Arguments courants contre le véganisme

Boris Tzaprenko. Arguments courants contre le véganisme

Boris Tzaprenko. Arguments courants contre le véganisme

Quelques-uns des contre-arguments les plus répandus qu’on entend ici ou là.

 

Le lion mange la gazelle

Le cri de la carotte

C’est un choix personnel

Ce n’est pas naturel

On a toujours fait comme ça !

À trop aimer les animaux, on n’aime plus les humains !

Avec tous les problèmes qu’il y a dans le monde…

Tu imposes ton choix à tes enfants, ça craint !

Hitler était végétarien

Sans élevages, il n’y aura plus d’animaux d’élevage

Les animaux ne respectent pas nos droits

Les animaux s’adaptent à la vie qu’on leur impose

Pour les animaux, la vie sauvage est bien plus dure

L’argument économique

L’homme a besoin de viande pour sa santé

La tradition

La majorité a forcément raison

Nous sommes plus intelligents

Tuer avec respect

Anthropomorphisme, disent les anthropocentristes

Si on libère tous les animaux d’élevage, ils vont nous envahir

 

 

 

Le lion mange la gazelle

Ah ! C’est un grand classique ! Je l’entends ou le lis souvent celui-là. Il y a bien sûr des variantes, car on peut remplacer le lion par un tigre ou la gazelle par une biche… Mais bon, on comprendra que le sens reste le même. Ou plutôt l’absence de sens reste la même. Car, et alors ?

Nous sommes bien sûr censés comprendre que, puisque le lion mange la gazelle, il n’y a aucun mal à ce que nous mangions des animaux nous-mêmes. Nous sommes invités à nous considérer comme de fiers prédateurs tout en haut de l’échelle alimentaire. Des prédateurs sans prédateur qui mangent qui ils veulent, car ils sont les plus forts. C’est comme ça, c’est la vie ! Le plus fort mange le plus faible… etc. tout ça… Imaginons les performances physiques et la stratégie qu’il faut pour chasser la barquette de viande dans les rayons de supermarché !

(Pour ne pas compliquer, je ne souligne pas qu’à vrai dire c’est la lionne qui chasse.) (Ah ! si je l’ai souligné. Tant pis, continuons.)

Pour manger une gazelle, les lions doivent pouvoir l’attraper, et c’est loin d’être facile. Les lions trop vieux pour chasser, ou bien blessés pour une quelconque raison, meurent tout simplement de faim.

Jusqu’à ce qu’elle soit tuée par un lion, la gazelle a disposé de sa vie de gazelle en liberté. Elle n’a pas croupi entravée dans l’obscurité, on ne l’a pas brutalement séparée de sa mère… Elle n’a subi aucun des atroces traitements que les hommes font endurer aux animaux qu’ils élèvent. Donc, déjà, la comparaison n’est pas pertinente.

Mais poursuivons : vu que le lion doit employer sa ruse, sa stratégie de chasse et une excellente forme physique pour se nourrir, il mérite d’être appelé un prédateur. C’est lui qui tue, quand il parvient à attraper sa proie. La proie de l’homme est une barquette de viande ou de la charcuterie, des morceaux de non-humains déjà morts. Il n’a ni chassé ni tué sa proie. Il mange un animal déjà mort. Un non-humain tué par quelqu’un d’autre (qui n’a lui-même pas eu besoin de le chasser). Ceux qui font usage de ce fameux « Le lion mange la gazelle » n’ont souvent même pas le courage de regarder quelques photos ou vidéos de ce qui se passe dans un abattoir. Dans le dictionnaire, on apprend que celui qui mange les cadavres d’animaux tués par d’autres est un charognard. Nécrophage désigne celui qui mange du cadavre.

C’est moins prestigieux que prédateur, c’est sûr, mais selon les définitions de ces mots, l’homme carniste moderne est un charognard ou un nécrophage. Si l’on veut éviter de l’appeler ainsi, il faut changer la définition de ces mots. Par exemple, on pourrait ajouter : « sauf les humains, parce que… euh… nous c’est pas pareil… »

Mais continuons à examiner ce fameux missile argumentaire.

Nous étions donc invités à prendre exemple sur le lion parce que nous serions des « prédateurs » supérieurs à tous les non-humains, nous, seuls au sommet de l’Évolution. Mais quelle surprenante idée que celle de prendre exemple sur une créature censément inférieure à nous sous le prétexte que nous lui sommes supérieurs !

C’est un bien drôle de paradoxe de souligner que nous sommes les plus évolués tout en prenant pour exemple ceux qui le seraient, donc, moins que nous. « Lion, je justifie mes actes en te prenant comme modèle, car tu es inférieur à moi puisque je suis supérieur à tous » ne veut absolument rien dire !

De deux choses l’une :

Soit nous sommes supérieurs aux non-humains, dans ce cas pourquoi en prendre un comme exemple dans notre comportement éthique ?

Soit nous ne sommes pas supérieurs aux non-humains. Autrement dit, ils sont nos égaux. Dans ce cas pourquoi les exploitons-nous sous le prétexte que c’est dans l’ordre naturel des choses que le plus évolué exploite le plus faible ?

Ajoutons au passage que le lion n’a pas le choix, alors que l’homme, si. Et c’est bien de ça qu’il devrait être fier, plutôt que de s’enorgueillir d’être en mesure de dominer et d’en profiter. « Aaaaah ! Péter la gueule ! », comme dirait la marionnette de Stallone des Guignols de l’info. J’ai déjà dit ce que j’ai toujours pensé de la chasse dans le chapitre « La chasse », mais je vais en répéter une partie ici :

Que peut-on penser des chasseurs qui pourraient arguer du fait qu’ils chassent, eux ? Ben… qu’ils se trompent ! Ils ne chassent pas plus que le mec qui s’achète un sauciflard. Quand l’un d’entre eux tue une personne non-humaine, c’est en utilisant une arme, donc une technologie qu’il n’aurait jamais pu fabriquer, et encore moins inventer lui-même. Il est assisté par une ingénierie. Celle de son espèce, certes ! Mais, lui, il n’a fait qu’appuyer sur une détente. Et en plus, souvent, ils manquent leur cible. Il leur arrive même de se tuer entre eux. Je n’ai jamais entendu dire qu’une lionne en avait tué une autre dans un accident de chasse.

Il y a tellement d’aberrations à relever dans cette courte déclaration qui croit être d’une insolente pertinence ! Elle nous invite donc à prendre exemple sur la nature, en particulier le lion. Bien ! Dans le but de donner la priorité à ses propres gènes, le lion tue les lionceaux qui ne sont pas de lui quand il se rapproche d’une lionne. Les hommes devraient-ils agir ainsi ? Bien sûr que non ! Car, en l’occurrence, prendre exemple sur la nature consiste à sélectionner des faits pour étayer ce qu’on s’efforce de penser afin de réduire sa dissonance cognitive.

Pourquoi copier seulement le lion ou les grands fauves ? Il y a tant d’autres formes de vie qui peuvent justifier nos comportements :

Une femme a tué son compagnon. Oh, ce n’est pas si grave, la mante religieuse le dévore bien après l’accouplement !

Et pour ce qui est de prendre exemple sur la nature, j’aimerais savoir quel animal nous a inspirés pour continuer à consommer du lait à l’âge adulte, qui plus est le lait d’autres espèces. Le lion adulte tète-t-il les femelles girafes, zèbres ou hyènes ?

 

 

Le cri de la carotte

Encore un grand classique ! Celui-ci se veut drôle. Il est tellement répandu qu’il est difficile à éviter ! Par Le cri de la carotte, on nous dit que les plantes ressentent elles aussi de la douleur (Découverte que l’on doit à M Génial, le grand neurocarattologue qui a longtemps étudié le système nerveux de la carotte) et qu’il est donc ridicule de s’occuper de la souffrance animale quand on mange des végétaux.

Le cri de la carotte veut dire : s’il faut tenir compte d’autres souffrances que celles des humains ou de celles des quelques animaux que notre culture a choisi de choyer, alors ! Hein ! Quelle idée farfelue ! On ne s’en sortira plus !

1) En fait, les végétaux ne souffrent évidemment pas ! Ils ne peuvent pas souffrir, parce qu’ils sont dépourvus de système nerveux. Ce qui est parfaitement logique puisqu’ils ne disposent pas non plus de moyens de se déplacer pour s’éloigner d’une source de douleur. Alarmé par des capteurs, des cellules réceptrices appelées nociceptives, le système nerveux envoie un signal, nommé douleur, au cerveau pour annoncer qu’il y a un danger quelque part, une source de chaleur par exemple. Cela permet à une créature, qui en a les moyens, de s’éloigner de ce danger, d’avoir un comportement d’évitement. Les végétaux n’ont aucun moyen de fuir ; à quoi leur servirait-il dès lors de ressentir la douleur ?

2) Même si les végétaux ressentaient la douleur, il serait alors toujours recommandé de ne pas manger de la chair puisque, nous l’avons vu, il faut 10 protéines végétales pour produire 1 protéine animale. En consommant directement des végétaux, nous en détruisons donc 10 fois moins.

 

 

C’est un choix personnel

« Je ne t’oblige pas à manger de la viande, donc laisse moi faire ce que je veux. Ce que je mange est un choix personnel. »

Que penserait-on d’un homme disant que battre sa femme est un choix personnel, puisqu’il n’oblige pas les autres à battre la leur ? Manger de vieux pneus, des chaussures, du gravier ou ses crotte de nez, c’est effectivement un choix personnel, car il n’y a personne d’autre en cause. Mais consommer des produits d’origine animale ce n’est pas un choix personnel puisque d’autres personnes en subissent les conséquences : les personnes non-humaines.

Les tribulations abracadabrantesques du choix personnel

Quelque deux siècles en arrière, posséder des esclaves était un choix personnel. Les abolitionnistes, comme Thomas Clarkson, étaient considérés comme des extrémistes qui ne respectaient pas les choix des autres.

Il y a un siècle, voter n’était un choix personnel que si l’on appartenait au bon sexe. La suffragette Emily Davison a été emprisonnée neuf fois dans sa lutte pour le droit de vote des femmes et son action lui coûta finalement la vie. Ceux qui partageaient son combat étaient vus comme des extrémistes.

Il y a une cinquantaine d’années, permettre aux femmes d’avoir un compte bancaire était le choix personnel de leur époux. Ceux qui s’en indignaient passaient pour des extrémistes qui ne respectaient pas les choix des maris.

En revanche, avant 1990, année où l’OMS a retiré l’homosexualité de la liste des maladies, la sexualité n’était pas un choix personnel.

Aujourd’hui, considérer les non-humains (sauf, en France, les chats et les chiens) comme des ressources à notre disposition est un choix personnel. Ceux qui s’en indignent sont des extrémistes qui ne respectent pas les choix des autres. Mais, manger un chat ou un chien ce n’est pas un choix personnel ; ceux qui s’y risqueraient se feraient rappeler à l’ordre par des gens qui ne sont pas des extrémistes.

 

 

Ce n’est pas naturel

Se complémenter en B12, ce n’est pas naturel. Ne pas manger de viande, ce n’est pas naturel… ce genre de choses.

 

Dire d’une chose qu’elle n’est pas bonne, défendable ou justifiée parce qu’elle n’est pas naturelle est un sophisme bien connu appelé « L’appel à la nature ».

La nature veut dire deux choses :

1) Tout ce qui existe dans l’Univers.

2) Tout ce qui existe dans l’Univers, sauf tout ce qui résulte d’une intervention humaine.

Dans la première acception, tous nos agissements sont naturels. Un barrage construit par des humain·e·s est aussi naturel qu’un barrage de castor.

Dans la seconde acception, rien de ce que nous pouvons faire n’est naturel.

Ceux qui font appel à la nature ne doivent pas se référer à la première signification, puisque, par définition, tout ce que fait l’humain est compris dans « le grand tout » naturel. Ils font donc référence à la seconde. Dans ce cas, ils sont tenu d’admettre qu’il n’est pas naturel de : porter des chaussures, des vêtements, ou des lunettes, se soigner à l’aide de médicaments, porter des prothèses ou bénéficier d’interventions chirurgicales ; d’utiliser quelque réalisation humaine que ce soit, téléphone, voiture, réfrigérateur… En résumé pour vivre d’une manière naturelle, il faudrait être nu dans les bois et les savanes comme les animaux sauvages, se méfier de certains éléments pourtant naturels, comme les champignons vénéneux et les végétaux empoisonnés, résister aux piqûres d’insectes, maladies, sécheresses, tempêtes et autres caprices de la nature, repousser les prédateurs avec ses dents et ses ongles… Même ceux qui n’ont jamais essayé de griffer et mordre un tigre conviendront que, bien que naturelle, cette vie ne doit pas être des plus sereines.

Pour en finir avec le sujet, je vais reprendre cet exemple qui m’amuse tant : est-il naturel de consommer du lait de vache quand on est un humain ? Je rappelle ce que l’on a coutume de faire pour être en mesure de consommer du fromage :

• Masturber des taureaux pour leur prendre du sperme.

• Enfoncer son bras dans l’anus des vaches et une tige dans leur vagin pour déposer ce sperme dans leur utérus afin de les inséminer

• Tuer l’enfant dès le plus jeune âge pour utiliser sa caillette et s’emparer du lait que sa mère produit à son intention.

Une personne proche a récemment adopté un petit chien perdu. Végane depuis peu, elle se demande comment le nourrir. Les croquettes véganes existent, mais… question qui tue qu’on n’a pas manqué de lui poser : « Est-ce naturel de nourrir un carnivore avec des croquettes végétales ? ». J’ai déjà entendu cette question en diverses circonstances ; souvent, elle est prononcée avec des sourcils froncés et sur un petit air entendu laissant supposer que la réponse est évidemment : « Non ». Je vais faire l’économie d’un questionnement sur la signification du terme « naturel » pour le prendre comme on l’entend dans ce contexte.

J’ai des doutes : Avoir transformé les loups en caniches, bassets, et autres chinchillas c’est naturel. Les nourrir avec des croquettes de poissons des profondeurs déshydratées, c’est naturel. Manger du fromage est-il vraiment beaucoup plus « naturel » que de nourrir un chien avec des croquettes végétales ? Au sujet du fromage, ajoutons que des vaches ont été nourries avec de la farine animale (ce qui a conduit au scandale de la vache folle. Pas parce que c’était de la farine animale, à cause du prion) ; personne ne se demandait alors si c’était naturel de rendre les vaches carnivores… Peut-être que les sourcils froncés et les petits airs entendus feraient bien de se tourner dans une autre direction… hum… Vers leurs auteurs le plus souvent.

