Archives de catégorie : spécisme

Spécisme et misonéisme, quelques hypothèses

Spécisme et misonéisme
quelques hypothèses

 

Descendants de la prudence

 

Peu d’humain se sont parfois écartés du chemin des habitudes. Par exemple, pour manger quelque chose que les autres ne consommaient jamais. La personne qui faisait ça prenait le risque de mourir empoisonnée, mais elle pouvait aussi offrir à ses congénères une information précieuse : cette chose peut nous rendre malades, nous tuer ou nous nourrir. Tous ceux qui défiaient les usages, se comportant comme des dévoyés de la routine, comme des iconoclastes d’existences tracées, furent nos inventeurs et nos découvreurs, en un mot nos élites. Leur comportement inaccoutumé a été la levure de notre forme de vie. On comprendra que plus une espèce se compose d’individus expérimentateurs, plus elle évolue vite. Mais il ne faut pas que tous soient anticonformistes, car l’espèce se mettrait en danger. Il importe qu’une proportion notable de ses membres préfère la sécurité en ne faisant jamais rien d’autre que ce qui s’est déjà fait. La sélection darwinienne pourrait faire disparaître les espèces qui prennent trop de risques et aussi celles qui n’en prennent pas assez. Ces dernières seraient éliminées par les changements de leur milieu auxquels elles seraient incapables de s’adapter puisqu’elles n’évolueraient pas, ou elles seraient dominées, voire néantisées, par une espèce moins conservatrice. Seules restent en lice les formes de vie comportant une proportion de novateurs suffisante sans être excessive, donc.

Ainsi, nous serions presque tous des enfants de la prudence. Peut-être est-ce là l’une des raisons pour lesquelles un grand nombre d’humains sont ataviquement misonéistes ; la plupart sont perturbés par tout ce qui est nouveau, le non-changement étant pour eux une confortable sécurité.

 

Idées clandestines à bord de notre esprit

Les humains font partie des animaux avant tout sociaux. Certains sont rationnels, mais même ceux qui le sont le plus ne disposent que d’une raison entravée par la camisole sociale.

Dès l’enfance, l’éducation grave nombre de conceptions dans notre esprit. Même au-delà de toute religion, il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui se pense et ce qui ne se pense pas.

Toutes ces choses que l’on bourre dans notre tête, surtout dans notre jeune âge, mais aussi plus tard, sont extrêmement variées ; cela va de « on ne met pas son doigt dans le nez » à la loi de la gravitation universelle, en passant par tout un tas de concepts on ne peut plus hétéroclites, scientifiques, mystiques, politiques, historiques, philosophiques, médiatiques, sportifs… et plein plein plein de « ça se fait, ça ne se fait pas » et de « ça se dit, ça ne se dit pas » et de « c’est comme ça et puis c’est tout ! ». Imaginons un peu le merdier qu’il peut y avoir dans une tête. Beaucoup de ces connaissances sont indéniablement très utiles, ne serait-ce qu’au moins une langue pour s’exprimer, par exemple, et bien d’autres encore. D’autres, au mieux, ne servent à rien, au pire, sont nocives. À noter que les langues, dont je viens d’admettre la très grande utilité, peuvent elles aussi être des vecteurs d’idées contaminant les esprits : « le masculin l’emporte sur le féminin » en est un déplorable exemple.

Certaines sont démontrables, à l’instar du théorème de Pythagore.

D’autres ne le sont pas, parce qu’elles sont hors du domaine de la raison ; elles méritent cependant de remporter notre totale adhésion : « la cruauté est condamnable », par exemple.

Quelques-unes sont totalement arbitraires, sans utilité et sans conséquence : on offre des chrysanthèmes aux morts, par exemple.

Hélas, il y a aussi les injections intracérébrales d’idées arbitraires qui sont très nocives. Le spécisme, avec notamment sa frontière ontologique imaginaire entre les humains et les autres animaux, est l’une d’entre elles. La croyance que les protéines n’existent que dans la viande et que les ressources animales sont indispensables à notre nutrition en est une autre.

