CONFLIT GÉNÉTIQUE

CONFLIT
GÉNÉTIQUE

 

Couverture Conflit génétique

Roman en deux parties :
LA TRAQUE et LA FUITE

 

Un conflit oppose deux tranches de la population.

Conflit particulier, car… il ne s’agit là ni d’argent, ni de pouvoir, mais d’une chose beaucoup plus personnelle… Il s’agit des gènes. De la constitution même des êtres de la Terre.
Quelle est cette différence génétique à l’origine d’un tel conflit ? Et d’où vient-elle ?
Masga, elle, comme beaucoup d’autres, est passée à l’action. Elle s’est donnée pour mission de poursuivre ces êtres différents. Mais pour quelles raisons ? A-t-elle fait le bon choix ?

Ce confit génétique, idéologique et social trouvera-t-il une issue ? Et en faveur de qui ? Rétablira-t-on la paix pour les générations futures ?.

 

CONFLIT GÉNÉTIQUE
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LA PREMIÈRE PARTIE EN EXTRAIT GRATUIT

 

PREMIÈRE PARTIE
LA TRAQUE

 

 

 

Masga courait. Elle courait aussi vite qu’elle pouvait, à la limite des capacités de son corps athlétique. Mue par la haine, elle ne sentait ni la fatigue, ni les signaux de douleur émis par ses muscles et ses tendons. Pour éviter un véhicule, elle bondit sur le trottoir sans ralentir sa course. Un homme se trouvant sur son passage reçut un choc si violent sur son épaule droite qu’il fit un grotesque quart de tour, sur un talon, avant de s’écrouler en arrière contre une porte. Elle quitta le trottoir trop encombré, parmi les cris et les exclamations, pour continuer sa poursuite au milieu de la rue. Un petit roulant biroue, qui débouchait à droite dans un croisement, freina brutalement. Elle l’évita de justesse sous le regard interloqué du conducteur.

 

Masga venait de débusquer ce mut en passant par chance au bon endroit au bon moment : elle allait sortir d’un centre commercial dans lequel elle flânait quand quelques mots atteignant son ouïe l’avaient stoppée net : « C’est un mut, j’en suis sûre… ». Elle s’était retournée. Deux femmes, vêtues de la traditionnelle tunique de la religion gorolane, parlaient devant un étalage de parfumerie :

— Ah !… Tu crois ?

— Je te dis que c’en est un, j’en suis sûre ! C’est un mut !

Masga s’était approchée d’elles pour dire à voix basse :

— Bonjour, Mesdames. Excusez-moi, je viens de vous entendre !

Les deux femmes l’avaient regardée avec une trace d’inquiétude, mais Masga les avait rassurées :

— Ne vous faites pas de souci. Je suis du Parti Muticide.

Il y avait eu un moment de flottement incertain.

— Je vous assure que vous pouvez parler sans crainte, avait ajouté Masga à l’adresse de celle qui avait dit que quelqu’un était un mut. De qui parliez-vous, Madame ?

Comme la femme hésitait encore, Masga lui avait demandé :

— Vous aimez les muts, Madame ? Voulez-vous qu’ils nous envahissent, qu’ils pullulent ?

Elle avait répondu non de la tête.

— Alors, aidez le Parti Muticide ! Dites-moi de qui vous parliez.

La femme avait fait un léger mouvement de tête dans une direction avant de faire mine de regarder ailleurs pour murmurer :

— Le type là-bas, en costume rouge sombre. Je sais que c’en est un.

Celle qui était peut-être son amie, ou quelqu’un de sa famille, avait fait semblant de chercher quelque chose dans son sac à main, tout en lançant quelques regards furtifs à l’homme et à Masga. Après un rapide coup d’œil vers l’individu en question, cette dernière avait fixé son interlocutrice sans rien dire, mais en se composant un visage rassurant et complice.

— Comment savez-vous que c’est un mut ? avait-elle demandé.

— C’est la deuxième fois que je le vois. Il habite près de chez moi. Ses parents font tout pour le cacher le plus possible, mais comme je vous le dis, c’est la deuxième fois que je le vois.

— Et alors ?

— Alors, la première fois, c’était il y a deux ans. Il était beaucoup plus petit.

Elle avait fait un signe avec la main pour montrer une taille :

— Il était à peine haut comme ça, ajouta-t-elle. C’était un enfant.

— Vous en êtes certaine ?

— Oui. Certaine. Je suis très physionomiste.

— Merci, Mesdames. Merci et au revoir. Continuez à faire ce que vous faisiez comme si de rien n’était. Je m’en occupe.

Masga avait pris un air détaché pour s’approcher discrètement de l’homme en rouge qui s’attardait devant un rayon de chemises. Arrivée à quelque cinq mètres de lui, elle avait posé deux doigts sur son paralysant dans la poche de sa veste. L’homme, qui pourtant semblait ne pas l’avoir remarquée, avait choisi exactement ce moment pour s’enfuir. Surprise, il lui avait fallu près d’une seconde pour s’élancer à sa poursuite. Il courait vite en zigzaguant autour des gens et des vitrines de vêtements et de chaussures. La sortie n’était pas loin et c’était dans cette direction qu’il se dirigeait. Elle avait accéléré sa course aussi vite qu’elle pouvait, bousculant quelques personnes au passage. Il était sorti du centre commercial, mais Masga était toujours derrière lui.

 

À présent, c’était une course éperdue ; il ne fallait surtout pas qu’il lui échappe ! Le fuyard était par moments en vue, mais dans tout ce monde, il était impossible de tirer sans risquer d’atteindre quelqu’un d’autre. Propulsée par sa rage, elle essaya de gagner un peu de terrain sur lui. Ce fut alors que l’inespéré se produisit : celui qu’elle poursuivait percuta un groupe de trois hommes qui marchaient de front. Ils manifestèrent un vif mécontentement et l’un d’eux essaya même de le retenir par le bras.

— Retenez-le ! C’est un mut ! hurla Masga.

Trop tard ! Il avait réussi à se dégager, mais cet incident l’avait cependant visiblement ralenti. Il n’était plus qu’à une vingtaine de mètres devant Masga. Elle tira deux fois, sans cesser de courir. Le deuxième coup parut l’atteindre à l’épaule, mais elle n’en fut pas certaine. Elle tira encore, en criant :

— Dégagez ! Dégagez ! Écartez-vous ! C’est un mut ! C’est un m…

Le dernier mot ne franchit pas ses lèvres. Dans un de ces moments de conscience accélérée, qui analysent tant de choses en si peu de temps, elle sentit que son pied droit était à moitié dans le vide, sur le bord du trottoir. Sa cheville se tordit vers l’intérieur. Elle tomba en avant et son arme lui échappa. Chute brutale ! Elle resta sonnée deux secondes. Un bien court instant ! Mais un instant malgré tout trop long ! Retrouvant en partie ses esprits, elle eut conscience qu’on essayait de la soulever et qu’on lui parlait. Quand toute sa conscience lui fut rendue, elle réalisa qu’un homme la soutenait dans ses bras pour l’aider à s’asseoir. Elle parvint à se relever avec son aide.

— Ça va ? demanda-t-il.

— Ne te mêle pas de ça, toi ! dit quelqu’un.

Elle se retourna. Celui qu’elle poursuivait s’était emparé de son arme et il la dirigeait vers elle. Il lui demanda :

— Qui es-tu ? Que me veux-tu ?

— …

Son bras droit pendait mollement. Elle ne s’était pas trompée. Il avait bien été touché à l’épaule.

— Pourquoi me poursuis-tu ? Tu fais partie d’un groupe antimut, hein ? C’est ça ?

Les passants commençaient à s’attrouper. Comme elle ne disait rien, il regarda rapidement autour de lui et ajouta :

— Tu ne veux pas répondre ! Bon ! et bien désolé, mais je suis obligé de faire en sorte que tu ne me poursuives plus !

Il tira. Masga sursauta. Sa jambe droite fut presque immédiatement paralysée.

— Toi aussi ! ajouta-t-il, à l’adresse de l’inconnu qui avait aidé Masga à se relever, en tirant une seconde fois.

L’homme émit un petit gémissement en se tenant la cuisse. Masga venait de perdre la partie, elle le savait. Ses yeux remplis de haine soutinrent le regard du tireur. Celui-ci menaça la foule en tenant le paralysant à deux mains, les bras tendus.

— Écartez-vous ! cria-t-il. Écartez-vous !

Les gens prirent rapidement de la distance. L’arme pouvait être très dangereuse. Un trop grand nombre de tirs sur la même personne pouvaient entraîner la mort. Un roulant biroue s’arrêta devant lui dans un crissement de pneus. Il monta derrière son pilote. Le véhicule démarra et, accélérant à pleine puissance, il disparut.

Masga s’assit sur le bord du trottoir et attendit que l’effet de l’arme prît fin. Elle n’avait reçu qu’une seule sphérule de substance paralysante dans la cuisse. Normalement, d’ici une dizaine de minutes, elle devrait retrouver l’usage de sa jambe. Elle avait mal au genou gauche. Conséquence de leur contact brutal avec le sol, ses paumes étaient également douloureuses.

— Pourquoi me regardez-vous comme ça ? demanda-t-elle aux quelques badauds qui restaient là. Allez-vous-en !

Ils obéirent. Bientôt, le flot de passants reprit son cours tranquille. On ne lui accorda que quelques regards outrés, çà et là. Dans ce quartier riche, on n’aimait pas trop ce genre de tenue.

— Il y a d’autres endroits pour s’asseoir que le trottoir ! lui fit remarquer un homme.

Elle se retint de l’insulter. « J’étais à la poursuite d’une de ces ordures de muts ! », allait-elle lui faire remarquer, estimant que c’était une raison suffisante pour qu’on la traite avec reconnaissance. Mais un léger tapotement sur son épaule gauche lui fit tourner la tête. Le jeune homme qui était venu à son secours était là. Il venait d’attirer son attention du bout des doigts. Sur le moment, elle l’avait oublié, mais là elle le trouva instantanément très beau, s’étonnant même de ne pas l’avoir remarqué plus tôt.

— Excusez-moi ! dit-il. Je vous ai vu courir après le mut. J’ai essayé de vous aider, mais ce n’était pas facile de vous rattraper tous les deux. En courant, j’ai bousculé une personne qui n’a pas apprécié et elle m’a fait perdre mon temps.

Elle rit sans le moindre motif, car il n’y avait rien de risible, mais… le rire est souvent un réflexe de timidité.

— J’ai essayé de récupérer votre arme, mais quand je vous ai vue sans connaissance, j’ai fait la bêtise de la poser pour vous secourir. Il en a profité pour s’en emparer. À cause de ça, il vous a tiré dans la jambe.

— Oui, mais… ce n’est pas de votre faute.

Réalisant qu’il se tenait sur une seule jambe, elle ajouta :

— Il a tiré sur vous aussi, ce salaud !

Il prit un air désolé.

— Il a tiré plusieurs fois sur vous ?

— Non, une seule, heureusement !

— Désirez-vous que j’appelle un roulant, proposa-t-il ?

— Non ! Non merci ! Je vais attendre que ma jambe se remette à fonctionner et on verra ensuite.

— Dans ce cas, je vais attendre avec vous. Si vous le permettez ?

— Bien sûr ! Bien sûr ! C’est gentil.

Il s’assit près d’elle.

— Alors, comment en êtes-vous venue à le poursuivre ? Vous a-t-il agressée ? Ou bien…

— Pas du tout ! Je suis membre du Parti Muticide, dit-elle sans dissimuler sa fierté.

— Ah bon !

— Je n’ai que vingt-deux ans, mais j’y suis très active. Je fais partie de ceux qui pensent qu’il est urgent de contrôler la situation. Si nous les laissons faire, il sera bientôt trop tard. Vous ne pensez pas ?

— Certainement ! Mais j’avoue honteusement que je ne suis pas aussi actif que vous. J’aimerais bien me rendre utile, mais je ne sais pas trop comment m’y prendre. Vous êtes la deuxième personne que je rencontre faisant partie d’un mouvement de lutte. J’avais une amie qui me parlait du Front Homo Sapiens, mais…

— Mais… ? demanda Masga, consciente qu’elle était plus intéressée par un complément d’information concernant l’amie en question que par toute autre chose.

— Mais, nous nous sommes séparés il y a plusieurs mois et je ne me suis pas renseigné au sujet du Front Homo Sapiens. Peut-être parce que je n’avais pas envie de la revoir là-bas.

Elle fit l’effort de ne pas lui demander si c’était pour éviter de souffrir à cause du fort attachement qu’il lui portait encore, ou au contraire (ce qu’elle espérait) parce qu’il n’appréciait plus sa présence.

— De toute façon, ce sont des mous au Front Homo Sapiens ! affirma-t-elle, un pour cent parce qu’elle le pensait, quatre-vingt-dix-neuf pour cent pour l’encourager à éviter tout risque de revoir son ancienne compagne. Ce sont des mous. Ils ne sont bons qu’à discuter pendant que les muts prolifèrent et s’apprêtent à nous dominer. Je veux bien vous présenter au responsable local du Parti Muticide de la place des Grands Platanes, si vous voulez ! Vous verrez que ce ne sont pas des mous, eux !

— Je veux bien, répondit l’homme en souriant.

— Eh bien, c’est d’accord ! Je vous présenterai au plus tôt. Ce soir même, si vous voulez ! Au fait, je m’appelle Masga.

Il serra doucement la main qu’elle lui tendait, en répondant :

— Très enchanté, Masga ! C’est d’accord pour ce soir. Je suis Bého. Bého Thaiz.

— Masga Kie, précisa-t-elle.

Sa jambe refonctionnait déjà depuis au moins une minute, mais elle ne le réalisa qu’à présent. Il était trois heures de l’après-midi. Quelques passants leur jetaient des regards désapprobateurs.

— Ça va mieux. Vous aussi on dirait, non ? On y va ? proposa-t-elle, en s’apprêtant à se lever.

— D’accord ! Ça va mieux aussi, en effet. Je vous suis.

Il l’aida à se remettre sur pieds.

— Il faudrait peut-être soigner vos mains, elles sont…

— Ce n’est rien ! Petites égratignures. Pas grave !

Ils se mirent en marche. Masga avait momentanément oublié sa mauvaise aventure ainsi que le mut. Elle avait bien du mal à dissimuler son trouble ; Bého l’impressionnait beaucoup.

— Je suis conscient de l’importance du sujet, dit-il. Mais, comment dire ?… Disons que vous semblez vraiment très mobilisée par cette cause. Je vous ai vue en chasse tout à l’heure… Vous y mettiez une ardeur !… Vous les haïssez, n’est-ce pas ?

Intimidée, elle se contraignait à ne pas le dévisager autant qu’elle en avait envie, mais elle profitait de la conversation pour le regarder. Elle le trouvait vraiment très beau. Espérant être à son avantage, elle passa une main dans ses longs cheveux bleus métallisés (la mode était aux reflets métal) en se disant qu’après une pareille aventure sa coiffure devait être une horreur. Elle réalisa qu’il venait de lui poser une question.

— Oui, je les hais ! Je les hais de toute mon âme. Et vous ?

— Moi, je ne les aime pas. Je sais qu’il est important de ne pas leur laisser le champ libre. Je suis prêt à les combattre.

— Vous pourriez tuer ?

— S’il le fallait, sans problème. Et vous ?

— Oui, bien sûr ! Avec plaisir, même ! Mais le Parti Muticide dit qu’il est très important d’en capturer. Ça permettrait d’étudier leur cerveau pour mieux les connaître et ça permettrait aussi de les faire parler pour obtenir des informations.

— C’est le Parti qui vous a fourni l’arme ?

— Oui. À ce propos, je vais me prendre un savon. Ne dites pas que le mut me l’a volée, s’il vous plaît, parce que s’ils l’apprennent ce sera pire. Je ne sais pas comment leur expliquer ça.

— Dites que c’est de ma faute.

— Hein ! Comment ça ? Mais, non !… C’est très gentil, mais c’est impossible. Comment pourront-ils croire une chose pareille ? Et même si c’était possible, il est hors de question que vous subissiez les conséquences de mon erreur à ma place !

— Si, c’est possible. Faites-moi confiance ! Dites que c’est moi qui vous ai conseillé… Que dis-je conseillé ! Dites même que je vous ai arraché votre arme, que je l’ai fait tomber et que le mut s’en est emparé à ce moment-là.

— Mais, non ! Ça, jamais de la vie ! Pourquoi vous mettrais-je ça sur le dos ? Il n’en est pas question !

Elle s’était arrêtée pour mieux exprimer son étonnement. Il la prit doucement par le bras pour l’inviter à reprendre la marche et lui dit avec un sourire qu’elle eut voulu garder à tout jamais en mémoire :

— Faites-moi confiance. Je me débrouillerai. Dites que je suis prêt à donner une explication. Je me débrouillerai. Ne vous faites pas de souci pour moi. N’oubliez pas que j’ai eu cette arme en main un petit moment et que je l’ai stupidement posée sur le sol. J’aurais pu la mettre dans ma poche avant de venir vous aider. C’est donc de ma faute.

Il lui sembla si sûr de lui ! Il était si convaincant !

— D’accord… Si vous le dites. Mais ils vont être furieux contre vous, vous savez ?

— Sur le moment sans doute, mais plus du tout dès qu’ils auront entendu mon explication. Ne vous inquiétez pas, Masga ! Tout va bien se passer.

Entendre son prénom prononcé par sa voix grave et chaleureuse la troubla tant qu’elle en oublia de lui demander quelle était cette explication miracle.

 

 

***

 

L’antenne du Parti Muticide qui avait recruté Masga se trouvait place des Grands Platanes, dans un quartier de classe moyenne. Quelque deux cents membres s’y donnaient rendez-vous deux fois par semaine, le lundi et le jeudi soir. Le local était cependant ouvert tous les jours, occupé par un noyau dur constitué d’une vingtaine d’adhérents.