J’insiste : comme je l’ai dit, je laisse de côté mon avis sur l’idée même de « nature », la pertinence et la signification du mot « Naturel ». Je l’emploie ici comme l’entendent ceux qui en font usage de cette manière.

Pour apprendre à masturber « naturellement » un taureau, je n’ai pas cherché de lien. Je suppose qu’un costume de vache pour l’aguicher est recommandé (reste à se protéger avec un pantalon blindé, on ne sait jamais avec la « nature »).

Pour apprendre à tuer les enfants, je n’ai pas cherché d’infos non plus. Pas très motivé…

Pour apprendre à violer et sodomiser « naturellement » une vache

 

 

On a toujours fait comme ça !

Cette déclaration, qui se veut une justification, s’exprime sous différentes formes : « On fait ça depuis la nuit des temps ! », « On a toujours mangé de la viande », « Nos ancêtres blablabla… », « C’est la tradition »…

Avons-nous eu tort d’accorder le droit de vote aux femmes en sachant qu’elles n’avaient jamais voté auparavant ? Aurions-nous dû leur dire : « On a toujours fait comme ça ! » ? Devons-nous penser que les guerres, les maladies, la haine, les tortures, les cambriolages, toutes les formes de violence sont de bonnes choses parce qu’elles ont toujours existé ?

Non, bien sûr, car le principe même du progrès est de remettre en cause ce qui est, même (et surtout) ce qui a toujours été.

 

 

À trop aimer les animaux,
on n’aime plus les humains !

C’est un reproche que l’on entend assez souvent. Comme si l’un excluait forcément l’autre ! Notons au passage que ceux qui utilisent le plus aisément cet aphorisme n’entreprennent rien non plus pour leurs semblables ; se comportant comme s’ils étaient eux-mêmes leur seul centre d’intérêt, ils ne servent à rien. Lamartine, qui l’avait bien compris, a dit : « On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas. »

D’aucuns prétendent que l’antispéciste méprise l’humanité. En d’autres temps, nous les eussions entendus nous expliquer que l’antiracisme était une forme de détestation des Blancs ou que l’antisexisme était une forme d’exécration des mâles…

Je trouve aussi curieux que cette remontrance ne soit adressée qu’à ceux qui donnent de leur temps pour la cause des non-humains. Dit-on à un passionné de bridge : « À trop aimer les cartes, on n’aime plus les humains ! » ? Ou à un cycliste amateur : « À trop aimer le vélo, on n’aime plus les humains ! » ? Dit-on à un supporter : « Au lieu de perdre ton temps à regarder et commenter des matchs, tu ferais mieux de t’occuper des pauvres humains ! » ?

 

 

Avec tous les problèmes qu’il y a dans le monde…

« Avec tous les problèmes qu’il y a dans le monde ! Tu ne trouves pas que c’est déplacé de s’occuper des animaux ? »

C’est une variante de « À trop aimer les animaux, on n’aime plus les humains ! »

Les humains d’abord, donc ! Ça rappelle « Les Français d’abord ! » Mais, bon…

Il ne s’agit nullement de s’occuper des animaux non-humains. Ce n’est pas ce que le véganisme prône. Il y a d’ailleurs certainement autant de braves gens omnivores qui agissent pour les animaux en difficulté que de véganes. Le bon cœur n’est pas une exclusivité végane !

Il ne s’agit pas de choisir une priorité entre humains et non-humains.

Il ne s’agit pas de donner quelque chose aux non-humains aux dépens des humains.

Il ne s’agit pas de faire quelque chose pour eux, mais seulement de ne plus rien faire contre eux.

Non, le véganisme ne recommande pas de s’en occuper, il demande seulement qu’on ne les exploite plus, qu’on leur foute la paix, qu’on ne leur vole plus leur chair, leur peau, leur lait, leurs œufs, leurs enfants, leur vie.

Il ne s’agit donc même pas de faire le bien, il s’agit de ne plus faire le mal.

« — Oui, bon, d’accord, n’empêche qu’avec tous les problèmes, les guerres, les attentats, tout ça… militer pour la défense des animaux, ça craint !… Non ? Moi, je trouve que c’est de la sensiblerie déplacée. »

Fallait-il attendre qu’il n’y ait plus de guerres et d’attentats pour militer pour l’abolition de l’esclavage, le droit de vote pour les femmes, contre le racisme, le sexisme, l’homophobie… ? Faut-il encore attendre ce moment idyllique pour exiger que les femmes aient, enfin, le même salaire que les hommes à travail égal ?

Imaginons-nous sous le joug d’une espèce supérieure à la nôtre qui nous exploiterait, comme nous exploitons nous-mêmes les autres espèces. Imaginons aussi que ces êtres, qui nous domineraient, soient aussi occupés que nous à se massacrer les uns les autres, avec autant de folie que nous. Ne souhaiterions-nous pas de tout notre cœur que certains d’entre eux luttent pour nous libérer, pour faire fermer leurs abattoirs ? Ou trouverions-nous cet activisme déplacé, tant que tous leurs propres conflits et autres problèmes, créés par eux-mêmes, ne seraient pas réglés ?

 

 

Tu imposes ton choix à tes enfants, ça craint !

Ce reproche qu’on peut vous adresser quand vous êtes végétalien vient de ce que les autres, ceux qui ne le sont pas, pensent que ce sont eux les gens normaux et que c’est vous qui êtes une sorte d’excentricité.

Deux choses :

• Le même reproche peut être adressé aux omnivores. Leurs enfants ne choisissent pas plus. Si c’était si naturel que ça de manger de la chair pour un humain, si cela allait de soi, si nos enfants en avaient instinctivement envie, la propagande de la chair n’aurait nul besoin de s’inviter dans les écoles. Pourtant :

La propagande de la viande s’invite dans les écoles

Du 3 octobre et jusqu’au 3 février 2017, l’association interprofessionnelle en charge de la promotion de la viande et du bétail (Interbev) interviendra dans 1 500 écoles primaires françaises. Source

Le spécisme est une idéologie oppressive que nous inculquons à notre progéniture. Je me souviens très bien d’avoir moi aussi « programmé » mes propres enfants ainsi, en toute innocence et avec la meilleure bonne foi, car j’ai été moi aussi éduqué comme ça. Aujourd’hui, je regrette d’avoir commis cette erreur. Il n’y a pas de mauvais parents en la matière ; tous pensent sincèrement bien faire. C’est ainsi que perdurent le meilleur et le pire. L’essentiel est de repérer le pire pour le sortir du cycle de notre transmission culturelle. Pour cela nous devons beaucoup à Richard Ryder, qui a débusqué le mal en lui donnant un nom : « spécisme ».

 

Il est intéressant de noter que cette critique n’est adressée qu’aux végétariens et végétaliens. Je n’ai jamais entendu reprocher à des parents d’imposer leur religion ou leurs idées politiques ou leur façon de vivre à leurs enfants.

Ceux qui enseignent à leurs enfants que les patrons sont tous des salauds ou, à l’opposé, ceux qui expliquent à leur progéniture que l’essence de la vie c’est de marcher sur la tête des autres pour être riche à n’importe quel prix, ceux qui disent à leurs enfants que Dieu a tout fait, ou ceux qui leur enseignent que l’Univers s’est fait tout seul sans problèmes… tous ceux-là sont pénards, même si on n’est pas d’accord avec eux, on comprendra qu’ils inculquent leurs convictions à leurs gosses.

Certains tentent de faire naître le goût de tuer dans de jeunes cœurs ; d’autres éduquent leur progéniture avec l’idée qu’il est possible de bien vivre sans ni tuer ni exploiter.

Comment se fait-il que les seconds dérangent davantage que les premiers ?

Voir aussi cela

 

Mais les parents véganes qui transmettent leur conviction éthique risquent encore aujourd’hui de s’exposer à des réprobations plus ou moins discrètes. Ceux qui élèvent des enfants obèses gavés de Macdococa, non. On ne leur dira pas : « Tu imposes ton choix à tes enfants, ça craint ! » Pourquoi ?

Essayons de tourner la tête à l’envers pour réfléchir : Pourquoi ¿

Non ! je ne comprends pas mieux.

 

 

Hitler était végétarien

(Si, si ! On l’a fait remarquer, ça.) Outre le fait qu’on n’en sait véritablement rien, car des témoignages contradictoires s’affrontent*, et alors ? Lui et Staline avaient une moustache… que penser des moustachus ? C’est juste grotesque !

(*)Dans son ouvrage « The Gourmet Cooking School Cookbook », la cuisinière Dione Lucas, qui cuisinait pour Hitler, parle de son goût pour le pigeon farci.

 

 

Sans élevages, il n’y aura plus d’animaux d’élevage

Si on n’élève plus d’animaux, il n’y aura plus d’animaux d’élevage, ça craint.

Alors là, La palice s’est fait défoncer sur son propre terrain !

Ça tombe sous le sens ! N’est-ce pas ? J’ai pourtant entendu cette mise en garde plusieurs fois. À une époque antérieure, cette géniale observation eût été : « Si on abolit l’esclavage, il n’y aura plus d’esclaves ! »

En fait, c’est bien le but que veulent atteindre les abolitionnistes. Si on abolit l’exploitation animale, et donc l’élevage, il n’y aura plus de cochons immobilisés dans l’obscurité, plus de vaches aux mamelles hypertrophiées pleurant leurs enfants disparus, plus de veaux tremblant dans les box de contention, plus d’agneaux assommés à coups de crochet ou écartelés vivants, plus de poules pondeuses vivant sur la surface d’une feuille A4, plus de poulets-monstres incapables de marcher, plus de moutons-monstres incapables de survivre sans qu’on les tonde… Toutes ces misérables existences n’existeront plus.

Il n’y aura plus que des non-humains en liberté qui assumeront leur existence, comme nous assumons nous-mêmes la nôtre. Même si vivre libre n’est pas toujours facile, ce ne pourra jamais être pire que de subir notre tyrannie.

 

 

Les animaux ne respectent pas nos droits

Les humains n’ont donc pas l’obligation de respecter les leurs.

(Si, si ! Elle existe celle-là aussi.)

Même chez les humains, il existe nombre de situations dans lesquelles certains sont incapables de tenir compte des droits des autres. Toutes les personnes mentalement limitées et les jeunes enfants n’ont pas la possibilité de respecter les droits d’autrui. Nous ne leur en tenons pas rigueur, car nous savons qu’elles ne le peuvent pas. Il ne vient heureusement à l’idée de personne de les manger, de les téter, d’utiliser leur peau, de les faire sauter dans un cerceau, de se promener sur elle en montant sur leur dos…

Chez les humains, il y a même certains individus qui ne respectent pas sciemment les droits juridiques et éthiques d’autres humains. Travail de clandestins dans des caves, marchands de sommeil, proxénétisme, viols, rackets… Pour autant, ceux-là non plus, nous ne les mangeons pas, nous ne les… etc. Je n’ai jamais vu des chaussures en cuir de proxénète ou du ragoût de violeur.

Il n’y a aucune raison de ne pas nous comporter de même avec les non-humains. Encore une fois, la seule manière d’être l’espèce supérieure, c’est d’être l’espèce supérieure. Et ce n’est pas en nous comportant comme des délinquants amoraux que nous y arriverons.

 

 

Les animaux s’adaptent à la vie qu’on leur impose

« Les animaux nés en élevage intensif s’adaptent forcément aux pires conditions de vie qu’on leur impose, puisqu’ils n’ont rien connu d’autre. »

J’ai déjà lu et entendu cet aphorisme plusieurs fois (une de ses expressions consacrées est : « Étalonner sa notion de bien-être »). Il est cruel et faux.

Cruel, parce que, même si c’était vrai, cela ne justifie pas pour autant de dégrader l’existence d’une créature sentiente sous prétexte qu’elle n’a aucune référence pour mesurer l’ampleur de sa misère. Imaginons qu’il s’agisse d’humains et cette même déclaration rencontrerait la réprobation générale. La trouver acceptable pour les non-humains, c’est être spéciste, puisque la seule différence qui sépare les deux cas, c’est l’espèce qui est en jeu.

Ensuite, cette déclaration est fausse, car, on l’a vu plus haut dans les chapitres consacrés à l’élevage intensif, les conditions de vie sont tellement difficiles à supporter qu’un certain pourcentage d’animaux en meurent. Comme le disait déjà en 1964 Ruth Harrison dans son livre Animal Machines, « la cruauté n’est reconnue que lorsqu’elle n’est plus rentable », c’est-à-dire quand le nombre d’animaux qui meurent de leurs conditions de vie représente une perte qui commence à réduire la rentabilité. Tant que ce seuil n’est pas atteint, l’industrie s’en fout. Jusqu’à 10 % de poules pondeuses en batterie meurent, soit de soif ou de faim (parce qu’elles sont bloquées dans une situation qui les empêche d’atteindre la nourriture ou l’eau) soit de terribles blessures provoquées par les coups de bec des congénères, car les oiseaux deviennent fous à cause des conditions de vie insupportables. Imaginez que leur population est si dense qu’ils n’ont même pas la place d’ouvrir leurs ailes pour s’étirer !

La mortalité est encore plus grande pour les élevages de lapins ; dans les cas extrêmes elle atteint 30 %. Dans tous les cas, les souffrances ne sont pas que physiques ; elles sont aussi psychologiques. Les non-humains souffrent de terribles frustrations correspondant aux besoins propres à leur espèce. Les poules éprouvent le besoin de gratter le sol pour chercher ce qui s’y cache. Les animaux souffrent tous d’un ennui mortel extrême à cause de la pauvreté de leur environnement : du grillage, encore du grillage et rien d’autre que du grillage.

