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Drôles de lions

Drôles de lions

 
Drôles de lions
 

— Il faut attraper des animaux pour les enfermer, dis-je… Des femelles et au moins un mâle.

— Pourquoi ? demanda une femme aux longs cheveux noirs.

— Attendez ! Ne m’interrompez pas ! Laissez-moi tout vous expliquer d’un seul coup.

Ils étaient une cinquantaine, là, dans l’herbe non loin de leur village, à nous observer comme si nous venions d’une autre planète. Bon, en même temps, nous venions vraiment d’une autre planète, de la Terre précisément, pour tenter de les civiliser et commercer avec eux. Mais ils n’avaient pas le niveau pour appréhender ce fait secondaire pour nos affaires. Crif et moi-même, Nonpog, nous nous rendîmes rapidement compte que ce nouveau marché ne serait pas rentable tout de suite. Les humanoïdes de ce monde, organisés en société matriarcale, vivaient exclusivement de végétaux. Notre idée de base était d’en faire des fournisseurs de produits issus de l’exploitation animale, tout simplement. Nous nous chargerions ensuite de vendre le fruit de leur travail en prenant une marge confortable.

— Donc, je disais : par exemple, si nous attrapons un sanglier et des laies, on peut masturber le mâle pour avoir son sperme afin de le déposer dans l’utérus des femelles.

Je sentis comme un flottement dans leurs regards, mais je poursuivis :

— Ensuite, après avoir ainsi inséminé les femelles, il faut les plaquer au sol sur le flanc à l’aide de gros barreaux métalliques pour leur interdire le moindre mouvement. Les petits peuvent ainsi téter, mais il convient de les sevrer le plus tôt possible pour les engraisser loin d’elles, car elles serviront à mettre d’autres enfants au monde pour recommencer l’opération autant de fois que possible, afin d’optimiser le rendement. Toujours pour le rendement, il ne faut pas hésiter à tuer les nouveau-nés trop chétifs, car ils grandiront moins vite ; on les attrape par les pattes arrière et on leur éclate la tête sur le sol ; ça s’appelle le claquage.

— Le rendement ? demanda un barbu aux sourcils en broussaille.

— Le rendement, oui… bon, oubliez le rendement pour l’instant. On en reparlera plus tard. Avez-vous compris jusqu’ici ?

Nous avions fort à faire pour leur enseigner les bases sur lesquelles s’appuierait notre commerce, car, outre le fait qu’ils ne consommaient pas de produits animaux, ces primitifs n’avaient pas encore inventé l’argent. Nous avions passé des heures à leur expliquer quels avantages ils pourraient tirer de ce moyen d’échange ; ils avaient eu le plus grand mal à le comprendre. D’après ce que nous avions cru apprendre d’eux, ici, les individus occupaient une fonction choisie selon les besoins de leur société, leurs compétences et leurs affinités. Quant à savoir comment ils géraient ça… nous n’avions pas cherché à le découvrir, étant bien plus intéressés par les énormes profits que nous espérions engranger en utilisant ces gens un peu simples.

Les traducteurs automatiques, dont nous étions tous les deux équipés, captaient les impulsions nerveuses envoyées à nos cordes vocales pour émettre dans leur langue à l’aide d’un haut-parleur situé sur nos poitrines. Dans l’autre sens, de petits écouteurs intra-auriculaires nous traduisaient les paroles des habitants de ce monde.

— Je pense que nous comprenons les grandes lignes de ce que vous nous expliquez, déclara la chef du village. Mais nous nous demandons à quoi cela sert. Pour quelles raisons faire tout ça ?

Ils échangeaient tous des regards étonnés. Aussi, m’empressai-je d’en venir à la finalité pour les surprendre agréablement. J’avais hâte d’assister aux manifestations d’intérêt que ne manquerait pas de susciter la suite de mon propos.

— Le but est celui-ci : quand les animaux sont suffisamment grands et gros, on les égorge, puis on leur ouvre le ventre et on prend leurs boyaux.

L’étonnement se transforma en stupeur sur les visages. Certain de mon effet final, je poursuivis :

— On lave l’intérieur de ces boyaux pour en extraire les excréments et… devinez ce que nous en faisons, de ces boyaux !

Ils me considérèrent avec des airs plus ahuris les uns que les autres. Sous le regard encourageant de Crif, j’expliquai :

— On coupe la bête en très petits morceaux que nous tassons bien fort à l’intérieur de ces tubes naturels. C’est ça l’astuce ! Il faut des bouts de chair et aussi du gras, pour que ce soit bon.

Certains se mirent à rire, mais d’une manière un peu crispée. D’autres se grattèrent la tête à l’écoute de la réaction des autres. La chef du village parla :

— L’humour d’où tu viens est… comment dire ?… particulier, disons.

Crif et moi, nous nous consultâmes du regard. Nous fûmes bien obligés d’admettre que ces primitifs avaient du mal à saisir nos explications. Nous les pensions plus intelligents que ça. J’avais aussi un doute. La base de données des traducteurs automatiques avait été alimentée par une équipe de professionnels venus sur ce monde avant nous. Ils avaient dû faire de leur mieux, mais… comment savoir avec quelle fidélité l’appareil traduisait nos échanges ?

— Mais enfin ! s’écria Crif. Ce que vous explique Nonpog est très sérieux. Nous faisons ça couramment. Tellement couramment que nous avons même fini par transformer les sangliers en cochons par des techniques de reproduction dirigée et…

Il s’interrompit, apparemment conscient qu’il se perdait dans des précisions volant bien trop haut au-dessus de ces esprits. Il tenta de conclure :

— C’est très bon, je vous assure. On appelle ça du saucisson. On s’en coupe des tranches et on mange ça avec grand plaisir. Nous pourrons tous gagner beaucoup d’argent si vous voulez bien nous écouter.

Là, deux femmes et trois hommes se mirent à vomir. Tous les autres exprimèrent un dégoût extrême par des mimiques et des gestes significatifs. Me disant que c’était peut-être le porc le problème, comme pour certains Terriens, je m’empressai de préciser :

— On peut faire ça avec d’autres animaux… mais il y a moins de demande.

Les enfants en jeune âge furent éloignés et quelques adultes partirent aussi.

— Hommes venant du haut, nous dit la chef, nous voudrions tous savoir si vous parlez sérieusement de choses qui existent sur votre monde ou s’il s’agit d’une forme de paroles non réellement descriptive. Serait-ce une sorte d’humour, d’art allégorique, ou de parabole qui nous échapperait ? Autrement dit, mettez-vous vraiment des petits morceaux d’animaux à l’intérieur de leurs propres boyaux ?

Quelque chose me dit alors que ce serait mieux de les ménager pour l’instant. Ils n’étaient pas prêts. Tout cela devait être trop complexe pour eux. Notre culture était trop riche pour eux. Crif dut aboutir à la même conclusion, car il m’adressa un regard entendu avant de lancer :

— Ah ah ah ! Bien sûr que non… Mon ami Nonpog plaisantait.

— Hommes venant du haut, intervint le secrétaire de la chef. Nous devons tous nous rendre à une évidence : nous avons beaucoup à apprendre pour appréhender cette forme d’humour. Il se situe de toute évidence à un niveau qui nous échappe.

Des regards se croisèrent et des murmures franchirent des lèvres : « oui, oui, nous sommes dépassés, là ».

Cela n’a qu’une importance secondaire pour le récit, mais je fus légèrement troublé de constater que la chef avait un air de ressemblance avec ma mère, que je n’avais plus vue depuis des années.

— Je suis désolé… Je devrais tenir compte du fait que nos cultures sont très différentes et que cela ne facilite pas l’échange, convins-je.

— Bon… fit la chef. En fait, cette plaisanterie a tout de même eu le mérite de susciter notre curiosité au sujet de votre alimentation. Parlez-nous donc de ce que vous mangez dans votre monde.

Je n’eus pas à réfléchir longtemps pour trouver autre chose que nous pourrions leur apprendre à faire :

— Nous consommons des produits laitiers. Pour parvenir à ça, il faut aussi des animaux, des bovins c’est bien… des femelles et au moins un mâle. Dans ce cas aussi, il faut masturber le mâle pour recueillir son sperme afin de l’enfoncer dans l’utérus des femelles. Le but est cette fois d’obtenir un grand nombre de descendants. Nous faisons une utilisation différente des futurs mâles et femelles. Nous inséminons à leur tour ces dernières pour qu’elles aient un veau que nous leur enlevons au plus tôt ; nous nourrissons celui-ci à part, sans le lait de sa mère, car c’est justement ce dernier que nous voulons garder pour notre propre usage.

— Mais que faites-vous des enfants bovins ? demanda un vieil homme chauve qui parut soudainement sortir du néant.

— Nous les enfermons dans un espace extrêmement réduit qui les empêche de faire un seul pas. Cela afin que la nourriture qu’ils absorbent ne soit pas gaspillée en énergie de mouvement, mais qu’elle serve uniquement à les faire grossir vite. Nous prenons également soin de leur fournir une alimentation très pauvre en fer pour les anémier.

— Les anémier ! Dans quel but ? intervint une jolie jeune femme brune.

— Cette privation leur donne une chair très claire qui plaît aux clients, expliqua Crif.

Je repris la parole :

— Nous vous reparlerons d’eux plus tard. Pour l’instant, je veux rester sur le sujet des mères bovines dont nous consommons le lait.

— Vous les tétez ? s’étonnèrent plusieurs.

Je les rassurai :

— Non ! Non ! Nous les trayons, ce n’est pas pareil !

— Ensuite, vous buvez le lait ?

— Oui, mais nous ne faisons pas que ça. Nous l’utilisons sous beaucoup de formes, dont une que nous appelons fromage.

J’apportai cette précision, car je doutais que ce mot ait été introduit dans la base de données du traducteur.

— Comment faites-vous du fromage avec du lait ?

N’ayant que des connaissances réduites en la matière, je fus plutôt évasif :

— Ce sont des techniques assez complexes faisant appel à des cultures bactériennes, une enzyme qu’on trouve dans la caillette de jeunes ruminants… il y a aussi souvent des moisissures… c’est assez élaboré et réalisé dans certaines conditions très maîtrisées. Mais, ce ne sera pas un problème pour vous, nous mettrons des professionnels à votre disposition ; ils s’occuperont de cet aspect des choses et vous formeront. On fera beaucoup d’argent, je vous rassure et vous l’assure.

— Moisissures ! Le fromage est donc du lait moisi ?

— Oui, mais pas seulement… le dire comme ça n’est pas très vendeur.

— Mais… s’écria un adolescent, les enfants bovins ne connaissent jamais le lait de leur mère, alors ?

Un court instant, pendant qu’il parlait, j’eusse juré que le jeune garçon flottait en l’air à dix centimètres au-dessus de l’herbe. Crif ne semblant pas avoir remarqué quoi que ce soit d’étonnant, je me persuadai que j’avais dû rêver.

— S’ils connaissent le lait de leur mère ? lançai-je gaiement pour faire un peu d’humour. Certains oui, tout de même, car il existe une recette que nous appelons la blanquette de veau dans laquelle l’enfant est cuisiné dans du beurre et du lait. À cet instant, il connaît donc pour la première fois le lait, sinon de sa mère, au moins celui de son espèce. Ha ha ha !

L’imprévisible jeune homme se mit à pleurer à chaudes larmes et s’éloigna. Des adultes partirent aussi. Il ne resta plus que cinq personnes, dont la chef et son adjoint. Ce dernier m’interrogea d’un ton grave :

— À part : couper des animaux en petits morceaux pour farcir leurs propres boyaux, cuire des enfants dans le lait de leur espèce, faire moisir du lait, masturber des mâles pour inséminer des femelles… que faites-vous d’autre dans votre monde ?

Découragé par le manque d’enthousiasme que je suscitais, je pris la décision de laisser la parole à Crif. Peut-être saurait-il mieux leur parler que moi. Je le lui signifiai d’un coup d’œil explicite. Il se gratta la gorge et commença :

— Autre chose pourrait nous rapporter beaucoup d’argent. Nous enfermons des canards ou des oies dans des cages si minuscules qu’il leur est impossible ni d’ouvrir leurs ailes ni de se lever ; seul leur cou dépasse de cette microprison. Cela nous permet d’enfoncer une sorte d’entonnoir dans le bec des oiseaux pour les gaver sans qu’ils puissent se soustraire à cette suralimentation forcée. Leur foie, atteint d’une pathologie appelée stéatose hépatique, devient d’une taille énorme. Les palmipèdes en mourraient rapidement si nous ne les abattions pas nous-mêmes pour déguster cet organe hypertrophié qui est chez nous un mets très apprécié.