Le problème est que nous ne prenons guère le temps de vérifier que nous adhérons consciemment à toutes ces idées que nous n’avons jamais conçues, mais qui pourtant conditionnent notre comportement à chaque instant, tout autant que si elles étaient les nôtres.

On vérifiera et s’efforcera de démontrer tout ce qui est scientifique, mais jamais un enseignant ne demandera à ses élèves de démontrer que, en France et ailleurs, il faut caresser les chiens et les chats, mais manger les lapins. Les plus grands esprits rationnels de notre espèce rêvent de concevoir une nouvelle physique qui remplacerait la nôtre, unifiant les quatre forces fondamentales pour mieux expliquer notre univers. Mais, même parmi ces esprits-là, peu s’interrogent sur l’habitude de destiner certaines espèces à nous tenir compagnie et d’autres à être exploitées, torturées et ingérées sans le moindre remords. Le bien-fondé de cette manière d’agir est tenu pour acquis. Comparable à une idée clandestine à bord de notre cerveau, jamais on ne lui demande son billet ; elle échappe à tous les contrôles de la raison. Hélas, elle prend très souvent les commandes à notre insu et nous pilote. Ces réflexes, enfouis dans notre crâne dès nos premiers pas, sont cachés dans des recoins si profonds des méandres de notre cerveau qu’il nous arrive très rarement de les examiner avec attention pour vérifier leur valeur. Nous ne faisons pas assez souvent le tri de notre grenier mental ; ce qui nous fait prendre le risque d’adopter des comportements non contrôlés par notre conscience, des conduites quasi mécaniques. Nous n’avons pas conscience que notre conscience a, par moments, des écrans noirs. Nous ne sommes pas conscients de n’être pas conscients à chaque instant.

Notre conscience refait surface quand nous nous trouvons plongés dans une situation entièrement nouvelle ou quand un problème inhabituel survient. Là, nous réfléchissons : comment se comporter dans cette situation ? Comment résoudre ce problème ? Mais dans la vie courante, nous agissons un peu comme un thermostat qui régule la température sans avoir conscience de ce qu’il fait. Parfois, au volant, il nous arrive de réaliser que nous avons fait quelques kilomètres sans nous en rendre compte. Tiens, je suis déjà là ! Il nous arrive aussi de lire sans avoir conscience de ce que nous lisons. Une partie de nous décode le texte, mais la signification de ce dernier n’est pas traitée par la conscience. C’est de cette manière que nous agissons assez souvent. Par exemple, quand nous pensons, avec la plus grande sincérité, aimer les animaux, mais que nous les tuons pour les consommer.

 

Les enfants de l’égocentrisme

Le spécisme est une chose allant tellement de soi, que cette conception est moins remise en cause que les acquisitions scientifiques maintes fois démontrées. Proposer de s’interroger sur le bien-fondé du spécisme semble plus farfelu que méditer sur des univers multidimensionnels ou chiffonnés, trous de ver et autres audacieuses spéculations.

Comment cela se fait-il ? Pourquoi le spécisme est-il si solidement ancré en nous ?

Nous savons que nous avons tous une très forte propension à penser avant tout à nous-mêmes. Peu importe comment nous appelons cette inclination, « instinct de conservation », si l’on veut. Toujours est-il que, en effet, il n’est pas nécessaire de faire un effort pour penser à son propre intérêt avant celui des autres. Reconnaissons-le : nous sommes nous-mêmes une des personnes que nous estimons le plus ; nous aimons câliner notre ego, le couvrir de bisous et de caresses pour le faire ronronner comme un petit chaton. Ho ! Je t’aime beaucoup, moi ! Je ferais tout pour te mettre en avant pour qu’on te remarque. J’espère que tu vas devenir riche et célèbre et que tout le monde va t’aimer comme moi, je t’aime, moi…