Je rappelle qu’un veau passe sa misérable petite vie jusqu’à l’abattoir dans un espace inférieur à 2 m² !(un veau de plus de 220 kg dispose de 1,8 m²) Cela fait qu’il lui est impossible d’accomplir un pas, de se retourner sur lui-même pour se lécher ou se mordiller afin de soulager une démangeaison, et même d’adopter la position de sommeil propre à son espèce : la tête sur le flanc. Il souffre affectivement d’être séparé de sa mère, rappelons que c’est un bébé. Son alimentation est volontairement appauvrie en fer dans le but de l’anémier afin que sa chair soit blanche, ce qui plaît au consommateur. Cette anémie volontaire provoque un tel manque qu’il tente de lécher tout ce qui est en fer autour de lui. Pour qu’il ne puisse le faire, on tient ce métal loin de lui. À cette fin, et contre cette faim, les matériaux privilégiés pour les box sont le bois ou le plastique…

Imaginez-vous, entouré d’humains, sur du grillage jour et nuit, si serrés les uns contre les autres qu’il vous serait à tous impossible d’écarter les bras ! Et quelqu’un de bien-pensant qui dirait de vous : « Ils ne sont pas malheureux, puisqu’ils n’ont connu que ça. »

Jocelyne Porcher, chargée de recherche à l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique, créé en 1946 sous la double tutelle du ministère de la Recherche et du ministère de l’Agriculture.), écrit, dans Jocelyne Porcher, « Histoire contemporaine d’un cochon sans histoire », Revue du MAUSS 1/2004 (no 23) , p. 397-407 :

« Tout ce système est une immense fabrique de souffrance. Comment font-ils pour ne pas la ressentir, ceux qui achètent le jambon ? Comment font-ils pour ne pas dire non ? »

Pour que même Jocelyne Porcher en vienne à en parler ainsi, impossible de douter qu’il s’agit bien de l’enfer ! Cette auteure est en effet à mille lieues d’être abolitionniste ; selon elle : « La mort des animaux est acceptable si on leur a donné une bonne vie. » (Entretien avec Marie-Gabrielle Miossec. La France Agricole n° 3462, 6 mai 2016, p 13.) C’est mieux que pire, me dira-t-on… mais bon…

Comment leur donner une bonne vie ? Elle répond à cette question à l’aide d’une théorie, une théorie du don, qui serait inspirée du texte le plus connu de l’anthropologue Marcel Mauss. Je n’ai pas étudié cette théorie en détail, mais j’ai retenu, par exemple, que donner « un accès au sol, à l’herbe, au soleil et à la pluie, au chant des oiseaux, au vent, à la neige… » était considéré comme un don de l’éleveur. Toujours selon la thèse porchéenne, ce don exigerait un contre-don en retour. Oui, c’est bien cela, l’animal doit s’acquitter du don par un autre don.

Alors là, déjà, quand on donne de force en attendant un retour obligatoire, pour moi ce n’est pas un don, mais une vente forcée. Ce que je trouve le plus fumage de moquette, c’est que l’éleveur n’offre à l’animal captif que ce dont il aurait joui en liberté. En fait, il offre une non-privation d’un accès au sol, à l’herbe, au soleil et à la pluie, au chant des oiseaux, au vent, à la neige. C’est un peu comme si vous alliez voir votre voisin pour lui imposer une offre : le don d’une non-privation de sa maison en échange d’un contre-don que vous exigeriez, une bonne somme d’argent, par exemple. Dans le cas de l’animal, le contre-don est bien sûr son corps, sa vie, sa chair, sa peau.

Certains feront remarquer qu’en plus de la non-privation de quelques agréments déjà offerts par la vie sauvage, l’éleveur donne sa protection contre les prédateurs, les maladies, les fléaux naturels tels que la sécheresse. Malheureusement, ces services sont payés très cher : séparation du veau et de la mère, castration, écornage, déstructuration permanente des relations sociales, privation des relations sexuelles remplacées par les viols que sont les inséminations, durée de vie raccourcie dans des proportions considérables (les porcs sont abattus à l’âge de 6 mois, alors qu’ils peuvent vivre jusqu’à 30 ans), confinement territorial, déformations des corps par des sélections génétiques augmentant le rendement qui profite aux humains au détriment du bien-être des animaux exploités…

Et c’est en contrepartie de tous ces dons que l’animal devrait, par devoir, offrir sa vie pour faire un contre-don, afin de s’acquitter de sa dette ?!

De tout ceci jaillit une question : peut-on imaginer plus grave exemple de bouffée délirante aiguë ? Les éléphants roses, à côté, c’est de la gnognote !

Wouah ! Chargée de recherche à l’INRA !

 

 

Pour les animaux, la vie sauvage est bien plus dure

Pour les animaux, la vie sauvage serait bien plus dure que celle que les hommes leur offrent en les élevant. À l’appui de cette affirmation, on fait généralement observer que : « les animaux d’élevage sont certes captifs, mais nourris et protégés jusqu’à leur mort. Alors que dans la vie sauvage, ils se font souvent attaquer par des prédateurs et subissent les caprices de la nature du genre sécheresses et autres fléaux. »

Après tout ce que nous avons vu sur les conditions d’élevage, il faut être très mal informé ou d’une extrême mauvaise foi pour dire une telle chose. Presque tous les animaux, en effet, sont conduits à l’abattoir alors qu’ils sont à peine adolescents, n’ayant connu de la vie que d’extrêmes souffrances. Quant à ceux qui atteignent l’âge adulte, proportionnellement très rares, ils subissent une existence de forçat pour finalement mourir comme les autres, au même endroit.

 

 

L’argument économique

L’industrialisation de l’élevage et de l’abattage a déjà considérablement réduit le nombre de ceux qui vivent directement de l’exploitation animale. De ce fait, la perte d’emplois due à l’abolition serait bien moins grande que celle qui s’est déjà produite sur les quelques décennies passées. Qui peut me dire pour quelles raisons cette automatisation ne se poursuivra pas ? À terme, les animaux seront élevés par des machines, tués par d’autres machines, et il n’y aura plus qu’un comptable pour dire à M. Hum Charal et Mme Sonoza Mipourlavi combien ils gagnent par seconde. Et encore ; pas très longtemps, puisqu’un logiciel pourra remplir tout seul cet office. Donc, même sans abolition, les emplois de ce secteur continueront à disparaître.

Quand je dis que l’industrialisation a considérablement réduit le nombre de ceux qui vivent directement de l’exploitation animale, par « directement », j’exclus tous ceux pour qui ça ne changerait rien, ou pas grand-chose, que les ressources animales soient remplacées par quoi que ce soit d’autre. Vendre du tofu et du seitan à la place de la viande ne change rien pour les distributeurs, par exemple, puisqu’ils vendent quelque chose. Cela ne change pas grand-chose non plus pour les industriels des plats cuisinés : embaucher de nouveaux cuisiniers, ou former les leurs, ce genre de choses. En fait, il n’y a que les éleveurs et leurs fournisseurs (ceux qui leur vendent la nourriture des animaux, des antibiotiques, des stéroïdes…) ainsi que les abatteurs et leurs fournisseurs (ceux qui leur vendent tout ce qu’il faut pour tuer massivement et promptement) qui seront directement touchés. Somme toute, cela fait moins de monde qu’on ne pourrait le croire. Beaucoup d’éleveurs ne perdront pas une fortune non plus, car ils sont eux aussi exploités par le système qui leur laisse à peine de quoi survivre ; tant d’entre eux croulent sous les dettes !

En résumé, le nombre d’emplois perdus par compassion serait largement inférieur à celui qu’a provoqué, et continuera à provoquer, l’appât du gain ayant entraîné l’industrialisation de l’exploitation. Et c’est pourtant à la compassion qu’on ferait des reproches au sujet de l’économie !

Nous venons de voir que l’argument économique est loin d’être manifeste. Mais, bon, même s’il existait ! Faisons comme si :

La légitimité du comportement des humains que nous sommes ne se mesure pas à l’aune du profit. Seul notre égoïsme est proportionnel à notre intérêt. Si le profit était éthique, nous serions tous des saints, tant il est vrai que c’est notre inclination naturelle de penser avant tout à nous.

Si nous devions vraiment conserver tous les intérêts économiques, s’ils comptaient plus que tout, alors nous légaliserions le proxénétisme, les trafics d’armes et de drogues, l’esclavage aussi. À son époque, celui-ci générait beaucoup d’emplois qui ont été perdus lors de son abolition officielle. Je précise officielle, car il existe encore officieusement, çà et là, malheureusement, mais le fait qu’il soit officiellement interdit aujourd’hui est tout de même un réel progrès. Il se trouve que cet exemple est particulièrement pertinent, car l’argument économique a été souvent utilisé par ceux qui s’opposaient à l’abolition de l’esclavage. Comme quoi, encore une fois, l’histoire se répète en renforçant l’analogie entre l’exploitation des non-humains et l’exploitation des humains.

Pour poursuivre le propos, si l’activité économique primait sur la morale, les tueurs à gages seraient toujours en droit de poursuivre leur activité professionnelle au grand jour. Tous ces exemples montrent bien que notre éthique doit, et sait, dire « non ! » quand nous savons qu’une chose n’est pas juste. C’est surtout de ça dont nous devons être fiers en tant qu’humains. Ce n’est pas de dominer sans contraintes éthiques, sous le prétexte que le lion mange la gazelle… tout ça…

 

 

L’homme a besoin de viande pour sa santé

En préambule, précisons que omnivore ne veut pas dire « qui doit manger de tout », mais « qui peut manger de tout ». La différence entre les verbes devoir et pouvoir est suffisamment claire pour être appréhendée par tous les esprits.

L’homme aurait donc besoin de viande pour sa santé. Cette affirmation est reliée à la croyance que seule la viande apporte des protéines. C’est une contrevérité. Je le pensais, moi aussi, avec autant d’entêtement que je pense aujourd’hui que la Terre est ronde. Quand j’ai appris que c’était une erreur, que les protéines ne sont pas seulement dans la viande, j’ai cru découvrir que ma planète était cubique !

Non seulement la chair n’est pas la seule à contenir des protéines, mais en plus de cela elle en contient bien moins que certains aliments végétaux. Le steak tartare n’en contient que 15,67 %. Alors que le seitan, par exemple, peut en offrir jusqu’à 75 %. Mais en dehors de ce champion de la protéine, quantité d’autres aliments végétaux en fournissent aussi : toutes les céréales, les oléagineux… Les haricots secs, les pois chiches et les lentilles sont aussi protéinés que de la viande. 125 g de haricots secs contiennent autant de protéine qu’un steak de viande ou de poisson ! On voit donc que les protéines sont très très loin d’être l’exclusivité de la chair animale.

Terminons le sujet en méditant sur le fait que, dans le monde, quelque 600 millions de personnes sont culturellement végétariennes depuis des générations. Plus d’un demi-milliard ! Dix fois la population française ! Si tous ces braves gens étaient à l’article de la mort, je pense que ça se saurait ! Non ? Ils ne seraient plus là depuis longtemps.

 

 

La tradition

Il est une chose que l’on appelle l’évolution et qui fait que ce qui est n’est pas forcément ce qui devrait être. La tradition est le contraire de l’évolution quand elle empêche de remettre en cause ce qui n’est pas une bonne chose. Heureusement que nous avons su mettre fin aux traditions lorsqu’il le fallait. Ainsi, il fut une époque où les sacrifices humains étaient une tradition pour de nombreux peuples.

Dans certains rites traditionnels, les Chaldéens brûlaient vifs leurs propres enfants dans le but d’obtenir les faveurs de la divinité Baal.

Chez les Aztèques, comme dans nombre de civilisations précolombiennes, le sacrifice humain était une tradition très courante. Les méthodes de sacrifice étaient variées : par extraction de sang, par ablation du cœur… (Oui ! c’est ouf ce que nous avons pu faire ! (quoique ce que nous faisons toujours n’est guère plus tendre, c’est vrai ! (mais, aujourd’hui, c’est hors du cadre de la tradition. (Je veux dire qu’arracher le cœur de quelqu’un n’est plus officiellement reconnu comme une tradition à conserver. (Quoi qu’il en soit, je referme toutes les parenthèses à présent parce que je commence à m’y perdre))))).

En France, la fête des feux de la Saint-Jean offrait force réjouissances traditionnelles. L’une d’elles consistait à brûler vifs des chats en public. Extrait d’un texte de la revue La Mosaïque de 1835 (Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Z-5214) :

« […] c’était un grand sac de toile attaché au sommet du mât, et dans lequel étaient renfermés vingt-quatre chats, condamnés à être brûlés vifs, pour la plus grande joie des spectateurs. […] pendant que des orchestres, placés sur des estrades mêlaient des fanfares aux clameurs de la multitude et aux miaulemens des chats, qui criaient du fond de leur sac, comme s’ils eussent deviné leur sort. »

Toujours en France, on brûlait des femmes soupçonnées d’être des sorcières, il n’y a pas si longtemps que ça. Nos traditions actuelles du foie gras et de la corrida apparaîtront un jour tout aussi barbares que les sacrifices décrits ci-dessus (peut-être qu’un type sera lui aussi obligé d’imbriquer moult parenthèses pour en parler). Ce qui serait bien, c’est de faire un effort de compassion pour rapprocher ce futur de nous, afin de léguer à nos enfants un monde moins barbare que celui-ci. Ils feront de même sur d’autres sujets, et leurs propres enfants monteront encore quelques marches… Cet admirable mouvement s’appelle le progrès, et ce qui serait merveilleux, ce serait d’en faire notre tradition principale.

 

 

La majorité a forcément raison

La majorité des gens consommant des produits d’origine animale, c’est normal de le faire ; ils sont si nombreux qu’ils ont forcément raison.

Ah bon ! Est-ce à dire qu’à l’époque où la majorité pensait que la Terre était plate, tous ces gens avaient raison ? Était-elle vraiment plate à ce moment-là ? Se serait-elle arrondie au fur et à mesure que de plus en plus de personnes se sont mises à penser qu’elle était ronde ?

 

 

Nous sommes plus intelligents

« Nous sommes beaucoup plus intelligents que les animaux. On n’a jamais vu aucun animal édifier une cathédrale, composer une symphonie ou concevoir un smartphone. Selon l’ordre naturel des choses, cette supériorité nous confère le droit de les exploiter, car c’est ainsi que fonctionne la nature : le plus fort domine le plus faible. »

Si l’intelligence donne tant de droits, imaginons un prix Nobel de physique passant ses vacances dans une petite ville ; trouverions-nous moral qu’il mange l’idiot du village, même si celui-ci était tué avec respect ?