— Vous mangez du foie malade ! s’exclama un grand blond en grimaçant de dégoût.

— Mais… C’est très bon, je vous assure ! s’indigna Crif.

Sur un signe de ce dernier, nous éteignîmes le traducteur pour parler entre nous :

— Ces crétins vont nous donner du fil à retordre, me dit-il. Nous avons déjà passé des heures à essayer de les convaincre que l’argent leur apporterait beaucoup d’avantages. Je suis épuisé !

— Hum… Ça ne va pas être facile en effet. Mais nous devons nous accrocher. Une planète entière produisant pour nous ! Tu imagines ? Si nous abandonnons maintenant, d’autres nous piqueront l’affaire en bénéficiant de nos premiers efforts. Nous pouvons faire une fortune ici ! Veux-tu la laisser à d’autres ?

Je fus soulagé de constater que j’avais regonflé sa détermination :

— Tu as raison ! Il faut trouver ce qui leur pose un problème.

— Sinon… il ne te semble pas que la chef ressemble un peu à ma mère par moments ?

— Comment pourrais-je le savoir ? Je n’ai jamais vu ta mère.

— Ah ! C’est vrai… Suis-je idiot !

— Bon ! On rebranche les traducteurs ?

— Dac !

Nous actionnâmes les petits interrupteurs sur nos larynx. Je me mis en devoir de leur parler des poules pondeuses en batterie, de la pêche et des élevages de poissons. Voyant leur mine de plus en plus sombre, je finis par m’interrompre pour leur demander :

— Qu’est-ce qui semble vous poser un problème dans tout ça ? Nous sommes prêts à répondre à toutes vos questions.

— La souffrance que vous infligez à tous ces animaux pour des raisons qui nous échappent, dit la chef.

Je fus satisfait de constater que l’obstacle était si facile à franchir. En fait, ces primitifs étaient un peu comme des enfants. Ces petites crises de sensiblerie ne seraient bientôt qu’un souvenir que nous évoquerions plus tard pour en rire. D’un sourire confiant, Crif me fit comprendre qu’il partageait mon soulagement. Je lui laissai la parole :

— Le lion mange la gazelle, essaie-t-il de résumer. C’est la vie !

— Vous masturbez des mâles pour inséminer des femelles. Vous coupez des animaux en petits morceaux pour les tasser dans leurs propres boyaux. Vous volez le lait destiné aux bébés pour le faire moisir. Vous enfermez des veaux pour les anémier. Vous dévorez des foies malades… parce que les lions mangent des gazelles ! Mais… d’abord, vous n’êtes pas des lions et ensuite… les lions ne font pas ça. Quel est le lien entre votre comportement et celui des lions ?

— Le lion n’est qu’un exemple, une image. Cela veut dire que le plus fort mange le plus faible… C’est la vie !

Un homme que je n’avais pas remarqué, malgré sa très grande taille et sa musculature spectaculaire, parla d’une voix rauque :

— Mais, moi, je suis plus fort que vous, j’en suis certain. Je n’ai pourtant pas envie de vous manger. Pas même de faire grossir votre foie pour l’ingérer. Ou de vous couper en petits morceaux pour vous mettre dans vos boyaux.

Il s’était exprimé avec une attitude candide et déconcertée.

— Je voudrais savoir, dit une dame âgée. Faites-vous du saucisson avec tous ceux qui sont plus faibles que vous, les handicapés, par exemple ?… Vous devez épargner les enfants, sinon… votre espèce aurait disparu, non ?

Exaspéré, mais aussi un peu troublé, j’esseyai d’aider Crif :

— Bien sûr que nous ne mangeons pas des humains. Notre prédation s’applique seulement aux autres espèces.

— Toutes ?

— Presque, mais pas toutes, non. Pas les chiens ni les chats… chez nous en tout cas.

Je me retins de préciser que dans certains pays de mon monde, des fous mangeaient des chiens. C’était déjà assez compliqué comme ça.

— Donc, vous me confirmez que vous ne vous exploitez pas entre humains.

— Euh… enfin… j’ai seulement dit qu’on ne se mangeait pas.

— Pourquoi devez-vous ingérer d’autres animaux ? demanda une femme sur un ton exprimant une grande perplexité.

— Parce que… nous l’avons toujours fait… depuis la nuit des temps, c’est comme ça. Nos ancêtres…

— Ah bon ! fit-elle avec surprise. Chez nous, il existe un processus qui nous autorise, et nous encourage, à ne pas forcément faire sans cesse les mêmes choses pour la seule raison qu’on les fait depuis longtemps. Nous appelons cela l’évolution. Il y a énormément de choses que faisaient nos ancêtres que nous ne faisons plus… et il y a aussi beaucoup de choses que nous faisons, même s’ils ne les faisaient pas.

— J’ai du mal à comprendre, ajouta le géant, vous n’avez pas toujours voyagé dans l’espace, je suppose. Et les vêtements que vous portez… et les traducteurs automatiques… vos premiers ancêtres avaient-ils déjà tout cela ?

— Aide-moi, Nonpog, me dit Crif en coupant brièvement son traducteur. Ils vont me faire perdre patience, ces simples d’esprit.

Je tentai à mon tour de répondre à leurs interrogations :

— Non, mais… nous aussi nous évoluons, bien sûr. Mais nous nous autorisons à consommer les autres espèces animales parce que, vu que nous sommes les plus intelligents, nous sommes tout en haut de la chaîne alimentaire. C’est la vie ! Comprenez-vous ?

— Vous les mangez parce que vous êtes plus intelligents, reformula la chef. Cela est bien étrange ! J’aurais pensé que l’intelligence vous aurait conduit à ne plus les manger, au contraire. Mais alors, j’y songe, pourquoi ne mangez-vous pas vos handicapés mentaux, même s’ils sont humains ?

L’énorme potentiel commercial que pouvait nous offrir ce monde m’encouragea à tenir bon. Je tentai de les convaincre d’une autre manière, par ce qu’il y avait finalement de plus important :

— Ces questions philosophiques sont secondaires ! Vous ne serez pas obligés d’en manger, vous… ou de vous habiller avec… Le principal n’est-il pas que vous gagnerez beaucoup d’argent, vraiment beaucoup ?

— Nous habiller ? C’est-à-dire nous habiller ? demanda un grand brun aux yeux verts.

— Oui, s’écria Crif ! Des vêtements et des chaussures en cuir.

Il montra sa veste et ses propres chaussures.

L’homme s’approcha de lui et tendit la main pour toucher sa veste. Il en pinça un pli et fit rouler la matière entre ses doigts :

— Cuir ? répéta-t-il.

— Oui. Du cuir. Ça rapporte de l’argent, nous appelons ça le cinquième quartier, car c’est une manière de vendre encore une partie de l’animal. C’est super pour les affaires ! Il s’agit de la peau des animaux, principalement les bovins.

— Peau ! cria le grand brun en retirant aussi vivement sa main que s’il s’était brûlé. Vous vous habillez donc encore avec de la peau de bête !

Il s’essuyait frénétiquement les doigts sur son pantalon, comme s’il venait de toucher la peste.

Sur un signe de Crif, nous arrêtâmes le traducteur, mais seulement en émission :

— Ils sont vraiment tous fous ici, me dit Crif. Nous perdons notre temps pour rien. Peut-être faut-il utiliser une bonne vieille méthode coercitive.

— Je préférerais n’y recourir qu’en dernière extrémité. Des ONG nous tomberaient sur le dos. Ça risquerait de se savoir et nos concurrents emploieraient cette information contre nous. Évitons la manière forte, tant qu’il reste un petit espoir de procéder autrement.

— Comme tu veux. Mais ça ne sera pas facile. Ils refusent de nous vendre des terres, parce qu’ils ne comprennent pas à quoi sert l’argent. Nous n’arrivons pas non plus à les convaincre de travailler pour nous… Pheeee !

— Hommes d’en haut, dit la chef du village. Je vous propose d’organiser un rendez-vous avec la coordinatrice de notre monde. Je lui résumerai notre entretien pour vous faire gagner du temps.

Je remis l’émission de mon traducteur en fonctionnement :

— C’est une très bonne idée, Madame.

La machine volante silencieuse qui nous transportait à vive allure commençait à perdre de l’altitude. J’en déduisis que nous arrivions probablement à destination.

J’avais eu tout le loisir d’observer le sol du haut ; l’occasion s’était déjà présentée au moment de notre mise en orbite autour de la planète, mais, par manque d’intérêt, je n’avais jeté qu’un regard distrait sur la surface de ce monde, car je ne me doutais pas encore que nous étions sur le point de découvrir l’affaire de notre vie.

— Dans la zone que nous venons de survoler, il y a proportionnellement peu de cultures, fis-je observer à Crif.

— J’allais te dire la même chose. Peu de plantations, principalement des prairies et des forêts. Il doit donc y avoir très peu d’habitants sur cette planète. Si nous couvrons toute la surface possible de soja pour nourrir des animaux d’élevage… Tu imagines la production !

— Oui ! C’est pour cela que nous devons être patients. Ce monde est notre fortune !

Seuls passagers à bord, Crif et moi, nous n’avions même pas vu de pilote. Y en avait-il un ? La chef du village nous avait priés d’entrer dans cette sorte d’hélicoptère qui avait décollé avant que nous ayons eu le temps de nous interroger.

Nous touchâmes le sol au centre d’une clairière dans une grande forêt. L’engin s’ouvrit, nous invitant à sortir. Nous posâmes alors le pied sur une herbe verte et grasse. Une femme d’âge moyen en combinaison blanche nous accueillit d’un large sourire.

— Bienvenue à tous les deux, Monsieur Crif et Monsieur Nonpog ! dit-elle. Je suis la coordinatrice. Venez avec moi, s’il vous plaît.

Nous marchâmes à ses côtés. Elle nous fit entrer dans un chalet en partie dissimulé par les arbres en bordure de la clairière. Au bout d’un couloir, nous entrâmes dans un salon en forme de haricot. Peu éclairée de l’intérieur, cette pièce laissait entrer la lumière extérieure par de grandes baies courant sur la moitié de sa circonférence.

— Prenez place, dit notre hôtesse en désignant du regard un canapé noir.

Échangeant avec Crif un bref sourire pour exprimer notre confiante curiosité, nous nous assîmes. Elle fit de même sur un fauteuil qui nous faisait face. Après un long silence durant lequel elle nous observa avec une intensité gênante, surtout moi-même, me sembla-t-il, elle nous posa une question :

Vous avez dû remarquer que la surface cultivée est proportionnellement réduite, chez nous.

— Effectivement, nous l’avons noté, répondis-je.

— Qu’en avez-vous déduit ?

— Qu’il y a peu d’habitants à nourrir sur votre monde.

— Il y a une autre raison dont l’effet est encore plus important.

— Ah ?

— Vous devez savoir qu’il faut, en moyenne, une dizaine de calories végétales pour produire une seule calorie animale. Donc, en consommant directement les végétaux, nous avons besoin de dix fois moins de surface cultivée.

— Euh ?… fîmes-nous tous les deux en cœur. Euh…

Nous fûmes incapables d’en dire davantage, forts embarrassés que nous étions.

— Cette information capitale n’a pas influencé votre manière de vous nourrir, semble-t-il. Bon ! Je vais tâcher de résumer ce que je pense avoir appris à votre sujet.