Je ne veux surtout pas laisser entendre que cet égocentrisme inné est une exclusivité humaine. Certains animalistes tiennent des discours haineux envers notre espèce. Je ne partage pas du tout leurs propos qui ne sont ni plus ni moins qu’une forme de spécisme, un spécisme inversé par rapport à celui qui est le plus communément répandu, mais un spécisme tout de même. Il n’y a en effet aucune raison de supposer que les autres animaux sont meilleurs que nous ; le prétendre serait naïvement manichéen. Nous sommes tous conçus sur le même principe évolutif. L’égocentrisme, la cruauté aussi bien que l’altruisme et la compassion animent de très nombreuses espèces.

Cela dit, impossible de nier que l’humain est le plus nuisible des animaux. Il est vrai que notre espèce commet les plus grands massacres dans ses propres rangs et dans ceux de tout ce qui vit sur Terre. Mais cela n’est pas dû au fait que l’humain soit la forme de vie la plus immorale. Cela est dû au fait que son égocentrisme dispose de moyens colossalement grands pour s’exprimer. Il est raisonnable de supposer que d’autres espèces disposant de moyens aussi importants n’agiraient pas mieux que nous. Dans un poulailler, on peut observer autant de scènes de tendresse et de solidarité que d’impitoyables compétitions. À voir comment un chat peut jouer cruellement avec une souris, on ne peut que se féliciter de ne pas être à sa merci !

Je ferme cette parenthèse pour en revenir à nous.

L’égocentrisme, cette préférence que l’on ressent pour soi-même, a fini par s’étendre un peu vers d’autres, mais seulement vers ceux qui nous ressemblent le plus possible, ceux qui ont le même sexe, la même couleur de peau, la même sexualité, la même nationalité… L’idéal eût été d’accorder de la considération à d’autres soi-même, mais, n’en trouvant pas, on fut bien obligé d’accepter des différences, mais pas trop tout de même ! Le moins possible ! Ainsi apparaissaient le sexisme, le racisme, l’homophobie, la xénophobie. Ces exclusions de la sphère de considération oppriment les plus faibles ou les moins nombreux ; le sexisme, toujours admis, puisque malheureusement les femmes ne touchent toujours pas le même salaire que les hommes, a une origine des plus primitives : le fait que l’homme est physiquement plus fort que la femme. Quelques « extrémistes » ont remis ces limites d’ouverture à l’altérité en question. Cela a dû être très difficile pour eux ; la preuve, ils ont encore des opposants puisque ces maux ne sont pas complètement éradiqués !

Remettre le spécisme en question demande encore plus d’efforts, car il faut lutter contre son narcissisme pour faire entrer dans notre cercle de considération des personnes qui nous ressemblent encore moins que celles qui n’ont ni le même sexe, ni la même couleur, ni la même sexualité, ni la même nationalité… Ces nouvelles personnes que nous devons accueillir dans notre champ de considération sont si différentes des humains que la plupart de ces derniers sont choqués que l’on ose employer le mot « personne » pour parler d’elles. C’est un crime de lèse-majesté contre Sa Majesté l’Humanité. Comme une majorité a longtemps refusé de considérer que les humains noirs étaient des personnes, une majorité refuse aujourd’hui de constater que les non-humains ont une personnalité, et sont donc, comme nous, des personnes. Il ne vient pas à l’esprit qu’on ne mange pas du veau, mais un veau, un enfant bovin particulier qui a terriblement souffert d’avoir été brutalement séparé de sa mère pour être engraissé seul dans un box minuscule, infortune commune à des centaines de milliers de ses congénères, mais que chacun ressent personnellement, pas comme du veau, mais comme le veau qu’il est. Cela ne vient pas à l’esprit parce que cette personne bovine est si loin de nous ressembler qu’elle est presque un objet et qu’aucune idée clandestine ne nous pousse à avoir de la compassion pour elle. Pire, une idée clandestine nous rassure en nous disant que c’est normal de traiter du veau ainsi.