Le paradoxe amusant dans cette affirmation c’est que ceux qui la font s’approprient l’intelligence des plus brillants de leurs congénères, qui eux ne raisonnent pas forcément ainsi, puisqu’ils sont intelligents justement. Cocasse ! N’est-il pas ?

J’aimerais beaucoup en effet savoir combien, parmi ceux qui mettent cet argument en avant, sont en mesure eux-mêmes d’édifier une cathédrale, composer une symphonie ou concevoir un smartphone. Nul besoin d’être un grand augure pour prédire que s’il était légitime de manger tous ceux d’entre nous qui n’en sont pas capables, il y aurait de la viande pour un bout de temps !

Ensuite, dire cela, c’est affirmer que la force est la seule loi. Avec un tel état d’esprit, nous pouvons donc tous légitimement nous entre-dévorer, nous exploiter, rétablir au plus vite l’esclavage, battre femmes et enfants… À ceux qui diraient : « non, mais là ce n’est pas pareil ! Nous sommes des humains, non, mais quelle horreur ! », je répondrais :

Si nous sommes plus évolués en tant qu’humains, prouvons-le en étendant la portée de notre éthique au-delà des frontières de notre propre espèce. Depuis quand l’égoïsme est-il un signe de plus grande évolution ? Toutes les violences qui nous révoltent quand elles sont dirigées sur des humains et que nous trouvons normales quand les non-humains en sont victimes ne sont légitimées que par notre spécisme, non par notre supériorité autoproclamée. Autoproclamée seulement par ceux d’entre nous qui en ont le plus besoin : d’évoluer.

Comme l’a dit Georges Courteline :

« La douceur de l’homme pour la bête est la première manifestation de sa supériorité sur elle. »

 

 

Tuer avec respect

Ce respect que l’on avance si communément n’est qu’une pure abstraction, une disposition mentale, une posture morale imaginaire qui n’entraîne rien de particulier concernant l’acte létal. Être tué avec ou sans respect, ne change rien pour celui qui meurt. Ce respect-là est même doublement imaginaire puisque ceux qui le professent n’ont aucune idée de la manière dont a été tué celui qu’ils mangent et s’interroger à ce sujet ne leur vient pas à l’esprit. Il leur suffit de déclarer au-dessus de leur assiette, après avoir dégluti leur salive, qu’ils sont de ceux qui préfèrent qu’on tue les animaux avec respect. Et hop ! les voilà autovalorisés. Cette pensée respectueuse est si loin de la victime, que c’est un peu comme si l’on ne respectait plus que le concept du meurtre commis avec respect. Dommage pourtant que le mastiqué ne soit plus en mesure de les entendre pour apprécier une si délicate courtoisie. Perdre la vie pour être avalé par des ventres d’une telle valeur morale ne peut être qu’un triomphe, une félicité. Quelle bonne fortune de périr pour ça !

Surtout si l’on ajoute  : « Tu sais, comme les Indiens. Oui, les Indiens demandaient pardon au bison avant de le manger… Ben, moi, je comprends ce respect-là. Je suis trop dans ce trip, moi… » Ben, oui, suffit de déclarer être dans le trip. Qu’importe qu’on n’ait rien à voir avec ce que les Amérindiens étaient.

Alors là, c’en est trop ! Heureusement au contraire que celui qui est ingéré ne peut pas entendre, car il se sentirait indigne de l’honneur que lui font de si augustes mâchoires. « Oh ! tant de respect, tant de respect ! » se dirait-il. « Ma chair, si commune, ne mérite pas une consécration si valorisante. »

Dire qu’il arrive à certains d’être tués sans respect ! Les pauvres !

Ce respect-là me rappelle un peu ce que fut la courtoisie. On s’inclinait légèrement devant les femmes, on leur ouvrait la porte : « après vous, je vous en prie. » Ça ne coûtait pas cher, ni en effort ni en argent. Et cela permettait de trouver normal que bobonne torche les mômes et brique la maison. Puisqu’on était galant, on respectait les femmes !

Tuer avec respect c’est une sorte de galanterie imaginaire, un tour de passe-passe de l’esprit pour se déculpabiliser en se valorisant. On ouvre la porte du four et on dit :

Boris Tzaprenko. Tuer avec respect

J’ai oublié les chamanes inuits qui tuent des phoques en psalmodiant des incantations pour remercier la nature. Ça fait bien de se trouver à l’unisson de ce sentiment-là aussi. En mangeant du veau, c’est un peu anachronique, mais bon… on n’est plus à ça près.

En fait, il n’existe aucune méthode morale pour faire le mal. Il n’y a pas de façon respectable de tuer pour son seul plaisir.

 

 

Anthropomorphisme, disent les anthropocentristes

Ceux qui pensent que les non-humains ont des sentiments et des émotions sont parfois accusés d’anthropomorphisme par certains. Moi, j’accuse ces derniers d’exhiber sans vergogne une arrogance démesurée, de faire du oh-quel-beau-nombril-j’ai-!-morphisme. Plus sérieusement, du bien bel anthropocentrisme pur et dur, bien de chez nous, du super balèze, de celui que rien n’ébranlera jamais. Ainsi, sans faire de l’anthropomorphisme, nous serions dans l’impossibilité d’évoquer les intérêts des autres espèces, car leurs pensées seraient trop éloignées des nôtres. Soit ! Moi, je dis que nous sommes dans une autre impossibilité : nier, sans faire preuve de mauvaise foi, que l’intérêt de tout animal est, au moins, d’éviter la mort et la souffrance. De plus, quelle fatuité de dire : tu fais du moimorphisme, car il n’y a que moi qui peux éprouver de la tristesse ou de la joie ! La leçon d’humilité que nous ont donnée Copernic et Galilée n’a pas été retenue. Non, nous ne sommes pas importants au point que l’Univers tout entier tourne autour de nous. Il ne s’agit pas en effet de « prêter aux non-humains des sentiments humains », comme ils disent, mais d’accepter le fait que les humains ont des sentiments communs avec les autres animaux*, car NOUS SOMMES DES ANIMAUX. Torturer et manger des enfants ne fait pas de nous des êtres supérieurs, pas plus que de boire le lait de leur mère.

La mentaphobie est un terme inventé par Donald Griffin, éthologue biologiste qui a fondé les bases de l’éthologie cognitive. Il a proposé ce mot pour mettre en exergue l’embarras de ses pairs à accepter de parler de conscience pour décrire le comportement des non-humains.

(*) Voir la « Déclaration de cambridge sur la conscience »

 

 

Si on libère tous les animaux d’élevage, ils vont nous envahir

J’ai ouï cette crainte conçue par quelques esprits aux abois : « Si on libère tous les animaux d’élevage, ils vont devenir encore plus nombreux, car ils vont se reproduire ; il y en aura partout et ce sera épouvantable et tout ça et tout ça… »

J’ai tympané qu’ils dévoreront toutes nos récoltes et que c’est ainsi que nous mourrons tous de faim.

J’ai auditifé qu’ils nous agresseront même dans les villes ; à la recherche de nourriture, ils se serviront dans nos étals de fruits et légumes.

J’ai même acoustiqué cette frayeur dans une variante dont le géniteur est un philosophe de plateau de téloche qui doit fumer un produit déchirant sa race. Je vous en laisse juge, extrait de son livre « Cosmos » :

« …laisser proliférer les animaux domestiques de façon exponentielle jusqu’à ce qu’ils redeviennent sauvages et activer de la sorte une euthanasie passive qui va placer l’homme dans un biotope sauvage dans lequel les chiens disparus auront laissé place aux loups (la souche de tous les chiens domestiques, rappelons-le), les bovins aux aurochs sauvages, les chats aux puissants félins massifs dont ils descendent, les autres espèces domestiquées revenues aux souches de leurs origines. Or, comme aucune chasse n’aura empêché ce retour à la nature la plus indomptée, l’homme disparaîtra, massacré par les animaux sauvages contre lesquels il ne pourra rien faire.… »

Bon, il faut dire que, ayant déjà la complaisance des médias, le type n’a pas besoin de dire des choses intelligentes, et c’est vrai qu’il a mis ce privilège particulièrement à l’épreuve avec cette conjecture-là.

À l’opposé de ces augures, il y a des raisons de prédire que si tout le monde devenait végane, cela entraînerait une disparition des animaux d’élevage par étranglement de la demande. Ces « espèces » créées par l’humain sont des monstres incapables de se reproduire sans intervention humaine ; en outre la transformation de leurs génomes par reproduction dirigée a considérablement réduit leurs chances de survie à l’état sauvage. Vu que leur reproduction assistée dans les élevages s’éteindra avec la demande, il n’en restera pas beaucoup à libérer. Mais, même si cette improbable grande délivrance avait lieu, l’abandon de créatures inadaptées dans des milieux naturels les condamnerait à une extinction rapide.

Avant que les poulets de chair, qui n’arrivent même pas à marcher, se transforment en dangereux velociraptors, leurs mères auront des dents.

Cette logorrhée décomplexée a tout de même un mérite : celui de démontrer que même un philosophe médiatique peut s’exprimer sans retenue sur un sujet qu’il ne connaît pas.

 

 

 

 

 

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La Vache qui rit

La vache qui rit. Laissez-moi rire !

La vache qui rit. Laissez-moi rire !

 

« La vache qui rit ». Pensez-vous vraiment que les vaches aient envie de se marrer ? Nous allons voir si cette prétendue hilarité a quelque raison d’être entendue d’aussi loin qu’on le dit.

Pour produire du lait, les vaches doivent avoir mis un enfant au monde. C’est le cas de toutes les femelles mammifères. Nous, les humains, nous avons un exemple tout proche, puisque nous en sommes, des mammifères. A-t-on déjà vu une femme avoir des montées de lait spontanées sans avoir de bébé ? Non !

Donc, pour obtenir du lait, il faut enfoncer son bras dans l’anus des vaches et une tige dans leur vagin pour déposer dans leur utérus le sperme d’un taureau, préalablement masturbé.

Masturbation de taureau

masturbation de taureau

 

Insémination. Mettre le sperme du taureau dans l’utérus de la vache.

Insemination vache

Ben oui ! Pour manger du fromage, des yaourts… tous les autres produits laitiers, il faut masturber des taureaux et violer des vaches. Ça fait bizarre de l’apprendre. Comment dire… disons qu’il n’est pas insensé de se demander qui sont les extrémistes : ceux qui font cela ou ceux qui ne veulent plus qu’on le fasse ?

Quand leur veau vient au monde, on le leur enlève pour voler le lait qui lui était destiné. L’enfant est soit immédiatement tué, soit envoyé dans un camp de concentration d’engraissement. De nombreux témoignages convergent pour dire que les vaches appellent leur veau parfois plusieurs semaines. Un éleveur me l’a personnellement confirmé.

Brutales séparations. Les mères produiront du lait. Les enfants sont dirigés vers un autre destin.

Les enfants peuvent aussi être transportés dans un camp d’engraissement.

Camp d’engraissement

À ce stade, pensez-vous que les vaches ou leur progéniture aient des raisons de rire ?
Pour faire une blanquette de veau, on fait cuire un enfant bovin dans du lait de vache. Comment faire plus cynique ?! Un bébé qui n’aura jamais connu le lait de sa propre mère.

On vous cache tout cela pour que ceux qui exploitent les autres animaux continuent à s’enrichir. Car il est évident que la majorité des gens ont un bon cœur. S’ils savaient, s’ils réalisaient un jour… fini les immondes fortunes.

Les bovins ont normalement une espérance de vie d’une vingtaine d’années, mais les vaches laitières sont en moyenne abattues au bout de cinq ans seulement. Exténuées par les vêlages incessants et la production de lait ininterrompue, blessées et malades, elles sont conduites à l’abattoir. Quelque 40 % de la viande prétendument de bœuf est en réalité de la chair de vaches laitières de réforme.

Alors ? Qu’en pensez-vous ? Moi, je pense que dans ces conditions, si une vache rit, c’est qu’elle est folle à lier. On nous vendrait donc du lait de vache folle ! C’est vrai que nous en avons déjà entendu parler des vaches folles. Mais, ça, c’est encore autre chose… Non. Décidément, je pense que ceux qui se bidonnent le plus, ce sont ceux qui se remplissent les poches en nous fournissant des produits laitiers. Vous savez ? Ceux qui sont nos amis pour la vie ♪ ! En fait, ils ne sont les amis que de ceux qui les vendent. Quand j’entendais la pub, je n’avais pas compris que dans « … sont nos amis pour la vie » le « nos » c’était « les leurs d’amis ». Je croyais naïvement que ça voulait dire « les nôtres à tous ».

 

La publicité nous a longtemps fait croire que c’était bon de fumer. Quoi de plus facile que de nous faire croire que les produits laitiers sont indispensables à la santé. Le principe est le même, seul le produit change.

Publicité cigarettes

 

Le calcium

(Les produits laitiers ♪ sont nos amis pour la vie ♪ tralalalère !). On nous répète encore que le calcium n’existe que dans le lait et qu’il en faut pour les os toute la vie. On finit par le croire puisqu’un mensonge suffisamment répété devient une vérité. Tellement qu’on en arrive à oublier que de tous les animaux de la Terre seuls les humains continuent à consommer du lait à l’âge adulte, qui pire est d’une autre espèce. Alors que, des girafes aux hippopotames en passant par tout ce que vous voulez, tous les autres animaux ont aussi un squelette qui se porte apparemment très bien, bien que, adultes, ils ne consomment plus de lait. L’intox est tellement efficace qu’on a même négligé que nombre d’animaux non-humains ne sont pas des mammifères ; par définition, ils n’ont donc jamais bu de lait, pas une seule goutte, même enfant. Ils ont cependant un squelette, eux aussi. Un squelette en os, pas en bois ou en plastique. Comment font-ils ça ? Mystères pour la science ! Les plus grands esprits de l’espèce élue se perdent en conjectures… Quand les autruches nous livreront-elles le secret de leur squelette ? Hein ? Vous vous demandez si elles trouvent le calcium ailleurs que dans le lait. Chut… Pourquoi dans les pays en voie de développement, où le lait ne fait pas partie de l’alimentation, les cas d’ostéoporose sont-ils quasi inexistants alors que leur nombre ne fait que croître dans les pays développés, où l’on consomme beaucoup de produits laitiers ?