Elle se tut trois secondes, paraissant rassembler ses idées, puis reprit :

— Dans le but de faire de nous des éleveurs pour fournir vos clients, vous souhaitez nous apprendre beaucoup de choses. Masturber des mâles pour inséminer des femelles. Hacher menu des animaux pour les comprimer dans leurs propres boyaux. Boire ou faire moisir le lait que les mères produisent pour leurs enfants. Anémier ces derniers dans des réduits qui les immobilisent. Gaver des palmipèdes coincés dans des cages minuscules pour ingérer la stéatose hépatique de leur foie hypertrophié. Pour consommer des œufs, entasser des centaines de milliers d’oiseaux, si serrés les uns contre les autres qu’ils ne peuvent ouvrir leurs ailes ; fabriquer des machines pour broyer les poussins mâles qui viennent de naître, au motif qu’ils ne pondent pas. Asphyxier des milliards de créatures marines sur des ponts de navires… Tout cela, et bien d’autres choses formidables, je n’en doute pas, parce que les lions mangent des gazelles, que vous êtes les plus intelligents, tout en haut de l’échelle alimentaire, que vous avez toujours fait comme cela depuis la nuit des temps… que c’est comme ça, que c’est la vie, que ce serait extrême de ne pas agir ainsi.

J’eus le plus grand mal à me faire une idée de l’état d’esprit dans lequel toutes ces paroles avaient été prononcées. Les mots semblaient à charge et la formulation sardonique, mais la joyeuse humeur du ton gommait toute hostilité. On eût dit qu’elle venait de nous demander la confirmation d’une bonne recette de cuisine. Je vis sur son visage que Crif était tout aussi perplexe que moi.

— Ai-je bien synthétisé ? demanda-t-elle.

Elle portait un short rouge très court, arborant des jambes vertigineuses.

— En effet, convins-je, vous avez effectivement à peu près résumé ce que nous pouvons vous apprendre.

— Bien ! s’exclama-t-elle. Mais, quels drôles de lions vous êtes !

Crif ajouta :

— La manière dont vous le dites n’est pas très vendeuse, mais… vendre sera notre problème, pas le vôtre. Dès lors, ce n’est pas grave.

Elle parut satisfaite :

— Quoi qu’il en soit, nous pouvons donc continuer à discuter de nos futures relations. Après tout, ne sont-ce pas les bénéfices qui comptent ?

— Si, bien sûr ! reconnut Crif, quelque peu ragaillardi par ces derniers mots.

— C’est certain ! admis-je également. Du moment que nous en engrangerons tous, nous pourrons toujours nous entendre.

Elle battit plus rapidement des ailes pour nous rattraper et répondit :

— Dans ce cas, pouvez-vous me parler de l’argent, justement ?

Crif goûta un morceau de nuage et demanda :

— Que voulez-vous savoir ? Combien vous en gagnerez, je suppose. Hum ! très sucrés vos nuages !

❉  ❉

Cheng tourna son regard vers Valentina. Cette dernière était la personne de l’équipe médicale la plus compétente, et la plus haute responsable du projet de réanimation des cryogénisés.

— Il passe en phase de rêve incohérent, dit-il. Une injection de quinze unités le ferait repartir en pleine concentration pour une durée difficile à estimer, mais…

Valentina regarda le corps de l’homme paisiblement endormi sur la couchette d’anabiose. Une des données affichées par le moniteur holographique disait qu’il avait été cryogénisé en 2015 ; son complet retour à la vie remontait à une vingtaine d’heures.

— Non. Laissons-le se reposer, répondit-elle. De toute façon, quelque chose ne tourne pas rond depuis le début de cette I.O.

L’Investigation Onirique était l’une des meilleures techniques permettant d’explorer le passé en lisant dans la mémoire des cryogénisés. Il fallait savoir trier dans les rêves provoqués. Il y avait beaucoup d’imaginaire, bien sûr, mais aussi de précieuses informations sur ce que le sujet avait vécu à son époque. Face au silence et à l’air préoccupé de Cheng, elle insista :

— Quelque chose ne tourne pas rond, n’est-ce pas ? Il est en incohérence depuis le début, non ?

Cheng était l’onirianalyste et le guide des investigations oniriques. Le guide voulait notamment dire qu’il donnait la réplique au personnage que le rêveur interprétait, un certain Nonpog en l’occurrence. C’était Cheng qui parlait à travers les lèvres de toutes les interlocutrices et tous les interlocuteurs oniriques du rêveur, sauf Crif. Seul Crif avait été entièrement et librement imaginé par le cryogénisé. Toutes les autres personnes avaient été introduites dans le rêve par le guide.

— Je ne suis pas aussi catégorique que toi, répondit Cheng. Les sourcils froncés par la concentration.

— Ah bon ! Je ne parle pas du fait qu’il ait vu un jeune garçon flotter en l’air au-dessus du sol, ou que la chef du village ressemblait à sa mère…

— Je sais… tu penses à cette histoire de boyaux farcis et tout ce qui va dans le même sens…

— Ben… oui, dit-elle.

— Figure-toi que la cohérence était parfaite dans ces moments-là. Je viens de le revérifier avec le plus grand soin.

— Ça alors ! Même quand il fait parler Crif ?

— Oui… Même quand il fait parler Crif.

— Tu n’as rien imposé de tout ça dans ton guidage ?

— Pourquoi aurais-je imposé de telles horreurs ? Et comment aurais-je pu les imaginer ?

Elle prit un air penaud :

— Excuse-moi ! Ça semble tellement fou !

— La seule chose que mon guidage a imposée, c’est le décor… sur une autre planète, les traducteurs… J’ai pensé qu’il se dévoilerait plus librement dans un lieu vierge de toute trace de sa culture. Hors de toute pression sociale…

— Je me demande si les voyages spatiaux étaient si développés à son époque…

— Aucune importance… J’ai pu lui imposer ce guidage sans difficulté. Nous en apprendrons plus au sujet du niveau des voyages spatiaux lors d’une prochaine I.O.

— Je comprends… Donc, tout ce dont il a parlé…

— Devait exister à son époque, oui.

— Mais, tu es sûr que le rêen attenteve était cohérent ?

— Oui, j’ai contrôlé tous les diagrammes. De plus, j’ai fait plusieurs vérifications intra-oniriques. J’ai fait exprimer aux habitants du monde une forte réaction de dégoût. Et, j’ai énuméré deux fois toutes ces horreurs ; une fois par la chef du village et une autre fois par la coordinatrice. Rien n’a changé dans sa trajectoire onirique. Il a même tenté de fournir des argumentations… le lion, chaîne alimentaire, toujours fait comme ça, plus intelligent… Il n’a perdu la cohérence que vers la fin : changement de vêtements de la coordinatrice, son ami dans un hamac, puis ça se passe dans le ciel… Il a eu quelques petits hoquets au début aussi, mais pas grand-chose.

— Il a parlé d’employer la méthode forte…

— Oui, coercitive, exactement. Il a même dit « la bonne vieille méthode coercitive ».

— Cette époque semblait vraiment barbare. Drôles de lions, en effet !

— Effrayante, oui ! Et encore… nous ne savons certainement pas tout. Nous verrons bien ce que nous apprendront les prochains que nous réveillerons.

 

Boris Tzaprenko 06/08/2018

 
 

❉  ❉

 
 

Merci à :

Diwezha Picaud

Elen Brig Koridwen

Nathalie Fleuret

 
 

VÉGANE POUR LAIT NUL
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Les tribulations abracadabrantesques du choix personnel

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Choix Personnel, le plus doué des transformers !

Choix Personnel, le plus doué des transformers !

 

Quelque deux siècles en arrière, posséder des esclaves était un choix personnel. Les abolitionnistes, comme Thomas Clarkson, étaient considérés comme des extrémistes qui ne respectaient pas les choix des autres.

Il y a un siècle, voter n’était un choix personnel que si l’on appartenait au bon sexe. La suffragette Emily Davison a été emprisonnée neuf fois dans sa lutte pour le droit de vote des femmes et son action lui coûta finalement la vie. Ceux qui partageaient son combat étaient vus comme des extrémistes.

Il y a une cinquantaine d’années, permettre aux femmes d’avoir un compte bancaire était le choix personnel de leur époux. Ceux qui s’en indignaient passaient pour des extrémistes qui ne respectaient pas les choix des maris.

En revanche, avant 1990, année où l’OMS a retiré l’homosexualité de la liste des maladies, la sexualité n’était pas un choix personnel.

Aujourd’hui, considérer les non-humains (sauf, en France, les chats et les chiens) comme des ressources à notre disposition est un choix personnel. Ceux qui s’en indignent sont des extrémistes qui ne respectent pas les choix des autres. Mais, manger un chat ou un chien ce n’est pas un choix personnel ; ceux qui s’y risqueraient se feraient rappeler à l’ordre par des gens qui ne sont pas des extrémistes.

Paris 1937 Manifestation pour le droit de vote des femmes française

Paris 1937, extrémistes réclamant le droit de vote pour les femmes françaises

 
 

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Régime alimentaire végétalien

Régime alimentaire végétalien

 

Le régime alimentaire végétalien exclut absolument tous les aliments d’origine animale. C’est-à-dire : toutes les viandes, les poissons, les crustacés, poulpe, (la chair de tous les êtres vivants), les œufs, tous les produits laitiers (sauf le lait de la mère humaine pour ses enfants), le miel…

Les nutriments d’origine animale sont-ils nécessaires ? La réponse est : NON.

Les nutriments d’origine animale n’ont aucune nécéssité. il est parfaitement possible de vivre en bonne santé avec un régime végétalien, pour peu qu’on se complémente en vitamine B12.

 

Voici quelques sources officielles et fiables :

• APSARES (Association de Professionnels de Santé pour une Alimentation RESponsable) :

« Une multitude d’études médicales mettent en cause la consommation régulière d’aliments d’origine animale dans l’apparition de nombreuses pathologies. L’apport excessif d’acides gras saturés et de cholestérol, ou encore de protéines animales sont les principaux facteurs néfastes d’une alimentation centrée sur des produits animaux, comme l’est l’alimentation « moyenne » des Français.

Parallèlement, un nombre croissant d’études médicales montrent que les alimentations végétariennes (sans viande ni poisson), y compris végétaliennes (aucun aliment d’origine animale), menées de façon appropriée, sont non seulement adaptées à toutes les périodes de la vie, mais en outre bénéfiques pour la santé humaine en général, et la prévention et le traitement de nombreuses maladies en particulier. » C’est ici.

 

• American Dietetic Association (Association américaine de diététique). Il s’agit de la plus grande association de professionnels de la nutrition ; elle est formée de 70 000 membres nutritionnistes et diététiciens :

« La position de l’Association américaine de diététique est que les alimentations végétariennes bien conçues (y compris végétaliennes) sont bonnes pour la santé, adéquates sur le plan nutritionnel et peuvent être bénéfiques pour la prévention et le traitement de certaines maladies. Les alimentations végétariennes bien conçues sont appropriées à tous les âges de la vie, y compris pendant la grossesse, l’allaitement, la petite enfance, l’enfance et l’adolescence, ainsi que pour les sportifs. »

Texte complet. Traduction en français.

 

• British National Health Service (Service national de santé britannique) :

« Avec une bonne préparation et une bonne compréhension de ce qui compose une alimentation végétalienne saine et équilibrée, vous pouvez trouver tous les nutriments dont votre corps a besoin. » C’est ici.

 

• Les diététistes du Canada :

« Un régime végétalien sain comporte de nombreux avantages pour la santé, y compris des taux moindres d’obésité, de maladie cardiaque, d’hypertension, d’hypercholestérolémie, de diabète de type 2 et de certains types de cancer. » C’est ici.

 

• Ministère de la Santé d’Israël :

« L’usage de suppléments nutritifs pour le bébé végétarien ou végétalien sera comme pour les bébés nourris avec des aliments d’origine animale. » C’est ici.

 

Octobre 2017 : Une quarantaine de professionnels de santé appellent les autorités françaises à reconnaître que l’alimentation végane est saine et possible à tous les âges de la vie. Ils réclament une évolution des publications officielles afin d’informer la population. Extrait de l’article du 25 Octobre 2017 de France Soir :

« Peu de gens le savent : les recommandations nutritionnelles officielles de nombreux pays reconnaissent l’alimentation végane/végétalienne comme une alimentation saine et viable. S’appuyant sur le consensus scientifique existant, ces recommandations définissent les légumineuses, les fruits à coque/oléagineux et les produits à base de soja comme « aliments riches en protéines » au même titre que les « viandes, poissons, œufs ». De même, les laits végétaux/boissons végétales enrichis en calcium sont inclus dans le groupe « produits laitiers et substituts ». C’est notamment le cas de la pyramide alimentaire officielle de référence en Belgique, à deux pas de chez nous.