Parce qu’il est encore moins à notre image, considérer un poisson comme un objet est pour nous tout naturel. Qu’il éprouve la peur et la douleur, qu’il ait des relations sociales avec ses congénères passe très loin de notre esprit, quelque part dans une autre galaxie. On nous a tellement appris que la pêche est un sport paisible et bon enfant, qu’il paraît totalement incongru, et même un peu niais, de se soucier de la souffrance d’un poisson. Pourquoi pas d’un caillou ! Alors, dire d’un mérou qu’il est une personne, c’est prendre le risque de se faire interner.

 

S’écarter du troupeau social est une épreuve

Désobéir à une pratique culturelle, fruit d’une idée clandestine inculquée, entraîne de grandes difficultés à vivre en société, en famille et même parfois en couple. Par exemple, ne plus consommer de ressources d’origine animale est aussi difficile que de vivre en marchant sur les mains. C’est difficile pour des raisons pratiques, car la nourriture proposée par la société est majoritairement omnivore. Et c’est difficile dans les relations sociales parce qu’il faut souvent se justifier. « Mais enfin, pourquoi marches-tu sur les mains ? » En effet, pour le plus grand nombre « Les non-humains sont des ressources à notre disposition » va autant de soi que « Les pieds sont faits pour marcher ».

Cette pression sociale fait que beaucoup de personnes évitent tout simplement de penser à contre-courant. Pour les animaux sociaux que nous sommes, il est tellement plus facile de penser ce qui se pense et de faire ce qui se fait. Plus grand est le nombre de personnes qui se comportent comme nous, plus on se sent soutenus dans ce que nous croyons être. Une seule personne différente suffit à troubler la sérénité du groupe social si fortement conditionné par le « ce qui se fait, ce qui se pense » moult et force fois injecté dans le cerveau dès la tendre enfance. Prenez un air suffisamment sérieux pour déclarer soudainement :

— Hier, j’ai bu un grand verre de lait de chienne, je me suis régalé !

— Hein ! Du lait de chienne ! Beurk ! Tu es fou ! On peut consommer du lait de vache, ou de chèvre. Mais de chienne, non ! Tout le monde sait ça ! Quelle drôle d’idée ! T’es un peu zarbi, comme type, toi !

Ajoutez :

— Non, j’ai voulu essayer… D’habitude, je bois du lait de femme. Ma voisine qui est nourrice en a trop.

Là, c’est certain, on va vous gerber sur les pieds ! (Il ne faut pas dire « gerber », ce n’est pas bien.)

Répondez alors :

— Bien que ce ne soit ni nécessaire ni recommandé quand on n’est plus un nourrisson, boire du lait de femme pour un humain est moins zarbi que de boire du lait de vache, car nous ne sommes pas des veaux.

Vous obtiendrez des regards cherchant désespérément la preuve que vous plaisantez. Quoi qu’il en soit, la conclusion sera que vous n’êtes pas vraiment normal.

D’une manière générale, prendre un peu de distance avec le troupeau social se paye par des réprobations d’une ampleur proportionnelle à l’ancrage de l’habitude que vous défiez : regards entendus qui s’échangent autour de vous, moqueries non dissimulées… cela peut aller jusqu’à une réelle hostilité, notamment quand on s’écarte des habitudes spécistes, par exemple.

En conclusion, ataviquement enfants de la prudence, manœuvrés par des idées clandestines, égocentriques, englués dans la pression sociale… il n’est pas facile d’accepter les changements de notre rassurant ronron quotidien.

Spécisme

Spécisme

 

C’est en 1970, dans une brochure peu diffusée, que Richard Ryder a créé le mot « spécisme » par analogie avec les mots « racisme » et « sexisme ».