Masga attendait Bého à la terrasse d’un petit café, situé à cinquante mètres de l’entrée du Parti, à l’ombre des grands arbres éponymes qui avaient nommé la place. Les Muticides s’y retrouvaient si souvent que le lieu semblait être une annexe de leur mouvement. C’était un jeudi soir. Masga avait volontairement pris place à une table située un peu en retrait sous un arbre, tout au bord de l’espace alloué au café sur le large trottoir. Il était 21 h. Elle s’était maquillée et coiffée avec une extrême application pour plaire à Bého, mais elle espérait en même temps qu’il ne le remarquerait pas trop. C’était intimidant de se dire qu’il risquerait de penser qu’elle s’était faite belle pour lui. En effet, ce n’était pas toujours facile de gérer des sentiments aussi antinomiques ! D’aucuns souriraient en philosophant sur la complexité de l’âme féminine, mais bon, convenons que d’aucunes auraient à n’en pas douter autant d’autres motifs pour en faire de même sur l’esprit des hommes.

Ils s’étaient tous les deux séparés à dix-huit heures après qu’il l’eut raccompagnée jusque devant chez elle. Il lui avait conseillé de désinfecter les légères blessures de ses mains et l’avait quittée en promettant de la voir au moment et à l’endroit convenu.

Elle accorda un sourire rapide à un Muticide qu’elle connaissait et qui passa devant elle. C’est alors qu’une étrange impression l’envahit en un bref instant. Buvant lentement une gorgée de café, elle essaya d’analyser ce qu’elle ressentait. Cela avait un rapport avec cette connaissance qui s’était brièvement approchée d’elle avant d’aller s’asseoir quelques tables plus loin. Elle n’aurait su comment décrire cette sensation ; dans une tentative, elle aurait dit que ça ressemblait à une ambiance, ou à une atmosphère, inexplicablement déplaisante. Elle repensa à Bého. C’était avec lui que cette étrange impression avait commencé. Mais avec lui c’était une ambiance ou une atmosphère plaisante, chaleureuse. Avec lui c’était comme si… Elle eut du mal à trouver des mots pour l’exprimer. C’était comme si… comme si son esprit recevait des caresses. Mais ça ne voulait rien dire, bien sûr !

Elle haussa les épaules, se moquant d’elle-même. En tout cas, elle était très heureuse d’avoir fait sa connaissance et elle espérait qu’aucune autre femme ne viendrait traîner entre elle et lui.

Je ne peux tout de même pas lui mettre la perte du paralysant sur le dos, se dit-elle. Ce ne serait vraiment pas bien… Un petit tintement se manifesta dans son cerveau et « Bého » fut prononcé. Elle accepta la communication. Son implant encéphalique, plus communément appelé « céph », s’adressa à son aire auditive pour lui faire entendre la voix de celui qu’elle attendait :

— Masga, je suis presque arrivé. Je suis en train d’approcher du bar que vous m’avez indiqué.

— Oui, je vous vois, je suis là ! répondit-elle, en lui faisant un petit signe de la main. Je vous rejoins.

Elle coupa la communication céphonique, se leva et alla à sa rencontre. Il la regarda avec une fascination visible. Elle en éprouva une vive satisfaction, mais elle se sentit tant rougir qu’elle préféra dissimuler son trouble par une attitude décidée.

— Allons-y sans tarder ! dit-elle, sur un ton qu’elle voulut presque autoritaire.

Il la suivit en souriant.

— Alors, c’est entendu, n’est-ce pas ? Pour le paralysant, dites-leur que c’est de ma faute. Je me débrouillerai.

— En fait, je…

Il l’attrapa par la main et plongea son regard dans le sien.

— S’il vous plaît, Masga !

Elle soutînt son regard deux ou trois secondes et s’entendit capituler :

— D’accord, puisque vous insistez tant !

Quelle étrange sensation ! J’ai vraiment l’impression qu’il me caresse l’esprit ! se dit-elle.

Ils firent quelques pas de plus et elle s’arrêta devant un perron. « Parti Muticide » était écrit en gros au dessus de la porte.

— Nous y sommes, dit-elle. Entrons.

 

Au bout d’un couloir, une grande pièce. Les quelque deux cents membres étaient assis sur des rangées de chaises. La salle n’était pas tout à fait pleine. Tous les regards étaient dirigés vers trois personnages, assis derrière un bureau sur une estrade. En arrière-plan, sur le mur en face, un portait holographique de Mika Sakar.

— Celui qui parle, au milieu, c’est Mox Purol, dit Masga à l’oreille de Bého. C’est notre responsable local. Allons nous asseoir au fond.

Ils prirent place presque au milieu de la septième rangée, près de l’allée centrale.

— Ce soir, disait Mox Purol, comme tous les jeudis soir, nous allons accueillir les nouveaux membres qui viennent renforcer nos rangs. Certains d’entre eux ont déjà manifesté leur désir de nous rejoindre et se sont inscrits lundi dernier. Je leur avais demandé d’attendre aujourd’hui pour que je vous les présente. C’est à ceux-là que je m’adresse : je vous prie de venir sur l’estrade, là, à ma droite.

Il y eut des murmures, un peu d’agitation en certains endroits de la salle puis quatre hommes et cinq femmes montèrent sur l’estrade.

— Bonjour, sœurs et frères de lutte ! dit Purol.

Il prit une carte en main et lut :

— Madame… Korina Lamarde.

— C’est moi, fit timidement une femme.

— Approchez, Madame Korina Lamarde ! Voici votre carte du parti. Félicitations !

Madame Lamarde tendit la main pour prendre possession de sa carte de membre sous les applaudissements.

Le même protocole se répéta pour les huit autres nouveaux membres. Quand ce fut fini, Mox Purol déclara :

— Le Parti Muticide est donc heureux de recevoir neuf nouveaux frères et sœurs de lutte. S’il y a dans cette salle des personnes qui veulent encore épouser nos valeurs et combattre pour notre cause, nous nous ferons un plaisir de recueillir leur inscription à la fin de cette séance. Ils peuvent s’adresser à moi-même ou bien à l’un de mes collaborateurs, ici à mes côtés. Madame Mie Kilami, à ma droite et Monsieur Solendivo Kermin, à ma gauche. S’il y a des personnes intéressées qu’elles lèvent la main, s’il vous plaît.

Quelques mains émergèrent, notamment celle de Bého qui la leva bien haut.

— Vous êtes déjà décidé ? souffla Masga, visiblement contente.

— Pourquoi attendre, n’est-ce pas ?!

— Un, deux… cinq… six… huit… Douze futurs nouveaux membres, compta Mox Purol. C’est formidable ! Une véritable armée est en ordre de marche ! Les muts peuvent se faire du souci, car nous allons leur mener la vie dure, n’est-ce pas ?

Le « n’est-ce pas ? » fut crié, presque hurlé. Et à cet appel la foule récita à pleins poumons : « Une armée de Muticides pour un monde sans muts ! ». La phrase fut répétée trois fois, tous les bras droits levés bien verticalement, poing serré. Bého, observant que Masga à fond dans l’ambiance tonitruait aussi fort que possible, se mit à faire de même.

 

***

 

Il était 23 h 20. Il ne restait plus que la vingtaine de membres du noyau dur dans la grande salle de réunion du Parti Muticide. Bého observait Mox Purol.

C’était un homme de grande taille très mince, pour ne pas dire maigre. Sa manière de marcher avec effort, comme quelqu’un qui porte une lourde charge, trahissait le fait qu’il avait dû passer une longue période sur un monde de faible gravité, comme la Lune ou Mars. Vu qu’il n’avait pas du tout l’accent martien, Bého pensa que ce devait être plutôt la Lune, en fait.

— Bonsoir, Mox ! lui dit Masga en lui serrant la main.

— Bonsoir, Masga !

— Je voulais te présenter Bého Thaiz, un futur membre. J’ai fait sa connaissance aujourd’hui.

Mox Purol leva un bras efflanqué vers Bého pour lui serrer la main.

— Bonjour, Bého ! Bienvenue parmi nous ! Je suis toujours très heureux de recevoir de nouveaux frères de lutte. Masga a dû te parler du Parti Muticide, je suppose. Et je suis sûr qu’elle t’a bien renseigné. Nous sommes tous très fiers d’elle.

— Mox ! dit Masga. Il y a eu un problème et je…

— Un problème ?

— Oui, euh…

— Laissez-moi l’expliquer, Masga, intervint Bého. C’est de ma faute. À moi d’assumer.

— Votre faute !? s’étonna Mox, de quoi s’agit-il ?

Ils étaient tous les trois sur l’estrade. Mox était négligemment assis sur un coin du bureau. Masga et Bého étaient debout. Les autres discutaient sur des chaises à quelques mètres de l’estrade. Toutes les autres chaises avaient été pliées et rangées au fond de la salle par leurs occupants qui étaient partis depuis dix minutes.

— Je vais vous l’expliquer, répondit Bého, mais je souhaite un entretien particulier. Il s’agit de quelque chose d’important, je veux vous parler seul à seul.

Le visage osseux de Mox Purol exprima un mélange d’étonnement et de perplexité.

— Si vous le jugez indispensable… dit-il. Mais je vais devoir vous faire fouiller.

— Je comprends, répondit Bého. C’est normal.

— Solendivo ! appela Purol.

L’interpellé se retourna. Mox Purol lui fit signe d’approcher. Solendivo arriva avec une tête de « Oui, qu’est ce qu’il y a ? ». Mox Purol lui dit discrètement :

— Cet homme s’appelle Bého Thaiz. Amène-le dans la pièce à côté et fouille-le. Quand tu auras fini, laisse-le là-bas et viens me prévenir.

Tendue, Masga jeta un regard gêné à Bého. Celui-ci lui répondit avec un sourire rassurant. Elle constata, l’espace d’un instant très fugace, qu’il avait le pouvoir de la tranquilliser d’un simple regard. Cet homme te plaît trop, se dit-elle. Il a un étonnant pouvoir sur toi.

Solendivo Kermin s’approcha de Bého et le salua à la manière morapienne : l’index de la main droite posé bien perpendiculairement sur son cœur. Bého lui répondit en inclinant légèrement la tête vers lui. Seule manière de répondre au salut d’un morapien quand on n’était pas de cette confession, tendre la main étant considéré par cette religion comme la plus grande des offenses. Après ce salut dans les règles, Solendivo s’adressa à Bého :

— Allons-y, dit-il.

Ouvrant une porte située juste derrière l’estrade, il lui fit signe d’entrer. La porte refermée, Solendivo demanda à Bého de lever les bras. Il le fouilla avec le plus grand soin puis, après une tape se voulant amicale sur l’épaule pour se faire pardonner son humiliante conduite, il dit :

— Excuse-moi, frère de lutte, mais c’est la procédure ! Je n’y suis pour rien.

— Ne t’en fais pas, je comprends tout à fait.

— Merci pour ta compréhension. Reste ici, je vais prévenir le Guide.

Il sortit.

 

Bého jeta un rapide coup d’œil autour de lui. Il était dans une pièce sans fenêtre éclairée par une photole au plafond. Un bureau, un grand fauteuil devant, deux plus petits derrière. Une armoire. Un meuble vertical. Un portrait de Mika Sakar sur le mur en face du bureau…

Mox entra, un paralysant en main. Il marcha pesamment vers le gros fauteuil, s’assit, se gratta la gorge et lança :

— Alors, Bého ! Tu as des choses à me dire, donc ?

Bého allait répondre, mais il le coupa :

— Excuse-moi pour ça, dit-il, en faisant bouger son arme, mais… tu sais… Je ne te connais pas encore beaucoup et l’ennemi est fourbe. Nous sommes en guerre, n’est-ce pas !?

— Je compr…

— Excuse-moi encore, le coupa-t-il une seconde fois, mais ça ne te dérangerais pas de boire quelque chose avec moi, je pense ?

— Non, bien sûr…

— Alors veux-tu bien aller voir dans le meuble, là. Choisis ce que tu veux. Je te serais reconnaissant de me servir un bon verre de Killmator.

Bého ouvrit le meuble vertical et constata qu’il comportait à mi-hauteur un compartiment réfrigéré. En haut, une dizaine de bouteilles montraient leur étiquette prestigieuse. Il remplit deux verres de Killmator, en donna un à Mox Purol et s’assis en face de lui, sans attendre d’y être invité. En revanche, il demeura silencieux, attendant que son hôte manifestât le désir de l’entendre ; il n’avait pas envie d’être interrompu une troisième fois. Les deux hommes s’étudièrent un moment en sirotant lentement la spécialité martienne. Bého remarqua un petit buste de Mika Sakar, en marbre rouge ou peut-être en roche martienne, sur une étagère de l’autre côté de son vis-à-vis.

— Bien ! fit enfin Mox Purol. Je t’écoute.

— C’est au sujet du paralysant de Masga. Elle ne l’a plus. Non seulement il n’est plus en sa possession, mais en plus il est à présent dans les mains de l’ennemi.

— Quoi !?

— Oui, c’est un mut qui s’en est emparé.

La colère fut instantanément visible sur le visage du responsable du parti.

— Et tu viens me dire ça tranquillement ! Mais… quel rapport entre toi et cette affaire ? C’est Masga qui devrait m’en rendre compte, pas toi !

— Masga n’y est pour rien. C’est moi le responsable.

— Explique-toi !

— Je lui ai brusquement arraché l’arme des mains, au moment où elle allait tirer sur le mut, mais je l’ai laissée tomber sur le sol. Le mut en a profité pour voler l’arme et s’enfuir.

Bého vit les muscles de la mâchoire de son interlocuteur se tendre. L’homme serra ostensiblement son arme dans sa main et dit d’une voix tremblante de rage :

— Et tu viens boire mon Killmator chez moi pour me dire ça placidement ! Je devrais t’abattre pour ça !

— Je n’ai pas fini, dit Bého sans se départir de son calme.

— Tu n’as pas fini ! Mais que veux-tu dire de plus ?…

— Je veux dire qu’il ne s’agit nullement d’une erreur ou d’une maladresse de ma part. Je l’ai fait tout à fait consciemment et volontairement. En d’autres termes, je l’ai fait exprès.

Sur cette déclaration, Bého se mit à boire lentement en observant la réaction de Mox Purol au-dessus de son verre.

L’homme le menaça de son arme en déclarant froidement :

— Soit tu es complètement fou… soit, de toute évidence, il y a une chute que tu gardes pour la fin, parce que tu n’as pas l’air d’être fou. Alors s’il y a une chute qui puisse retourner la situation en ta faveur, je te donne dix secondes…

— D’accord, d’accord… Gardons notre calme. Il est temps de conclure, en effet !

Bého fouilla dans une poche intérieure de sa veste et parut saisir quelque chose de minuscule entre le pouce et l’index de sa main droite.

— J’ai besoin que tu appelles un de tes hommes. Je vais te montrer quelque chose et tu comprendras tout.

Mox Purol resta trois secondes sans répondre. L’air suspicieux, il scrutait le visage de Bého.

— Lequel ? demanda-t-il.

— Aucune importance ! Appelle quelqu’un et demande-lui de se déchausser et…

— Quoi !?

— Si tu me coupes sans cesse, je n’arriverais jamais à te faire ma démonstration ! Demande à un de tes hommes de venir ici, de laisser ses chaussures et de sortir. Je vais faire quelque chose et tu comprendras.

La demande était si insolite que Mox Purol parut paralysé un instant. La curiosité était pourtant si forte et il se dégageait de Bého un tel aplomb qu’il parla en céph :

— Tamar, tu peux venir s’il te plaît ? Passe au bureau.

Tamar arriva presque aussitôt.

— Tamar, enlève tes chaussures et sors, s’il te plaît. Ne cherche pas à comprendre, je t’en prie. Laisse tes chaussures ici et sors.

Tamar s’exécuta avec une expression d’immense étonnement, mais sans émettre la moindre syllabe. Dès qu’il eut quitté la pièce, Bého récupéra une des chaussures. Sous le regard curieux de Mox, il se livra à une petite manipulation sur la chose, la remit en place sur le sol et dit :

— Dis-lui qu’il peut revenir mettre ses chaussures et demande-lui d’aller faire un petit tour. Tu comprendras vite !

Mox Purol cépha à Tamar :

— Reviens, s’il te plaît.

Tamar entra en chaussettes et regarda son chef avec un air ahuri.

— Excuse-moi, Tamar ! Je te promets de venger ton humiliation si ce type se fout de notre gueule, mais je te demande de remettre tes chaussures et de partir faire un tour.

— Un tour ! C’est à dire ? s’étonna Tamar en remettant ses chaussures.

Mox lança un regard interrogateur à Bého pour l’inviter à répondre à sa place.

— Va faire le tour du quartier. Balade-toi en ville cinq minutes et reviens, dit Bého.

Quand il fut dehors, Bého sortit de sa poche quelque chose qui ressemblait à un bout de tissus plié en quatre. Il déplia la chose et la posa sur le bureau face à Mox qui continuait à diriger son arme vers lui. Une partie du plan de la ville apparut sur l’écran souple.

Mox y jeta un œil et fit :

— Un plan, super ! Ensuite… c’est quoi le tien, de plan ? J’espère pour toi qu’il est bon !

— Attends un peu qu’il s’éloigne.

Moins d’une minute plus tard, un rond rouge se déplaçait lentement sur la représentation du quartier.

— Bon, tu as mis un traceur dans une des chaussures de Tamar. On le voit se déplacer et alors ?

— Alors, regarde là, répondit Bého, en manipulant un curseur avec le bout de son index pour changer l’échelle.