Tour d’horizon : les Etats-Unis abritent la plus grande association de diététiciens au monde -l’Academy of Nutrition and Dietetics- regroupant environ 67 000 nutritionnistes, qui se penche sur la question depuis 1987 et selon laquelle « les alimentations végétariennes correctement menées, dont le végétalisme, sont saines, adéquates sur le plan nutritionnel, et peuvent présenter des avantages dans la prévention et le traitement de certaines maladies. Les alimentations végétariennes bien menées sont adaptées à tous les stades de la vie, notamment aux femmes enceintes, aux femmes qui allaitent, aux nourrissons, aux enfants, aux adolescents ainsi qu’aux sportifs ». Par exemple, la Fondation britannique pour la Nutrition indique que « des études menées auprès d’enfants végétariens et végétaliens au Royaume-Uni ont montré que leur croissance et leur développement suivaient des courbes normales ». C’est ici.

 

Autres sources concernant la nutrition végétalienne.

 

Conclusion : aujourd’hui, un nutritionniste qui prétend qu’on ne peut vivre en bonne santé en suivant un régime strictement végétalien est un incompétent ou un menteur.

Voici un exemple amusant. Je ne me prononce pas à son sujet, à vous de vous en faire une idée : ici.

 

 
 

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Un bon repas

Un bon repas

#spécisme

Quelque part dans l’espace et dans le temps, sur un monde dominé par les Umas.

 

Paisible soirée familiale. Pendant que l’enfant joue sur son homme à bascule, les adultes s’apprêtent à partager un bon repas : un tendre petit homme de lait rôti à point. Comme les convives ont un appétit de bons vivants, ce plat principal est accompagné de deux jarrets.

De magnifiques trophées de chasse ornent les murs. Le taxidermiste a fait un travail remarquable et les yeux en verre sont d’un réalisme surprenant ; les bêtes semblent encore vivantes !

 

Noumi est l’animal de compagnie de la famille. Ce gentil atch attend sagement sous la table les quelques savoureux morceaux de viande qui ne manqueront pas de lui être offerts.

Qui saurait dire pourquoi certaines espèces sont exploitées, alors que d’autres sont cajolées ? Cette question effleure rarement les esprits dans ce monde ; on fait ainsi parce qu’on a toujours fait ainsi, c’est tout. Pour autant, dans cette famille, on tient à préciser que les animaux doivent être abattus avec respect, avec umanité. On ne va pas jusqu’à déclarer qu’il faut les tuer avec amour, mais… on sent bien que l’idée est là. Quoi qu’il en soit, ces personnes-là seraient fort marries que leur générosité et leur dévouement pour les animaux soient mis en doute, vu ce qu’elles dépensent pour prendre soin de leur atch.

La conversation est en ce moment axée sur un sujet, fort animé sur les réseaux sociaux, dont le hashtag est « balancetonhomme ».

Ces discussions de grands n’intéressent pas l’enfant. Celui-ci pense à l’histoire des trois petits hommes poursuivis par le grand méchant poul. Heureusement que l’un d’entre eux avait une maison en pierre ! se dit-il.

 
 

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Est-ce « Naturel ? »

Est-ce « Naturel ? »

La question qui tue !

 

Pour faire du fromage, on solidifie du lait avec de la présure.

La présure est principalement composée de deux enzymes, 80 % de chymosine et 20 % de pepsine, qui sont produites dans la quatrième et dernière poche, appelée « caillette », de l’estomac des enfants ruminants ; elle permet à ces derniers de digérer le lait de leur mère, quand les humains ne le leur volent pas. Possédant la propriété d’accélérer le caillage du lait, la présure est utilisée pour transformer celui-ci en fromage. Elle est le plus souvent prélevée dans la caillette des veaux, parfois aussi dans celle des chevreaux ou des agneaux. Important : les enfants ruminants doivent être tués avant leur sevrage, car leur caillette cesse de produire de la présure dès qu’ils n’ont plus besoin de digérer du lait.

En résumé, voici ce que l’on a coutume de faire pour être en mesure de consommer du fromage :

1) Masturber des taureaux pour leur prendre du sperme.

Prélèvement de sperme de taureau

2) Enfoncer son bras dans l’anus des vaches et une tige dans leur vagin pour déposer ce sperme dans leur utérus afin de les inséminer.

insemination vache

3) Tuer les enfants dès le plus jeune âge pour utiliser leur caillette et s’emparer du lait que les mères produisent à leur intention.

Veau

 

Une personne proche a récemment adopté un petit chien perdu. Végane depuis peu, elle se demande comment le nourrir. Les croquettes véganes existent, mais… question qui tue qu’on n’a pas manqué de lui poser : « Est-ce naturel de nourrir un carnivore avec des croquettes végétales ? ». J’ai déjà entendu cette question en diverses circonstances ; souvent, elle est prononcée avec des sourcils froncés et sur un petit air entendu laissant supposer que la réponse est évidemment : « Non ». Je vais faire l’économie d’un questionnement sur la signification du terme « naturel » pour le prendre comme on l’entend dans ce contexte.

J’ai un doute. Manger du fromage est-il vraiment beaucoup plus « naturel » que de nourrir un chien avec des croquettes végétales ? Au sujet du fromage, ajoutons que des vaches ont été nourries avec de la farine animale (ce qui a conduit au scandale de la vache folle. Pas parce que c’était de la farine animale, à cause du prion) ; personne ne se demandait alors si c’était naturel de rendre les vaches carnivores… Peut-être que les sourcils froncés et les petits airs entendus feraient bien de se tourner dans une autre direction… hum… Vers leurs auteurs le plus souvent.

 

J’insiste : comme je l’ai dit, je laisse de côté mon avis sur l’idée même de « nature », la pertinence et la signification du mot « Naturel ». Je l’emploie ici comme l’entendent ceux qui en font usage de cette manière.

 

Apprendre à violer « naturellement » une vache.
Pour apprendre à masturber « naturellement » un taureau, je n’ai pas cherché de lien. Je suppose qu’un costume de vache pour l’aguicher est recommandé (reste à se protéger avec un pantalon blindé, on ne sait jamais avec la « nature »).
Pour apprendre à tuer les enfants, je n’ai pas cherché d’infos non plus. Pas très motivé…

 
 

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Emmanuel Todd victime d’un tir de missile

Emmanuel Todd victime d’un tir de missile !

Touché à la tête, l’intellectuel débloque en direct sur un plateau de télévision.

 

Wikipédia nous apprend que Emmanuel Todd est historien, écrivain, essayiste, anthropologue, démographe, politologue… Il ne serait pas exagéré de dire que nous avons affaire à un professionnel de l’érudition et de l’intelligence, n’est-ce pas ? En tout cas, officiellement, il est ce qu’on appelle un intellectuel. À ce titre, il est censé posséder une érudition supérieure à la moyenne et on le suppose également nanti d’une aptitude à penser avec lucidité, discernement et pertinence.

Il se trouve que ses facultés mentales hors du commun n’ont pas résisté à une attaque d’une grande violence. Voici le compte-rendu de notre journaliste B. Taizaide :

Lors de l’émission « C Politique », diffusée sur France 5, dimanche 10 septembre 2017, ce cerveau bien plein et bien fait donnait la réplique à Tiphaine Lagarde, coprésidente de l’association « 269 libération animale » (anciennement nommée « 269 life libération animale »). Dans les propos de monsieur Todd, une phrase a rapidement commencé à me surprendre, mais j’avoue que je ne me doutais pas que ça irait de mal en pis pour lui.

Voir de : 0:54:13 à 1.09.40

Cette phrase était : « L’abattage dans des conditions décentes est une chose très nécessaire ».

On l’aura compris, il parlait de l’abattage des animaux de boucherie.

Précisons que la partie « dans des conditions décentes » est là pour faire joli, car j’aurais aimé lui demander ce qu’il avait déjà fait, dit ou écrit en faveur ce cela. J’ai cherché partout, je n’ai rien trouvé. Le fait est que « dans des conditions décentes » ne semble pas être une préoccupation qui l’obsède vraiment. J’augure qu’il s’en balance grave !

Rappelons que monsieur Todd est, entre autres, anthropologue. Un peu comme je pense qu’un plombier a de fortes chances de connaître les robinets, je me dis que cet esprit de compétition doit certainement posséder force connaissances au sujet des êtres humains. Entre autres, il devrait plus ou moins savoir comment ils se nourrissent. En Inde, 450 millions de personnes sont végétariennes ; comment pourrait-il ne pas avoir connaissance de cela ? Il devrait aussi savoir que le régime végétalien, excluant absolument tous les produits d’origine animale, existe, et que l’on peut vivre en très bonne santé en l’adoptant. Les sources d’informations fiables et officielles qui l’attestent sont nombreuses (quelques unes ici). Il ne s’agit pas d’une hypothèse ; c’est factuel. Même si, pour une raison improbable, cette information était passée longtemps à côté de son brillant esprit, il est difficile aujourd’hui de ne pas avoir entendu parler du mouvement végane. Anthropologue, politologue, comment ignorer un tel phénomène de société ? Si un acharnement du sort avait encore éloigné cette information de son esprit avide de connaissances sur l’humanité, Tiphaine Lagarde se tenait devant lui pour lui révéler l’existence des véganes. Bref, j’en viens au fait :

Monsieur Todd ne pouvait que savoir qu’il n’est absolument plus nécessaire de tuer et exploiter les animaux non-humains pour vivre. S’il ne le savait pas, lui !… C’est un peu comme si un garagiste ne savait pas qu’il est désormais inutile de faire tracter les voitures modernes par un cheval, car elles sont aujourd’hui automobiles.

Partant de cela, il est justifié de se demander quel traitement son cerveau de compétition a fait subir à cette information pour passer de :

« Il n’est absolument pas nécessaire de tuer pour vivre »

à :

« L’abattage (dans des conditions décentes (si d’autres s’en préoccupent)) est une chose très nécessaire »

N’ayant pas encore compris ce qu’il se passait, je me suis interrogé : s’agit-il d’un accident vasculaire cérébral en direct sur le plateau ?

Que penseriez-vous de votre garagiste s’il vous disait : « la traction par un cheval est très nécessaire », même s’il ajoutait : « dans des conditions décentes » ?

Monsieur Todd a poursuivi :

« Poser l’homme comme différent et supérieur aux autres espèces est un acte fondateur »

Bon… Beaucoup s’efforcent de prouver cette supériorité en cherchant des propres de l’homme. Emmanuel Todd, lui, ne s’embarrasse pas de cette difficulté ; il n’a pas besoin de preuves ; décider (poser) qu’il est supérieur lui suffit.

Rappelons que monsieur Todd est d’origine juive. Il n’a pas hésité à le rappeler : « d’origine juive, je suis extrêmement choqué par l’utilisation du mot holocauste. » Il est aussi historien.

Ses propres paroles ne lui rappellent-elles rien ?

N’est-ce pas parce que certains posaient l’Aryen comme différent et supérieur aux autres races que les abominables crimes que nous connaissons ont été commis ?

De l’esclavage à tant de génocides, combien de fois dans l’histoire l’horreur est-elle née de cet état d’esprit ? Monsieur Todd est d’origine juive et historien, mais… il ne voit pas pourquoi il y a un problème à perpétuer de telles idées. Il est dans le bon camp… Que ceux qui ne sont pas à son image subissent les conséquences d’une discrimination arbitraire, il s’en fout !

Emmanuel Todd est extrêmement choqué par l’utilisation du mot holocauste, mais il n’est pas du tout choqué par l’holocauste qu’il encourage en estimant que l’abattage (dans des conditions décentes) est une chose très nécessaire. Pour lui, le massacre et l’exploitation de millions de non-humains par jour n’est pas un holocauste. Car ce mot doit être réservé pour parler de ceux qui lui ressemblent. Toute autre souffrance n’a pas d’importance. Seule celle des siens compte. Et c’est un outrage d’oser utiliser ce mot pour d’autres. Aussi, se renfrogne-t-il pour faire part de son indignation. Avons-nous le droit d’utiliser les mots souffrance, douleur, peur, tristesse… en dehors du cercle des humain·e·s ? Ou va-t-il nous proposer une novlangue dans laquelle il ne restera plus un seul mot pour désigner le mal que nous infligeons à ceux qui sont discriminés, seulement parce qu’ils ne sont pas des humain·e·s ?