Le terme a été popularisé par le philosophe utilitariste australien Peter Singer. Dans son ouvrage fondateur La Libération animale, celui-ci confirme qu’il doit ce mot à Richard Ryder1. Le spécisme est consubstantiel au racisme et au sexisme. Tous trois sont en effet de la même essence ; tout comme le racisme est une discrimination selon la « race » et comme le sexisme est une discrimination selon le sexe, le spécisme est une discrimination selon l’espèce. Au substantif « spécisme » correspond l’adjectif « spéciste ». Ces deux mots entraînant « antispécisme » et « antispéciste ». En France, Cahiers antispécistes est une revue fondée en 1991 dont le but est de remettre en cause le spécisme et d’explorer les implications scientifiques, culturelles et politiques d’un tel projet.

On peut distinguer deux faces de l’idéologie spéciste. Je les appellerai : « le spécisme recto » et « le spécisme verso ».

Peter Singer

Peter Singer

 

Spécisme recto, l’espèce élue

 

L’une des manifestations du spécisme crée arbitrairement une frontière distincte entre les humains et les non-humains pour placer les humains bien au-dessus de toutes les autres formes de vie. Cette conviction va parfois très loin : j’ai entendu une personne me maintenir que Dieu avait créé l’Univers tout entier pour l’homme. Selon cette croyance, nous serions donc l’espèce élue.

Cette face du spécisme place donc l’humain d’un côté d’une frontière imaginaire et toutes les autres créatures de l’autre. Cette séparation arbitraire range dans le même sac tous les non-humains, des grands singes aux acariens en passant par les limaces, sous le substantif : « animaux ». D’un côté l’humain donc, de l’autre les animaux. C’est aussi simple que cela. D’après l’humain, l’humain est tellement supérieur que comparativement à lui, il n’y a aucune différence notable entre un gorille et un pou. Un peu comme par rapport à la hauteur de la tour Eiffel, il n’y a pas de différence notable entre la taille d’une souris et d’une fourmi. Il se trouve pourtant que, au moins depuis Charles Darwin, on sait que l’homme est un animal comme les autres. Dans la complexité des êtres, des simples virus aux plus évolués, il y a en effet une progression continue, et non une séparation franche laissant supposer que nous sommes d’une essence spéciale et suprême. Nous verrons plus loin qu’en plus rien ne permet vraiment de dire que nous sommes tout en haut de ce continuum d’évolution. Quoi qu’il en soit, entre les humains et les autres espèces, il n’y a aucune différence de nature, il peut seulement y avoir une différence de degré.

La surestimation de l’homme par l’homme, cette estime hypertrophiée qu’il a de lui-même, a reçu plusieurs leçons à travers l’histoire. L’humain pensait qu’il était au centre de l’Univers et que ce dernier tournait autour de lui. Un jour, Copernic, appuyé plus tard par Galilée, a démontré que notre monde tournait autour du Soleil. Nous avons plus tard pris acte que notre étoile, le Soleil, n’est qu’une étoile de taille assez réduite parmi deux cents milliards d’autres étoiles dans notre seule galaxie, la Voie lactée. Et, que non ! Non, encore une fois, le Soleil ne se trouve pas au centre de cette dernière, mais à un endroit tout à fait quelconque de celle-ci, situé approximativement à égale distance du bord et du centre.

Mais ces leçons n’ont guère entamé la solide inclination des hommes à se tenir exagérément en haute estime et ce manque manifeste d’humilité n’est évidemment pas sans conséquence pour les non-humains.

Le spécisme recto est un enfant de l’humanisme, ou du moins d’une des deux faces de l’humanisme. L’humanisme en effet comprend deux faces, lui aussi. L’une d’elles ne peut que remporter notre totale adhésion ; celle qui défend les droits de l’homme et qui prêche l’égalité entre eux tous. L’autre donne des fondations au spécisme, car elle place l’humain au centre de tout, lui accordant tous les droits sur tout ce qui l’entoure. Ne rentre en considération que ce qui sert ou dessert les intérêts humains. Même quand nous sommes responsables des pires désastres écologiques, ce sont encore les conséquences pour l’homme qui nous préoccupent. Ce que nous faisons subir aux habitants non-humains de ce monde nous importe seulement si cela a des répercussions pour nous. Si nous exterminons tous les poissons, nous ne pouvons plus en pêcher, voilà la seule chose qui nous alarme. Voilà l’homme qui se met au centre de tout, qui en est très fier et qui appelle ça l’humanisme !