On voyait à présent toute la ville.

— Tu vois, là, poursuivit-il, cet autre point rouge dans la banlieue nord ?

— Oui, je vois ! Et bien ? Tu veux que je te demande qui est cet autre type à qui tu as foutu un traceur dans les chaussures ? Finalement, je me suis trompé, je crois que tu es complètement fondu et j…

— Pas dans les chaussures. Devine…

Bého le fixa intensément dans les yeux en faisant tournoyer trois ou quatre fois son doigt devant sa tempe dans un signe invitant à la réflexion.

Mox Purol, perdant complètement patience, était sur le point de se servir de son arme quand il y eut comme une lumière qui éclaira son visage émacié :

— Non… Tu veux dire que tu as ?…

— C’est ça, oui ! T’as compris ! Enfin, j’espère que tu as compris…

— Cet autre point rouge serait le mut ! C’est ça ?

— Bravo ! Tu as gagné ! J’ai mis le même traceur dans l’arme que je me suis laissé dérober par le mut.

Mox gratifia Bého d’un sourire complice et admiratif. Il cligna lentement d’un œil et fit une étrange grimace, équivalente aux mots : « Eh, bien ! T’es un malin toi ! Tu m’as bien eu ! ». Cela se confirma immédiatement, car il dit :

— Chapeau bas ! Je m’étais trompé sur ton compte ! Tu es peut-être le genre de type dont j’ai besoin. Si tu ne te fous pas de moi, bien sûr !…

Bého souleva tranquillement son verre de Killmator et, ignorant purement et simplement la dernière phrase, il se mit à boire lentement par petites lampées en exprimant sa complicité d’un petit hochement de tête entendu.

— Je peux te demander quelque chose ? fit Mox Purol, en levant lui aussi son verre.

Il avait posé son arme et il s’était renversé contre son dossier en signe évident de détente.

— Bien sûr, répondit Bého.

— Pourquoi as-tu fait ça ?

— Pour tracer le mut, bien sûr !

— Oui, je sais. Je veux dire quelle est ta motivation ? Essaie de comprendre mon questionnement. Tu es un parfait inconnu dans le milieu de la lutte antimut. Ton nom ne figure dans aucune liste. Même pas dans celle du Front Homo Sapiens, je me suis renseigné. Et voilà que du jour au lendemain tu arraches le paralysant d’un de nos membres et… Comment se fait-il que tu sois entré si rapidement dans la lutte avec une efficacité aussi surprenante ? Qu’est-ce qui t’a si soudainement motivé ?

— Je les hais, dit Bého.

— Tu les hais… Tu t’es mis à les haïr, comme ça, du jour au lendemain ?

— Oui, du jour au lendemain. D’une minute à l’autre, même !

— Je t’écoute ! Pourquoi ?

— Je ne préfère pas en parler pour le moment. C’est encore trop frais. Je n’ai pas envie de… de… perdre ma dignité en parlant trop dans l’émotion. Je t’en parlerai plus tard, peut-être. Là, je te demande de ne plus me questionner sur le sujet.

L’expression légèrement circonspecte de Mox disparut. Bého avait l’air sincèrement ému.

— D’accord, excuse-moi. On a tous nos raisons. Toi les tiennes, moi les miennes, chacun les siennes. Tiens ! Masga par exemple, un mut a tué ses parents et son frère.

— Ah, bon !

— Tu ne le savais pas ?

— Non.

— Au fait, comment en es-tu arrivé à être là au bon moment pour lui arracher son arme et… ?

— Il y a longtemps, une dizaine de jours, que je préparais mon coup. Je veux dire que je voulais utiliser des traceurs pour localiser ces ordures. Je ne savais pas comment m’y prendre pour arriver à en déposer un sur l’un d’entre eux. Je ne pouvais passer une annonce du genre : « Vente de chaussures à mut seulement. »…

Mox sourit à la boutade.

— J’étais dans la rue quand Masga a hurlé quelque chose comme : « Dégagez, c’est un mut ! ». Je n’ai pas réfléchi, j’ai couru après elle. Tu connais la suite. Elle m’a donné l’occasion que je cherchais. J’ai pris le risque de cette initiative. J’espère que ça valait le coup.

Bého termina sa tirade en tapotant le point rouge de la banlieue nord du bout de l’index.

— Tu as bien fait, déclara Mox, en regardant ce que montrait le doigt de Bého avec un sourire sardonique.

Ils se regardèrent un moment.

— Excuse ! Un appel en céph, dit Mox.

Puis à l’adresse de son correspondant :

— Oui, Tamar, tu peux rentrer, bien sûr !

Après avoir coupé la communication, il rit :

— Je l’avais oublié. Je lui dois des explications.

— Certainement. Mais surtout pas la véritable explication.

— Euh… Pourquoi ?

— Je préférerais que ça reste entre nous. C’est pour ça que j’ai demandé un entretien privé avec toi. Il faut à tout prix éviter toute possibilité de fuite. On ne sait jamais. Je sais que tu as sans doute confiance en Tamar, mais tu sais… Si lui-même fait confiance à un autre qui fait confiance à un autre… Tu vois ce que je veux dire…

— Oui, dit Mox, un peu surpris par le zèle perspicace de Bého.

— De plus, si tu ne dis rien tu en tireras un plus grand bénéfice.

— Pourquoi ?

— Réfléchis… Il nous suffira de bien suivre ce point et de noter tous ses déplacements. Nous préparerons des planques d’observation puis des embuscades partout où il ira, mais seulement un ou deux jours plus tard pour que le mut ne se doute de rien. Si tu ne dis rien à tes hommes, ils seront tous très impressionnés par ton flair. Tu seras considéré comme un fin limier. Alors que si tu le dis…

 

Comme toutes les autres, cette antenne du Parti Muticide était indirectement sous le contrôle de Mika Sakar. Mika Sakar, actuel Premier ministre, avait fondé le Parti Muticide deux ans auparavant. Il était toujours à la tête de ce parti qui prenait de plus en plus d’ampleur. Tous les sondages étaient d’accord : Mika Sakar serait élu à la tête du gouvernement mondial aux prochaines élections. La structure hiérarchique de son organisation était simple : directement sous son contrôle œuvraient cent subordonnés qui lui rendaient des comptes et recevaient ses ordres. Dans l’organisation, ils étaient appelés : « Guides Premiers ». Chacun de ces Guides Premiers avait à son tour cent subordonnés, portant le titre de : « Guide Second », qui eux-mêmes commandaient une centaine de dirigeants d’antennes ouvertes aux simples adhérents. Cela faisait donc en tout un million d’antennes dont chaque dirigeant était appelé « Guide » par les adhérents.

 

— Encore une question, dit Mox Purol avec une dernière trace de suspicion sur son visage émacié.

— … ?

— Pourquoi fais-tu tout ça pour moi ? Pourquoi tous ces bons conseils ? Qu’en retires-tu, toi ? Tu sais, moi, j’ai besoin de comprendre ce genre de choses. Rien n’est gratuit, n’est-ce pas ?

— Moi ! Mais, c’est très simple ! Je te l’ai dit, je veux me venger. Ça m’arrangerait que tu passes Guide Second et que tu me laisses ta place ici.

Mox eut un long sourire pensif. Il rangea son arme dans un tiroir de son bureau et demanda :

— Et si on buvait un deuxième verre pour fêter notre collaboration ?

— D’accord, mais je te serais reconnaissant d’inviter Masga. Après tout, c’est grâce à son paralysant que j’ai pu atteindre mon objectif, n’est-ce pas !?

— En effet ! Mais dis donc, j’ai noté un petit truc entre vous… Hein ? Non ?

— Que veux-tu dire ?

— Ne fais pas celui qui ne comprend pas, va ! Je vois bien que tu es particulièrement prévenant à son égard et j’ai aussi noté que c’est la première fois que je la vois si… comment dire… si coquette, disons !

 

 

***

 

Tout en haut de la grande tour qui dominait la gigantesque métropole, Mika Sakar se tenait debout dans son bureau. Les mains dans le dos, il laissait distraitement errer son regard à travers la baie vitrée fumée en écoutant ce que les Guides Premiers avaient à lui dire. Ils n’étaient pas tous là, il n’y en avait que douze. Mika Sakar n’était qu’exceptionnellement en présence des cent. Il ne voyait que ceux qui avaient quelque chose d’important à lui rapporter ou à lui demander et ceux à qui il avait des questions à poser ou des injonctions à donner.

Il tenait à les voir physiquement, plutôt que de communiquer par céph, parce qu’il redoutait disait-on que ses communications à distance fussent interceptées par les muts.

N’ayant rien à répondre après avoir écouté le dernier d’entre eux, il se retourna, posa ses mains à plat sur son vaste bureau et déclara :

— Bien ! Je vous remercie tous pour l’excellent travail que vous fournissez.

C’était le signal. Les douze Guides Premiers se levèrent et sortirent en silence.

Mika Sakar se retrouva seul avec Lizi Marnot, son bras droit. Elle était assise dans un fauteuil de velours rouge à gauche du bureau. Il prit place dans son propre fauteuil et, chassant du bout de l’index deux ou trois poussières qu’il était le seul à voir sur la surface en bois vitrifié de son bureau, il dit :

— Ces espèces d’humanistes mièvres et débiles de l’Union Pour la Vie ont prévu de grandes manifestations demain, paraît-il. Notre indic m’a rapporté que rien n’a vraiment changé dans leur politique. Les discours qu’ils tiendront prochainement sur les ondes seront probablement les mêmes. Toujours la tolérance à l’égard de toutes les formes de vie… et cætera, et cætera… Beaucoup sont sensibles à ces enfantillages…

— Je sais…

— Fais savoir à tous les Guides Premiers que nous comptons sur eux pour augmenter le nombre de graves désordres attribuables aux muts. Et, surtout, surtout, insiste sur le fait que je compte énormément sur leur habileté. Je ne tolérerais pas qu’on apprenne la vérité et que nous perdions en popularité à cause d’une maladresse. Pas de meurtre surtout, le risque est trop grand. Qu’ils se contentent de dégradations, de vols, d’intimidation de la population, mais surtout pas de violences sur les personnes ! Si on venait à apprendre notre manœuvre, ce serait trop grave pour nous. Qu’ils comprennent pourquoi je ne veux aucun meurtre ; quand il y a meurtre, les enquêtes sont beaucoup plus poussées.

— Ne t’inquiète pas, je vais faire passer le message très clairement.

— Bon, je vais me reposer un peu avant de participer à cette émission. Je n’ai pas envie de me déplacer, j’y serais en téléprésence.

Elle regarda sa montre-bracelet, archaïque objet qu’elle aimait montrer.

— L’émission commence dans une demi-heure. Repose-toi un peu, oui. Tu t’épuises à la tâche en ce moment !

Mika Sakar consulta l’horloge que sa céph afficha dans son champ de vision virtuel suite à son simple désir de connaître l’heure.

— J’ai une demi-heure, oui.

Il s’allongea sur son fauteuil en soupirant.

 

***

 

L’interface céphmentale était plus simplement appelée « céph ». Des millions de nanomachines, plus précisément des nanocâbleurs ou nanocépheurs comme on avait de plus en plus tendance à les appeler, enfonçaient des sortes de racines dans le cortex. Se conformant aux instructions du logiciel qui les animait, constamment mis à jour par le Réseau, ils synthétisaient sur place les molécules dont ils avaient besoin pour étendre leurs électrodes, à partir des atomes que voulait bien leur fournir l’environnement du névraxe. Dès l’adolescence, il était possible de se faire implanter une céph. Aucune opération chirurgicale n’était nécessaire. Il suffisait d’une goutte dans une narine pour introduire des protozoaires modifiés qui acheminaient les nanocépheurs dans le cerveau. Une quinzaine de jours plus tard, la céph commençait à fonctionner. Celui qui en était équipé pouvait voir, sentir et entendre sans l’aide ni de ses yeux, ni de ses oreilles, ni de son nez, ni de contact avec sa peau, car la céph s’adressait directement aux centres cérébraux correspondant à tous les sens. La céph atteignait donc l’ultime limite de la dématérialisation : plus d’écran, plus d’écouteurs, plus rien de matériel n’était nécessaire.

 

***

 

Masga était chez elle. Elle vivait dans un modeste studio dont le petit loyer était payé par le Parti Muticide, ce dernier ayant un prix préférentiel, car le propriétaire était un adhérent.

Les jambes allongées sur son lit et le dos appuyé contre un mur, elle regardait l’holoviseur fixé en face d’elle. Elle utilisait ce système de vision économique plutôt qu’une vision virtuelle, plus performante, parce que sa céph n’assurait pas cette fonction. Les questions qu’elle avait posées aux uns et aux autres ne lui avaient apporté aucune réponse ; elle ne savait pas pourquoi sa céph ne lui permettait pas de « voir ». Comme elle n’avait pas d’argent pour consulter un spécialiste, elle se contentait de l’holoviseur.

L’émission qu’elle voulait voir commencerait dans un quart d’heure. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, et appuyant ses coudes sur le rebord, elle laissa un moment errer son regard dans la rue, d’un passant à l’autre. Elle fixa une jeune femme qui tenait un petit garçon par la main. Tous les deux marchaient lentement. L’enfant racontait quelque chose avec force onomatopées et la personne, qui était sans doute sa mère, répondait de temps en temps quelques mots d’un air amusé. Ils étaient bien trop loin pour que l’on pût entendre ce qu’ils se disaient, mais pourtant… Pourtant, Masga crut suivre presque toute leur conversation :

— Alors, les méchants ont voulu les attaquer, pichh ! Pcrruuschh ! Tatatacreuvv !

— Ah bon ! parut répondre la jeune femme.

— Oui, mais le gentil monstre des étoiles leur a jeté un grand filet, comme ça, bouvvv !

— Euhm et alors ?

— Alors les méchants, ils pouvaient plus bouger…

Je n’ai véritablement rien entendu, se dit Masga. J’imagine ces paroles et j’ai comme l’impression qu’elles sont réelles.

Ce n’était pas la première fois que cela se produisait, aussi eut-elle une petite pensée moqueuse envers elle-même : « Décidément, j’entends des voix, moi ! Faudrait que j’aille consulter ! ». Puis, elle se demanda s’il y avait un rapport avec le fait que sa céph ne fonctionnait pas très bien. Espérons que ça ne m’endommage pas le cerveau ! se dit-elle. Il lui restait dix minutes avant le début de l’émission. Elle les employa à jouer de la guitare, le pied droit sur une chaise, changeant d’accord aléatoirement et variant les battements. C’était une simple guitare acoustique, très ordinaire, une folk, mais Masga l’adorait. C’était sa guitare.

Ce qu’elle attendait était en train de commencer ; elle remit l’instrument dans son placard et reprit place sur le lit. Hamator Slim, un journaliste bien connu dit :

— Chers réseauspectateurs, bienvenue ! J’ai l’honneur d’animer cette émission sur un sujet qui fait parler de plus en plus de lui ces dernières années : les muts. Pour être le plus clair possible, je vous propose une petite introduction didactique. Qui sont les muts, pour commencer ? Quand sont-ils apparus parmi nous ? Qu’est-ce qui les distingue des autres ? Comment peut-on les reconnaître ? Nous allons tout d’abord répondre à ce genre de questions, que beaucoup se posent encore, avant d’ouvrir notre débat entre les différents représentants politiques. Ces questions, je vais les poser à Fram Rary, ma collègue journaliste préférée qui a fait une compilation des informations objectives qu’on peut trouver aujourd’hui. Bien ! Alors, Fram, qui sont les muts, pour commencer ?

— Merci beaucoup de me considérer comme votre collègue préférée, Hamator ! Que disent les scientifiques pour répondre à cette question ? Eh bien, que ce sont des humains mutants, ce qui leur a valu le diminutif populaire de muts. Nous ne savons pas encore clairement s’il s’agit d’une mutation naturelle, c’est-à-dire qui se serait de toute façon produite au cours de l’évolution ou s’il s’agit d’une mutation provoquée par l’homme : radiations, médicaments, alimentation ou que sais-je…

Masga se leva, presque sans quitter l’holoviseur des yeux, pour ouvrir le réfrigérateur et se servir à boire un grand verre de Zlag puis elle revint s’asseoir dans la même position et au même endroit.

— D’accord, merci Fram ! Et quand sont-ils apparus parmi nous, alors ?

— La première constatation officielle de cette mutation remonte à trente ans. Il s’agissait d’un enfant de sexe mâle.

— Où ça ?

— Sur Terre, en Europe de l’Ouest, dans un village nommé Tulet.

— Et qu’est donc devenu ce premier mutant ?

— Cette question entraîne deux réponses, Hamator ! Premièrement, nous ne savons pas ce qu’il est devenu. Il a disparu de la circulation, comme on dit. Deuxièmement, nous ne savons s’il s’agit vraiment du premier mutant. Comme je vous l’ai dit, il s’agit du premier cas signalé. Mais…

— Oui, bien sûr, vous faites bien de le rappeler, Fram.

— Bien ! Je vais à présent vous demander : en quoi sont-ils différents de nous ? Même si nous savons tous plus ou moins de choses à ce sujet, il est préférable de le préciser avant le débat qui va bientôt commencer, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, Hamator. Alors, qu’est-ce qui les rend différents des autres humains ? Et bien tout d’abord, leur caractéristique la plus connue, parce que la plus facilement mesurable, est le fait qu’ils grandissent beaucoup plus vite. Un mutant est en effet adulte physiquement, intellectuellement et sexuellement vers l’âge de sept ans à peine. Autre fait moins visible, car il faut beaucoup plus de temps pour s’en rendre compte : ils vieillissent apparemment moins vite. Je dis apparemment, car la communauté scientifique n’a pas beaucoup de recul pour mesurer ce fait. Mais si cette autre caractéristique se vérifie, cela devrait nous laisser supposer que les mutants peuvent vivre plus longtemps que nous. Dernier point qui pourrait les distinguer : d’après le professeur Gos Masdary, leurs cerveaux présenteraient une différence avec le nôtre. Il n’est pas simple de savoir laquelle, car l’autopsie qui lui a donné cette idée s’est déroulée dans des conditions très difficiles, explique-t-il. Le sujet étant décédé à la suite de violences qui ont beaucoup endommagé son cortex était de plus dans un très mauvais état de conservation.