Quel que soit le grand secret du squelette des autruches et autres non-mammifères, nous, l’espèce élue, nous avons besoin de boire le lait d’une autre espèce pour nos os… Et pour « Paf, paf, paf ! le loup ! » Au fait, le loup, non ; il ne tète pas une loutre ou une hyène, lui. L’humain, il faut qu’il tète des vaches ou des chèvres, sinon ses os… Houlala !… Être une espèce supérieure pour dépendre d’une pauvre vache, c’est ballot !

Mais, les images choquantes ont bien vite quitté nos esprits de gentils téléspectateurs, d’autant plus facilement qu’on a évité de nous les montrer. Pauvres téléspectateurs trop sensibles que nous sommes ! Heureusement qu’on prend bien soin de nous à la télé ! On va pouvoir continuer à planter nos fourchettes dans de la chair de bébés et à téter leur mère, peinardement.

 

Non, le calcium ne se trouve pas seulement dans le lait !

Le calcium existe aussi dans les végétaux. De toute évidence, les vaches ne le créent pas à partir de rien, elle concentre dans leur lait celui de l’herbe qu’elle consomme.

Liste non exhaustive des aliments végétaux contenant du calcium :

Haricots verts, mâche, cresson, tous les choux, épinards, brocolis, carottes, graines de sésame ou purée de sésame (tahin), persil, graines de lin, algues, petits pois, amandes, noisettes, dattes, noix, figues sèches, oranges, pois, lentilles, haricots rouges ou blancs, pois chiches, avoine, quinoa, soja, lentilles, tofu, tempeh…

De plus, il existe dans le commerce de nombreuses boissons et crèmes végétales enrichies en calcium à base d’amande, de noisette, de soja, d’épeautre, de riz, de châtaigne…
Il y a aussi du calcium dans l’eau minérale et même dans celle du robinet !

 

 

Comment remplacer les produits laitiers

 

 

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Citations animalistes

Boris Tzaprenko. Citations animalistes

Boris Tzaprenko. Citations animalistes

 

Helmut F. Kaplan (1952)

Philosophe éthicien du droit des animaux autrichien, né le 13 octobre 1952 à Salzbourg.

Un jour, nos petits-enfants nous demanderont : Où étais-tu pendant l’holocauste des animaux ? Qu’as-tu fait contre ces crimes terrifiants ? Nous ne pourrons pas leur offrir la même excuse une seconde fois : que nous ne savions pas.

 

 

Peter Singer (1946)

Philosophe utilitariste australien, né le 6 juillet 1946 à Melbourne.

Auteur de « La Libération animale ».

Rien ne justifie de refuser d’étendre le principe fondamental d’égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces – hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur.

 

 

Élisabeth de Fontenay (1934)

Philosophe essayiste française, spécialiste de la question juive et de la cause animale, née en 1934.

Il n’y a aucun fondement philosophique, métaphysique, juridique, au droit de tuer les animaux pour les manger. C’est un assassinat en bonne et due forme, puisque c’est un meurtre fait de sang-froid avec préméditation.

 

 

Le dalaï-lama (1935)

Tenzin Gyatso, 14ᵉ dalaï-lama, né le 6 juillet 1935 en Chine.

D’un point de vue bouddhique, tous les êtres sensibles – les êtres doués de sentiments, d’expériences et de sensations – sont considérés comme égaux. Nous autres, êtres humains, sommes en mesure de nous passer de viande. En tant qu’être humain, je pense que notre nature profonde nous porte au végétarisme, ainsi qu’à faire tout notre possible pour éviter de nuire aux autres espèces.

 

 

Jacques Derrida (1930)

Philosophe français, né le 15 juillet 1930 à El Biar (Algérie), mort le 8 octobre 2004 à Paris.

Dans sa dernière œuvre L’Animal que donc je suis Jacques Derrida ose employer le mot sacré « génocide » :

 Personne ne peut plus nier sérieusement et longtemps que les hommes font tout ce qu’ils peuvent pour dissimuler ou pour se dissimuler cette cruauté, pour organiser à l’échelle mondiale l’oubli ou la méconnaissance de cette violence que certains pourraient comparer aux pires génocides (il y a aussi des génocides d’animaux : le nombre des espèces en voie de disparition du fait de l’homme est à couper le souffle). De la figure du génocide il ne faudrait ni abuser ni s’acquitter trop vite. Car elle se complique ici : l’anéantissement des espèces, certes, serait à l’œuvre, mais il passerait par l’organisation et l’exploitation d’une survie artificielle, infernale, virtuellement interminable, dans des conditions que des hommes du passé auraient jugées monstrueuses, hors de toutes les normes supposées de la vie propre aux animaux ainsi exterminés dans leur survivance ou dans leur surpeuplement même. Comme si, par exemple, au lieu de jeter un peuple dans des fours crématoires et dans des chambres à gaz, des médecins ou des généticiens (par exemple, nazis) avaient décidé d’organiser par insémination artificielle la surproduction et la surgénération de Juifs, de Tziganes et d’homosexuels qui, toujours plus nombreux et plus nourris, auraient été destinés, en un nombre toujours croissant, au même enfer, celui de l’expérimentation génétique imposée, de l’extermination par le gaz ou par le feu.

Derrida avait inventé le terme « carnophallologocentrisme » pour parler du lien entre la consommation de chair, l’affirmation du pouvoir phallique et l’appropriation de la raison pour définir l’être l’humain.

 

 

Milan Kundera (1929)

Écrivain français, originaire de Tchécoslovaquie,

né le 1er avril 1929 à Brno (Moravie).

La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la plus grande faillite de l’homme, débâcle fondamentale dont toutes les autres découlent.

Ces mots-là m’ont particulièrement marqué : « Le véritable test moral de l’humanité, ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci. » Cela est si vrai ! Aussi vrai qu’il n’est que trop facile de se respecter seulement entre dominants.

 

 

Ruth Harrison (1920)

Auteure et activiste welfariste britannique,

née le 24 juin 1920, morte le 13 juin 2000.

Dans son livre Animal Machines :

La cruauté n’est reconnue que lorsqu’elle n’est plus rentable.

 

 

Claude Lévi-Strauss (1908)

Anthropologue et ethnologue français, né le 28 novembre 1908 à Bruxelles,

mort le 30 octobre 2009 à Paris.

Un jour viendra où l’idée que pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans des vitrines, inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIIe et du XVIIIe siècle les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains.

Depuis une quinzaine d’années, l’ethnologue prend davantage conscience que les problèmes posés par les préjugés raciaux reflètent à l’échelle humaine un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente : celui des rapports entre l’homme et les autres espèces vivantes ; et il ne servirait à rien de prétendre le résoudre sur le premier plan si on ne s’attaquait pas aussi à lui sur l’autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de l’homme envers ses pareils n’est qu’un cas particulier du respect qu’il devrait ressentir pour toutes les formes de la vie.

Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer au profit de minorités toujours plus restreintes le privilège d’un humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion.

 

 

Marguerite Yourcenar (1903)

Première femme élue à l’Académie française, née le 8 juin 1903 à Bruxelles,

morte le 17 décembre 1987 à Bar Harbor, États-Unis.

Soyons subversifs. Révoltons-nous contre l’ignorance, l’indifférence, la cruauté, qui d’ailleurs ne s’exercent si souvent contre l’homme parce qu’elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons-nous, s’il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu’il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures, si nous n’avions pris l’habitude des fourgons où les bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en attendant l’abattoir.

 

 

Theodor W.Adorno (1903)

Philosophe et sociologue, né d’un père juif allemand le 11 septembre 1903,

mort le 6 août 1969

Auschwitz commence lorsque quelqu’un regarde un abattoir et se dit : ce ne sont que des animaux.

 

 

Theodore Monod (1902)

Naturaliste et explorateur français, né le 9 avril 1902 à Rouen,

mort le 22 novembre 2000 à Versailles.

Ce qu’on peut critiquer, c’est cette prééminence exclusive donnée à l’homme, car cela implique tout le reste. Si l’homme se montrait plus modeste et davantage convaincu de l’unité des choses et des êtres, de sa responsabilité et de sa solidarité avec les autres êtres vivants, les choses seraient bien différentes. Ce n’est peut-être qu’un espoir.

 

 

Isaac Bashevis Singer (1902)

Écrivain juif polonais naturalisé américain, né le 21 novembre 1902 en Pologne,

mort le 24 juillet 1991 en Floride.

Tant que les êtres humains continueront à répandre le sang des animaux, il n’existera pas de paix dans le monde. La distance qui existe entre la création des chambres à gaz à la Hitler et les camps de concentration à la Staline n’est que d’un pas, car tous ces actes ont été perpétrés au nom d’une justice sociale et il n’y aura aucune justice tant que l’homme empoignera un couteau ou un pistolet pour détruire des êtres plus faibles que lui

Dans un de ses romans, quelqu’un s’adresse mentalement à un animal mort :

Tous ces érudits, tous ces philosophes, les dirigeants de la planète, que savent-ils de quelqu’un comme toi ? Ils se sont persuadés que l’homme, espèce pécheresse entre toutes, domine la création. Toutes les autres créatures n’auraient été créées que pour lui procurer de la nourriture, des fourrures, pour être martyrisées, exterminées. Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, c’est un éternel Treblinka.

L’homme qui mange de la viande ou le chasseur qui s’accorde avec les cruautés de la nature maintient à chaque bouchée de viande ou de poisson que la force fait le droit.

 

 

René Magritte (1898)

Peintre surréaliste belge, né le 21 novembre 1898, mort le 15 août 1967.

 

René Magritte. Le modèle_rouge

Partie du tableau Modèle Rouge

C’est lors d’une conférence donnée en 1938 que Magritte a expliqué ce qu’exprimait son œuvre au nom énigmatique :

Le problème des souliers démontre combien les choses les plus barbares passent, par la force de l’habitude, pour être tout à fait convenables. On ressent, grâce au Modèle Rouge, que l’union d’un pied humain et d’un soulier en cuir relève en réalité d’une coutume monstrueuse.

 

 

 

Will Cuppy (1884)

Écrivain américain, né le 23 août 1884,

mort le 19 septembre 1949.

Quand un animal fait quelque chose, nous appelons cela instinct ; si nous faisons la même chose pour la même raison, nous appelons cela intelligence.

 

 

Albert Einstein (1879)

Scientifique, né le 14 mars 1879 à Ulm,

mort le 18 avril 1955 à Princeton.

Rien ne peut être aussi bénéfique à la santé humaine et augmenter les chances de survie de la vie sur terre que d’opter pour une diète végétarienne.

 

 

Upton Sinclair (1878)

Écrivain américain, promoteur du socialisme aux États-Unis,

né le 20 septembre 1878, mort le 25 novembre 1968.

Extrait de son roman La Jungle, écrit en 1905, décrivant et dénonçant la cruauté de l’abattage des animaux à Chicago et les pénibles conditions de travail des immigrés. L’ouvrage, très bien documenté, se base sur une enquête conduite sur place par Upton Sinclair lui-même pour le journal Appeal to Reason. L’immédiate réaction du public aboutit à la création du « Federal Meat Inspection Act » (loi sur l’inspection des viandes), une mesure concernant seulement l’hygiène. Déplorant l’incompréhension du public quant à l’objectif premier de son livre, Upton Sinclair déclarera amer : « J’ai visé le cœur du public et par accident je l’ai touché à l’estomac. »

Ce processus était si méthodique qu’il en était fascinant. On assistait à la fabrication mécanique, mathématique de la viande de porc. Pourtant, les personnes les plus terre à terre ne pouvaient s’empêcher d’avoir une pensée pour ces cochons, qui venaient là en toute innocence, en toute confiance. Leurs protestations avaient un côté si humain ! Elles étaient tellement justifiées ! Ces bêtes n’avaient rien fait pour mériter ce sort. C’était leur infliger une blessure non seulement physique mais morale que de les traiter de cette façon, sans même un semblant d’excuse, sans la moindre larme en guise d’hommage. Certes il arrivait à l’un ou l’autre des visiteurs de pleurer, mais cette machine à tuer continuait imperturbablement sa besogne, qu’il y ait ou non des spectateurs. C’était comme un crime atroce perpétré dans le secret d’un cachot, à l’insu de tous et dans l’oubli général.

 

 

Albert Schweitzer (1875)

Médecin, pasteur théologien protestant et philosophe franco-allemand,

né le 14 janvier 1875, mort le 4 septembre 1965

Tant qu’il n’étendra pas le cercle de sa compassion à tous les êtres vivants, l’homme ne trouvera pas de paix.

 

 

Mahatma Gandhi (1869)

Guide politique et spirituel, né à Porbandar le 2 octobre 1869,

mort assassiné à Delhi le 30 janvier 1948.

La grandeur d’une nation et ses progrès moraux peuvent être jugés de la manière dont elle traite les animaux.

Jamais je ne consentirais à sacrifier au corps humain la vie d’un agneau. J’estime que, moins une créature peut se défendre, plus elle a le droit à la protection de l’homme contre la cruauté humaine.

 

 

Romain Rolland (1866)

Écrivain français, né à Clamecy le 29 janvier 1866,

mort à Vézelay le 30 décembre 1944.

La cruauté envers les animaux et même déjà l’indifférence envers leur souffrance est à mon avis l’un des péchés les plus lourds de l’humanité. Il est la base de la perversité humaine. Si l’homme crée tant de souffrance, quel droit a-t-il de se plaindre de ses propres souffrances ?

 

 

Émile Zola (1840)

Écrivain et journaliste français, né le 2 avril 1840 à Paris,

mort le 29 septembre 1902.

Pour moi, je crois bien que ma charité pour les bêtes est faite de ce qu’elles ne peuvent parler, expliquer leurs besoins, indiquer leurs maux. Une créature qui souffre et qui n’a aucun moyen de nous faire entendre comment et pourquoi elle souffre, n’est ce pas affreux, n’est ce pas angoissant ?

La cause des animaux passe avant le souci de me ridiculiser.

Pourquoi la souffrance d’une bête me bouleverse-t-elle ainsi ? Pourquoi ne puis-je supporter l’idée qu’une bête souffre, au point de me relever la nuit, l’hiver, pour m’assurer que mon chat a bien sa tasse d’eau ? Pourquoi toutes les bêtes de la création sont-elles mes petites parentes, pourquoi leur idée seule m’emplit-elle de miséricorde, de tolérance et de tendresse ?

Pourquoi les bêtes sont-elles toutes de ma famille, comme les hommes, autant que les hommes ?