Afin de contourner l’usage courant des termes « les humains » et « les animaux », j’écrirai souvent « les humains » et les « non-humains », étant entendu que tous sont des animaux. Quand je mettrai le terme « animal » en italique, ce sera pour faire comprendre que je l’emploie dans son sens archaïque, malheureusement encore le plus connu actuellement, c’est-à-dire « non-humain ».

 

Spécisme verso, nos chouchous

 

La deuxième face du spécisme fait que les égards que nous avons pour certaines créatures sont différents de ceux que nous avons pour d’autres, du seul fait qu’elles n’appartiennent pas à la même espèce. Nous avons des chouchous ! Par exemple, en France, notre société a arbitrairement admis que les chiens et les chats sont des non-humains de compagnie et, qu’à ce titre, ils méritent toutes les considérations.

Prenons l’exemple de Mme et M. Untel qui sont des Français ordinaires. Nous imaginons aisément combien ils seraient scandalisés d’apprendre que leur voisin a égorgé son chien pour en faire du boudin, du saucisson et autres préparations destinées à être mangées. En seraient-ils aussi émus s’il s’agissait d’un cochon ?

Mme et M. Untel ont des têtes empaillées de chamois, de bouquetins, de cerfs ou autres créatures accrochées à des murs. Ils n’en sont pas peu fiers. Ces braves personnes seraient pourtant les premières à hurler à l’horreur si vous les invitiez chez vous pour leur montrer une collection de têtes de chiens et de chats sur vos propres murs. Ils vous considéreraient comme un sinistre fou qu’il faut enfermer de toute urgence.

Pour Mme et M. Untel, les chats et les chiens sont des chouchous qui méritent bons soins et caresses tandis que d’autres espèces n’ont droit qu’à des coups de fourchette ou de fusil. Si vous leur demandez comment cela se fait, ils seront bien embêtés pour vous répondre, car ils ne le savent pas. Ils ne se sont jamais posé cette question. Pour eux, c’est comme ça, c’est tout.

Mme et M. Untel Untelchang sont Chinois. Il n’y a pour eux rien de plus normal que de manger des chiens.

Cette face du spécisme varie selon les cultures.

Dans les images révélées par l’association L214 en mai 2016, l’employé de l’abattoir de Pézenas qui « pour s’amuser » a crevé l’œil d’un mouton avec un couteau a simplement été écarté de la chaîne d’abattage. C’est tout.

Le 3 février 2014, « Farid de la Morlette » a brutalisé un chat en le lançant plusieurs fois en l’air. Il a été condamné à un an de prison ferme par le tribunal correctionnel de Marseille pour « actes de cruauté envers un animal domestique ou apprivoisé ».

Dans le premier cas : un mouton, dans le deuxième : un chat. Rien d’autre n’explique la différence entre les deux sanctions.

 

Le spécisme dans notre langue

 

• Cette personne est bête = elle est stupide comme tous ces êtres qui n’appartiennent pas à l’espèce élue. Entraîne l’adverbe « bêtement ». Agir bêtement = Agir comme un crétin, pas avec l’intelligence d’un humain.

• Se comporter avec bestialité = Se comporter avec brutalité et férocité comme tous ces êtres qui ne sont pas de notre espèce.

• Adjectif : « Inhumain » = avoir les caractéristiques morales horribles de ceux qui ne sont pas des humains.