AVC, là aussi ? LSD ou gros cinq feuilles qui déchire sa race ?

D’autres ne sont pas choqués du tout par l’utilisation du mot holocauste, au contraire, ils en ont fait usage spontanément exactement dans ce contexte.

Tiphaine Lagarde essaye de le faire savoir à Emmanuel Todd en lui parlant du livre Un éternel Treblinka de Charles Patterson (et non d’Isaac Singer, petite erreur de la présidente de 269 libération animale. La pression du plateau, sans doute).

Charles Patterson, docteur en histoire à l’université Columbia de New York, a écrit plusieurs ouvrages sur la Shoah. Dans Un éternel Treblinka, il compare la manière dont nous traitons les non-humains avec les exactions nazies. Il cite même les mots de l’auteur juif Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature 1978, qui, dans sa nouvelle Letter Writer, fait dire à l’un de ses personnages :

« Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, c’est un éternel Treblinka. »

Dans un autre de ses ouvrages, le roman Ennemies, Isaac Bashevis Singer fait dire à son héros

« … ce que les nazis avaient fait aux Juifs, l’homme le faisait à l’animal. »

Citons aussi Theodor W. Adorno : « Auschwitz commence lorsque quelqu’un regarde un abattoir et se dit : ce ne sont que des animaux. »

Essayer de faire passer les antispécistes pour des antisémites est grotesque et malhonnête (Hop ! petit homme de paille vite fait bien fait.) Ce qu’il y a de commun entre la Shoah et ce que nous faisons subir aux non-humains que nous exploitons a été mis en relief par des survivants de l’horreur nazie. Par ailleurs, le mouvement animaliste 269 life, qui inspire en France 269 libération animale, est né en Israël, pays comptant proportionnellement le plus grand nombre de véganes au monde.

En évoquant ses origines, Monsieur Todd eût bien mieux fait d’en être fier, plutôt que de s’enfermer dans sa mine outrée et renfrognée.

« On vit dans une société qui ne va pas bien. Aux États-Unis, la mortalité augmente, il y a des gens qui s’appauvrissent, qui sont au chômage. C’est le moment d’une solidarité humaine. »

Là, l’hémorragie cérébrale est l’hypothèse qui devient vraiment probable, car il se met à partir en vrille. Cesser d’exploiter les animaux aggraverait-il la mortalité aux États-Unis, la pauvreté et le chômage ?

« Voir des gens se passionner pour la cause des animaux, c’est là un symbole de la désagrégation morale de notre époque »

Mais, Monsieur Todd !… Mais, Monsieur Todd !… Il ne s’agit pas de se passionner pour la cause des animaux (en tant qu’anthropologue, vous devez savoir que vous êtes, vous aussi, un animal, par ailleurs. Tout le monde le sait au moins depuis Darwin.) Il ne s’agit pas de se passionner pour la cause des animaux, pas du tout, du tout. Il ne s’agit pas de faire quelque chose pour eux, aux dépends de l’Homme que vous posez comme supérieur. Il s’agit seulement de ne plus rien faire contre eux. Il ne s’agit donc même pas de faire le bien, il s’agit de ne plus faire le mal. C’est tout, monsieur Todd. Rien d’autre. Il ne s’agit pas de les bichonner, seulement de cesser de les tuer et les exploiter. C’est insensé de ne pas faire la différence ! Pour Emmanuel Todd, il est tellement normal de tuer que cesser de le faire, c’est « se passionner pour la cause des victimes ! ». Monsieur Todd, imaginez votre propre meurtrier expliquant au tribunal qu’il vous a tué, parce que se passionner pour votre cause serait un symbole de la désagrégation morale de notre époque…

Emmanuel Todd semble réaliser que ses propos précédents étaient incohérents, il ne sait plus comment se rattraper. Il nous entraîne soudainement aux États-Unis pour parler de la mortalité. Les animaux qu’il veut abattre seraient-ils, à ses yeux, responsables des tueries à répétition en Amérique ? Il patauge dans la plus grande confusion mentale. Ira-t-il jusqu’à essayer de démontrer la nécessité de l’abattage par le prix du gaz ? Ou par la mauvaise qualité des chaussettes, peut-être ?

« il y a des gens qui s’appauvrissent… »

Il me rappelle les avions touchés par un ennemi dans les films de la Seconde Guerre mondiale ; son esprit tombe en vrille de la fumée noire va sortir de ses oreilles. Cette image me met sur la voie, soudain je comprends ce qui lui arrive :

Le missile que lui a lancé Tiphaine Lagarde et qui l’a touché au cerveau s’appelle l’antispécisme. Il n’est pas habitué à traiter ce concept. Cela lui fait saigner l’esprit.

« …qui sont au chômage… » « …symbole de la désagrégation morale de notre époque… » (Odeur de brûlé)

ToddMissile

Le regrettable entêtement de cet intellectuel à justifier le pire n’est dû ni à des AVC, ni à quelque psychotrope. Emmanuel Todd est tout simplement spéciste. Imprégné de spécisme jusqu’à la moelle. Il est spéciste comme étaient racistes les esclavagistes, comme sont sexistes les esprits patriarcaux. Prisonnier de cette idéologie oppressive, il est incapable de réaliser qu’il défend l’indéfendable. Pour lui, c’est bien clair, il faut continuer à tuer. Il faut tuer et exploiter, sans aucune nécessité, mais il faut tuer et exploiter. Par principe. Pour la seule et unique raison que les victimes ne sont pas humaines. C’est une raison suffisante en elle-même. Ses pensées sont emprisonnées dans la gangue du spécisme. Impossible pour lui de changer son point de vue. Tuer est pour lui un devoir ; ne plus tuer serait immoral, ce serait : « de la désagrégation morale ». Ces meurtres et ces esclaves, il les faut. Revenir là-dessus, ce serait renier ce qu’il est depuis si longtemps ! C’est d’autant plus terrible qu’il s’agit d’un historien, qui devrait avoir un regard synoptique sur la répétition des idées ségrégationnistes oppressives et de leurs abominables conséquences inévitables.

M Todd est-il amoral ou, pire, immoral ? Je ne le pense pas. Sans doute est-ce même un brave homme. C’est le spécisme dont il est imbibé qui est une mauvaise chose. C’est ne pas s’opposer à cette idéologie qui serait un symbole de la désagrégation morale de notre époque.

 
 

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Spécisme et misonéisme, quelques hypothèses

Spécisme et misonéisme
quelques hypothèses

 

Descendants de la prudence

 

Peu d’humain se sont parfois écartés du chemin des habitudes. Par exemple, pour manger quelque chose que les autres ne consommaient jamais. La personne qui faisait ça prenait le risque de mourir empoisonnée, mais elle pouvait aussi offrir à ses congénères une information précieuse : cette chose peut nous rendre malades, nous tuer ou nous nourrir. Tous ceux qui défiaient les usages, se comportant comme des dévoyés de la routine, comme des iconoclastes d’existences tracées, furent nos inventeurs et nos découvreurs, en un mot nos élites. Leur comportement inaccoutumé a été la levure de notre forme de vie. On comprendra que plus une espèce se compose d’individus expérimentateurs, plus elle évolue vite. Mais il ne faut pas que tous soient anticonformistes, car l’espèce se mettrait en danger. Il importe qu’une proportion notable de ses membres préfère la sécurité en ne faisant jamais rien d’autre que ce qui s’est déjà fait. La sélection darwinienne pourrait faire disparaître les espèces qui prennent trop de risques et aussi celles qui n’en prennent pas assez. Ces dernières seraient éliminées par les changements de leur milieu auxquels elles seraient incapables de s’adapter puisqu’elles n’évolueraient pas, ou elles seraient dominées, voire néantisées, par une espèce moins conservatrice. Seules restent en lice les formes de vie comportant une proportion de novateurs suffisante sans être excessive, donc.

Ainsi, nous serions presque tous des enfants de la prudence. Peut-être est-ce là l’une des raisons pour lesquelles un grand nombre d’humains sont ataviquement misonéistes ; la plupart sont perturbés par tout ce qui est nouveau, le non-changement étant pour eux une confortable sécurité.

 

Idées clandestines à bord de notre esprit

Les humains font partie des animaux avant tout sociaux. Certains sont rationnels, mais même ceux qui le sont le plus ne disposent que d’une raison entravée par la camisole sociale.

Dès l’enfance, l’éducation grave nombre de conceptions dans notre esprit. Même au-delà de toute religion, il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui se pense et ce qui ne se pense pas.

Toutes ces choses que l’on bourre dans notre tête, surtout dans notre jeune âge, mais aussi plus tard, sont extrêmement variées ; cela va de « on ne met pas son doigt dans le nez » à la loi de la gravitation universelle, en passant par tout un tas de concepts on ne peut plus hétéroclites, scientifiques, mystiques, politiques, historiques, philosophiques, médiatiques, sportifs… et plein plein plein de « ça se fait, ça ne se fait pas » et de « ça se dit, ça ne se dit pas » et de « c’est comme ça et puis c’est tout ! ». Imaginons un peu le merdier qu’il peut y avoir dans une tête. Beaucoup de ces connaissances sont indéniablement très utiles, ne serait-ce qu’au moins une langue pour s’exprimer, par exemple, et bien d’autres encore. D’autres, au mieux, ne servent à rien, au pire, sont nocives. À noter que les langues, dont je viens d’admettre la très grande utilité, peuvent elles aussi être des vecteurs d’idées contaminant les esprits : « le masculin l’emporte sur le féminin » en est un déplorable exemple.

Certaines sont démontrables, à l’instar du théorème de Pythagore.

D’autres ne le sont pas, parce qu’elles sont hors du domaine de la raison ; elles méritent cependant de remporter notre totale adhésion : « la cruauté est condamnable », par exemple.

Quelques-unes sont totalement arbitraires, sans utilité et sans conséquence : on offre des chrysanthèmes aux morts, par exemple.

Hélas, il y a aussi les injections intracérébrales d’idées arbitraires qui sont très nocives. Le spécisme, avec notamment sa frontière ontologique imaginaire entre les humains et les autres animaux, est l’une d’entre elles. La croyance que les protéines n’existent que dans la viande et que les ressources animales sont indispensables à notre nutrition en est une autre.

Le problème est que nous ne prenons guère le temps de vérifier que nous adhérons consciemment à toutes ces idées que nous n’avons jamais conçues, mais qui pourtant conditionnent notre comportement à chaque instant, tout autant que si elles étaient les nôtres.

On vérifiera et s’efforcera de démontrer tout ce qui est scientifique, mais jamais un enseignant ne demandera à ses élèves de démontrer que, en France et ailleurs, il faut caresser les chiens et les chats, mais manger les lapins. Les plus grands esprits rationnels de notre espèce rêvent de concevoir une nouvelle physique qui remplacerait la nôtre, unifiant les quatre forces fondamentales pour mieux expliquer notre univers. Mais, même parmi ces esprits-là, peu s’interrogent sur l’habitude de destiner certaines espèces à nous tenir compagnie et d’autres à être exploitées, torturées et ingérées sans le moindre remords. Le bien-fondé de cette manière d’agir est tenu pour acquis. Comparable à une idée clandestine à bord de notre cerveau, jamais on ne lui demande son billet ; elle échappe à tous les contrôles de la raison. Hélas, elle prend très souvent les commandes à notre insu et nous pilote. Ces réflexes, enfouis dans notre crâne dès nos premiers pas, sont cachés dans des recoins si profonds des méandres de notre cerveau qu’il nous arrive très rarement de les examiner avec attention pour vérifier leur valeur. Nous ne faisons pas assez souvent le tri de notre grenier mental ; ce qui nous fait prendre le risque d’adopter des comportements non contrôlés par notre conscience, des conduites quasi mécaniques. Nous n’avons pas conscience que notre conscience a, par moments, des écrans noirs. Nous ne sommes pas conscients de n’être pas conscients à chaque instant.

Notre conscience refait surface quand nous nous trouvons plongés dans une situation entièrement nouvelle ou quand un problème inhabituel survient. Là, nous réfléchissons : comment se comporter dans cette situation ? Comment résoudre ce problème ? Mais dans la vie courante, nous agissons un peu comme un thermostat qui régule la température sans avoir conscience de ce qu’il fait. Parfois, au volant, il nous arrive de réaliser que nous avons fait quelques kilomètres sans nous en rendre compte. Tiens, je suis déjà là ! Il nous arrive aussi de lire sans avoir conscience de ce que nous lisons. Une partie de nous décode le texte, mais la signification de ce dernier n’est pas traitée par la conscience. C’est de cette manière que nous agissons assez souvent. Par exemple, quand nous pensons, avec la plus grande sincérité, aimer les animaux, mais que nous les tuons pour les consommer.