Alors, est-ce qu’on ne pourrait pas, de nation à nation, commencer par tomber d’accord sur l’amour qu’on doit aux bêtes ? De cet amour universel des bêtes, par-dessus les frontières, peut-être en arriverait-on à l’universel amour des hommes. […] Et cela, simplement, au nom de la souffrance, pour tuer la souffrance, l’abominable souffrance dont vit la nature et que l’humanité devrait s’efforcer de réduire le plus possible, d’une lutte continue, la seule lutte à laquelle il serait sage de s’entêter.

 

 

Louise Michel (1830)

Institutrice militante anarchiste française (pseudonyme : Enjolras), 

née le 29 mai 1830 à Vroncourt-la-Côte, morte le 9 janvier 1905 à Marseille.

Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes.

J’aurais voulu que l’animal se vengeât, que le chien mordît celui qui l’assommait de coups, que le cheval saignant sous le fouet renversât son bourreau ; mais toujours la bête muette subit son sort avec la résignation des races domptées. Quelle pitié que la bête !

Depuis la grenouille que les paysans coupent en deux, laissant se traîner au soleil la moitié supérieure, les yeux horriblement sortis, les bras tremblants, cherchant à s’enfouir sous la terre, jusqu’à l’oie dont on cloue les pattes, jusqu’au cheval qu’on fait épuiser par les sangsues ou fouiller par les cornes des taureaux, la bête subit, lamentable, le supplice infligé par l’homme.

Et plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent.

J’ai mis la dernière phrase en gras, parce que je l’adore.

 

 

Jean-Henri Fabre (1823)

Naturaliste, écrivain français, né le 21 décembre 1823,

mort le 11 octobre 1915.

L’animal, bâti comme nous, souffre, comme nous, trop souvent victime de nos brutalités. Celui qui, sans motif, fait souffrir les bêtes, commet une action barbare, je dirais volontiers « inhumaine », car il torture une chair, sœur de la nôtre, il brutalise un corps qui partage avec nous le même mécanisme de la vie, la même aptitude à la douleur.

 

 

Charles Darwin (1809)

Naturaliste anglais,

auteur du retentissant ouvrage L’origine des espèces paru en 1859,

né le 12 février 1809 à Shrewsbury, mort le 19 avril 1882 à Downe.

Parce que ça les arrangeait pour étayer leur idéologie raciste et haineuse, certains se sont efforcés de ne retenir de Darwin qu’une seule chose : la compétition naturelle pour l’existence et l’élimination des moins aptes à la survie. Cette tentative de sortir cette idée de son contexte, pour la mettre en exergue, était motivée par la hideuse intention de créer, en quelque sorte, un super « Le lion mange la gazelle » autorisant tous les plus forts à écraser sans vergogne tous les plus faibles. Le « darwinisme social » pondu par le philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer (1820-1903) prétendait justifier l’exploitation des ouvriers.

Qu’y a-t-il de plus lâche que de prêter volontairement de faux sentiments à l’esprit d’un défunt pour faire la promotion de ses propres idées ? Qu’y a-t-il de plus sale que de lui faire dire le contraire de ce qu’il proclamait quand il n’est plus là pour opposer son démenti ?

À la lecture des textes du grand Darwin qui suivent, on peut voir qu’il était sans ambiguïté pour la protection des plus faibles et qu’il nous encourageait à accepter les peuples non-humains dans notre sphère de compassion. Qui pourtant était mieux placé que lui pour savoir que le lion mange la gazelle ?

Dans L’origine des espèces, au moyen de la Sélection Naturelle. Traduit et cité par Chauvet :

La classification des formes, des fonctions organiques et des régimes a montré d’une façon évidente que la nourriture normale de l’humain est végétale comme celle des anthropoïdes et des singes, que nos canines sont moins développées que les leurs, et que nous ne sommes pas destinés à entrer en compétition avec les bêtes sauvages ou les animaux carnivores. […] Nous avons vu que les sens et les intuitions, les différentes émotions et facultés, comme l’amour et la mémoire, l’attention et la curiosité, l’imitation, la raison, etc., dont l’humain se vante, peuvent être trouvées à l’état naissant, ou même pleinement développées chez les animaux inférieurs. Les animaux, dont nous avons fait nos esclaves, nous n’aimons pas les considérer comme nos égaux.

L’homme dans son arrogance pense être une grande œuvre, digne de l’acte d’un dieu. Il est plus humble à mon avis, plus vrai, de le voir créé à partir des animaux.

L’humanité envers les animaux inférieurs est l’une des plus nobles vertus dont l’homme est doté, et il s’agit du dernier stade du développement des sentiments moraux. C’est seulement lorsque nous nous préoccupons de la totalité des êtres sensibles que notre moralité atteint son plus haut niveau.

 

 

Abraham Lincoln (1809)

Seizième président des États-Unis, né le 12 février 1809 dans le Kentucky,

mort assassiné le 15 avril 1865 à Washington.

Je suis en faveur des droits des animaux autant que des droits de l’homme.

 

 

Alphonse de Lamartine (1790)

Homme de lettres et politique français, né à Mâcon le 21 octobre 1790,

mort à Paris le 28 février 1869

Ma mère était convaincue, et j’ai gardé à cet égard ses convictions, que tuer les animaux pour se nourrir de leur chair et de leur sang est l’une des plus déplorables et des plus honteuses infirmités de la condition humaine; que c’est une de ces malédictions jetées sur l’homme par l’endurcissement de sa propre perversité.

On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas.

 

 

Arthur Schopenhauer (1788)

Philosophe allemand, né le 22 février 1788 à Dantzig en Prusse,

mort le 21 septembre 1860 à Francfort-sur-le-Main.

Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence.

La compassion pour les animaux est si intimement liée à la bonté que l’on peut dire que quiconque est cruel envers les animaux ne peut être un homme bon.

L’homme a transformé la Terre en un enfer pour animaux.

On prétend que les bêtes n’ont pas de droit ; on se persuade que notre conduite à leur égard n’importe en rien à la morale, ou pour parler le langage de cette morale-là, qu’on n’a pas de devoirs envers les bêtes : doctrine révoltante, doctrine grossière et barbare, propre à l’Occident et qui a sa racine dans le judaïsme. En philosophie toutefois, on la fait reposer sur l’hypothèse d’une différence absolue entre l’homme et la bête admise en dépit de l’évidence.

 

 

Henri-Joseph Dulaurens (1719)

Écrivain français, né le 27 mars 1719,

mort le 17 août 1793.

Que dirait-on cependant si un chien, devenu chirurgien, cassait la jambe à un homme pour apprendre à guérir celle d’un autre chien ? Que dirait-on si un chat arrachait l’œil à un enfant pour voir comment les fibres médullaires du nerf optique sont étendues sur la rétine ? Que dirait-on enfin si une biche, armée du scalpel, ouvrait le ventre à une jeune mariée, pour y découvrir le mystère de la génération, ou seulement pour satisfaire sa curiosité ? Ne crierait-on pas au meurtre, à la cruauté ! Ne tuerait-on pas le chien, le chat et la biche, ou tout autre animal qui aurait osé commettre un attentat si horrible ? On ferait plus : les hommes irrités se ligueraient pour exterminer entièrement l’espèce qui aurait produit de si exécrables individus.

 

 

Jean-Jacques Rousseau (1712)

Philosophe et musicien francophone, né le 28 juin 1712 à Genève,

mort le 2 juillet 1778 à Ermenonville.

En total désaccord avec la vision mécaniste de l’animal-machine de René Descartes, Jean-Jacques Rousseau développa ce très bel argument qui résonnera jusqu’à Jeremy Bentham.

C’est la souffrance de l’animal qui donne des devoirs à l’homme. L’animal a le droit de ne pas être maltraité car, comme l’homme, il a la capacité de souffrir. Le critère qui doit gouverner la relation entre les hommes et les animaux n’est plus la supériorité intellectuelle, mais la capacité de souffrir, qui est commune aux deux.

[…]

L’homme est assujetti envers eux à quelque espèce de devoirs. Il semble, en effet, que, si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est un être sensible : qualité qui, étant commune à la bête et à l’homme, doit au moins donner à l’une le droit de n’être point maltraitée inutilement par l’autre.

 

 

Julien Offray de La Mettrie (1709)

Philosophe matérialiste, empiriste et médecin français,

né le 12 décembre 1709 à Saint-Malo,

mort le 11 novembre 1751 à Potsdam.

L’homme n’est pas pétri d’un limon plus précieux ; la Nature n’a employé qu’une seule et même pâte, dont elle a seulement varié les levains.

 

 

Voltaire (1694)

Né le 21 novembre 1694 à Paris,

mort le 30 mai 1778 à Paris.

Voltaire était végétarien. Son végétarisme n’était pas motivé par un souci de santé, mais exclusivement par l’éthique, la compassion envers les non-humains. Pour lui, le végétarisme est une :

…admirable loi par laquelle il est défendu de manger les animaux nos semblables… (Voltaire – Œuvres complètes Garnier tome21.djvu/269)

Un esprit végane avant l’heure ! Autres citations de lui :

Les enfants qui pleurent la mort du premier poulet qu’ils voient égorger, en rient au second.

Enfin il n’est que trop certain que ce carnage dégoûtant, étalé sans cesse dans nos boucheries et dans nos cuisines, ne nous paraît pas un mal ; au contraire, nous regardons cette horreur, souvent pestilentielle, comme une bénédiction du Seigneur, et nous avons encore des prières dans lesquelles on le remercie de ces meurtres. Qu’y a-t-il de plus repoussant que de se nourrir continuellement de chair de cadavre ?

[…]

Cependant je ne vois aucun moraliste parmi nous, aucun de nos loquaces prédicateurs, aucun même de nos tartufes, qui ait fait la moindre réflexion sur cette habitude affreuse, devenue chez nous nature. Il faut remonter jusqu’au pieux Porphyre, et aux compatissants pythagoriens, pour trouver quelqu’un qui nous fasse honte de notre sanglante gloutonnerie ; ou bien il faut voyager chez les brames : car, pour nos moines que le caprice de leurs fondateurs a fait renoncer à la chair, ils sont meurtriers de soles et de turbots, s’ils ne le sont pas de perdrix et de cailles ; et ni parmi les moines, ni dans le concile de Trente, ni dans nos assemblées du clergé, ni dans nos académies, on ne s’est encore avisé de donner le nom de mal à cette boucherie universelle. On n’y a pas plus songé dans les conciles que dans les cabarets.

À l’adresse des partisans de Descartes et de sa théorie de « l’animal-machine » qui pratiquent l’expérimentation animale :

Des barbares saisissent ce chien, qui l’emporte si prodigieusement sur l’homme en amitié ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques.

Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal afin qu’il ne sente pas ? a-t-il des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.

La chasse est le moyen le plus sûr pour supprimer les sentiments des hommes envers les créatures qui les entourent.

 

 

Jean Meslier (1664)

Prêtre et philosophe des Lumières français, né à Mazerny le 15 juin 1664,

mort en 1729.

C’est une cruauté et une barbarie de tuer, d’assommer, et d’égorger, comme on fait, des animaux qui ne font point de mal, car ils sont sensibles au mal et à la douleur aussi bien que nous, malgré ce qu’en disent vainement, faussement, et ridiculement nos nouveaux cartésiens, qui les regardent comme de pures machines sans âmes et sans sentiments aucuns […]. Ridicule opinion, pernicieuse maxime, et détestable doctrine puisqu’elle tend manifestement à étouffer dans le cœur des hommes tous sentiments de bonté, de douceur et d’humanité qu’ils pourraient avoir pour ces pauvres animaux. […] Il faut indubitablement croire aussi qu’ils sont sensibles aussi bien que nous au bien et au mal, c’est-à-dire au plaisir et à la douleur, ils sont nos domestiques et nos fidèles compagnons de vie et de travail, et par ainsi il faut les traiter avec douceur. Bénies soient les nations qui les traitent bénignement et favorablement, et qui compatissent à leurs misères, et à leurs douleurs, mais maudites soient les nations qui les traitent cruellement, qui les tyrannisent, qui aiment à répandre leur sang, et qui sont avides de manger leurs chairs.

 

 

Montaigne (1533)

Philosophe français né le 28 février 1533, mort le 13 septembre 1592.

Montaigne pensait déjà qu’il n’y avait pas de différence de nature entre les humains et les non-humains. Il les supposait capables de penser et d’avoir des émotions, bref d’être sentients, même si le mot n’existait pas encore. Appréciant leur intelligence, il s’indignait que l’on refusât de la reconnaître en attribuant ses manifestations à ce que nous appelons aujourd’hui de manière dévalorisante « l’instinct ». Il s’exprime à ce sujet dans ce texte :

Version originale :

… les facultez que nous y employons, et que nostre ame s’y sert de toutes ses forces: pourquoy n’en estimons nous autant d’eux ? Pourquoy attribuons nous à ie ne sçay quelle inclination naturelle et seruile, les ouurages qui surpassent tout ce que nous pouuons par nature et par art ?

Version traduite en français d’aujourd’hui :

… nous mettons en jeu de nombreuses facultés et notre âme s’y applique de toutes ses forces; pourquoi n’estimons-nous pas qu’il en est de même chez eux ? Quelle raison nous fait attribuer à je ne sais quel instinct naturel et servile, des ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons faire, tant naturellement qu’avec le secours de l’art ?

(Les deux versions de ce texte sont visibles ici : goo.gl/65m4mZ
Le texte original est aussi ici : goo.gl/FWvTVf)

Les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent d’une propension naturelle à la cruauté.

 

 

Léonard de Vinci (1452)

Peintre et savant italien, né à Vinci le 15 Avril 1452, mort à Amboise le 2 mai 1519.

Le jour viendra où les personnes comme moi regarderont le meurtre des animaux comme ils regardent aujourd’hui le meurtre des êtres humains.

 

 

Plutarque (46)

Philosophe majeur de la Rome antique, d’origine grecque,

né à Chéronée en Béotie vers 46 et mort vers 125.