— Eh bien voilà qui est clairement exposé ! Fram. Vous venez d’évoquer la violence que des mutants ont subie de la part de certains. Il est vrai que les mutants suscitent de grandes peurs qui engendrent souvent des réactions excessives. Alors comment notre société humaine réagit-elle ? Qu’en pensent les uns et les autres ? Que proposent les différentes formations politiques ? À l’heure où les plus radicaux montent de plus en plus dans les sondages, faut-il avoir peur du phénomène mutant ? Pour y voir plus clair, nous allons à présent assister à un débat entre les trois représentants des formations les plus importantes. Nos trois invités : Mika Sakar, du Parti Muticide. Matarie Malont, du Front Homo Sapiens. Goberto Rambi, de l’Union Pour la Vie.

 

Un mouvement de caméra montra tour à tour les personnes citées, toutes trois assises dans un confortable fauteuil, un petit guéridon serveur de boissons à portée de leur main droite, elles étaient disposées en carré de manière à se voir facilement l’une l’autre. Le quatrième angle du carré étant occupé par Hamator Slim qui allait animer le débat. Le journaliste commença par les remerciements et salutations d’usage :

— Madame, Messieurs, bienvenue sur notre plateau ! Nous vous remercions d’avoir répondu à notre invitation et…

 

Un carillon se fit entendre. Masga se leva d’un bond, faillant renverser ce qu’il restait dans son verre, pour ouvrir la porte. Celui qu’elle attendait avec un émoi grandissant lui sourit.

— Entre ! fit-elle.

Bého entra. Il connaissait les lieux, car il venait céans pour la deuxième fois.

— Le débat va justement commencer, assieds-toi sur le lit. Je te sers quelque chose ?

— Je veux bien un Zlag, comme toi, répondit Bého en avisant le verre de Masga posé sur la petite table blanche.

Il s’assit. Le jeune homme montrait des signes de timidité. Ce comportement tout à fait nouveau était sans doute dû au fait qu’il avait fait l’amour avec Masga, la veille, dans ce même lit. En tout cas, Masga avait le plus grand mal à maîtriser la tempête d’émotions qui tambourinaient dans sa poitrine. Qu’elle fut éperdument amoureuse de Bého ne faisait pour elle aucun doute. Elle le servit et s’assit près de lui, le cœur battant comme si elle s’apprêtait à repasser un examen. C’est qu’elle espérait qu’il n’avait pas été déçu, qu’elle lui plaisait toujours, que ce qui s’était passé hier n’était pas pour lui qu’un simple moment de plaisir, qu’il fût au moins à moitié aussi amoureux d’elle qu’elle l’était de lui, que… Elle espérait ! Quand il lui prit la main, elle frissonna. Ils regardèrent l’holoviseur, blottis l’un contre l’autre. Bého était au courant de son problème de céphvision ; elle lui en avait parlé. Il lui avait conseillé d’attendre encore avant d’aller consulter un céphologue. Elle se calma très vite. Quelque chose lui disait encore qu’il était son homme. Cette conviction s’installait en elle chaque fois qu’elle était près de lui. C’était une très étrange conviction, si ce mot convenait pour décrire ce qu’elle ressentait. Cela était de l’ordre de ce que l’on éprouve quand on se sent soi-même, dans cette sensation de : « Je suis moi ». Nous n’avons pas besoin de nous le prouver par le raisonnement, ni de le vérifier par quelque méthode que ce soit ; non, nous prétendons le savoir et cela suffit. C’est une certitude tellement grande qu’il semblerait absurde même d’en discuter. En douteriez-vous, on vous conseillerait de consulter. Dans ces moments, Masga « savait » que Bého était à elle de la même façon.

 

— Monsieur le Premier Ministre, dit Hamator Slim en s’adressant à celui de ses invités qui lui faisait face, tous les derniers sondages donnent des résultats extrêmement favorables pour le Parti Muticide, parti que, rappelons-le, vous avez fondé il y a moins de trois ans. Comment expliquez-vous ce succès ?

— Le Parti Muticide a deux ans, Monsieur Slim, deux ans à peine. Son succès est simplement dû au fait que le peuple est intelligent. Il mesure l’extrême gravité du problème que pose l’apparition des muts dans notre société. Les gens ne sont pas bêtes, vous savez, ils comprennent qu’il s’agit de l’avènement d’une ère nouvelle : celle de notre disparition. Je voudrais vous faire observer qu’il y a une question que vous n’avez pas évoquée avant le débat.

— Ah bon, laquelle, Monsieur Sakar ?

Mika Sakar gratta furtivement quelque chose sur la manche gauche de sa veste blanche et répondit :

— Combien sont-ils en ce moment parmi nous ? Et vous savez pourquoi vous n’avez pas abordé cette question ?

— …

— Vous ne l’avez pas abordée, parce que vous ne le savez pas. Personne ne le sait. Personne n’en a la moindre idée. Sont-ils des centaines ? Sont-ils des milliers ? Sont-ils déjà des millions ? Qui peut répondre à ça ? Comme je le dis et je le répète : le peuple montre qu’il est intelligent en réalisant qu’il est de la plus extrême urgence de réagir radicalement. RA DI CA LE MENT ! C’est pour cette raison que le Parti Muticide est en constante progression. C’est parce qu’il propose de faire ce que le peuple pense qu’il est bon de faire : réagir sur-le-champ.

— Agir vite d’accord, coupa brusquement Goberto Rambi de l’Union Pour la Vie, mais pour faire quoi ? Les exterminer ? Se comporter comme aux jours les plus sombres de l’histoire humaine ? Agir comme les barbares les plus inhumains qui soient pour sauver les humains ? C’est ça que vous proposez, Monsieur Sakar ?! Être inhumain pour sauver l’humanité ! Paradoxe grotesque et dangereux !

— Ce qui est le plus dangereux, Monsieur Rambi, c’est de ne rien faire. Ce que vous faites fort bien, au demeurant ! C’est pour cette raison que le peuple préfère accorder sa confiance au Parti Muticide qu’à vous-même. Les gens qui assistent en ce moment à notre débat sont actifs, eux. Ils préfèrent l’action aux belles paroles ; ces dernières ne servent qu’à philosopher. Mais le temps n’est plus à la philosophie, cher Monsieur Rambi. Nous sommes en état de guerre ! C’est la guerre des gènes ! Vaincre ou disparaître, là est l’alternative.

Goberto Rambi portait des vêtements décontractés : pantalon vert sombre en toile de zirko et large chemise blanche.

Il décroisa brusquement ses jambes et répondit, un index accusateur tendu vers son rival politique :

— Guerre des gènes ! Et revoilà votre expression favorite, que vous nous servez jusqu’à la nausée ! S’il y a une guerre, vous en porterez la responsabilité. Vous serez seul à l’avoir déclenchée. Si votre ignoble parti monte dans les sondages, c’est parce que vous exploitez la peur que vous savez si bien planter et cultiver dans le cœur des gens qui ont le malheur de vous écouter. Vous êtes un être dangereux et détestable, Monsieur Mika Sakar ! Il y a des précédents dans l’histoire ; des gens ont agi comme vous et…

— Monsieur Rambi ! intervint Hamator Slim. Monsieur Goberto Rambi, en tant qu’animateur de ce débat, je vous demande de garder votre calme et votre courtoisie !

— Ce n’est pas grave ! Ce n’est pas grave ! assura Mika Sakar. Je sais faire la part des choses, Monsieur Slim. Je ne saurais vous tenir rigueur du comportement de monsieur Rambi. Monsieur Rambi démontre à ceux qui suivent votre émission qu’il préfère diriger son agressivité vers les êtres humains que vers les muts. Il fait tout simplement montre de ce qu’il est !

Pendant que Goberto Rambi ravalait sa salive, Hamator Slim essaya de dépassionner le débat en donnant la parole au troisième invité, qui n’avait pas encore dit un mot.

 

Masga suivait très peu le débat. Elle était dans les bras de Bého la tête appuyée sur son épaule. Tout le reste, qu’en avait-elle à faire ?! Au tout début du débat, il avait doucement passé son bras par-dessus son épaule et l’avait attirée vers lui pour lui caresser le visage avec une grande tendresse. Il l’avait regardée dans les yeux, et là, comme s’il avait senti son anxiété et son trouble, il l’avait rassurée en lui disant ce qu’elle rêvait d’entendre : « Je t’aime ! ». Il y avait si peu de temps qu’ils se connaissaient… se disait-elle. Et alors, rien n’interdisait d’espérer qu’il fût sincère ! Elle l’aimait bien, elle !

 

— Madame Matarie Malont, vous ne vous êtes pas encore exprimée. Que pensez-vous au nom de votre parti, le Front Homo Sapiens ?

— Je n’ai rien dit, en effet, Monsieur Slim. Je n’ai rien dit car j’écoutais et je m’instruisais. Et voilà ce que l’on a pu constater jusqu’à présent : d’un côté, nous avons un idéaliste un peu fleur bleue qui rêve de jolies histoires humanistes, mais qui est totalement en dehors de la réalité du moment. Je parle de Monsieur Goberto Rambi, tout le monde l’aura compris. Goberto Rambi est certainement un homme au grand cœur, probablement un peu poète ou ce genre de choses. Je me garderais bien d’en dire du mal, sinon qu’il serait dangereux de compter sur lui pour régler le problème qui nous préoccupe, car les muts sont un réel problème. De l’autre côté, nous avons Monsieur Mika Sakar qui pour l’instant n’a rien fait d’autre que d’expliquer qu’il faut agir dans l’urgence. Agir, certes ! Je suis à cent pour cent de cet avis ! Mais de quelle manière ? Il ne l’a pas encore dit, en tout cas pas ici, sur ce plateau. N’est-ce pas ? Moi, je vais clairement expliquer dès à présent ce que je préconise de faire au plus vite. Oui, au plus vite, Monsieur le Premier Ministre, car vous n’avez pas le monopole du désir de l’action. La première chose que je propose, c’est de lancer au plus vite une enquête sur tous les fronts, état civil, dossier médical, dossier scolaire et professionnel, pour identifier tous les muts existants afin de leur implanter un traceur profond et de les stériliser pour enrayer leur prolifération. Voilà ce que je propose et qui sera fait sans attendre à tel point que je lancerais l’opération à la minute même ou je serais élue.

— Rappelons aux réseauspectateurs, dit une voix hors champ qui était celle de Fram Rary, la journaliste scientifique, qu’on appelle « Traceur profond » un traceur que l’on implante dans le corps et qui est conçu de telle manière qu’on ne puisse l’enlever sans risquer d’en mourir.

— Je suis décidément en compagnie de bien charmantes personnes ! s’indigna Goberto Rambi. En tout cas, je préfère être fleur bleue comme moi que fasciste comme vous, Madame ! Mais j’imagine que nous sommes loin d’être arrivés au bout de l’horreur ! Monsieur le Premier Ministre, grand chef de la guerre des gènes, ne va pas tarder à surenchérir, tel que nous le connaissons !

Mika Sakar, qui venait discrètement de se frotter les ongles avec un petit bout de tissu qu’il remit tout aussi discrètement dans sa poche, répondit :

— En effet, jeune homme ! En effet ! Je propose la même chose que Madame Matarie Malont pour ce qui est de la grande enquête ; c’est ensuite que ma proposition diffère. Je pense que ce serait une bonne idée de les livrer à des laboratoires, qui seraient chargés de les étudier, et à des personnes compétentes pour les interroger par les moyens qu’elles jugeront nécessaires. Ce sera beaucoup plus efficace pour lutter contre leur prolifération.

— Mais que savez-vous sur les muts, en fait ? cria presque Goberto Rambi. Que savez-vous d’eux exactement ? Pour estimer qu’ils sont dangereux, il faut bien les connaître, n’est-ce pas ? Alors que savez-vous d’eux ?

— Quelque chose me dit que j’en sais plus que vous à ce sujet, jeune homme.

— En avez-vous déjà côtoyé un avec certitude ?

— Oui. Je pense.

— Ce n’est pas une réponse, ça !

— Peu importe que j’en aie côtoyé un de près ou de loin ! J’ai un message à faire passer. Les muts grandissent plus vite, ils vivent fort probablement plus longtemps, et ils sont plus intelligents que nous, simples humains. Cela n’a pas été dit au début du débat, mais un très grand nombre de témoignages concordent. Nos descendants seront-ils en compétition avec des êtres qui grandissent plus vite, qui vivent plus longtemps et qui les dépassent intellectuellement ? Dans quelques décennies, les humains qui seront notre postérité nous jugeront. C’est à eux que je pense. Je ne peux pas compter sur eux pour me faire élire, aussi est-ce à leurs parents que je m’adresse aujourd’hui en leur promettant de défendre leurs enfants de toutes mes forces, avec toute ma conviction, et avec tous les moyens que m’accordera leur suffrage.

 

— Il est quinze heures, dit Bého. Tu ne veux pas qu’on parle un peu avant d’y aller ?

Ils avaient prévu de se rendre ensemble au Parti Muticide aux environs de seize heures.

— Si, tu as raison, approuva Masga en se levant pour éteindre son récepteur.

Bého se leva aussi et demanda :

— Si tu le veux bien, si ce n’est pas trop pénible pour toi, j’aimerais que tu me racontes…

— Oui ?…

— Mox Purol m’a dit ce qui est arrivé à tes parents. Je voudrais juste que tu me confirmes que…

— Mes parents et mon frère ont été sauvagement assassinés par des muts, oui, dit Masga avec une voix pleine de colère et de désespoir. Je n’étais pas là quand c’est arrivé. J’étais à bord d’un gravitant qui revenait de Mars, avec une amie. Nous venions d’assister aux préparatifs de la compétition du Grand Raid Rouge. J’habitais avec mes parents et mon frère de l’autre côté de la ville.

L’émotion faisait trembler ses lèvres et elle dut s’arrêter de parler un moment. Bého la prit dans ses bras. Appuyant la tête de la jeune femme sur sa poitrine, il caressa ses cheveux bleus aux reflets de métal et attendit.

— Que dire de plus ? hoqueta-t-elle. Quand je suis arrivée sur les lieux… C’était un massacre. L’épouvantable chose venait de se produire. J’ai vu leur cadavre tuméfié et je n’arrive… plus à sortir… ces images de ma tête !

Bého attendit un moment avant de demander :

— Comment as-tu su qui avait fait ça ?

— L’inspecteur de la criminelle me l’a dit.

— C’est-à-dire ?

— Que c’était des muts qui les avaient assassinés. J’ai aussi reçu un appel anonyme en céph qui m’a dit la même chose. Une personne qui ne voulait pas se dévoiler pour ne pas avoir d’ennuis, mais qui était dans la rue au moment où ils se sont enfuis. Ils étaient quatre et l’un d’entre eux a dit à ce passant : « Vous pouvez dire à qui vous voulez que les muts rendront coup pour coup et mort pour mort. Puisque vous nous haïssez, que vous nous chassez, nous vous haïrons et nous vous chasserons ! ».

 

 

***

 

— C’est bien lui qui a pris le paralysant que tu as laissé tombé et qui s’est enfui ? demanda Mox Purol.

— Oui, c’est lui. Je le reconnais, affirma Bého. J’en suis certain !

Les deux hommes se tenaient aux aguets à une cinquantaine de mètres de celui qu’ils surveillaient depuis une demi-heure. Ils étaient dans le vaste jardin public du centre-ville, à quelque deux kilomètres de la gigantesque tour au sommet de laquelle Mika Sakar siégeait.

Il était 13 h 10. Mox Purol plia le plan sur lequel le traceur montrait la position de l’inconnu et le remit dans la poche de son pantalon. Il le sortait de temps en temps, pour vérifier que le dispositif fonctionnait toujours. Ce serait trop bête de perdre le mut de vue et de le perdre aussi sur le plan, pensait-il.

— Qu’est-ce qu’on peut faire ? dit-il. Il y a trop de monde, là !

Il tapota sa poitrine au niveau de la poche intérieure de sa veste, là où était caché son paralysant, et murmura :

— J’hésite. La population est en majorité avec nous, mais il suffit qu’il y ait un seul humaniste à la con pour faire un scandale. Et puis ce n’est pas écrit sur sa figure que c’est un mut ! Si je tire et qu’on nous voit… Tu as une idée ?

L’homme qu’il suivait marchait lentement près d’un étang. Ils avancèrent de dix mètres et se dissimulèrent derrière un autre tronc d’arbre.

— Non, pas d’idée pour l’instant, répondit Bého à voix basse. Suivons-le et attendons.

— Oui, mais, à trop attendre, il risque de nous échapper ! En plus, il est armé lui aussi. Dommage que tu n’aies pas eu le temps de saboter son arme !

— Même si j’en avais eu le temps, je m’en serai bien gardé ! Il s’en serait vite aperçu et il s’en serait débarrassé. Du coup, on n’aurait pas pu le tracer bien longtemps.

— Oui, bien sûr. Je commence à dire n’importe quoi.

— Chut, regarde ! Quelqu’un vient vers lui. Trois hommes et une femme.

— Tu as raison. Mais, moi je dirais plutôt trois mâles et une femelle. Parce qu’il y a de fortes chances pour que ce soit des muts, les autres aussi. Et pour moi, les muts, ce sont des animaux. Qu’est-ce que tu fais ?