 

Les enfants de l’égocentrisme

Le spécisme est une chose allant tellement de soi, que cette conception est moins remise en cause que les acquisitions scientifiques maintes fois démontrées. Proposer de s’interroger sur le bien-fondé du spécisme semble plus farfelu que méditer sur des univers multidimensionnels ou chiffonnés, trous de ver et autres audacieuses spéculations.

Comment cela se fait-il ? Pourquoi le spécisme est-il si solidement ancré en nous ?

Nous savons que nous avons tous une très forte propension à penser avant tout à nous-mêmes. Peu importe comment nous appelons cette inclination, « instinct de conservation », si l’on veut. Toujours est-il que, en effet, il n’est pas nécessaire de faire un effort pour penser à son propre intérêt avant celui des autres. Reconnaissons-le : nous sommes nous-mêmes une des personnes que nous estimons le plus ; nous aimons câliner notre ego, le couvrir de bisous et de caresses pour le faire ronronner comme un petit chaton. Ho ! Je t’aime beaucoup, moi ! Je ferais tout pour te mettre en avant pour qu’on te remarque. J’espère que tu vas devenir riche et célèbre et que tout le monde va t’aimer comme moi, je t’aime, moi…

Je ne veux surtout pas laisser entendre que cet égocentrisme inné est une exclusivité humaine. Certains animalistes tiennent des discours haineux envers notre espèce. Je ne partage pas du tout leurs propos qui ne sont ni plus ni moins qu’une forme de spécisme, un spécisme inversé par rapport à celui qui est le plus communément répandu, mais un spécisme tout de même. Il n’y a en effet aucune raison de supposer que les autres animaux sont meilleurs que nous ; le prétendre serait naïvement manichéen. Nous sommes tous conçus sur le même principe évolutif. L’égocentrisme, la cruauté aussi bien que l’altruisme et la compassion animent de très nombreuses espèces.

Cela dit, impossible de nier que l’humain est le plus nuisible des animaux. Il est vrai que notre espèce commet les plus grands massacres dans ses propres rangs et dans ceux de tout ce qui vit sur Terre. Mais cela n’est pas dû au fait que l’humain soit la forme de vie la plus immorale. Cela est dû au fait que son égocentrisme dispose de moyens colossalement grands pour s’exprimer. Il est raisonnable de supposer que d’autres espèces disposant de moyens aussi importants n’agiraient pas mieux que nous. Dans un poulailler, on peut observer autant de scènes de tendresse et de solidarité que d’impitoyables compétitions. À voir comment un chat peut jouer cruellement avec une souris, on ne peut que se féliciter de ne pas être à sa merci !

Je ferme cette parenthèse pour en revenir à nous.

L’égocentrisme, cette préférence que l’on ressent pour soi-même, a fini par s’étendre un peu vers d’autres, mais seulement vers ceux qui nous ressemblent le plus possible, ceux qui ont le même sexe, la même couleur de peau, la même sexualité, la même nationalité… L’idéal eût été d’accorder de la considération à d’autres soi-même, mais, n’en trouvant pas, on fut bien obligé d’accepter des différences, mais pas trop tout de même ! Le moins possible ! Ainsi apparaissaient le sexisme, le racisme, l’homophobie, la xénophobie. Ces exclusions de la sphère de considération oppriment les plus faibles ou les moins nombreux ; le sexisme, toujours admis, puisque malheureusement les femmes ne touchent toujours pas le même salaire que les hommes, a une origine des plus primitives : le fait que l’homme est physiquement plus fort que la femme. Quelques « extrémistes » ont remis ces limites d’ouverture à l’altérité en question. Cela a dû être très difficile pour eux ; la preuve, ils ont encore des opposants puisque ces maux ne sont pas complètement éradiqués !

Remettre le spécisme en question demande encore plus d’efforts, car il faut lutter contre son narcissisme pour faire entrer dans notre cercle de considération des personnes qui nous ressemblent encore moins que celles qui n’ont ni le même sexe, ni la même couleur, ni la même sexualité, ni la même nationalité… Ces nouvelles personnes que nous devons accueillir dans notre champ de considération sont si différentes des humains que la plupart de ces derniers sont choqués que l’on ose employer le mot « personne » pour parler d’elles. C’est un crime de lèse-majesté contre Sa Majesté l’Humanité. Comme une majorité a longtemps refusé de considérer que les humains noirs étaient des personnes, une majorité refuse aujourd’hui de constater que les non-humains ont une personnalité, et sont donc, comme nous, des personnes. Il ne vient pas à l’esprit qu’on ne mange pas du veau, mais un veau, un enfant bovin particulier qui a terriblement souffert d’avoir été brutalement séparé de sa mère pour être engraissé seul dans un box minuscule, infortune commune à des centaines de milliers de ses congénères, mais que chacun ressent personnellement, pas comme du veau, mais comme le veau qu’il est. Cela ne vient pas à l’esprit parce que cette personne bovine est si loin de nous ressembler qu’elle est presque un objet et qu’aucune idée clandestine ne nous pousse à avoir de la compassion pour elle. Pire, une idée clandestine nous rassure en nous disant que c’est normal de traiter du veau ainsi.

Parce qu’il est encore moins à notre image, considérer un poisson comme un objet est pour nous tout naturel. Qu’il éprouve la peur et la douleur, qu’il ait des relations sociales avec ses congénères passe très loin de notre esprit, quelque part dans une autre galaxie. On nous a tellement appris que la pêche est un sport paisible et bon enfant, qu’il paraît totalement incongru, et même un peu niais, de se soucier de la souffrance d’un poisson. Pourquoi pas d’un caillou ! Alors, dire d’un mérou qu’il est une personne, c’est prendre le risque de se faire interner.

 

La loi de Hume

La loi méta-éthique de Hume, également appelée guillotine de Hume, dit que l’on ne peut inférer d’un être un devoir-être. Autrement dit : de ce qui est, on ne peut déduire ce qui doit être. Formulé à ma façon : d’une description, on ne peut pas déduire une prescription. Ou : ce qui est n’est pas une recommandation pour ce qui doit être. Notre manière de concevoir la norme est pourtant fortement influencée par ce qui est. Il y a une gigantesque dose de fatalisme renforcé et une colossale résignation dans ce manque d’ambition de l’esprit qui consiste à se dire que ce qui est est ce qui doit être. Cette pensée panglossienne paralyse notre réflexion : « les choses sont comme ça !… Que voulez-vous, mon brave ? » Cette disposition d’esprit est un énorme frein pour tout changement, donc pour tout progrès.

C’est ainsi que tout le monde mange de la viande parce que tout le monde mange de la viande. On boit du lait de vache parcequ’on boit du lait de vache…

 

S’écarter du troupeau social est une épreuve

Désobéir à une pratique culturelle, fruit d’une idée clandestine inculquée, entraîne de grandes difficultés à vivre en société, en famille et même parfois en couple. Par exemple, ne plus consommer de ressources d’origine animale est aussi difficile que de vivre en marchant sur les mains. C’est difficile pour des raisons pratiques, car la nourriture proposée par la société est majoritairement omnivore. Et c’est difficile dans les relations sociales parce qu’il faut souvent se justifier. « Mais enfin, pourquoi marches-tu sur les mains ? » En effet, pour le plus grand nombre « Les non-humains sont des ressources à notre disposition » va autant de soi que « Les pieds sont faits pour marcher ».

Cette pression sociale fait que beaucoup de personnes évitent tout simplement de penser à contre-courant. Pour les animaux sociaux que nous sommes, il est tellement plus facile de penser ce qui se pense et de faire ce qui se fait. Plus grand est le nombre de personnes qui se comportent comme nous, plus on se sent soutenus dans ce que nous croyons être. Une seule personne différente suffit à troubler la sérénité du groupe social si fortement conditionné par le « ce qui se fait, ce qui se pense » moult et force fois injecté dans le cerveau dès la tendre enfance. Prenez un air suffisamment sérieux pour déclarer soudainement :

— Hier, j’ai bu un grand verre de lait de chienne, je me suis régalé !

— Hein ! Du lait de chienne ! Beurk ! Tu es fou ! On peut consommer du lait de vache, ou de chèvre. Mais de chienne, non ! Tout le monde sait ça ! Quelle drôle d’idée ! T’es un peu zarbi, comme type, toi !

Ajoutez :

— Non, j’ai voulu essayer… D’habitude, je bois du lait de femme. Ma voisine qui est nourrice en a trop.

Là, c’est certain, on va vous gerber sur les pieds ! (Il ne faut pas dire « gerber », ce n’est pas bien.)

Répondez alors :

— Bien que ce ne soit ni nécessaire ni recommandé quand on n’est plus un nourrisson, boire du lait de femme pour un humain est moins zarbi que de boire du lait de vache, car nous ne sommes pas des veaux.

Vous obtiendrez des regards cherchant désespérément la preuve que vous plaisantez. Quoi qu’il en soit, la conclusion sera que vous n’êtes pas vraiment normal.

D’une manière générale, prendre un peu de distance avec le troupeau social se paye par des réprobations d’une ampleur proportionnelle à l’ancrage de l’habitude que vous défiez : regards entendus qui s’échangent autour de vous, moqueries non dissimulées… cela peut aller jusqu’à une réelle hostilité, notamment quand on s’écarte des habitudes spécistes, par exemple.

En conclusion, ataviquement enfants de la prudence, manœuvrés par des idées clandestines, égocentriques, englués dans la pression sociale… il n’est pas facile d’accepter les changements de notre rassurant ronron quotidien.

 
 

Cet article est extrait de :

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Corrida. Grand spectacle de souffrance et de mort

Corrida

 

Tuer pour le plaisir

Par son nombre de victimes, la corrida est considérablement moins meurtrière que la consommation de chair. C’est indéniable ! En proportion, c’est un peu comme si nous comparions le nombre de crimes permis par un grand marchand d’armes avec les quelques meurtres commis par un tueur en série. La corrida mérite pourtant une médaille dans cet exposé macabre du comportement de notre espèce. Elle tire en effet son épingle du jeu, non par le nombre, donc, mais par la cruauté toute particulière de ses meurtres. Ben, oui, on se rattrape comme on peut ! Alors que la plupart des gens qui consomment de la chair, du cuir et même de la fourrure ne font pas le lien entre leur consommation et les crimes qu’ils délèguent sans en avoir conscience, ceux qui assistent à des corridas sont là pour regarder en direct un taureau se faire transpercer le corps. Ils le regardent et y prennent suffisamment de plaisir pour payer pour ça. C’est dire s’ils s’éclatent ! La souffrance est leur spectacle.

Corrida,l'agonie fait sourire

Bien sûr, il y en a pour prétendre que c’est un art. L’art raffiné du sadisme ?

Si, quelque part sur terre, un président est élu avec 90 % des suffrages, tout le monde, fort à raison, trouve cela très louche. Mais quand des types en chaussettes roses gagnent à 99,9999999 % du temps leurs combats truqués contre les taureaux, les spectateurs ne se posent aucune question sur la loyauté de l’affrontement. Lorsqu’un taureau ne s’avère pas plus dangereux qu’un lapin, c’est sûr que l’on connaît l’issue du pseudo-combat d’avance et que l’on n’est présent que pour voir souffrir celui qu’on a mis là pour donner en spectacle sa souffrance aux consommateurs friands de ça. Voyez comme il souffre, voyez comme il saigne ! Régalez-vous !

Corrida. Grand spectacle de souffrance et de mort.
Corrida. Grand spectacle de souffrance avec sang qui coule.

Il n’y a pas que la souffrance du taureau. Pour que tout le monde en ait pour son argent, nombre de chevaux sont aussi donnés en sacrifice. Beaucoup finissent encornés dans une terrible agonie. En 1928, Primo de Rivera promulgua un décret qui rendait le caparaçon protecteur pour les chevaux des picadors obligatoire. Ce fut un tollé chez les aficionados qui se plaignirent d’atteinte à la « vraie corrida ». Si la souffrance n’était pas elle-même le spectacle, comment expliquer leur réaction ? Un cheval éventré, avec les intestins qui pendent, encorné par un taureau qui baigne dans son sang, rendu fou à force de se faire piquer… C’est de l’art ? L’art de faire souffrir dans l’arène et de se repaître de souffrance dans les gradins ?