Vous me demandez pour quelle raison Pythagore s’abstenait de manger de la chair de bête ; mais moi ; je vous demande avec étonnement quel motif ou plutôt quel courage eut celui qui le premier approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui toucha de ses lèvres les membres sanglants d’une bête expirante, qui fit servir sur sa table des corps morts et des cadavres, et dévora des membres qui, le moment d’auparavant, bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient ? Comment ses yeux purent-ils soutenir l’aspect d’un meurtre ? comment put-il voir égorger, écorcher, déchirer un faible animal ? Comment put-il en supporter l’odeur ? Comment ne fut-il pas dégoûté et saisi d’horreur quand il vint à manier l’ordure de ces plaies, à nettoyer le sang noir qui les couvrait ?

[…]mais quel repas monstrueux que d’assouvir sa faim d’animaux encore mugissants, que de se faire apprêter des bêtes qui respiraient, qui parlaient encore, que de prescrire la manière de les cuire, de les assaisonner et de les servir ! C’est de ceux qui commencèrent ces horribles festins, et non de ceux qui les ont enfin quittés, qu’on a lieu de s’étonner. Encore les premiers qui osèrent manger la chair des animaux pouvaient-ils s’excuser sur la nécessité. Ce ne fût pas pour satisfaire des goûts désordonnés, ni dans l’abondance des commodités de la vie, que, par une sensualité barbare, ils recherchèrent des plaisirs réprouvés par la nature et par l’humanité.

[…]Voilà cependant ce que nous faisons ; nous ne sommes sensibles ni aux belles couleurs qui parent quelques-uns de ces animaux ni à l’harmonie de leurs chants, ni à la simplicité et à la frugalité de leur vie, ni à leur adresse et à leur intelligence ; et, par une sensualité cruelle, nous égorgeons ces bêtes malheureuses, nous les privons de la lumière des cieux, nous leur arrachons cette faible portion de vie que la nature leur avait destinée. Croyons-nous d’ailleurs que les cris qu’ils font entendre ne soient que des sons inarticulés, et non pas des prières et de justes réclamations de leur part ?

 

 

Ovide (– 43)

Poète latin né en 43 av. J.-C en Italie, mort en 17 ou 18 ap. J.-C.

Extrait de son œuvre : Les Métamorphoses.

Vous avez le blé, les pommes qui pèsent,

Sur les branches souples ; vous avez le raisin qui gonfle.

Dans des vignes vertes, et les herbes plaisantes, les légumes

Que la cuisson fait doux et tendres ; vous avez le lait

Et le miel de trèfle. La Terre est prodigue

De provisions et ses nourritures

Sont aimables ; elle dépose sur vos tables

Des choses qui ne réclament ni le sang ni la mort.

Hélas, quelle méchanceté que de faire avaler de la chair par notre propre chair,

Que d’engraisser nos corps avides en y enfournant d’autres corps,

Que de nourrir une créature vivante de la mort d’une autre.

 

 

Confucius (– 551)

Philosophe chinois né le 28 septembre 551 av. J.-C. à Zou, mort le 11 mai 479 av. J.-C. à Qufu.

Quiconque a entendu les cris d’un animal qu’on tue ne peut plus jamais manger de sa chair.

 

 

Pythagore (– 580)

Philosophe grec né vers 580 av. J.-C. à Samos, mort vers 495 av. J.-C.

Tant que les hommes massacreront les bêtes, ils s’entretueront. Celui qui sème le meurtre et la douleur ne peut en effet récolter la joie et l’amour.

 

 

 

REGARDE-MOI DANS LES YEUX
REGARDE-MOI DANS LES YEUX
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Regarde-moi dans les yeux complément

Compléments du roman
REGARDE-MOI DANS LES YEUX

Compléments du roman REGARDE MOI DANS LES YEUX

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Quelques photos et vidéos
qui ont inspiré le roman et ses illustrations

 

 

Fourrure

 

Vison

« Imagine un jeune vison né en cage et qui n’en sortira que pour être écorché. À travers les grilles son regard est dirigé vers la liberté qu’il n’aura jamais. De toute sa courte vie, il n’aura connu que la prison, la privation de relations familiales et sociales, la peur… uniquement de la souffrance ! Pour lui voler sa fourrure sans l’endommager, on le tuera par électrocution ou on lui arrachera la peau à vif. Pourquoi ? Seulement pour porter autour du cou l’enveloppe qui abrita cette tragique existence. »

Vison en cage

 

Ratons laveurs

Ratons laveurs en cage

 

Renards

Renards

 

 

Production de lait

 

Masturbation de taureaux

Masturbation d’un taureau
Masturbation d’un taureau

 

 

Insémination

« Un humain enfonce profondément son bras dans ton anus et une tige dans ton vagin pour déposer dans ton utérus le sperme d’un taureau qui a été masturbé. Tu ne sais pas ce qu’on te fait. On t’a immobilisée et tu n’as pas d’autre choix que de te laisser faire. »

Insemination vache

 

 

Vaches à l’usine

« Alors vous mangez ; c’est la seule chose qui vous reste à faire, manger. Vous machez et ruminez votre ensilage de maïs, si loin d’imaginer que vos ancêtres libres broutaient, si loin de vous imaginer ce qu’est la liberté, si loin de vous imaginer que le monde s’étend au-delà des murs qui vous enferment. »

>
vaches à l'usine

 

Trayeuse

Trayeuse

Photo : Jo-Anne McArthur / Animal Equality

 

Cliquez sur la photo ci-dessous pour l’agrandir

Vie de vache

 

 

Une retraitée part à l’abattoir

Vache laitière en fin de carrière. Épuisée, incapable de monter sur la passerelle, elle va être hissée à bord du véhicule qui l’emportera à l’abattoir.

L’illustration du roman :

Une retraitée part à l’abattoir

La photo :

Une retraitée part à l’abattoir

 

Cette esclave bovine a eu des difficultés pour mettre son enfant au monde. On lui a donc pratiqué une césarienne à vif. Attendre qu’elle se remette de cette opération ne serait pas rentable, alors… direction l’abattoir.

Exténuée par ses années de servitude, elle n’a pas la force de monter dans le camion qui va la conduire à la mort. Qu’à cela ne tienne, il suffit de la tirer avec un treuil ; le véhicule en est déjà équipé, car cette situation arrive souvent. Après lui avoir volé tout le lait qu’elle aura produit, on la découpera en petits morceaux de chair vendus sous cellophane (étiqueté bœuf) :

césarienne à vif

Autre retraitée : trop faible pour monter dans le camion qui la conduira à l’abattoir, on l’a chargée avec un tractopelle.

Chargée au tractopelle

 

 

Naissance

La mère lèche son enfant.

La mère lèche son enfant

 

 

Enlevé à sa mère

Veau séparé de la mère

L’illustration du roman :

Veau séparé de la mère

La photo :

Veau séparé de la mère
Veau séparé de la mère

Les trois photo ci dessus : Jo-Anne McArthur / Animal Equality

 

Le personnage Panda, quelques heures après sa naissance.
L’illustration du roman :

Veau séparé de la mère

La photo :

Veau séparé de la mère

 

C’est aussi une grande déchirure pour la mère.
L’illustration du roman :

Veau séparé de la mère

La photo :

Veau séparé de la mère

 

Parfois les bébés bovins sont tout simplement jetés vivant à la poubelle,
comme de simples ordures.

Veau séparé de la mère

Les autres espèces ne sont pas mieux traitées.

Veau séparé de la mère

 

 

Camp d’engraissement

 

Veaux dans leur cellule d’engraissement

Veau dans un camp d'engraissement
Veau dans un camp d'engraissement
Camp d'engraissement
Camp d'engraissement
Camp d'engraissement

Les trois photos ci dessus : Vanessa Garrison / Animal Equality

 

 

Camps d’engraissement pour veaux

L’illustration du roman :

Camp d'engraissement

La photo :

Camp d'engraissement

L’illustration du roman :

Camp d'engraissement

La photo :

Camp d'engraissement

Camp d'engraissement

 

Musique de Velvetine

 

 

La fin

Entrée dans le couloir de la mort (Photo L214).

Dans le couloir de la mort

 

Terreur dans le couloir de la mort. Ce bovin essaye de faire demi-tour. Que l’on soit encore un enfant, ou une vache retraitée, la fin est la même.

 

Dans le box de contention. Le tueur applique le Matador sur la tête (Photo L214).

Dans le box de contention

 

Avant la découpe (Photo L214).

Avant la découpe

 

Préparation de chair hachée pour les prédateurs pousse-caddie.

 

(28/10/2021)
Embauché au sein des services vétérinaires,
un enquêteur de L214 a été témoin de l’horreur à l’abattoir Bigard de Cuiseaux

 

Les enfants qui ne sont pas encore pervertis par une éducation spéciste éprouvent de la compassion envers les animaux.

 

 

Vivisection

L’illustration du roman :

vivisection

La photo :

vivisection

 

vivisection

 

vivisection

 

vivisection

 

Le « matériel d’expérimentation•» n’ayant pas survécu aux expérimentations est simplement jeté à la poubelle.

vivisection

Ce « matériel d’expérimentation » qui a survécu aux expérimentations a tout de même été jeté à la poubelle. On peut voir sa main s’accrocher sur le bord. Combien de temps va-t-il vivre ? Quand son calvaire prendra-t-il fin ?

vivisection

Ce « matériel d’expérimentation » est un chat qui a moins de chance que ses congénères cajolés dans un foyer.

vivisection

 

En prison sans jugement

En prison sans jugement

 

L’illustration du roman :

En prison sans jugement

La photo :

En prison sans jugement

 

 

Production d’œufs

 

Poules sauvées de l’enfer de l’élevage en batterie.

Poule sortie de l'enfer

 

 

Autres images

 

Des mamans avec leur enfant

L’illustration du roman :

Maman et son bébé

La photo :

Maman et son bébé

Photo : Tim Flach

 

Maman et son bébé
Maman et son bébé

 

Les mères esclaves sont cruellement séparées de leurs enfants.

Maman et son bébé

 

 

Pourtant, un veau aime tout autant les caresses qu’un chien.

 

 

Appel à traduction

 

Pour en savoir plus au sujet de ce qui a motivé ce roman

Terriens (Incontournable !)

Raison du choix de l’écriture inclusive

Autre roman sur le même sujet

Voir aussi : Vegan Pratique

 

Merci à : weanimalsarchive.org

 

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Drôles de lions

Drôles de lions

 
Drôles de lions
 

— Il faut attraper des animaux pour les enfermer, dis-je… Des femelles et au moins un mâle.

— Pourquoi ? demanda une femme aux longs cheveux noirs.

— Attendez ! Ne m’interrompez pas ! Laissez-moi tout vous expliquer d’un seul coup.

Ils étaient une cinquantaine, là, dans l’herbe non loin de leur village, à nous observer comme si nous venions d’une autre planète. Bon, en même temps, nous venions vraiment d’une autre planète, de la Terre précisément, pour tenter de les civiliser et commercer avec eux. Mais ils n’avaient pas le niveau pour appréhender ce fait secondaire pour nos affaires. Crif et moi-même, Nonpog, nous nous rendîmes rapidement compte que ce nouveau marché ne serait pas rentable tout de suite. Les humanoïdes de ce monde, organisés en société matriarcale, vivaient exclusivement de végétaux. Notre idée de base était d’en faire des fournisseurs de produits issus de l’exploitation animale, tout simplement. Nous nous chargerions ensuite de vendre le fruit de leur travail en prenant une marge confortable.

— Donc, je disais : par exemple, si nous attrapons un sanglier et des laies, on peut masturber le mâle pour avoir son sperme afin de le déposer dans l’utérus des femelles.

Je sentis comme un flottement dans leurs regards, mais je poursuivis :

— Ensuite, après avoir ainsi inséminé les femelles, il faut les plaquer au sol sur le flanc à l’aide de gros barreaux métalliques pour leur interdire le moindre mouvement. Les petits peuvent ainsi téter, mais il convient de les sevrer le plus tôt possible pour les engraisser loin d’elles, car elles serviront à mettre d’autres enfants au monde pour recommencer l’opération autant de fois que possible, afin d’optimiser le rendement. Toujours pour le rendement, il ne faut pas hésiter à tuer les nouveau-nés trop chétifs, car ils grandiront moins vite ; on les attrape par les pattes arrière et on leur éclate la tête sur le sol ; ça s’appelle le claquage.

— Le rendement ? demanda un barbu aux sourcils en broussaille.

— Le rendement, oui… bon, oubliez le rendement pour l’instant. On en reparlera plus tard. Avez-vous compris jusqu’ici ?

Nous avions fort à faire pour leur enseigner les bases sur lesquelles s’appuierait notre commerce, car, outre le fait qu’ils ne consommaient pas de produits animaux, ces primitifs n’avaient pas encore inventé l’argent. Nous avions passé des heures à leur expliquer quels avantages ils pourraient tirer de ce moyen d’échange ; ils avaient eu le plus grand mal à le comprendre. D’après ce que nous avions cru apprendre d’eux, ici, les individus occupaient une fonction choisie selon les besoins de leur société, leurs compétences et leurs affinités. Quant à savoir comment ils géraient ça… nous n’avions pas cherché à le découvrir, étant bien plus intéressés par les énormes profits que nous espérions engranger en utilisant ces gens un peu simples.

Les traducteurs automatiques, dont nous étions tous les deux équipés, captaient les impulsions nerveuses envoyées à nos cordes vocales pour émettre dans leur langue à l’aide d’un haut-parleur situé sur nos poitrines. Dans l’autre sens, de petits écouteurs intra-auriculaires nous traduisaient les paroles des habitants de ce monde.

— Je pense que nous comprenons les grandes lignes de ce que vous nous expliquez, déclara la chef du village. Mais nous nous demandons à quoi cela sert. Pour quelles raisons faire tout ça ?

Ils échangeaient tous des regards étonnés. Aussi, m’empressai-je d’en venir à la finalité pour les surprendre agréablement. J’avais hâte d’assister aux manifestations d’intérêt que ne manquerait pas de susciter la suite de mon propos.

— Le but est celui-ci : quand les animaux sont suffisamment grands et gros, on les égorge, puis on leur ouvre le ventre et on prend leurs boyaux.

L’étonnement se transforma en stupeur sur les visages. Certain de mon effet final, je poursuivis :

— On lave l’intérieur de ces boyaux pour en extraire les excréments et… devinez ce que nous en faisons, de ces boyaux !

Ils me considérèrent avec des airs plus ahuris les uns que les autres. Sous le regard encourageant de Crif, j’expliquai :

— On coupe la bête en très petits morceaux que nous tassons bien fort à l’intérieur de ces tubes naturels. C’est ça l’astuce ! Il faut des bouts de chair et aussi du gras, pour que ce soit bon.