• Adjectif : « Humain » = Whaaaa ! Le top ! La cime ! Ce qui se fait de mieux…

Pour les humains, « être humain » veut dire : être quelqu’un de bien, tout simplement (et sans fausse modestie, on l’aura remarqué). Exemple : « Faire le bien avec une touchante humanité. » Pour les mêmes humains, « Bestialité » veut dire : « Se comporter comme une bête. » C’est-à-dire avec beaucoup de cruauté. Exemple : « Un meurtre commis avec bestialité. »

 

Sois mignon ou crève !

 

Je classe ce que je vais appeler « l’effet mignon » dans le spécisme parce qu’il a une influence sur nos préférences. Si un non-humain a la chance d’avoir un aspect physique que nous jugeons mignon ou beau, il a plus de chances de faire partie de nos chouchous. Pas toujours, mais ça aide. Ainsi, si les lapins sont la plupart du temps ingérés par nous ou torturés, entre autres, dans les laboratoires de vivisection, il peut advenir que certains soient câlinés. C’est mignon un petit lapinou ! Une dinde en revanche, ça ne mérite que de grossir le plus vite possible, dans le moins de place possible, pour se faire bouffer le plus vite possible. Il faut dire qu’elles ne font guère d’effort pour être mignonnes, avec leur espèce de bazar rouge qui pendouille.

 

Antispécisme

 

L’antispécisme considère-t-il que toutes les espèces se valent ? Bien sûr que non ! Il suffit de pousser l’idée à l’excès pour se rendre immédiatement compte qu’elle est insane : la vie d’un pou ne peut pas avoir la même valeur que celle d’un humain. L’antispécisme ne le prétend pas. L’antispécisme ne nie pas les différences entre les espèces, pas plus que l’antisexisme ne nie qu’il y a des différences entre une femme et un homme. Il nie seulement que ces différences puissent être discriminatoires.

Prétend-il alors que toutes les espèces ont les mêmes droits ? Non. NON ! Toujours pas ! Là encore, il suffit de considérer quelques exemples pour se rendre compte que cette idée est complètement absurde. Qu’est-ce qu’un escargot ou une girafe ferait du droit de conduire ? Une taupe du droit de voler ? Et tous les trois du droit de vote ou d’avoir un compte en banque ? Déjà entre êtres humains, nous n’avons pas tous les mêmes droits pour la simple raison que nous n’avons pas les mêmes besoins. Personne n’a jugé utile de donner aux hommes le droit d’avorter.

L’antispécisme est un antiracisme agrandi2. Il ne réclame qu’une seule chose : l’égalité de considération des intérêts propres à chaque individu de chaque espèce. Tous les êtres de toutes les espèces ont un certain nombre d’intérêts en commun : celui de vivre libre, celui de ne pas souffrir, celui de disposer à leur guise de leur propre corps et de toute leur existence. Pour tout dire, celui de ne pas être tué, torturé, emprisonné ou exploité. Ensuite, chaque espèce a ses propres aspirations, celui de gratter le sol à la recherche de nourriture pour une poule, celui de lézarder au soleil pour un lézard…

Oui, mais alors, comment gérer le droit du limaçon à disposer de sa vie et celui de la poule à le manger pour faire ce qu’elle veut de la sienne ? Ça craint !

Mais non, ça ne craint pas ! L’antispécisme n’a pas la prétention de gérer ce qui se passe entre les autres espèces. C’est une question d’éthique humaine. Une poule n’a pas le choix. Nous, si. Sauf pour ceux qui ne pensent pas être éthiquement plus évolués qu’une poule. Dans ce cas, qu’ils mangent des limaçons eux aussi ! Nous ne leur en voudrons pas.

 

Petite histoire spéciste pour donner le ton

 

Les Untel sont de braves gens qui aiment sincèrement les animaux ; leur chien Médor ne manque pas d’affection ! Pour faire un cadeau à leur fille, ils ont acheté un joli lapin de compagnie dans une animalerie. La fillette est ravie ! Mme et M. Untel sont très attendris eux aussi devant cette jolie boule de poils très douce que l’enfant a baptisée Lapinou.