— Chut, cache-toi ! Tu vois bien que je prends des photos. Ça peut servir. On fera une recherche. La reconnaissance de visages nous donnera tous les renseignements.

— C’est une bonne idée, mais mon espoir d’en capturer un aujourd’hui s’envole. Tu sais que si tu m’aides à en capturer un, je n’aurais aucun mal à passer Guide Second. Peut-être même Guide Premier ! De là, je n’aurais aucun mal à te renvoyer l’ascenseur.

— Je sais, oui. Je fais ce que je peux. Parle plus doucement et essaye d’avoir moins l’air de te cacher. Il y a d’autres personnes qui risqueraient de s’étonner de ton comportement. Ce n’est jamais bon d’attirer l’attention.

Mox Purol fut sur le moment irrité par ce jeune qui lui faisait des observations, mais il se calma vite en réalisant que son compagnon faisait de son mieux et que ce qu’il disait était assez pertinent.

— Ils parlent, souffla-t-il. J’aimerais savoir ce qu’ils se racontent. Dommage que nous n’ayons pas pris un capteur de son.

— Comment ça, nous n’avons pas de capteur ! murmura Bého en sortant du revers de sa veste un appareil tubulaire muni d’une petite parabole.

Il tourna la parabole de quatre-vingt-dix degrés pour qu’elle soit perpendiculaire au tube et s’assit dans l’herbe. Mox Purol retint une exclamation d’enthousiasme, mais avoua :

— Là, j’avoue que tu es irréprochable. Je bénis le jour où je t’ai rencontré !

Sans répondre, Bého sourit et dirigea discrètement l’appareil dans la direction du groupe près de l’étang. Les quatre hommes et la femme conversaient toujours. Les brefs coups d’œil qu’ils lançaient de temps en temps à droite et à gauche montraient qu’ils ne tenaient pas à partager leur conversation.

Bého tourna lentement un bouton sur le capteur sonore et on entendit très doucement, mais distinctement, les mots échangés par les cinq personnes. Cela commença par une voix de femme :

 

 

— … plus important pour notre communauté. J’ai sur moi toute la méthode qui permet de reconnaître l’un de nous. Tout y est expliqué en détail. Le test dure une dizaine de minutes, pas plus. Ça nous sera très utile pour savoir si nous sommes infiltrés par des non-muts.

— Comment ça marche ? demanda celui qui s’était emparé du paralysant de Masga.

— Une simple exposition à des rayonnements ionisants bien définis durant dix minutes. Si le sujet est un mut, au bout de ce laps de temps, il sera incapable de s’exprimer. Le rayonnement agit sur notre aire de la parole. Hors du rayonnement, ce léger trouble ne dure que cinq ou six minutes, puis le sujet s’exprime à nouveau normalement. Le test est sans danger.

— Et si le sujet n’est pas mut ? demanda l’un des hommes.

— Dans ce cas, il ne se passe rien.

— Oui, mais alors, il peut faire semblant de ne plus pouvoir parler, pour nous faire croire qu’il est des nôtres !

— Bien sûr ! C’est pour cette raison qu’il ne faut pas qu’on le sache. Il faut faire passer le test à l’insu du sujet. Par exemple lors d’un quelconque entretien, on expose le sujet au rayonnement sans qu’il s’en doute. Dix minutes après environ, si c’est un mut, il devrait se mettre à bafouiller. Si au bout d’un quart d’heure, il s’exprime toujours normalement c’est un non-mut.

— C’est tout à fait génial ! s’écria l’un des interlocuteurs, immédiatement suivi par les autres dans son enthousiasme.

Bého et Mox Purol se regardèrent explicitement.

— On est tombés sur un gros coup, là ! dit Mox Purol. Il nous faut absolument cette procédure ! La femme dit qu’elle l’a sur elle.

— Oui, il nous la faut absolument ! Nous ne pouvons pas prendre le risque de manquer cette occasion qui ne se représentera peut-être jamais !

— Oui, mais comment faire ?

— On y va maintenant ! dit Bého en sortant son arme et en s’élançant vers l’étang.

La surprise figea Mox Purol. Il resta trois secondes sans réagir avant de faire un effort pour se déplacer aussi vite que possible. Dans le champ de gravitation de la Terre, ce n’était pas facile pour lui. Né sur Mars, il y avait vécu jusqu’à l’âge de quinze ans avant de demeurer vingt ans sur la Lune. Depuis dix ans qu’il vivait sur Terre, il n’était toujours pas arrivé à s’y faire. Bého arriva à toutes jambes, l’arme tendue. Il se mit sur un genou et tira avec une vitesse et une précision surprenantes. Quand Mox Purol arriva sur place, titubant comme s’il portait une charge de cent kilos, les cinq corps étaient étendus dans l’herbe. Il constata que Bého avait utilisé une arme à rayon létal et non un paralysant.

— Tu les as abattus ! s’écria-t-il, d’une voix étranglée.

— Pas le temps de leur faire des révérences et autres courtoisies ! répondit-il en fouillant la femme. Là, je crois que je l’ai ! Une nanomémoire ! Je vais fouiller ses autres poches au cas où, mais je crois que… Oui, c’est bon ! Elle n’a rien d’autre qui ressemble à un support d’information. Allez, vite on se tire !

Ils coururent aussi vite qu’ils purent, Bého soutenant l’ancien Martien.

 

***

 

Quand les deux hommes se retrouvèrent suffisamment loin des cinq corps étendus, ils prirent un roulant pour se rendre à l’antenne du Parti Muticide dirigée par Mox Purol.

À l’intérieur du véhicule, celui-ci ne disait rien. Il regardait Bého d’un air ahuri en respirant comme un soufflet de forge.

— Quoi ? fit Bého. Il fallait agir vite ! Je les ai abattus, oui. Et alors ? Il vaut mieux qu’ils ne racontent pas à leurs copains comment s’est passé ce qui vient de se passer. Pas vrai !?

— Oui… avoua l’autre, un peu dépassé par son subordonné.

— Nous allons voir la nanomémoire, dit Bého en exhibant un cylindre noir mat de cinq millimètres de diamètre et de deux centimètres de longueur entre le pouce et l’index. Si ça contient bien ce que la mute disait, nous les tenons. Imagine comme cela va faciliter leur identification ! Inutile d’enquêter des journées et des journées sur le passé de quelqu’un puisqu’en dix minutes seulement on peut être fixés avec une absolue certitude. Te rends-tu compte ?

— Oui, c’est considérable, en effet ! Avec ça, je peux directement passer Guide Premier !

— Vise Guide Premier, si tu veux. On en reparlera, dit Bého en enfonçant la nanomémoire dans sa vidéo-plaque portable.

Il pianota sur l’appareil et afficha rapidement un sourire épanoui.

— Il y a un document parfaitement lisible qui semble en effet parler de rayonnements ionisants !

 

***

Masga, Bého et Mox Purol étaient tous les trois dans le bureau privé de ce dernier, place des Grands Platanes.

— Je reconnais que tu as du cran, dit Mox Purol, en tendant un verre à Bého.

Il tourna son regard vers Masga, assise à droite de Bého, et ajouta :

— Il a vraiment buté cinq muts devant moi ! Quatre mâles et une femelle.

Masga regarda Bého avec une expression de surprise. Elle aurait dû être fière de lui, pensait-elle, mais en s’introspectant, elle était bien obligée de constater que quelque chose la gênait. Tuer des muts était bien sûr une bonne chose ! Mais elle aurait préféré que son homme ne le fasse pas. C’était difficile de comprendre pourquoi, mais ça ne lui ressemblait pas de tuer. Il n’était pas un tueur. Elle en était sûre. Ce n’était pas à lui de faire ces choses-là. Elle se trouva ridicule. Au lieu d’être contente de ce qu’il avait fait pour une cause juste, elle éprouvait des sentiments contradictoires inexplicables. Ne les aurait-elle pas tués, elle, dans la même situation ? Bien sûr que si ! Enfin, certainement…

Bého but une gorgée de Killmator que Mox Purol venait de lui servir et poussa un soupir d’aise en guise de toutes paroles. Il avait l’intention de tirer avantage du fruit de son action, mais il préférait prendre son temps pour poser ses exigences. Parler calmement, avec pondération, afficher même une légère distance par rapport à la négociation, tout cela offrait un avantage psychologique certain. Donner l’impression que l’on n’attend pas grand-chose de l’autre, que ce qu’on va éventuellement lui réclamer en échange n’est que modérément désiré, cimente le statut de demandeur de celui avec qui on négocie. Restera alors à endosser le rôle, le plus avantageux, de celui qui donne presque pour faire plaisir tant la contrepartie est terne. Bého était en possession d’une carte de grande valeur, une carte unique qui lui donnait tous les droits. Il était de la plus haute importance de montrer qu’il en était conscient.

Mox Purol versa un peu de liquide bleu dans le verre de Masga puis dans le sien, posa la bouteille sur le bureau et s’assit dans son fauteuil. Il conserva le silence, la tête légèrement penchée, le regard interrogatif. Que vas-tu réclamer en échange ? semblaient demander ses yeux à Bého.

Celui-ci se demanda un court instant si l’homme envisageait de faire usage de la force pour obtenir l’objet gratuitement, au cas où il en demanderait trop. Quoi qu’il en soit, il avait prévu cette éventualité. Masga regardait tour à tour les deux visages. Elle comprenait que son homme avait un moyen de s’imposer aux yeux de Purol. Elle était fière de Bého. Quelque chose l’envahit : plus fort que jamais, elle se sentit à lui. Elle était sa femme. Non pas qu’elle l’eût décidé en toute conscience, intellectuellement admis, c’était une certitude qui s’imposait à elle, faisant fi de la raison dont elle avait traversé le filtre aussi facilement qu’on passe à travers un rideau de fumée. Que Bého fût son homme et qu’elle fût sa femme était pour elle le constat d’une évidence ne souffrant aucun doute, pas plus que nous ne doutons que la tête qui se trouve entre nos deux épaules est bien la nôtre.

— Alors ? finit par lâcher Mox Purol, exaspéré par l’impertinent silence de Bého.

Était-ce une illusion ?! Mox était si intérieurement irrité par l’attitude de Bého que Masga crut entendre ses pensées : « Petit con, va ! ».

— Alors…

Bého s’interrompit pour boire une gorgée de liquide puis reprit :

— Alors, débrouille-toi comme tu veux pour obtenir la promotion qui te fera plaisir en justifiant du fait que je suis un membre de ton équipe et que c’est toi qui m’as recruté. Je suis même prêt à témoigner du fait que tu étais avec moi.

— D’accord, d’accord !… Mais toi ? Qu’est-ce que tu veux, toi ?

— Moi, oh !… Bof… deux choses seulement.

Nouvelle pause. Soulevant le verre devant la lampe du bureau, Bého regarda le liquide par transparence devant la lumière.

 

Masga n’était qu’en partie au courant. Bého lui avait simplement confié qu’il avait de quoi susciter une très vive convoitise au plus haut niveau du parti. Après l’avoir tendrement embrassée, il lui avait promis de tout lui expliquer par le menu dans peu de temps, dès que ce serait possible.

 

— Je t’écoute ! relança Mox Purol, faisant des efforts pour dissimuler son impatience.

— … Heum, heum !… Je sais, je sais ! La première chose, c’est à toi que je la demande : laisse Masga tranquille.

— Hein ?! Mais que ?… C’est-à-dire ?

Masga regarda Bého avec étonnement, mais elle resta coite. Quelques jours auparavant, elle aurait eu peur de perdre la bienveillance de Mox Purol, mais en ce moment, curieusement, elle n’en avait cure. Elle éprouva même un délicieux sentiment de fierté ; son homme s’engageait pour elle. De plus, elle réalisa qu’elle n’avait jamais vraiment aimé Mox Purol. Jusqu’à présent, elle l’avait respecté, parce qu’elle était matériellement dépendante de lui, mais elle ne l’avait jamais apprécié en tant que personne.

— Ne fais rien pour l’impliquer dans ton truc, là ! répliqua Bého, sur un ton d’où pointait une trace d’avertissement, sinon de menace.

— De quoi tu parles, quel truc ?

— Ton parti bien sûr ! Ne fais rien pour l’inciter à prendre part à ce que tu fais ici.

— Qu’est-ce qui te prend ? Je ne comprends pas.

— Tu m’as demandé ce que je veux. Je viens de te le dire, en employant des mots fort simples. Si tu ne veux pas comprendre, c’est autre chose.

Bého prit la bouteille et, avisant que Masga n’avait pas encore bu, il remplit uniquement son verre puis fixa son interlocuteur.

— Bien ! s’exclama ce dernier. Et la deuxième chose ? La première, tu as précisé que c’est à moi que tu la demandes. Est-ce à dire que la deuxième tu vas la demander à quelqu’un d’autre ?

— Oui, en effet.

— Peux-tu me mettre dans la confidence ?

— Sûr ! D’autant plus que je compte sur toi pour rencontrer cette personne. Je pourrais la contacter moi-même mais, pour des raisons de facilité, je préfère t’en charger.

— Bien, bien… Qui est donc cette personne que je dois contacter pour toi ?

— Ton chef.

— Goberto Ohkar, mon Guide Premier ? Nous lui cépherons ensemble, puisque je vais lui parler pour mon propre cas.

— Non, je ne veux pas de conversation céphonique, je veux une rencontre. Une rencontre en chair et en os ! Et de plus…

— Bon, je vais voir, mais… je ne sais pas s’il va accepter. Tu sais Goberto Ohkar est toujours très occupé et…

— Mais il ne m’intéresse pas Goberto Ohkar ! Laisse-le là où il est ! Ce n’est pas de lui que je parle.

— Mais, qui alors… ?

— Je te parle de ton grand chef, Mika Sakar ! C’est au Premier ministre que je veux parler.

— …

Mox Purol eut l’air le plus stupéfait qu’un homme puisse prendre. Masga était manifestement tout aussi surprise. Bého lui décocha un clin d’œil crâne et demanda sur un ton faussement prévenant :

— Tu ne bois plus, Mox ? Il est bon pourtant ton Killmator !

Mox Purol eut soudain le plus grand mal à conserver son calme. Masga avait littéralement l’impression de l’entendre penser quelques épithètes du plus mauvais aloi.

— Tu devrais faire attention ! dit-il, sur un ton situé entre le conseil amical et la menace.

Bého afficha un sourire insolent :

— À qui ? À toi ?

— Il n’y a pas de raison que tu te payes ma tête ! Je t’ai traité avec respect, jusqu’à présent. Si c’est la fouille que tu n’as pas supportée… Tu devrais comprendre que je ne te connaissais pas et…

— Je ne me moque pas de toi ! Je te jure que je suis très sérieux en disant que je veux voir Mika Sakar et personne d’autre. Maintenant si tu n’as même pas le cran de l’appeler, tu peux toujours te réfugier derrière moi ! Dis-lui ce que j’ai en ma possession. Dis-lui que je veux le voir en personne, que je l’exige. Dis-lui que je suis prêt à donner la chose au Front Homo Sapiens, s’il n’en veut pas. Madame Matarie Malont se déplacera peut-être, elle ! En tout état de cause, si tu ne l’appelles pas, moi, j’appelle la mère Malont et je dirais ensuite au père Sakar que j’ai pensé à lui en premier, mais que tu n’as pas voulu lui faire la commission. Là, pour ta promotion… Tu vois ce que je veux dire, n’est-ce pas ?

Mox Purol avait ravalé son air contrarié ; il semblait à présent dépassé. Fronçant les sourcils, il dit :

— Que se passerait-il si jamais nous constations que ce truc était bidon ? Y as-tu pensé ? Imagine que je dérange le ministre pour rien ! Tu crois que ce sera bon pour ma promotion, comme tu dis ?

— Si tu ne veux pas prendre le risque, je peux le proposer à quelqu’un d’autre, comme je te l’ai aussi dit.

— Ce serait tout de même plus prudent de le faire expertiser par quelqu’un et…

— Pour me le faire piquer et qu’ensuite on n’ait plus besoin de moi ! Me prends-tu pour un enfant ? Ça suffit ! Assez discuté ! Je vais rentrer chez moi. C’est demain, à 14 h, le rendez-vous ! Ici même ! Dans ton bureau. Si monsieur le Premier ministre n’est pas là, quand j’arriverai à 14 h, je repartirai à 14 h 01 et j’irai voir ailleurs.

— Oui, oui…

Au moment où Bého se leva, Purol appela en céph : « Venez tout de suite, tous les trois !… », puis il dit :

— Bého, mon vieux, tu es trop sûr de toi !… Juste parce que tu as ça dans ta poche.

Trois hommes entrèrent. Le dernier referma la porte. Chacun d’eux exhibait un paralysant.

Masga se leva à son tour et se rapprocha de Bého qui la prit par la taille.

— Tiens, Tamar ! fit Bého en reconnaissant celui qui avait servi à la démonstration du traceur. Qu’est-ce que tu deviens en ce moment ? J’espère que tu n’as pas pris froid à tes petits orteils !

Tamar afficha une mine renfrognée, mais ignora la remarque. Masga sentit que les trois hommes étaient tendus. Elle s’étonna de ressentir si nettement leur embarras. Ils étaient prêts à obéir à Purol, mais ce n’était pas pour autant qu’ils prenaient plaisir à être là. Masga les connaissait, mais cela n’expliquait pas pourquoi elle lisait si facilement dans leur état d’âme. Elle en était déconcertée. Tous les trois espéraient que Bého n’opposerait aucune résistance et qu’ils ne seraient pas obligés de recourir à la violence. L’un d’eux avait des soucis avec son fils et il avait hâte de rentrer chez lui. Quels soucis ? Elle ne savait pas. Mais comment et pourquoi avait-elle cette intuition, si forte qu’elle ressemblait presque à une information entendue de vive voix. Devenait-elle folle ? Ou était-ce sa céph qui lui jouait de mauvais tours ?

