n’est-ce pas ? Nous l’avons vu plus haut. Il ne reste plus qu’à calculer la surface de cette sphère pour savoir combien de m2 elle fait.

Puisque ce sont des m2 que nous cherchons, exprimons r, le rayon de notre sphère, en m : 150 000 000 km = 150 000 000 000 m.

Vous étiez trente millions de milliards à me le demander : la formule de la surface de la sphère est : 4 π r2.

Décomposons tranquillement :

4 π = 4 fois 3,1416 = 12,5664.

r2 = 150 000 000 0002 = 2,25 × 1022.

Donc :

4 π r2 = 12,5664 × (2,25 × 1022) = 2,8274 × 1023.

Notre sphère imaginaire a donc une surface de : 2,8274 × 1023 m2. 282 740 000 000 000 000 000 000 m2 !

Puisque chacun de ces m2 reçoit une énergie solaire de 1 367 W, la sphère qui enferme la totalité de l’astre reçoit la même chose × par sa surface exprimée en m2.

Soit : (1 367 W) × (2,8274 × 1023 m2) = 3,8651 × 1026 W.

Le Soleil atteint donc une puissance de : 386 510 000 000 000 000 000 000 000 W. Plus de 386 millions de milliards de milliards de watts.

Les watts ne me disent pas grand-chose ! Voulez-vous voir cette puissance exprimée en chevaux ? Vous êtes 150 fois la population mondiale à me l’avoir demandé :

1 ch = 735,5 W. Il suffit donc de diviser par cette valeur :

(3,8651 × 1026 W) / 735,5 = 5,2551 × 1023 ch.

Le Soleil atteint donc une puissance de : 525 510 000 000 000 000 000 000 ch. 525 510 milliards de milliards de chevaux !

 

Consommation du Soleil

 

Vous êtes plus de cent milliards de fois la population de l’Univers à me l’avoir demandé : « mais combien consomme le Soleil pour délivrer une telle puissance ? » Nous allons utiliser le deuxième coup de cuillère à pot pour le calculer.

La puissance est une quantité d’énergie délivrée par unité de temps. C’est en quelque sorte le débit de l’énergie produite. L’énergie peut être quantifiée avec l’unité du système international : joule, symbole « J ».

Une puissance de 1 watt correspond à un débit d’énergie de 1 joule par seconde. Plus concis : 1 W = 1 J/s.

Nous avons vu que le Soleil délivre une puissance de : 3,8651 × 1026 W. Il produit donc une énergie de : 3,8651 × 1026 J/s.

Au sujet de l’énergie (E), Einstein nous a appris que :

E = mc2

Ce qui veut dire que l’énergie (E) contenue dans une certaine masse de matière (quelle que soit cette matière) est égale à cette masse (m) multipliée par la vitesse de la lumière (c) au carré.

Nous, ce qui nous intéresse c’est m, car c’est la masse qui correspond à l’énergie produite par le Soleil chaque seconde. Nous voulons donc savoir à quoi m est égal. Nous pouvons déduire de E = mc2 que m = E/c2.

Nous avons E = 3,8651 × 1026 J/s.

Nous avons c = 299 792 458 m/s (nous allons arrondir à 3 × 108)

Donc c2 = 9 × 1016.

La masse qui correspond à l’énergie produite par le Soleil chaque seconde est donc de :

(3,8651 × 1026) / (9 × 1016) = 4,27 × 109 kg = 4,27 × 106 tonnes.

Ainsi, le Soleil consomme 4,27 millions de tonnes de matière par seconde. ( Je sais que dans « Nous, labeur d’étoiles », j’avais écrit 4,4 millions de tonnes. J’avais utilisé une constante solaire légèrement supérieure, trouvée je ne me souviens plus où. Quoi qu’il en soit 4,27 millions ou 4,4 millions… hein ! )

Quand on pense que cela dure depuis 4,5 milliards d’années (puisque c’est l’âge de cette étoile) et que ce n’est pas près de s’arrêter, cela donne une mesure de sa considérable masse : 2 × 1027 tonnes. Pour un humain de 75 kg, cela ne représenterait qu’une perte de 0,00016 nanogramme. Une masse 6 000 fois moindre que celle d’une seule cellule !

Oui, mais… 4,27 millions de tonnes de matière par seconde c’est d’autant plus énorme qu’il s’agit d’énergie nucléaire. Celle-ci est environ un million de fois plus énergétique que l’énergie chimique de combustion que nous utilisons par exemple quand nous brûlons de l’essence pour propulser une voiture. Pour essayer de nous représenter la puissance du Soleil nous pourrions estimer sa consommation en équivalent essence, mais cela donnerait un chiffre encore plus grand qui échapperait encore plus à notre entendement. Je vais donc vous proposer autre chose.

D’après l’Agence internationale de l’énergie, en 2011 la consommation énergétique mondiale était de 8,9 milliards de tep (tonne d’équivalent pétrole). Ceci représente toutes les énergies : charbon + bois + pétrole + nucléaire + renouvelables… toutes !

Source : wikipedia.

 

Bien ! Partons de cette donnée et calculons la consommation énergétique annuelle mondiale de 2011 en J (joule) :

1 tep = 42 GJ (Giga Joule). Donc 8,9 milliards × 42 milliards = 3,738 × 1020 joules.

Nous avons vu plus haut que le Soleil produit une énergie de : 3,8651 × 1026 J par seconde. Combien de fois est-ce supérieur à la consommation énergétique mondiale de 2011 ?

(3,8651 × 1026) / (3,738 × 1020)= 1 034 002.

Pour faire fonctionner le Soleil durant une seule seconde, nous devrions lui donner toutes les sources d’énergie mondiales que nous avons consommées en 2011, toutes sans tricher, sans détourner une seule allumette pour s’en faire un cure-dent, pendant plus d’un million d’années. Il est bien évident que bien avant il ne resterait plus aucune source d’énergie sur Terre. Notre planète tout entière ne possède donc pas suffisamment de sources d’énergie (accessibles à nos moyens actuels) pour faire briller son étoile une seule seconde.

 

Représentation à l’échelle

Soleil, diamètre = 1 391 000 km. Masse = 1,98 × 1027 t (333 071 fois la Terre).

Terre, diamètre = 12 732 km.

Lune (le petit point rouge), diamètre = 3 474 km.

Distance Terre-Lune = 384 000 km.

Sphère de rayon = 1 UA

Pour résumer

Le Soleil à une puissance de 3,8651 × 1026 W ou 5,2551 × 1023 ch.

Pour produire cette énergie, il consomme 4,27 millions de tonnes de matière par seconde. En effet, au cœur du Soleil où règne une température de 15 millions de degrés, chaque seconde 619 millions de tonnes d’hydrogène sont converties en 614,73 millions de tonnes d’hélium. La différence de masse de 4,27 millions de tonnes est transformée en énergie selon la célèbre équation d’Einstein E = mc2.

Cette formidable machine stellaire est si puissante qu’il ne lui faudrait qu’une seule seconde pour délivrer 1 000 000 d’années de notre production d’énergie mondiale sous toutes ses formes (calcul réalisé sur notre production de 2011).

 

Dire que le Soleil est très loin d’être la plus grande et la plus puissante étoile de l’Univers !

 

Boris Tzaprenko