Au repas du soir, la famille a mangé du lapin à la moutarde. Le mort, dans la barquette pelliculée achetée au supermarché, et l’adorable compagnon qui dresse ses grandes oreilles en fronçant son petit nez se ressemblent si peu qu’il est très difficile de faire un lien entre eux. À la télévision, c’est l’heure des informations. Un reportage parle d’une certaine Mary Bale qui est devenue l’ennemie publique numéro un parce qu’elle a enfermé un chat dans une poubelle. Les Untel sont scandalisés ! Comment peut-on être aussi cruel ? s’exclament-ils à l’unisson. Un groupe Facebook a été ouvert pour la retrouver. Il compte des dizaines de milliers de membres dont certains disent qu’il faut la jeter elle aussi dans une poubelle, d’autres veulent même sa mort. Les Untel pensent que cette haine publique n’est que ce que mérite une personne qui traite les animaux ainsi. Quand la télévision change de sujet, M. Untel demande à sa femme si elle a pensé à réserver des billets pour la corrida. Elle le rassure : « Oui, c’est fait. » Ils sont contents. Ils aiment beaucoup la corrida, tous les deux.

Après le repas, c’est avec de la chair de lapin dans l’estomac que la petite fille caresse Lapinou avec une touchante tendresse. Elle aimerait rester un peu plus longtemps en compagnie de son animal-jouet, mais il est l’heure d’aller se coucher. Papa Untel la porte dans ses bras jusqu’au lit et lui donne son doudou, qui s’appelle tout simplement Doudou. C’est un petit lapin en poils de véritable lapin. La petite fille ne sait pas que cette jolie peluche, si douce, est recouverte d’une partie du cadavre d’un lapin qui fut aussi vrai que Lapinou. Avant de servir à recouvrir une peluche, le défunt animal « travaillait » dans un centre d’expérimentation animale. Il avait servi la connaissance humaine en permettant de savoir en combien de temps le white spirit détruisait ses yeux. Les gentils câlins de la petite fille l’eussent peut-être un peu réconforté de sa cécité et des affreuses démangeaisons qu’il avait dû supporter dans son carcan, mais la seule peau qui restait de lui n’était pas en mesure de les apprécier. De partie d’un être qu’elle fut, elle n’était plus que partie d’un objet. Le reste du corps de ce martyr de la « science » avait servi à faire de la pâtée pour chien ou chat. Qui sait ? Peut-être que Médor en avait mangé. Je ne saurais vous dire si ce lapin eut trouvé son infortune dulcifiée en apprenant combien il avait été utile à l’espèce humaine. Peut-être se serait-il senti un peu de la famille en étant tout à la fois sur la peluche de l’enfant et dans le ventre de Médor.

Pour que l’enfant s’endorme, M. Untel raconte à la fillette l’histoire des trois petits cochons et du méchant loup qui veut les manger.

— Méchant loup ! s’exclame l’enfant.

— Oui ! Il est méchant le loup. Il veut manger les petits cochons, confirme le papa en caressant affectueusement l’enfant qui s’endort.

Puis il ferme doucement la porte de la chambre de sa fille et va se préparer un sandwich au jambon pour manger au travail le lendemain. Il aime le jambon, M. Untel.

Lapinou, qui le regarde depuis l’intérieur de sa cage, ne sait ni ce qu’est un petit cochon, ni un méchant loup, ni le jambon. Pour lui, le monde se limite à la surface de sa cage et à ce qu’il voit derrière les barreaux.

 
 
 

Cet article est extrait de
VÉGANE POUR LAIT NUL
VÉGANE POUR LAIT NUL

 
 
 

—————

1 Peter Singer La Libération animale. Editions Payot & Rivages, 2012. Note 5, p 429.

2 Le transhumaniste que je suis a failli dire « augmenté ».