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Tamar à Purol.

— Empêchez-le de sortir et gardez vos armes dans sa direction. Je pense qu’il va comprendre ce que j’attends de lui. Pas vrai Bého ? Je te conseille de ne pas rendre mes gars nerveux parce qu’ils seraient bien capables de tirer tous les trois en même temps ! Et pour peu qu’ils appuient chacun deux fois sur la gâchette… Tu vois ce que je veux dire ? Je risque d’être obligé de fouiller un cadavre !

Au mot « cadavre », les trois hommes de Purol eurent comme une sorte de frisson mental. Non ! pas de frisson, ça ne voulait rien dire… Plutôt comme un tremblement psychique. Ça ne voulait pas dire grand-chose non plus, mais Masga ne savait pas comment décrire ce qu’elle avait capté, ou « cru » capter, en eux. En tout cas, ils avaient une famille, ils ne voulaient pas avoir d’ennuis. Malgré leur profonde conviction qu’il fallait servir le parti pour lutter contre les muts, ils souhaitaient éviter de s’impliquer trop dangereusement. Comment pouvait-elle deviner tout cela ?

— Ce serait très mauvais pour toi, Purol, répliqua Bého. Tu n’as vraiment rien d’un chef ! C’est vraiment décevant ! Tu croyais vraiment que j’avais gardé ce que tu sais sur moi ? Pauvre naïf ! Je l’ai envoyé ailleurs, bien sûr !… Tout à l’heure, devant toi, quand nous étions dans le roulant tous les deux. Tu ne t’en es pas rendu compte parce que ton petit cœur battait très fort à cause de ce qui venait de se passer. Tu étais sur le point de faire pipi tellement que tu avais peur ! Je comprends que tu n’aies rien compris sur le moment, mais à présent ressaisis-toi. Je t’en prie ! De plus, je n’ai pas fait que ça, sur ma vidéo-plaque, pendant que tu te remettais de tes émotions. Écoute bien : demain, à 10 h, un message partira automatiquement à l’adresse électronique de la direction du Parti Muticide. Ce message explique tout. Il contient même les enregistrements de ta voix qui murmure à côté de moi, quand nous étions près de l’étang. Si je ne fais rien pour annuler l’envoi du message avant demain 10 h…

Le regard de Purol se fit meurtrier, mais il garda le silence. L’humiliation que Bého venait de lui infliger devant les trois hommes lui tordait la poitrine de rage et de ressentiment. Cette ordure me tient ! l’entendit penser Masga. Elle ressentit « l’odeur » de la haine.

— Bon ! Eh bien, nous allons y aller, ma chérie ! fit Bého. Il entraîna Masga avec lui vers la sortie. Sur un regard de Purol, les trois hommes s’effacèrent.

Masga les sentit soulagés.

— Pense à ce que je t’ai demandé au sujet de Masga ! lança Bého avant de franchir la porte.

 

***

 

16 h 35.

— C’est vrai ce qu’il a dit ? demanda Masga dès qu’ils furent à l’extérieur. Tu en as tué cinq ?

Bého eut un sourire embarrassé. Il posa son bras sur les épaules de la jeune femme qui marchait à côté de lui et répondit au bout de plusieurs secondes :

— Ma jolie chérie, je t’ai promis de bientôt tout t’expliquer. Je te l’ai promis, mais là, il est encore trop tôt. Ce serait dangereux pour toi de savoir… euh… certaines choses.

Elle le fixa dans les yeux sans répondre. Son regard était si plein d’amour et de confiance qu’elle en fut fortement émue, presque bouleversée.

Le soleil était encore haut. Il faisait beau. Indifférents à la vie des hommes qui se déroulait sous eux, des centaines d’oiseaux piaillaient dans les frondaisons de la place des Grands Platanes.

— On va chez moi ? proposa-t-il. Tu ne connais pas encore mon chez-moi !

Elle hocha la tête vivement avec un grand sourire épanoui. Il y avait du mystère dans son comportement, mais elle avait confiance en lui. Il lui dirait tout, bientôt.

— Tu sais, dit-elle, Mox Purol a très mal digéré que tu l’humilies devant ses hommes, tout à l’heure.

— …

— Il te haïssait.

— Oh… bof…

— Je l’ai senti très nettement. Tu sais, je ne sais pas comment ça se fait mais… J’avais l’impression de lire en lui.

— Ah bon !

— Je te jure. Tu devrais t’en méfier.

— Ne t’inquiète pas.

Elle eut envie de lui parler de ces étranges odeurs psychiques qu’elle ressentait de plus en plus, mais elle hésita et remis cela à plus tard. Ils sortirent du couvert des arbres, bras dessus bras dessous, se souriant tous les deux amoureusement.

 

 

***

 

Le lendemain, à 13 h 55, Masga et Bého rentrèrent sous le couvert des mêmes arbres, en se tenant toujours de la même façon et en se souriant tout aussi amoureusement. Masga était grisée par ce qu’elle vivait. Rencontrer Mika Sakar en personne ! Rencontrer Mika Sakar en personne, oui, mais en plus, parce que son homme avait exigé qu’il fût là, à cette heure précise, sans une seconde de retard ! Comment aurait-elle pu imaginer être un jour avec un homme capable d’en imposer au Premier ministre lui-même ?

Quand ils entrèrent dans les locaux du parti, ils notèrent, non sans un sourire, que quelque chose avait changé. Tout était soigneusement en ordre et d’une parfaite propreté dans la grande salle.

— Ils ont dû travailler toute la nuit pour recevoir le grand général ! souffla Bého.

Tamar et Solendivo Kermin, qui selon toutes apparences les attendaient, vinrent vers eux.

— Il est là, dit simplement Tamar.

Solendivo se contenta de leur adresser le salut morapien.

Ils osaient à peine regarder Bého dans les yeux, tant impressionnés qu’ils étaient par celui qui avait exigé et obtenu l’impossible.

— Je ne manquerai pas de le féliciter pour sa ponctualité, répondit Bého d’un ton léger.

— Oui, bon… Allons-y. Ne le laissons tout de même pas trop attendre, dit Tamar.

Ils le suivirent jusqu’au bureau de Mox Purol. Tamar ouvrit la porte et, après s’être effacé pour les laisser entrer, il la referma en restant à l’extérieur.

Masga eut l’impression d’être une sorte de souveraine, au bras de son souverain d’homme, et qu’on les traitait déjà avec les égards de ce rang. Son cœur se mit à battre plus fort quand elle vit Mika Sakar. C’était bien lui en personne ! Il était assis dans un grand fauteuil très luxueux qu’elle n’avait jamais vu dans le bureau de son chef ; on avait dû en faire précipitamment l’acquisition pour la circonstance. La pièce avait été réaménagée. Le bureau, poussé dans un angle, servait de table sur laquelle on pouvait voir des rafraîchissements et des amuse-gueules de toutes sortes. Mox Purol était debout, les bras dans le dos, en train de parler à Mika Sakar ; probablement répondait-il à une question. Le Premier ministre regarda entrer Bého et Masga avec un air totalement impénétrable. Masga y nota peut-être une trace d’amusement, mais elle pensa se tromper. En revanche, ça c’était bien visible, après avoir brièvement regardé son homme, Mika Sakar se mit à la dévisager avec une visible curiosité et même plutôt un réel intérêt. Elle en fut très gênée. N’y avait-il pas confusion ? Lui avait-on mal expliqué les choses ? La prenait-il pour celle qui avait ravi aux muts cette précieuse chose, qui était à ce point importante qu’il s’était déplacé pour elle ? Dire qu’elle ne savait même pas de quoi il s’agissait !

— Bonjour, Mademoiselle ! dit Mika Sakar, en inclinant légèrement la tête.

Puis, ce fut presque à regret, parut-il, qu’il tourna son regard vers Bého pour ajouter :

— Bonjour, Monsieur Bého Thaiz.

— Bonjour, Monsieur le Premier Ministre, répondirent simultanément Masga et Bého.

— Asseyez-vous ! Asseyez-vous ! dit Mika Sakar.

Comme Bého et Masga regardaient autour d’eux, il ordonna sur un ton autoritaire et légèrement agacé :

— Faites-les asseoir, euh… vous là… Guide… comment déjà ?

— Mox Purol, Monsieur le Premier Ministre, répondit le responsable local du parti, en poussant un fauteuil vers Masga.

Masga sentit brièvement, mais nettement, la disposition d’esprit de Mika Sakar à l’égard de Mox. Cela fut comme une sorte d’odeur mentale ! Oh ! Non, là, elle disait vraiment n’importe quoi ! À n’en pas douter, elle ferait mieux de consulter ! Comment définir ce qu’elle avait ressenti ? Une sorte de… de… Elle ne trouva rien de mieux que « odeur mentale » ou « odeur psychique ». Toujours était-il que, quel que soit le nom qu’on eût pu donner à cette sensation, elle était l’équivalant mental d’une mauvaise odeur qui avait indiqué à Masga ce qu’éprouvait Mika Sakar pour Mox : il ne le détestait pas, mais il ne l’aimait pas. Elle l’avait très nettement « senti ».

Mox Purol fit rouler un second fauteuil pour le proposer à Bého et s’immobilisa, les mains dans le dos, visiblement embêté.

— Asseyez-vous aussi, Guide Burol, dit Mika Sakar. Ne faites pas l’enfant ! Je n’ai encore jamais mangé un Guide ! Ça se saurait !

Mox Purol s’assit sur le dernier fauteuil qui restait, à gauche de Masga, en s’efforçant de rire un peu et le mieux qu’il put à la plaisanterie de son haut supérieur. Mais, il ne réussit qu’à émettre un grotesque son qui donna presque l’impression qu’il se mouchait. Mika Sakar lui décocha un court regard interrogatif, un sourcil plus haut que l’autre, et haussant imperceptiblement les épaules, il se tourna vers le jeune couple.

— Bien ! fit-il. Guide Pulor m’a parlé de votre exploit, jeune homme.

— Ah ! Monsieur Purol est trop modeste, répondit Bého. En parlant d’exploit, il aura voulu magnifier mon action et je l’en remercie. Il m’a beaucoup aidé, mais son humilité et sa générosité l’auront conduit, j’en suis sûr, à m’attribuer tous les mérites de cette opération.

Masga posa sur Bého un regard chargé d’admiration. Mox Purol se tortilla, croisa et décroisa les jambes plusieurs fois, tantôt l’une par-dessus, tantôt l’autre. Masga eut l’impression que Mika Sakar souriait d’un air amusé. De nouveau, il la dévisagea un instant, puis, après avoir semblait-il chassé une poussière sur la manche droite de sa chemise blanche, il dit :

— Bon, peu importe quel est le pourcentage de mérite qui revient à l’un où à l’autre ! Si j’ai bien compris, vous avez ravi à l’ennemi un moyen très efficace de l’identifier, n’est-ce pas ?

— Extrêmement efficace, même ! Il permet d’identifier un mut en dix minutes, Monsieur le Premier Ministre !

— C’est ce que m’a dit Guide Murol. C’est extraordinaire ! s’enthousiasma le haut dirigeant.

— N’est-ce pas, Monsieur le Premier Ministre ?

— En effet ! Quand je pense que c’est l’ennemi lui-même qui nous apporte cette merveille sur un plateau !

— Il voulait l’utiliser pour nous repérer au cas où nous tenterions de les infiltrer.

— Je sais, oui… Nous ne pourrons donc pas les infiltrer, mais eux non plus. De plus, nous avons un moyen efficace de les détecter. C’est une très bonne nouvelle. Vous avez bien travaillé. Je saurai vous récompenser tous les deux. Mais… J’y songe ! Dites-moi Guide Purgol, que sont devenus les cinq cadavres ? Vous deviez vous renseigner ! Avez-vous essayé d’interroger des témoins ?

— J’ai envoyé un homme enquêter, Monsieur le Premier Ministre. Il doit me donner des nouvelles d’un instant à l’autre. Mais comme les cadavres ont disparu et qu’aucun service de police ne semble au courant… On ne peut que supposer que l’ennemi a récupéré les corps au plus vite.

— Euhmmm… Oui. Les muts doivent donc savoir que nous sommes en possession de ce moyen radical de les identifier.

Sur cette réponse, Mika Sakar distribua quelques rapides regards autour de lui. Le bureau encombré de boissons, de petits biscuits et autres bricoles à grignoter, le sol, les murs et le plafond furent balayés par son regard en une seconde. « On se croirait dans une caverne », dit-il. Non, en fait il n’avait véritablement rien dit, réalisa Masga, mais elle avait eu l’hallucinante impression de l’avoir entendu. Entendu, d’une certaine manière. Elle l’observa tandis qu’il sortait un petit bout de tissu blanc d’une poche intérieure de sa veste. Il s’en servit pour essuyer avec une extrême délicatesse le bout de sa chaussure droite avec son index tendu dans cette toile souple et douce. Il examina ses deux souliers marron, si parfaitement propres qu’on les eut crus surnaturels, et demanda en remettant le bout de tissu au fond de sa poche intérieure :

— Existe-t-il un moyen rapide de s’assurer que ce détecteur fonctionne correctement ? En utilisant les rares muts que nous avons sous la main, j’imagine, n’est-ce pas ? Comment faire sinon ?

Mika Sakar faisait allusion à six personnes : quatre hommes et deux femmes. Les enquêtes menées par le Parti Muticide avaient révélé qu’elles étaient des muts. Elles n’étaient pas officiellement prisonnières, mais une équipe du parti était chargée de ne jamais les perdre de vue. Trente personnes se relayaient nuit et jour pour les surveiller de près, les accompagnant plus ou moins discrètement dans tous leurs déplacements et restant plantées devant chacune de leurs habitations.

— Je ne sais pas… Oui… C’est sans doute une bonne idée, Monsieur le Premier Ministre, répondit Bého.

Mika Sakar accorda un rapide regard bienveillant à Masga avant de s’adresser à Mox Purol :

— Et vous, Guide Rupol, qu’en pensez-vous ?

— Je pense que c’est une excellente idée, Monsieur le Premier Ministre. Mais… il faudrait faire fabriquer un prototype de l’appareil pour le tester !

— Combien de temps cela prendra-t-il, selon vous ?

— C’est déjà fait, Monsieur le Premier Ministre, intervint Bého. J’ai pris l’initiative de le faire fabriquer. C’est un appareil très simple. Voyez, j’en ai déjà un exemplaire sur moi.

Bého montra un cube noir mat de quelque trois centimètres d’arête. Un bouton rouge était visible sur une de ses faces.

— Ah, c’est bien ! Vous êtes un rapide ! s’enthousiasma Mika Sakar. Je suis impatient d’avoir la confirmation que ça fonctionne. Guide Pumol, faites venir ici dans les plus brefs délais un de ces muts.

— Maintenant, Monsieur le Premier Ministre ?

— Bien sûr, maintenant ! Allez-y, j’attends.

— Mais…

— ?

— Je n’en ai pas les attributions, Monsieur le Premier Ministre.

— C’est ma foi vrai ! Excusez-moi ! Je m’en occupe.

Mika Sakar appela son bras droit en céph : « Lizi, j’ai besoin d’un mut. Fais-moi venir celui qui s’appelle… euh… Ce grand gaillard très fier, là ! Oui, c’est ça : Mika Maxolin. Le plus vite possible !…… Oui, fais-le venir là où je suis, sans délai, s’il te plaît. Sans délai, mais sans brutalité. Insiste bien auprès des hommes à ce sujet, j’y tiens. Pas de brutalité. »

— Lizi Marnot s’en occupe, confirma Mika Sakar. Le mut sera là dans peu de temps. J’ai choisi Mika Maxolin, comme vous avez dû l’entendre. Ce n’est pas parce que nous avons le même prénom, mais c’est parce que c’est lui qui nie le plus farouchement qu’il est un mut.

 

***

 

15 h 00.

Il y a de cela trois mois, Mika Maxolin avait été enlevé et séquestré par quatre inconnus. Ils l’avaient questionné plus de deux heures, en présence de Mika Sakar, tentant de lui faire avouer qu’il était un mut.

Espérant le faire passer aux aveux, ils avaient déballé toute sa vie pour lui démontrer qu’il n’avait que douze ans, bien qu’on lui en donnât facilement vingt-cinq ou trente.

Mika Maxolin avait nié avec force en répliquant que sa vie ne regardait que lui et qu’il n’avait pas envie d’en parler avec eux. Ils avaient longtemps insisté, sans devenir violents, bien que de toute évidence certains d’entre eux en avaient très envie. Mika Sakar, qui avait participé à l’interrogatoire, avait fini par demander qu’on le remette en liberté, mais, depuis ce jour-là, Mika Maxolin savait qu’on ne le quittait pas des yeux. Partout et tout le temps, on savait où il était. Il avait même fini par reconnaître la plupart de ceux qui l’espionnaient, tant il les voyait à l’affût souvent. Parfois, l’un d’entre eux s’asseyait trois tables plus loin dans un restaurant ou un café, parfois il en voyait un farfouiller dans le même étal que lui ou l’étal voisin d’un marché, parfois on était sur ses pas sur un trottoir, ou bien trois marches plus bas sur un escalator… Et quand il prenait un roulant ou même un volant, qu’il fît trois kilomètres ou qu’il changeât de continent… peu de temps après son arrivée, on était encore sur ses talons.

Mika Maxolin savait que ceux qui le suivaient avaient d’énormes moyens.