Corrida. Grand spectacle de souffrance d'un cheval.

 

Le torero Victor Barrio, 29 ans, est mort samedi 9 juillet 2016 des suites d’un coup de corne lors de la feria de Teruel, a annoncé l’AFP (Agence France-Presse). Le dernier décès d’un torero en Espagne remonte à 1985, quand José Cubero, 21 ans, est mort, encorné au cœur. « L’Espagne n’avait pas vécu pareille horreur depuis 30 ans », titrent les journaux. L’horreur en question les chevaux la vivent souvent et les taureaux la subissent chaque fois. Même dans les cas, si rares qu’ils font les titres des journaux, où ils triomphent du mec en chaussettes roses, c’est la mort qui les attend au bout du compte. Quelque temps avant que l’événement du 9 juillet 2016 ne survienne, j’avais vu à la télé un aficionado expliquer que quand le taureau gagnait, on récompensait sa bravoure en lui garantissant une retraite paisible dans un refuge créé uniquement à cette fin. Je me souviens d’y avoir cru, me disant même qu’il ne devait pas y avoir foule dans le refuge en question. Je m’étais demandé combien il pouvait bien y avoir de taureaux. J’ai appris grâce à la mort de Victor Barrio que le type de la télé disait de la matière fécale, car en fait non seulement Lorenzo, le taureau, vainqueur, a été abattu, mais on a même tué la pauvre vache qui était sa mère. Le grand quotidien espagnol El País a révélé, le 11 juillet 2016, que la tradition tauromachique prévoyait la mise à mort de la mère du taureau Lorenzo, baptisée Lorenza, afin de « tuer la lignée » de l’animal désigné comme « assassin ». Nous mesurons là les valeurs de cet art !

Corrida. Grand spectacle de souffrance d'un cheval.

Ce cheval, qui vient de se faire éventrer, court en traînant ses intestins sur le sol. Il succombera dans d’atroces souffrances. Mais, il sera aussitôt remplacé par un autre cheval pour que le spectacle se poursuive.

 

Et puis, il y a une chose que je me suis toujours demandée, à propos de la prétendue « bravoure de l’homme qui affronte la bête », c’est pourquoi, chaque fois qu’un chaussettes-roses est en difficulté, d’autres de ses congénères viennent à son secours pour éloigner la bête et pour l’emporter loin du danger. Alors que, quand le taureau est lui-même en difficulté, personne n’est là pour l’aider.

Je partage le sentiment de Georges Courteline qui a écrit :

« Mon exécration des courses de taureaux s’est étendue petit à petit jusqu’à ceux qui les fréquentent. L’idée que des hommes peuvent prendre de l’amusement, les uns à tâcher de rendre féroces des animaux qui ne l’étaient pas, les autres à voir agoniser des chevaux éventrés, recousus puis éventrés une deuxième fois, me fait envelopper les seconds du même dégoût que m’inspirent les premiers. »

 

Heureusement, il y a des opposants

Pour soutenir le combat contre la tauromachie, qui coûte la vie à quelque 250 000 taureaux chaque année dans le monde, vous pouvez apporter votre aide au CRAC1 Europe qui milite depuis de nombreuses années pour l’abolition de la corrida.

Le 10 septembre 2016, des milliers d’Espagnols anticorrida sont descendus dans les rues de Madrid pour réclamer l’abolition de la tauromachie. PACMA2 appelait à « en finir avec tous les spectacles taurins et festivités sanglantes ». Fondé le 24 février 2003, ce parti animaliste mobilise de plus en plus de militants ; il a obtenu plus de 284 000 voix aux élections législatives de juin 2016.

 
 

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1 Comité Radicalement Anti Corrida www.anticorrida.com/crac-europe/.

2 Parti Animaliste Contre la Maltraitance Animale.

Spécisme

Spécisme

 

Pawel Kuczynski

Illustration : Pawel Kuczynski

 

C’est en 1970, dans une brochure peu diffusée, que Richard Ryder a créé le mot « spécisme » par analogie avec les mots « racisme » et « sexisme ».

Le terme a été popularisé par le philosophe utilitariste australien Peter Singer. Dans son ouvrage fondateur La Libération animale, celui-ci confirme qu’il doit ce mot à Richard Ryder1. Le spécisme est consubstantiel au racisme et au sexisme. Tous trois sont en effet de la même essence ; tout comme le racisme est une discrimination selon la « race » et comme le sexisme est une discrimination selon le sexe, le spécisme est une discrimination selon l’espèce. Au substantif « spécisme » correspond l’adjectif « spéciste ». Ces deux mots entraînant « antispécisme » et « antispéciste ». En France, Cahiers antispécistes est une revue fondée en 1991 dont le but est de remettre en cause le spécisme et d’explorer les implications scientifiques, culturelles et politiques d’un tel projet.

On peut distinguer deux faces de l’idéologie spéciste. Je les appellerai : « le spécisme recto » et « le spécisme verso ».

Peter Singer

Peter Singer

 

Spécisme recto, l’espèce élue

 

L’une des manifestations du spécisme crée arbitrairement une frontière distincte entre les humains et les non-humains pour placer les humains bien au-dessus de toutes les autres formes de vie. Cette conviction va parfois très loin : j’ai entendu une personne me maintenir que Dieu avait créé l’Univers tout entier pour l’homme. Selon cette croyance, nous serions donc l’espèce élue.

Cette face du spécisme place donc l’humain d’un côté d’une frontière imaginaire et toutes les autres créatures de l’autre. Cette séparation arbitraire range dans le même sac tous les non-humains, des grands singes aux acariens en passant par les limaces, sous le substantif : « animaux ». D’un côté l’humain donc, de l’autre les animaux. C’est aussi simple que cela. D’après l’humain, l’humain est tellement supérieur que comparativement à lui, il n’y a aucune différence notable entre un gorille et un pou. Un peu comme par rapport à la hauteur de la tour Eiffel, il n’y a pas de différence notable entre la taille d’une souris et d’une fourmi. Il se trouve pourtant que, au moins depuis Charles Darwin, on sait que l’homme est un animal comme les autres. Dans la complexité des êtres, des simples virus aux plus évolués, il y a en effet une progression continue, et non une séparation franche laissant supposer que nous sommes d’une essence spéciale et suprême. Nous verrons plus loin qu’en plus rien ne permet vraiment de dire que nous sommes tout en haut de ce continuum d’évolution. Quoi qu’il en soit, entre les humains et les autres espèces, il n’y a aucune différence de nature, il peut seulement y avoir une différence de degré.

La surestimation de l’homme par l’homme, cette estime hypertrophiée qu’il a de lui-même, a reçu plusieurs leçons à travers l’histoire. L’humain pensait qu’il était au centre de l’Univers et que ce dernier tournait autour de lui. Un jour, Copernic, appuyé plus tard par Galilée, a démontré que notre monde tournait autour du Soleil. Nous avons plus tard pris acte que notre étoile, le Soleil, n’est qu’une étoile de taille assez réduite parmi deux cents milliards d’autres étoiles dans notre seule galaxie, la Voie lactée. Et, que non ! Non, encore une fois, le Soleil ne se trouve pas au centre de cette dernière, mais à un endroit tout à fait quelconque de celle-ci, situé approximativement à égale distance du bord et du centre.

Mais ces leçons n’ont guère entamé la solide inclination des hommes à se tenir exagérément en haute estime et ce manque manifeste d’humilité n’est évidemment pas sans conséquence pour les non-humains.

Le spécisme recto est un enfant de l’humanisme, ou du moins d’une des deux faces de l’humanisme. L’humanisme en effet comprend deux faces, lui aussi. L’une d’elles ne peut que remporter notre totale adhésion ; celle qui défend les droits de l’homme et qui prêche l’égalité entre eux tous. L’autre donne des fondations au spécisme, car elle place l’humain au centre de tout, lui accordant tous les droits sur tout ce qui l’entoure. Ne rentre en considération que ce qui sert ou dessert les intérêts humains. Même quand nous sommes responsables des pires désastres écologiques, ce sont encore les conséquences pour l’homme qui nous préoccupent. Ce que nous faisons subir aux habitants non-humains de ce monde nous importe seulement si cela a des répercussions pour nous. Si nous exterminons tous les poissons, nous ne pouvons plus en pêcher, voilà la seule chose qui nous alarme. Voilà l’homme qui se met au centre de tout, qui en est très fier et qui appelle ça l’humanisme !

Afin de contourner l’usage courant des termes « les humains » et « les animaux », j’écrirai souvent « les humains » et les « non-humains », étant entendu que tous sont des animaux. Quand je mettrai le terme « animal » en italique, ce sera pour faire comprendre que je l’emploie dans son sens archaïque, malheureusement encore le plus connu actuellement, c’est-à-dire « non-humain ».

 

Spécisme verso, nos chouchous

 

La deuxième face du spécisme fait que les égards que nous avons pour certaines créatures sont différents de ceux que nous avons pour d’autres, du seul fait qu’elles n’appartiennent pas à la même espèce. Nous avons des chouchous ! Par exemple, en France, notre société a arbitrairement admis que les chiens et les chats sont des non-humains de compagnie et, qu’à ce titre, ils méritent toutes les considérations.

Prenons l’exemple de Mme et M. Untel qui sont des Français ordinaires. Nous imaginons aisément combien ils seraient scandalisés d’apprendre que leur voisin a égorgé son chien pour en faire du boudin, du saucisson et autres préparations destinées à être mangées. En seraient-ils aussi émus s’il s’agissait d’un cochon ?

Mme et M. Untel ont des têtes empaillées de chamois, de bouquetins, de cerfs ou autres créatures accrochées à des murs. Ils n’en sont pas peu fiers. Ces braves personnes seraient pourtant les premières à hurler à l’horreur si vous les invitiez chez vous pour leur montrer une collection de têtes de chiens et de chats sur vos propres murs. Ils vous considéreraient comme un sinistre fou qu’il faut enfermer de toute urgence.

Pour Mme et M. Untel, les chats et les chiens sont des chouchous qui méritent bons soins et caresses tandis que d’autres espèces n’ont droit qu’à des coups de fourchette ou de fusil. Si vous leur demandez comment cela se fait, ils seront bien embêtés pour vous répondre, car ils ne le savent pas. Ils ne se sont jamais posé cette question. Pour eux, c’est comme ça, c’est tout.

Mme et M. Untel Untelchang sont Chinois. Il n’y a pour eux rien de plus normal que de manger des chiens.

Cette face du spécisme varie selon les cultures.

Dans les images révélées par l’association L214 en mai 2016, l’employé de l’abattoir de Pézenas qui « pour s’amuser » a crevé l’œil d’un mouton avec un couteau a simplement été écarté de la chaîne d’abattage. C’est tout.

Le 3 février 2014, « Farid de la Morlette » a brutalisé un chat en le lançant plusieurs fois en l’air. Il a été condamné à un an de prison ferme par le tribunal correctionnel de Marseille pour « actes de cruauté envers un animal domestique ou apprivoisé ».

Dans le premier cas : un mouton, dans le deuxième : un chat. Rien d’autre n’explique la différence entre les deux sanctions.

 

Le spécisme dans notre langue

 

• Cette personne est bête = elle est stupide comme tous ces êtres qui n’appartiennent pas à l’espèce élue. Entraîne l’adverbe « bêtement ». Agir bêtement = Agir comme un crétin, pas avec l’intelligence d’un humain.

• Se comporter avec bestialité = Se comporter avec brutalité et férocité comme tous ces êtres qui ne sont pas de notre espèce.

• Adjectif : « Inhumain » = avoir les caractéristiques morales horribles de ceux qui ne sont pas des humains.

• Adjectif : « Humain » = Whaaaa ! Le top ! La cime ! Ce qui se fait de mieux…

Pour les humains, « être humain » veut dire : être quelqu’un de bien, tout simplement (et sans fausse modestie, on l’aura remarqué). Exemple : « Faire le bien avec une touchante humanité. » Pour les mêmes humains, « Bestialité » veut dire : « Se comporter comme une bête. » C’est-à-dire avec beaucoup de cruauté. Exemple : « Un meurtre commis avec bestialité. »

 

Sois mignon ou crève !