Oui, depuis trois mois, il avait eu le temps de mémoriser presque tous les visages de ses suiveurs obstinés. Aussi fut-ce avec facilité cet après-midi-là, alors qu’il sortait de chez lui dans l’intention d’aller voir un ami, qu’il reconnut les deux hommes qui s’approchèrent de lui. Il n’eut malheureusement pas le temps de réagir quand l’un d’eux sortit un paralysant de sa poche. L’homme tira sur sa jambe droite. Mika Maxolin sentit l’impact de la minuscule sphère de substance paralysante qui pénétra dans son muscle. Il lui fut rapidement impossible de marcher, mais les deux hommes le soutinrent chacun par un bras. Avant qu’il ne réalisât complètement ce qu’il arrivait, ils le firent entrer de force dans un roulant qui attendait non loin de là. Deux passants assistèrent à la scène, mais tout se déroula si vite !…

***

 

Il était à peine 15 h 30 quand Mika Maxolin fut introduit dans le bureau de Mox Purol. Avant son arrivée, Mika Sakar avait exigé que l’on apporte un fauteuil confortable pour lui.

— Je veux qu’il soit reçu avec un minimum de courtoisie, avait-il déclaré.

Il avait également demandé à ce que le détecteur de mut allumé soit dissimulé sous le fauteuil.

— Bonjour, Monsieur le Premier Ministre ! dirent d’une même voix les deux hommes qui soutenaient le présumé mut, toujours privé de l’usage d’une de ses jambes.

Ils s’attendaient à voir le haut dirigeant là, mais ils n’en furent pas moins impressionnés.

— Bonjour, Messieurs. Installez ce jeune homme dans ce fauteuil, s’il vous plaît. Restez avec nous, mais fermez et attendez devant la porte. Que personne n’entre !

Les deux hommes s’exécutèrent. Mika Sakar sourit à Mika Maxolin et lui déclara :

— Jeune homme, je sais que vous avez été conduit ici d’une manière tout aussi musclée qu’illégale, mais je tiens à vous rassurer : vous ne craignez rien. Nous nous connaissons déjà. J’ai eu l’occasion de vous poser quelques questions et souvenez-vous que nous ne vous avons pas mal traité.

Mika Maxolin eut un rapide regard vers Masga, Bého et Mox Purol.

— Je vous présente Masga Kie, Bého Thaiz et Guide Pujol, dit le président sur un ton aimable.

Masga fut surprise que Mika Sakar fît l’effort de retenir son nom alors qu’il semblait presque prendre plaisir à déformer celui de Mox Purol qui était pourtant plus gradé qu’elle dans le parti. De nouveau, elle « sentit » la mauvaise « odeur psychique » qui était la représentation de ce que Mika Sakar éprouvait pour Mox.

Alors qu’il se passe soudain tant de choses nouvelles pour moi, notamment que je rencontre l’homme de ma vie, je suis en train de perdre la raison ! se dit-elle avec inquiétude.

Mika Maxolin gardait le silence. Il se mit à regarder ses genoux, comme s’il attendait de voir sa jambe se remettre à bouger.

— Je vous prie de bien vouloir pardonner la manière dont je vous ai invité à venir devant moi, Monsieur Maxolin ! poursuivait Mika Sakar. Voulez-vous boire quelque chose ?

— Non, je ne veux pas boire, répondit Mika Maxolin d’une voix faible. Que me voulez-vous ? Que me voulez-vous ?

Masga s’en voulut presque de ressentir un peu de compassion pour ce jeune homme qui ne semblait pas si méchant que ça. C’était tout de même un mut ! Fort probablement en tout cas…

— Voilà trois mois que vous me faites surveiller, poursuivait Mika Maxolin. Je ne peux même pas me plaindre aux fliqueurs, le ministre de l’Intérieur est de votre bord ! Que faire ? Que me voulez-vous ? Je vous ai dit que je ne suis pas un mut. Et même si j’en étais un ? Est-ce que ce serait ma faute ? Qu’est-ce que j’aurais fait de mal pour autant ?

— Vous prétendez toujours ne pas en être un ? demanda Mika Sakar.

— Je le prétends toujours, oui. Même si, comme je viens de le dire, je ne vois pas ce qu’il y a de coupable à en être un.

— C’est une question difficile, jeune homme. Il n’y a rien de mal fondamentalement à être un mut. C’est certain ! Mais… comment vous expliquer cela ? C’est une question philosophique. Tous les gens que je représente dans le Parti Muticide, ainsi que moi-même évidemment, nous ne voulons pas d’une race qui entre en compétition avec notre descendance au risque de la mettre en péril. Si vous aviez des enfants, sans doute n’aimeriez-vous pas vous demander s’ils risquent de devenir un jour les esclaves d’une race dominatrice ! Prenez ça comme une sorte de réaction de défense du gène. Le gène a pour mission de se reproduire, de perdurer. Il ne veut pas se laisser supplanter. Le gène est prêt à tout pour se perpétuer. Et que sommes-nous d’autre que ce que le gène a inventé pour durer ? Nous ne sommes que son véhicule, son outil de survie, non ?

— Je n’ai pas l’intention de dominer qui que ce soit, moi !

— Peut-être pas… Mais comment savoir ce qui se passera plus tard entre les muts et les humains ?

— Alors, vous me faites suivre pour éviter que je domine vos enfants ? C’est ça ? Tous les gens de votre parti ont le même problème avec moi ?

— Toutes les motivations ne sont pas précisément les mêmes. Je vous accorde que certains haïssent les muts parce qu’ils sont prédisposés à haïr tous ceux qui sont différents d’eux, tout simplement. Peut-être est-ce parce qu’ils répondent inconsciemment à ce que je viens de dire au sujet de la défense du gène qu’ils servent. Pourquoi le font-ils d’une manière si… euh… rustique, disons ? C’est un autre débat. Le gène n’a pas forcément besoin d’un véhicule nanti d’une grande intelligence consciente pour survivre. Disons même que les brutes qui détruisent tout ce qui ne leur ressemble pas, sans trop de conscience, ont eu un avantage dans la sélection darwinienne que n’ont pas eu ceux qui étaient trop xénophiles.

Mika Sakar marqua un temps d’arrêt et s’adressa à Mox Purol :

— Guide Mujol, quelle est votre motivation, à vous, par exemple ?

— Euh… Monsieur le Premier Ministre, je…

— Peu m’importe la motivation de cet homme ! coupa Mika Maxolin. Monsieur Sakar, pourquoi suis-je ici ? Que voulez-vous de moi ? Vous ne m’avez pas fait venir ici uniquement pour me parler de votre conception du gène et p pou… pour m’o… m’off… rir… à… à boi…

Mika Maxolin se tut, probablement troublé par ce qu’il lui arrivait.

Là encore, Masga se surprit à plaindre le jeune homme. Qu’allait-il se passer à présent pour lui ?

— Monsieur Maxolin, dit le président, je vais vous faire conduire chez moi. Je vous fais la promesse que vous serez libre ce soir, au plus tard à 18 h.

Puis s’adressant à ceux qui avaient amené Mika Maxolin :

— Messieurs, conduisez cet homme, avec le plus grand ménagement, chez moi. Vous serez attendu par Madame Lizi Marnot. Soumettez-vous à ses ordres et instructions. Je vous recommande encore de faire preuve de la plus grande courtoisie possible envers cette personne que je vous confie. Utilisez une force graduée en cas d’extrême nécessité. Si monsieur subit le moindre désagrément, vous aurez à vous en justifier auprès de moi. Vous pouvez y aller.

Ils aidèrent Mika Maxolin à se lever. Sa jambe avait retrouvé une partie de sa mobilité, mais ils le soutinrent malgré tout pour sortir.

 

Mika Sakar prévint aussitôt son bras droit d’un rapide appel céphonique : « Lizi. Je viens de demander à ce que Mika Maxolin soit emmené au siège. Reçois les deux hommes qui l’accompagnent. Veille à ce que Mika Maxolin ne manque de rien.…… Oui… Je te rejoins d’un instant à l’autre… Oui, très concluant. On en parlera tout à l’heure, j’arrive bientôt. »

 

Masga pensait au désarroi du mut. Elle n’avait pas senti l’odeur psychique (c’est ainsi qu’elle s’était résolue à appeler cette étrange sensation) de sa détresse, mais vu sa situation qu’aurait-il pu éprouver d’autre ? Ce type-là n’a rien à voir avec ceux qui ont tué mes parents et mon frère, se disait-elle. Que c’est compliqué de choisir un camp !…

Le président coupa sa céph-communication et s’exclama :

— Résultat positif ! C’est un succès ! Un succès qui va considérablement changer le rapport de force dans la bataille, n’est-ce pas ? Je vais convoquer sur-le-champ les cent Guides Premiers pour refaire l’expérience devant eux. On laissera ensuite le mut rentrer chez lui. Vous êtes vivement invités à venir avec moi. C’est un grand jour ! Vraiment ! Le parti saura vous en être reconnaissant. Guide Murjol, je vais rapidement vous promouvoir Guide Premier à la place d’un actuel Guide Premier. Je ne sais pas encore lequel, mais ce n’est pas votre problème, n’est-ce pas ? Monsieur Bého Thaiz, je vous propose la même chose. Quant à vous, Mademoiselle Masga Kie… Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Voulez-vous prendre la place de Guide Plurol ?

— Mais, je n’ai rien fait qui mérite une promotion, Monsieur le Premier Ministre !

Le fondateur du parti sourit, chassa quelque chose d’invisible du bout d’un doigt sur son genou gauche et répondit :

— Je suis sûr que si. Sans doute avez-vous motivé le zèle de Monsieur Bého Thaiz, n’est-ce pas ? Mais nous reparlerons de vos promotions plus tard. Allons à mon bureau, pour l’heure. J’ai hâte de retrouver mes murs ; ces lieux sont affreusement poussiéreux !

Mika Sakar ne parut pas voir que Masga rougissait. Et Masga ne remarqua pas que Bého oscilla doucement la tête de gauche à droite en souriant furtivement au Premier ministre.

 

***

 

Une semaine plus tard, tout le système solaire était au courant du fait qu’il existait désormais un détecteur de mut. C’est simplement ainsi qu’on appela l’appareil. Cette information eut l’effet d’une véritable déflagration médiatique. On ne parlait plus que de ça. Les uns hurlaient que c’était un véritable scandale de stigmatiser ainsi des êtres qui semblaient aussi humains que tout autre humain, les autres soutenaient qu’il était important de savoir à qui on avait affaire. Très peu n’avaient aucune opinion. Des discussions et même des affrontements enflammaient tous les médias. On parlait de ça en famille, on en parlait dans la rue, on en parlait dans les cafés, partout où l’on pouvait parler. Mika Sakar avait encouragé quelques industriels à fabriquer l’appareil pour le vendre. Attirés par ce nouveau marché qui pouvait rapporter des sommes substantielles, ils ne s’étaient pas fait prier. Aussi le trouvait-on déjà dans de nombreux magasins et en vente par correspondance, sous différents noms de marques : Visimut, Detecmut, Mutdeceleur… Les manifestations de ceux qui s’opposaient à la vente de l’appareil n’avaient guère ralenti sa distribution. Ils avaient beau brandir des pancartes devant les magasins, distribuer des tracts, exprimer leur indignation sur le Réseau, ou haranguer les foules, très rapidement il y eut de plus en plus de détecteurs de mut dans les familles. Les discours des fournisseurs étaient simples ; ils tournaient autour de la question : « Est-ce faire du mal à quelqu’un que de savoir qui il est ? ». Mika Sakar avait dit lors d’un interview :

— Un judas sert à savoir qui est derrière votre porte. Un détecteur de mut sert à savoir qui vient chez vous. Alors que tout le monde trouve tout à fait naturel qu’il existe un appareil vous révélant qui est derrière votre porte, comment se fait-il que certains s’offusquent que l’on veuille savoir qui entre dans nos murs ?

 

 

Masga ne savait pas pourquoi Bého avait demandé à Mox Purol de ne pas l’impliquer dans le parti. Mika Sakar lui avait proposé de devenir Guide à la place de Mox Purol qui était à présent Guide Premier. Mais Bého lui avait conseillé de refuser. Quelque chose au fond d’elle lui disait qu’il serait bon de suivre ce conseil, mais ce n’était pas facile de s’éloigner du parti. Il lui versait un salaire. Certes modeste, mais c’était sa seule source de revenus. Et puis, il y avait aussi l’appartement qui lui était loué pour un prix dérisoire uniquement parce qu’elle était du parti. Elle n’avait pas envie de se retrouver du jour au lendemain sans argent et à la rue. Bého avait compris tout ça. Il lui avait proposé de l’aider financièrement, mais elle avait gentiment refusé.

Alors qu’elle pensait à tout ça, elle marchait d’un pas vif dans la rue Reveldevaure. C’était la fin de l’après-midi. L’air était confortablement frais. Les odeurs psychiques devenaient de plus en plus perceptibles, surtout depuis les trois derniers jours ; elle avait envie de se confier à Bého à ce sujet.

Un couple marchait, sur le trottoir opposé. En les dépassant, elle sentit le parfum psychique de leur sentiment amoureux. L’homme était dans l’état d’esprit d’un enfant insouciant. Savourant son bonheur, il ne pensait à rien d’autre qu’à de petits plaisirs à partager. Il avait envie d’inviter la jeune femme, peut-être au restaurant ou simplement à manger une glace quelque part ; Masga n’arrivait pas à le sentir avec plus de précision. La femme avait déjà beaucoup de projets. Elle avait envie de parler de leur future maison, de planifier leur futur, d’en discuter avec lui. Masga sentait nettement tout cela.

Un jeune garçon la croisa sur le trottoir. Les billes étoilées et les doubles S valent deux coups, pensait-il. Elle avait déjà constaté que les jeunes enfants étaient plus faciles à « lire » ou à « sentir », quel terme convenait-il le mieux ? Ce qui lui arrivait l’effrayait un peu. Est-ce que sa céph défectueuse lui offrait accidentellement un réel pourvoir de perception mentale ou était-elle au contraire en train de lui détraquer l’esprit ? En pensant aux milliards de nanorobots, qui fabriquaient et entretenaient un complexe réseau de racines nanométriques dans son cerveau, elle eut un frisson. Elle avait hâte d’en parler avec son homme.

Bého habitait presque au bout de la rue Reveldevaure qui donnait sur une place au milieu de laquelle siégeait une halle couverte, surmontée d’un beffroi, une très vieille construction, plusieurs fois centenaire. Masga et Bého s’étaient promenés sous son toit de vieilles tuiles, parmi ses poutres de chêne presque pétrifiées par le temps. Arrivée devant le numéro 6, Masga appuya sur la sonnette. Bého essayerait certainement encore de la convaincre le plus diplomatiquement possible d’accepter son aide, pensait-elle. Il avait l’air de tant tenir à ce qu’elle laisse tomber le parti ! « Tu me rembourseras plus tard, quand tu travailleras ailleurs, disait-il ». La porte demeurant close, elle sonna une deuxième fois, sortit un petit miroir de son sac à main et s’y mira deux secondes en tapotant gracieusement sa chevelure ici et là. Elle eut une petite moue d’incertitude avant d’enfouir le complice de sa beauté dans les profondeurs de son sac. Trente secondes s’écoulèrent encore sans que la porte s’ouvrît. Elle leva machinalement la tête pour regarder au deuxième étage, puis, se disant que Bého était peut-être aux toilettes, elle attendit encore deux ennuyeusement longues minutes avant de décider d’appeler en céph. Le répondeur de Bého lui récita son message personnalisé : « Je ne suis pas en ligne, ma chérie ! Laisse-moi un message. Je te rappellerai très vite. Je t’aime fort. À tout à l’heure. ». Une troisième pression sur la sonnette, plus insistante que les deux premières, ne donna aucun résultat. Il y avait à présent plus de dix minutes qu’elle attendait devant la porte. Que pouvait-il bien se passer ? Il était convenu qu’ils devaient se rencontrer devant chez lui à 17 h 30. Il était 17 h 42 ! Pourquoi ne répondait-il plus en céph ? S’il avait eu un empêchement de dernière minute, il l’aurait prévenue, elle en était certaine. Elle attendit jusqu’à 17 h 50, en sonnant encore deux fois, puis elle se résolut à rentrer chez elle. Au moment où elle allait partir, la porte s’ouvrit. Son cœur fit un bond. Un homme sortit en lui adressant un vague hochement de tête en guise de bonjour. Masga sourit en réponse. Dès qu’il lui tourna le dos pour s’éloigner, elle se faufila dans l’entrée avant que la porte ne se referme.

C’était un vieil immeuble, équipé d’un vieil ascenseur installé dans la cage d’un vieil escalier. Elle monta au deuxième étage en courant. Devant la porte de Bého, elle hésita dix secondes, l’oreille tendue. Aucun son ne révélait une présence à l’intérieur de l’appartement. Elle sonna et tapa même plusieurs fois avec ses doigts pliés puis prêta à nouveau l’oreille. Rien. Pas un son.

Déçue, et même un peu perplexe, elle se résolut à rentrer chez elle.

 

***

 

Dans son appartement, Masga regardait l’heure toutes les minutes. Il était 22 h 30 et elle n’avait toujours pas de nouvelles de Bého. Tous ses appels en céph ne débouchaient que sur le message du répondeur. Elle n’avait rien mangé de la soirée et n’avait vraiment pas faim. Jamais, elle ne s’était sentie si anxieuse. Il s’est forcément passé quelque chose de très grave, se disait-elle, sinon, il aurait pris la peine de me contacter. Mais où pouvait-il être ? Elle avait appelé les deux hôpitaux de la ville, ils n’avaient aucune personne de ce nom dans leurs murs. Cycliquement, elle ouvrait sa fenêtre pour jeter un œil dans la rue, puis la refermait pour allumer son récepteur d’holovision, comme s’il elle espérait qu’il lui donnât une information précieuse sur ce qui avait pu arriver à Bého, mais elle l’éteignait aussitôt, pour marcher dans un sens puis dans l’autre avant d’ouvrir à nouveau la fenêtre. Le temps ne passait pas. À 23 h 15, son anxiété atteignit son paroxysme. Elle se résolut à contacter Mox Purol ; c’était la seule personne dans ses relations qui pouvait avoir des nouvelles de Bého. Au moment où elle s’apprêtait à lui cépher, la sonnerie d’un appel résonna dans sa tête : c’était justement Mox Purol.

— Oui ? répondit-elle, du fond d’un profond gouffre d’angoisse.

L’appelait-il pour lui annoncer quelque chose de grave concernant Bého ?

— Masga… tu es au courant ?

— Au courant de quoi ?

— Pour Bého Thaiz ? Tu es au courant ou pas ?

Elle n’arrivait pas à répondre. Son cœur venait de s’emballer, il lui défonçait littéralement la poitrine.

— Alors, tu sais ou pas ?

— Quoi ? coassa-t-elle.

— Vraiment ! Tu sais pas ?

Mais qu’attendait-il ?

— Je ne sais pas de quoi tu parles, Mox ! Arrête de faire des mystères, s’il te plaît ! De quoi s’agit-il ?

— Je vais te répondre, mais… J’ai un doute tout à coup… Je vais te poser une question. Réponds simplement par oui ou par non : est-ce qu’il est avec toi, là, en ce moment ? S’il est là, dis simplement oui.

Il n’était donc pas mort ! Un immense soulagement lui rendit la voix :

— Non. Il n’est pas là. Je voulais justement te demander si tu ne savais pas où il est ?

— Non, je ne le sais pas ! Et pour cause, il a disparu de la circulation ! Il t’a bien eue ! Il nous a tous bien eus ! Il nous a trompés en beauté, le salaud ! Ma pauvre petite, va !

— C’est à dire ? de quoi parles-tu ?

Il ricana sinistrement :

— Si tu n’es pas au courant, tiens-toi bien. Tu t’es payé un mut, ma vieille !

— Quoi !

— Tu as bien compris. Bého est un mut. Il t’a trompée. Il m’a trompé. Il nous a tous trompés. Il s’est servi de toi. Et de moi aussi. Il nous a tous…

— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es devenu fou !? cria-t-elle.

— Je te dis que c’est un mut ! UN MUT ! Il s’est servi de toi et de nous tous !

Elle ne l’écoutait plus. Elle hurla en céph :

— Tu es fou, hein ! Tu es complètement fou ! Qu’est-ce que tu racontes ? Sale type ! Tu dis n’importe quoi !

Elle coupa la communication et se jeta sur son lit. Le visage dans les mains, elle hurla et pleura, agitée de convulsions. Mais Masga ne pleura pas longtemps. Elle s’arrêta brusquement, soudainement honteuse d’avoir gobé cette idiotie, de ne pas avoir eu confiance en Bého. Elle se trouva indigne de lui. Que lui était-il arrivé ? Comment avait-elle pu douter de lui ? Comment avait-elle laissé ce pauvre type de Mox Purol parler de son homme de la sorte ? De toute évidence, Mox Purol était jaloux de Bého ; il était tout aussi moche et ridicule que Bého était beau et brillant. Il ne pouvait que l’envier. Elle s’assit sur le bord du lit et sécha ses larmes en adressant des pensées d’excuses à son homme : « Excuse-moi, mon amour, je ne sais pas comment j’ai pu croire un instant ce pauvre type ! Je ne te mérite pas ! J’ai honte de moi. ».

 

Elle appela Mox Purol, bien décidée à lui demander des explications pour ses paroles insanes. Il répondit aussitôt :

— Ça y est ma grande ! Tu rappelles pour avoir des détails ?

— Pour que tu me donnes des explications, surtout ! Qu’est-ce qui te permet de…

— Ah, je vois que tu n’as encore pas gobé la chose ! Je te comprends ! Moi aussi, j’ai été sonné sur le coup ! Figure-toi que Mika Sakar m’a passé le pire savon de ma vie et que je me suis fait virer de mon poste de Guide Premier à grands coups de pieds au cul, si j’ose dire !

— … Tu… Tu es f… De quoi tu parles ?

— Comment ça, de quoi je parle ? Tu ne comprends toujours pas, merde alors ! Certains de nos gars ont enquêté sur lui. Il s’avère que c’est un mut. On en est sûrs !

— Mais… Pourtant, le détecteur de mut !

— Le détecteur de mut ne fonctionne forcément pas, puisqu’il est lui-même un mut !

— Mais à quoi tout cela rimait-il, alors ? Et puis on l’a bien essayé nous-mêmes. Il a fonctionné devant nous.

— Oui, il a fonctionné sur un mut complice. La belle affaire ! Un mut complice qui a disparu comme ton Bého, d’ailleurs !

Cette fois, ce fut lui qui raccrocha.

 

***

 

Masga était prostrée. Assise sur son lit, dos contre le mur, elle semblait fixer le sol, mais son regard était vague. Elle se sentait si abattue, si vide de toute énergie, qu’elle n’avait plus la force de pleurer. Son amertume était profonde. Elle se sentait si cruellement trahie par Bého ! Bého qui devait bien rire in petto, bien sûr ! De toute évidence, il n’y avait eu aucun mort. Les cinq complices avaient dû se relever bien vite.

Masga ne comprenait pas comment elle avait pu se laisser à ce point ensorceler par cet homme. Pourquoi avait-elle ressenti si fort qu’il était « son » homme ? Pourquoi avait-elle éprouvé une attirance si forte ?! Pourquoi, même à présent, n’arrivait-elle pas à le haïr pour cette ignoble trahison ? Mox Purol et Mika Sakar devaient le détester, eux, c’était certain ! Mika Sakar devait même faire tout ce qu’il pouvait pour le retrouver. Brusquement, elle se dit qu’elle aussi devait tout faire pour se venger. Pour retrouver celui qui l’avait trahie, celui qui s’était servi d’elle, qui avait poignardé son cœur, qui avait anéanti au fond d’elle tout l’amour qu’elle avait en réserve, tout l’amour que désormais elle pourrait ressentir pour quiconque. Elle serra les mâchoires et se leva. Première chose, se dit-elle, je dois rencontrer Mika Sakar et me mettre à sa disposition pour traquer le traître. Si j’arrive à le convaincre de ma motivation, il me donnera des moyens. Il n’a pas les mêmes raisons que moi de vouloir se venger, mais il doit en rêver lui aussi. C’est certain !

 

***

 

7 h 00.

Masga marchait lentement dans le parc, sous les arbres, en direction de la tour géante. Dans un premier temps, elle avait pensé aller demander à Mox Purol de l’aider à voir Mika Sakar, mais elle avait finalement décidé d’essayer de rencontrer le Premier ministre directement. Ce ne serait certes pas facile ! Il n’était pas le genre d’homme que l’on aborde aisément, mais elle se disait qu’en passant par la hiérarchie ce ne serait pas plus rapide. Rien que pour convaincre Mox, déjà ! Et puis elle n’avait pas envie de lui devoir quoi que ce soit de plus à celui-là ! Pourquoi le détestait-elle tout d’un coup ? Elle n’en savait rien. Elle n’en savait rien… peut-être pas tout à fait ! Disons qu’elle n’avait pas envie de s’avouer qu’elle n’avait pas du tout aimé ce qu’il avait dit au sujet de Bého. Elle n’avait apprécié, ni ce qu’il avait dit, ni la manière dont il l’avait dit. Quelle contradiction, s’avoua-t-elle ! Alors qu’elle aurait dû détester celui qu’elle avait pris pour l’amour de sa vie, elle continuait à souffrir qu’on parlât mal de lui. Sachant que, se disant cela, elle se dirigeait toujours vers l’immense tour dans l’intention d’offrir sa collaboration pour traquer Bého, il est facile de mesurer la confusion qui régnait dans son esprit. Elle avait dans l’idée de s’adresser à la première personne qui lui barrerait le passage en lui disant simplement : « Faites savoir au Premier ministre que Masga Kie veut le voir le plus vite possible ! ». Il ne peut que se rappeler de moi, se disait-elle, et il se doutera bien de quoi je veux lui parler. Elle repensa à l’étrange sourire que Mika Sakar lui avait plusieurs fois adressé dans le bureau de Mox Purol, ne sachant qu’en penser. Puis, lui revinrent à l’esprit toutes les horreurs que Mox avait dites au sujet de Bého. Cela la mettait dans une colère de plus en plus grande chaque fois qu’elle l’évoquait. Ses pas se firent plus lents. Que faisait-elle ? Elle savait très bien qu’elle n’aurait jamais la force de faire du mal à Bého, à son homme… Oh, non ! Dans ses pensées, elle avait encore dit : « mon homme. » Elle se sentit soudain abattue, épuisée. Elle serait sans doute tombée à genoux sous la charge de son désespoir si une voix ne l’avait pas fait sursauter :

— Mademoiselle ! Il faut que je vous parle.

Stoppant sa marche, elle se retourna vivement. Un jeune homme lui faisait face. Ils étaient toujours sous le couvert des arbres, mais sur le point d’en sortir. La clairière dans laquelle se trouvait l’étang n’était plus qu’à quelques pas. D’un signe de tête, il l’invita à rester à couvert en répétant :

— Je dois vous parler !

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle, d’une voix déformée par le chagrin et la lassitude. Qui êtes-vous ?

— Je vous promets de vous dire qui je suis, si vous me permettez de vous dire d’abord qui vous êtes vous-même.

Le jeune homme parlait doucement, en jetant fréquemment des regards sur les côtés et par-dessus son épaule.

— … ?!

Devant l’attitude étonnée et visiblement abattue de Masga, il ajouta :

— Je veux vous parler de Bého aussi, mais, je vous en prie, ne restons pas là trop longtemps. Suivez-moi…

Lui parler de Bého !? Masga accepta de l’écouter. Elle rebroussa chemin pour le suivre. Ils sortirent du parc sans échanger un mot et, toujours silencieux, l’inconnu l’entraîna dans un café situé sur une petite place non loin de là. Il lui fit signe de s’installer en terrasse et prit place en face d’elle. Posant ses coudes sur la petite table ronde qui les séparait, il la regarda d’un air gêné :

— Je m’appelle Modalls. J’ai quelque chose de très important à vous apprendre sur vous-même, dit-il. Mais, je ne sais pas trop comment m’y prendre.

— Dites ça n’importe comment. Je me débrouillerai avec. Vous avez dit que vous vouliez me parler de Bého, aussi.

— Bien sûr ! Je l’ai dit. Mais je dois d’abord vous parler de vous.

— Hé bien ! je vous écoute. Allez-y !

— Oui, oui… Euh… Je vais commencer par une question. Vous avez appris que Bého est un mut, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Que savez-vous des muts, exactement ?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire, pour parler poliment ?

Il allait répondre, mais une serveuse l’interrompit.

— ’jour ! Qu’est-ce que j’vous sers ?

Il regarda Masga, l’invitant à commander.

— Un Zlag, dit-elle.

— Pareil, un Zlag.

La serveuse disparue, il fixa Masga un moment, paraissant chercher une manière de reprendre son propos, puis dit soudainement :

— Savez-vous que ma céph me pose des problèmes ?

— Hein ?! Non, je ne le savais pas. Mais… que…

— Oui, je ne reçois pas les images. Je peux cépher, car j’entends bien les sons, mais les images, je ne les vois pas.

— Ah… mais…

— Non, je ne vous ai pas demandé de parler avec moi pour m’en plaindre et vous demander de la réparer. J’essaie simplement de vous amener à comprendre quelque chose.

— Ah, et ben… que devrais-je comprendre d’autre que ce que vous venez de me dire : que vous avez de problèmes avec votre céph ?

— Euh… Attendez !…

La serveuse posa les deux verres de Zlag sur la table et repartit aussitôt.

— Je me souviens quand quelque chose a commencé, reprit l’inconnu. Au début c’était très ténu, presque imperceptible. Je pensais que ça venait de mon imagination. J’avais l’impression de ressentir l’humeur des gens. S’ils étaient heureux ou tristes, s’ils étaient haineux ou amoureux. Bien sûr, les expressions du visage donnent de bonnes indications de ces états d’esprit, mais moi je croyais les ressentir sans même les regarder.

Masga eut un soudain regain d’intérêt pour ce que lui racontait Modalls.

S’arrêtant de parler, il but la moitié de son verre puis il la fixa intensément, essayant de guetter une réaction.

— Je vous écoute, lui dit Masga.

— Plus tard, assez vite, je me suis rendu compte que je ne rêvais pas. Je lisais de plus en plus précisément dans l’esprit des gens. J’ai vite compris que cela n’était pas dû au mauvais fonctionnement de ma céph.

— À quoi alors ?

La réponse ne fut pas prononcée, mais Masga la perçut nettement : « Au fait que je sois un mut. »

Masga sentit son cœur s’emballer.

« Vous aussi, vous êtes une mute, Masga ! poursuivait Modalls, toujours sans prononcer le moindre mot. Comme moi et comme Bého. Vous êtes une mute ! »

Modalls cessa un moment de « parler ». Le « silence » mental se fit dans l’esprit de Masga. Le jeune homme lui laissait quelques secondes pour assimiler le fait, pour se faire à cette idée, pour en appréhender toute la mesure. La révélation était aussi stupéfiante qu’évidente. Elle était déconcertante, mais elle tombait sous le sens. Masga ne pouvait que se demander pourquoi elle ne lui était jamais venue à l’esprit et c’est précisément ce qu’elle faisait, bien qu’il y eut pour le moment très peu de place pour cette question ; il se passait tant d’autres choses dans sa tête au même instant ! Toutes ces pensées se bousculèrent en elle, ne passant que fugacement au premier plan de sa conscience. Que se dire au sujet de sa haine des muts ? Mais alors, qu’est-ce qui l’empêchait d’aimer Bého ? Comment Modalls savait-il qu’elle était une mute ? Bého le savait-il aussi ? Que pouvait-elle apprendre de plus au sujet des muts, et donc au sujet d’elle-même ? Que devait-elle faire à présent ? Comment devait-elle orienter sa vie, sa nouvelle vie ? Comment accepter l’aide financière et immobilière du Parti Muticide ? Que lui voulait ce mut ? Pourquoi prenait-il la peine de lui dire ce qu’elle aurait dû comprendre toute seule depuis si longtemps ? Savait-il qu’elle était au Parti Muticide ? Était-elle considérée comme une traîtresse ? Allait-il exercer des représailles ? L’esprit de Masga était à la fois tétanisé par l’incroyable découverte de sa nature et surchauffé par le torrent de questions qui découlait de cette révélation.

Modalls se remit à communiquer silencieusement : « Vous n’avez rien à craindre de moi. Personne ne pense que vous êtes une traîtresse. Oui, Bého sait que vous êtes une mute. Je ne peux pas tout vous expliquer maintenant, car je suis dans l’urgence. Il m’a parlé de vous. Je sais qu’il vous aime. Je sais que vous l’aimez aussi. C’est surtout pour ça que je devais vous parler. Bého a besoin de nous. »

Tout en communiquant télépathiquement, Modalls avait prononcé une phrase sans importance, visiblement pour dissimuler la nature de leur véritable conversation :

— Je suis fatigué en ce moment. Je ne sais pas pourquoi, mais je dors mal.

Comment lui répondre ? Où était Bého ? Et pourquoi avait-il besoin d’aide ? se demandait Masga. Modalls le lui dit :

« Pour me répondre, contentez-vous de penser. Je ne sais pas où est Bého, mais je suis presque certain de savoir ce qui lui est arrivé. J’ai besoin de vous pour lui venir en aide. J’ai tant de choses à vous révéler en si peu de temps ! Je suis traqué. Ne dites surtout à personne ce que je vais vous dévoiler là : Mika Sakar… ».

Le train de noèses qui parvenait à l’esprit de Masga s’arrêta brusquement. Il fut remplacé par quelque chose qui ressemblait à une déflagration ou à une décharge électrique mentale tant c’était fort ! Et cela avait le « goût » ou « l’odeur » de la peur.

« Fuyez ! Fuyez Masga ! Entendit-elle hurler, aussi bien avec son esprit qu’avec ses oreilles.

Quatre hommes, surgis d’elle ne savait où, s’étaient soudainement précipités sur Modalls. Un bras musclé lui serrait déjà le cou et il n’émettait plus que quelques râles. Se levant précipitamment, Masga l’entendit cependant dans son esprit : « Fuyez Masga ! ».

Elle hésita. Un des hommes essaya de l’attraper par la taille en criant :

— Attention ! la femelle se barre !

Masga fit un bond en arrière, renversant plusieurs tables au milieu des cris des clients. En un éclair, elle vit l’homme brandir un paralysant dans sa direction. Elle s’élança en zigzaguant dans la rue.

« Fuyez Masga ! entendait-elle toujours en elle. Ne parlez surtout à personne de notre pouvoir télépathique. N’en parlez jamais ! J’essaierai de vous… ».

Elle ne reçut plus rien. Était-il arrivé quelque chose à Modalls ? Ou le pouvoir télépathique n’atteignait-il pas cette distance ? Dans sa course précipitée, l’esquisse de cette question traversa sa tête une fraction de seconde seulement. Elle entendit hurler dans son dos :

— Ne la laissez pas filer ! Retenez-la ! C’est une mute !

La panique la propulsa plus vite encore.

 

Masga courait. Elle courait aussi vite qu’elle pouvait, à la limite des capacités de son corps athlétique. Mue par la peur, elle ne sentait ni la fatigue, ni les signaux de douleur émis par ses muscles et ses tendons.

Boris Tzaprenko Science-fiction