 

Je classe ce que je vais appeler « l’effet mignon » dans le spécisme parce qu’il a une influence sur nos préférences. Si un non-humain a la chance d’avoir un aspect physique que nous jugeons mignon ou beau, il a plus de chances de faire partie de nos chouchous. Pas toujours, mais ça aide. Ainsi, si les lapins sont la plupart du temps ingérés par nous ou torturés, entre autres, dans les laboratoires de vivisection, il peut advenir que certains soient câlinés. C’est mignon un petit lapinou ! Une dinde en revanche, ça ne mérite que de grossir le plus vite possible, dans le moins de place possible, pour se faire bouffer le plus vite possible. Il faut dire qu’elles ne font guère d’effort pour être mignonnes, avec leur espèce de bazar rouge qui pendouille.

 

Antispécisme

 

Pour l’antispécisme, l’infinie différence imaginaire de nature entre les humains et les autres espèces n’existe pas ; elle est remplacée par un continuum de degrés de complexité entre toutes les espèces. L’antispécisme est parfois interprété comme un égalitarisme donnant la même valeur à tous les animaux ; considère-t-il que toutes les vies, quelle que soit l’espèce, se valent ? Bien sûr que non ! Il suffit de pousser l’idée à l’excès pour se rendre immédiatement compte qu’elle est insane : la vie d’un pou ne peut pas avoir la même valeur que celle d’un·e humain·e. L’antispécisme ne le prétend pas.

Sur ce point, la ressemblance avec l’antiracisme et l’antisexisme trouve sa limite, car si l’antispécisme s’inspire de ces deux idées, il n’en est pas une transposition exacte appliquée aux espèces. En effet, autant il est juste de considérer que tous les humains sont égaux, quel que soit leur couleur de peau ou leur sexe, autant il tombe sous le sens que la vie d’une vache a plus de valeur que celle d’un acarien. L’antispécisme ne prétend donc pas que tous les animaux sont égaux (dans le même sens que « tous les hommes sont égaux »), ce qui serait évidemment absurde. Une hiérarchie de considération est reconnue ; cependant, elle n’est pas déterminée par l’espèce en elle-même, mais par les facultés mentales et la sentience des êtres. C’est en effet sur ces deux critères que repose la volonté de vivre et d’éviter les souffrances. Pour cette raison, il est bien plus difficile de hiérarchiser des espèces beaucoup moins éloignées qu’un bovin et un acarien : les vertébrés entre eux, par exemple.

Prétend-il alors que toutes les espèces ont les mêmes droits ? Non. NON ! Toujours pas ! Là encore, il suffit de considérer quelques exemples pour se rendre compte que cette idée est complètement absurde. Qu’est-ce qu’un escargot ou une girafe ferait du droit de conduire ? Une taupe du droit de voler ? Et tous les trois du droit de vote ou d’avoir un compte en banque ? Déjà entre êtres humains, nous n’avons pas tous les mêmes droits pour la simple raison que nous n’avons pas les mêmes besoins. Personne n’a jugé utile de donner aux hommes le droit d’avorter.

L’antispécisme est un antiracisme agrandi2. Il ne réclame qu’une seule chose : l’égalité de considération des intérêts propres à chaque individu de chaque espèce. Tous les êtres de toutes les espèces ont un certain nombre d’intérêts en commun : celui de vivre libre, celui de ne pas souffrir, celui de disposer à leur guise de leur propre corps et de toute leur existence. Pour tout dire, celui de ne pas être tué, torturé, emprisonné ou exploité. Ensuite, chaque espèce a ses propres aspirations, celui de gratter le sol à la recherche de nourriture pour une poule, celui de lézarder au soleil pour un lézard…

Oui, mais alors, comment gérer le droit du limaçon à disposer de sa vie et celui de la poule à le manger pour faire ce qu’elle veut de la sienne ? Ça craint !

Mais non, ça ne craint pas ! L’antispécisme n’a pas la prétention de gérer ce qui se passe entre les autres espèces. C’est une question d’éthique humaine. Une poule n’a pas le choix. Nous, si. Sauf pour ceux qui ne pensent pas être éthiquement plus évolués qu’une poule. Dans ce cas, qu’ils mangent des limaçons eux aussi ! Nous ne leur en voudrons pas.

 

Petite histoire spéciste pour donner le ton

 

Les Untel sont de braves gens qui aiment sincèrement les animaux ; leur chien Médor ne manque pas d’affection ! Pour faire un cadeau à leur fille, ils ont acheté un joli lapin de compagnie dans une animalerie. La fillette est ravie ! Mme et M. Untel sont très attendris eux aussi devant cette jolie boule de poils très douce que l’enfant a baptisée Lapinou.

Au repas du soir, la famille a mangé du lapin à la moutarde. Le mort, dans la barquette pelliculée achetée au supermarché, et l’adorable compagnon qui dresse ses grandes oreilles en fronçant son petit nez se ressemblent si peu qu’il est très difficile de faire un lien entre eux. À la télévision, c’est l’heure des informations. Un reportage parle d’une certaine Mary Bale qui est devenue l’ennemie publique numéro un parce qu’elle a enfermé un chat dans une poubelle. Les Untel sont scandalisés ! Comment peut-on être aussi cruel ? s’exclament-ils à l’unisson. Un groupe Facebook a été ouvert pour la retrouver. Il compte des dizaines de milliers de membres dont certains disent qu’il faut la jeter elle aussi dans une poubelle, d’autres veulent même sa mort. Les Untel pensent que cette haine publique n’est que ce que mérite une personne qui traite les animaux ainsi. Quand la télévision change de sujet, M. Untel demande à sa femme si elle a pensé à réserver des billets pour la corrida. Elle le rassure : « Oui, c’est fait. » Ils sont contents. Ils aiment beaucoup la corrida, tous les deux.

Après le repas, c’est avec de la chair de lapin dans l’estomac que la petite fille caresse Lapinou avec une touchante tendresse. Elle aimerait rester un peu plus longtemps en compagnie de son animal-jouet, mais il est l’heure d’aller se coucher. Papa Untel la porte dans ses bras jusqu’au lit et lui donne son doudou, qui s’appelle tout simplement Doudou. C’est un petit lapin en poils de véritable lapin. La petite fille ne sait pas que cette jolie peluche, si douce, est recouverte d’une partie du cadavre d’un lapin qui fut aussi vrai que Lapinou. Avant de servir à recouvrir une peluche, le défunt animal « travaillait » dans un centre d’expérimentation animale. Il avait servi la connaissance humaine en permettant de savoir en combien de temps le white spirit détruisait ses yeux. Les gentils câlins de la petite fille l’eussent peut-être un peu réconforté de sa cécité et des affreuses démangeaisons qu’il avait dû supporter dans son carcan, mais la seule peau qui restait de lui n’était pas en mesure de les apprécier. De partie d’un être qu’elle fut, elle n’était plus que partie d’un objet. Le reste du corps de ce martyr de la « science » avait servi à faire de la pâtée pour chien ou chat. Qui sait ? Peut-être que Médor en avait mangé. Je ne saurais vous dire si ce lapin eut trouvé son infortune dulcifiée en apprenant combien il avait été utile à l’espèce humaine. Peut-être se serait-il senti un peu de la famille en étant tout à la fois sur la peluche de l’enfant et dans le ventre de Médor.

Pour que l’enfant s’endorme, M. Untel raconte à la fillette l’histoire des trois petits cochons et du méchant loup qui veut les manger.

— Méchant loup ! s’exclame l’enfant.

— Oui ! Il est méchant le loup. Il veut manger les petits cochons, confirme le papa en caressant affectueusement l’enfant qui s’endort.

Puis il ferme doucement la porte de la chambre de sa fille et va se préparer un sandwich au jambon pour manger au travail le lendemain. Il aime le jambon, M. Untel.

Lapinou, qui le regarde depuis l’intérieur de sa cage, ne sait ni ce qu’est un petit cochon, ni un méchant loup, ni le jambon. Pour lui, le monde se limite à la surface de sa cage et à ce qu’il voit derrière les barreaux.

 
 

Cet article est extrait de :

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1 Peter Singer La Libération animale. Editions Payot & Rivages, 2012. Note 5, p 429.

2 Le transhumaniste que je suis a failli dire « augmenté ».

Du lait ou des plumes

Du lait et des plumes

 

Fiction :

Pour mesurer à quel point l’éducation a façonné ce que nous sommes, petite histoire vous mettant vous-même en scène. Imaginez :

« Vous êtes invité quelques jours à la campagne chez une personne. Vous mangez chez elle. À la fin du repas, elle vous fait goûter un très bon fromage. Le soir, avant d’aller vous coucher, elle vous propose un grand verre de lait frais ; comme vous aimez ça, vous acceptez volontiers. Le lendemain matin, pour le déjeuner, vous buvez un excellent chocolat au lait, ou café au lait, avec des tartines de beurre.

Vous vous étonnez que ce dernier soit en motte, mais comme vous êtes à la campagne, vous imaginez que votre hôte se fournit au détail chez un paysan du coin et vous trouvez ça plutôt sympa, nature.

— Tu achètes ton beurre au détail ? lui demandez-vous.

— Oui. Tous mes produits laitiers, d’ailleurs. Fromage, lait, beurre. J’achète chez la voisine.

— Ah bon ! vous enthousiasmez-vous. Elle a des vaches ?

— Non. Elle n’en a pas que je sache.

— Mais… d’où vient le lait ? vous étonnez-vous.

— C’est le sien.

— … ?¿

— Oui, le sien. C’est elle qui le produit. C’est le lait qui sort de ses propres seins. C’est du lait de femme, quoi ! Tu en fais une tête ! »

 

Voilà donc l’histoire en question. Comment réagirions-nous (« nous » car je me situe dans le lot) ? Combien vomiraient ? Combien piqueraient une crise ? Combien insulteraient l’hôte ?… Combien trouveraient ça sympa et en redemanderaient ?

Nul besoin de former de grands « spécialistes des réactions de ceux qui apprennent qu’ils ont consommé du lait de femme à leur insu » pour augurer que nous serions presque tous choqués.

Il apparaît donc que, nous humains adultes, nous trouvons tous qu’il est plus sensé de consommer du lait de vache ou de chèvre que celui de notre propre espèce.

Celui d’une vache inconnue : « Oui, avec plaisir ! »

Celui d’une femme : « Non ! Mais quelle horreur ! C’est dégoûtant ! Vous êtes fou ! Allez vous faire soigner, grand malade ! »

À propos de malade, il n’y a pas quelque chose qui s’est cassé dans notre bocal, là, à un moment donné ? Nous sommes la seule espèce sur toute la Terre à consommer du lait à l’âge adulte parce que ce serait indispensable à notre santé. Aucune autre espèce sur Terre n’a besoin de ça pour vivre. Ces vaches épuisées que nous conduisons à l’abattoir pour les manger sont un peu nos mères forcées, si on y pense.

En tout cas, faire partie de l’espèce supérieure pour, au final, être dépendant d’une vache, c’est ballot, moi, je pense. C’est ballot ! Oh, que c’est ballot !

Uchronie :

Je me suis surpris à m’interroger (oui, il m’arrive de me surprendre en train de me poser des questions). Que se serait-il passé si on exploitait des autruches au lieu de vaches ? Nous baladerions-nous tous dans les rues avec des plumes d’autruche dans le cul en pensant que c’est indispensable pour notre santé ? Entendrions-nous à la téloche une publicité : « Les produits plumiers sont nos amis pour la vie ! tralala… » ? Est-ce qu’on demanderait, sur un ton « soit raisonnable un peu, insensé que tu es ! », à ceux qui refuseraient de porter des plumes dans l’anus : « Tu ne portes aucune plume ! Ne penses-tu pas que c’est un peu extrême comme position ? »

Je n’ai pas su répondre à ces questions uchroniques. Mais, bon… tout de même, hein ! N’en demeure pas moins vrai que faire partie de l’espèce supérieure pour être dépendant des vaches… même pour nourrir nos propres enfants ! c’est plutôt ballot ! Non ? Si, c’est ballot !

 
 

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