Certains se mirent à rire, mais d’une manière un peu crispée. D’autres se grattèrent la tête à l’écoute de la réaction des autres. La chef du village parla :

— L’humour d’où tu viens est… comment dire ?… particulier, disons.

Crif et moi, nous nous consultâmes du regard. Nous fûmes bien obligés d’admettre que ces primitifs avaient du mal à saisir nos explications. Nous les pensions plus intelligents que ça. J’avais aussi un doute. La base de données des traducteurs automatiques avait été alimentée par une équipe de professionnels venus sur ce monde avant nous. Ils avaient dû faire de leur mieux, mais… comment savoir avec quelle fidélité l’appareil traduisait nos échanges ?

— Mais enfin ! s’écria Crif. Ce que vous explique Nonpog est très sérieux. Nous faisons ça couramment. Tellement couramment que nous avons même fini par transformer les sangliers en cochons par des techniques de reproduction dirigée et…

Il s’interrompit, apparemment conscient qu’il se perdait dans des précisions volant bien trop haut au-dessus de ces esprits. Il tenta de conclure :

— C’est très bon, je vous assure. On appelle ça du saucisson. On s’en coupe des tranches et on mange ça avec grand plaisir. Nous pourrons tous gagner beaucoup d’argent si vous voulez bien nous écouter.

Là, deux femmes et trois hommes se mirent à vomir. Tous les autres exprimèrent un dégoût extrême par des mimiques et des gestes significatifs. Me disant que c’était peut-être le porc le problème, comme pour certains Terriens, je m’empressai de préciser :

— On peut faire ça avec d’autres animaux… mais il y a moins de demande.

Les enfants en jeune âge furent éloignés et quelques adultes partirent aussi.

— Hommes venant du haut, nous dit la chef, nous voudrions tous savoir si vous parlez sérieusement de choses qui existent sur votre monde ou s’il s’agit d’une forme de paroles non réellement descriptive. Serait-ce une sorte d’humour, d’art allégorique, ou de parabole qui nous échapperait ? Autrement dit, mettez-vous vraiment des petits morceaux d’animaux à l’intérieur de leurs propres boyaux ?

Quelque chose me dit alors que ce serait mieux de les ménager pour l’instant. Ils n’étaient pas prêts. Tout cela devait être trop complexe pour eux. Notre culture était trop riche pour eux. Crif dut aboutir à la même conclusion, car il m’adressa un regard entendu avant de lancer :

— Ah ah ah ! Bien sûr que non… Mon ami Nonpog plaisantait.

— Hommes venant du haut, intervint le secrétaire de la chef. Nous devons tous nous rendre à une évidence : nous avons beaucoup à apprendre pour appréhender cette forme d’humour. Il se situe de toute évidence à un niveau qui nous échappe.

Des regards se croisèrent et des murmures franchirent des lèvres : « oui, oui, nous sommes dépassés, là ».

Cela n’a qu’une importance secondaire pour le récit, mais je fus légèrement troublé de constater que la chef avait un air de ressemblance avec ma mère, que je n’avais plus vue depuis des années.

— Je suis désolé… Je devrais tenir compte du fait que nos cultures sont très différentes et que cela ne facilite pas l’échange, convins-je.

— Bon… fit la chef. En fait, cette plaisanterie a tout de même eu le mérite de susciter notre curiosité au sujet de votre alimentation. Parlez-nous donc de ce que vous mangez dans votre monde.

Je n’eus pas à réfléchir longtemps pour trouver autre chose que nous pourrions leur apprendre à faire :

— Nous consommons des produits laitiers. Pour parvenir à ça, il faut aussi des animaux, des bovins c’est bien… des femelles et au moins un mâle. Dans ce cas aussi, il faut masturber le mâle pour recueillir son sperme afin de l’enfoncer dans l’utérus des femelles. Le but est cette fois d’obtenir un grand nombre de descendants. Nous faisons une utilisation différente des futurs mâles et femelles. Nous inséminons à leur tour ces dernières pour qu’elles aient un veau que nous leur enlevons au plus tôt ; nous nourrissons celui-ci à part, sans le lait de sa mère, car c’est justement ce dernier que nous voulons garder pour notre propre usage.

— Mais que faites-vous des enfants bovins ? demanda un vieil homme chauve qui parut soudainement sortir du néant.

— Nous les enfermons dans un espace extrêmement réduit qui les empêche de faire un seul pas. Cela afin que la nourriture qu’ils absorbent ne soit pas gaspillée en énergie de mouvement, mais qu’elle serve uniquement à les faire grossir vite. Nous prenons également soin de leur fournir une alimentation très pauvre en fer pour les anémier.

— Les anémier ! Dans quel but ? intervint une jolie jeune femme brune.

— Cette privation leur donne une chair très claire qui plaît aux clients, expliqua Crif.

Je repris la parole :

— Nous vous reparlerons d’eux plus tard. Pour l’instant, je veux rester sur le sujet des mères bovines dont nous consommons le lait.

— Vous les tétez ? s’étonnèrent plusieurs.

Je les rassurai :

— Non ! Non ! Nous les trayons, ce n’est pas pareil !

— Ensuite, vous buvez le lait ?

— Oui, mais nous ne faisons pas que ça. Nous l’utilisons sous beaucoup de formes, dont une que nous appelons fromage.

J’apportai cette précision, car je doutais que ce mot ait été introduit dans la base de données du traducteur.

— Comment faites-vous du fromage avec du lait ?

N’ayant que des connaissances réduites en la matière, je fus plutôt évasif :

— Ce sont des techniques assez complexes faisant appel à des cultures bactériennes, une enzyme qu’on trouve dans la caillette de jeunes ruminants… il y a aussi souvent des moisissures… c’est assez élaboré et réalisé dans certaines conditions très maîtrisées. Mais, ce ne sera pas un problème pour vous, nous mettrons des professionnels à votre disposition ; ils s’occuperont de cet aspect des choses et vous formeront. On fera beaucoup d’argent, je vous rassure et vous l’assure.

— Moisissures ! Le fromage est donc du lait moisi ?

— Oui, mais pas seulement… le dire comme ça n’est pas très vendeur.

— Mais… s’écria un adolescent, les enfants bovins ne connaissent jamais le lait de leur mère, alors ?

Un court instant, pendant qu’il parlait, j’eusse juré que le jeune garçon flottait en l’air à dix centimètres au-dessus de l’herbe. Crif ne semblant pas avoir remarqué quoi que ce soit d’étonnant, je me persuadai que j’avais dû rêver.

— S’ils connaissent le lait de leur mère ? lançai-je gaiement pour faire un peu d’humour. Certains oui, tout de même, car il existe une recette que nous appelons la blanquette de veau dans laquelle l’enfant est cuisiné dans du beurre et du lait. À cet instant, il connaît donc pour la première fois le lait, sinon de sa mère, au moins celui de son espèce. Ha ha ha !

L’imprévisible jeune homme se mit à pleurer à chaudes larmes et s’éloigna. Des adultes partirent aussi. Il ne resta plus que cinq personnes, dont la chef et son adjoint. Ce dernier m’interrogea d’un ton grave :

— À part : couper des animaux en petits morceaux pour farcir leurs propres boyaux, cuire des enfants dans le lait de leur espèce, faire moisir du lait, masturber des mâles pour inséminer des femelles… que faites-vous d’autre dans votre monde ?

Découragé par le manque d’enthousiasme que je suscitais, je pris la décision de laisser la parole à Crif. Peut-être saurait-il mieux leur parler que moi. Je le lui signifiai d’un coup d’œil explicite. Il se gratta la gorge et commença :

— Autre chose pourrait nous rapporter beaucoup d’argent. Nous enfermons des canards ou des oies dans des cages si minuscules qu’il leur est impossible ni d’ouvrir leurs ailes ni de se lever ; seul leur cou dépasse de cette microprison. Cela nous permet d’enfoncer une sorte d’entonnoir dans le bec des oiseaux pour les gaver sans qu’ils puissent se soustraire à cette suralimentation forcée. Leur foie, atteint d’une pathologie appelée stéatose hépatique, devient d’une taille énorme. Les palmipèdes en mourraient rapidement si nous ne les abattions pas nous-mêmes pour déguster cet organe hypertrophié qui est chez nous un mets très apprécié.

— Vous mangez du foie malade ! s’exclama un grand blond en grimaçant de dégoût.

— Mais… C’est très bon, je vous assure ! s’indigna Crif.

Sur un signe de ce dernier, nous éteignîmes le traducteur pour parler entre nous :

— Ces crétins vont nous donner du fil à retordre, me dit-il. Nous avons déjà passé des heures à essayer de les convaincre que l’argent leur apporterait beaucoup d’avantages. Je suis épuisé !

— Hum… Ça ne va pas être facile en effet. Mais nous devons nous accrocher. Une planète entière produisant pour nous ! Tu imagines ? Si nous abandonnons maintenant, d’autres nous piqueront l’affaire en bénéficiant de nos premiers efforts. Nous pouvons faire une fortune ici ! Veux-tu la laisser à d’autres ?

Je fus soulagé de constater que j’avais regonflé sa détermination :

— Tu as raison ! Il faut trouver ce qui leur pose un problème.

— Sinon… il ne te semble pas que la chef ressemble un peu à ma mère par moments ?

— Comment pourrais-je le savoir ? Je n’ai jamais vu ta mère.

— Ah ! C’est vrai… Suis-je idiot !

— Bon ! On rebranche les traducteurs ?

— Dac !

Nous actionnâmes les petits interrupteurs sur nos larynx. Je me mis en devoir de leur parler des poules pondeuses en batterie, de la pêche et des élevages de poissons. Voyant leur mine de plus en plus sombre, je finis par m’interrompre pour leur demander :

— Qu’est-ce qui semble vous poser un problème dans tout ça ? Nous sommes prêts à répondre à toutes vos questions.

— La souffrance que vous infligez à tous ces animaux pour des raisons qui nous échappent, dit la chef.

Je fus satisfait de constater que l’obstacle était si facile à franchir. En fait, ces primitifs étaient un peu comme des enfants. Ces petites crises de sensiblerie ne seraient bientôt qu’un souvenir que nous évoquerions plus tard pour en rire. D’un sourire confiant, Crif me fit comprendre qu’il partageait mon soulagement. Je lui laissai la parole :

— Le lion mange la gazelle, essaie-t-il de résumer. C’est la vie !

— Vous masturbez des mâles pour inséminer des femelles. Vous coupez des animaux en petits morceaux pour les tasser dans leurs propres boyaux. Vous volez le lait destiné aux bébés pour le faire moisir. Vous enfermez des veaux pour les anémier. Vous dévorez des foies malades… parce que les lions mangent des gazelles ! Mais… d’abord, vous n’êtes pas des lions et ensuite… les lions ne font pas ça. Quel est le lien entre votre comportement et celui des lions ?

— Le lion n’est qu’un exemple, une image. Cela veut dire que le plus fort mange le plus faible… C’est la vie !

Un homme que je n’avais pas remarqué, malgré sa très grande taille et sa musculature spectaculaire, parla d’une voix rauque :

— Mais, moi, je suis plus fort que vous, j’en suis certain. Je n’ai pourtant pas envie de vous manger. Pas même de faire grossir votre foie pour l’ingérer. Ou de vous couper en petits morceaux pour vous mettre dans vos boyaux.

Il s’était exprimé avec une attitude candide et déconcertée.

— Je voudrais savoir, dit une dame âgée. Faites-vous du saucisson avec tous ceux qui sont plus faibles que vous, les handicapés, par exemple ?… Vous devez épargner les enfants, sinon… votre espèce aurait disparu, non ?

Exaspéré, mais aussi un peu troublé, j’esseyai d’aider Crif :

— Bien sûr que nous ne mangeons pas des humains. Notre prédation s’applique seulement aux autres espèces.

— Toutes ?

— Presque, mais pas toutes, non. Pas les chiens ni les chats… chez nous en tout cas.

Je me retins de préciser que dans certains pays de mon monde, des fous mangeaient des chiens. C’était déjà assez compliqué comme ça.

— Donc, vous me confirmez que vous ne vous exploitez pas entre humains.

— Euh… enfin… j’ai seulement dit qu’on ne se mangeait pas.

— Pourquoi devez-vous ingérer d’autres animaux ? demanda une femme sur un ton exprimant une grande perplexité.

— Parce que… nous l’avons toujours fait… depuis la nuit des temps, c’est comme ça. Nos ancêtres…

— Ah bon ! fit-elle avec surprise. Chez nous, il existe un processus qui nous autorise, et nous encourage, à ne pas forcément faire sans cesse les mêmes choses pour la seule raison qu’on les fait depuis longtemps. Nous appelons cela l’évolution. Il y a énormément de choses que faisaient nos ancêtres que nous ne faisons plus… et il y a aussi beaucoup de choses que nous faisons, même s’ils ne les faisaient pas.

— J’ai du mal à comprendre, ajouta le géant, vous n’avez pas toujours voyagé dans l’espace, je suppose. Et les vêtements que vous portez… et les traducteurs automatiques… vos premiers ancêtres avaient-ils déjà tout cela ?

— Aide-moi, Nonpog, me dit Crif en coupant brièvement son traducteur. Ils vont me faire perdre patience, ces simples d’esprit.

Je tentai à mon tour de répondre à leurs interrogations :

— Non, mais… nous aussi nous évoluons, bien sûr. Mais nous nous autorisons à consommer les autres espèces animales parce que, vu que nous sommes les plus intelligents, nous sommes tout en haut de la chaîne alimentaire. C’est la vie ! Comprenez-vous ?

— Vous les mangez parce que vous êtes plus intelligents, reformula la chef. Cela est bien étrange ! J’aurais pensé que l’intelligence vous aurait conduit à ne plus les manger, au contraire. Mais alors, j’y songe, pourquoi ne mangez-vous pas vos handicapés mentaux, même s’ils sont humains ?

L’énorme potentiel commercial que pouvait nous offrir ce monde m’encouragea à tenir bon. Je tentai de les convaincre d’une autre manière, par ce qu’il y avait finalement de plus important :

— Ces questions philosophiques sont secondaires ! Vous ne serez pas obligés d’en manger, vous… ou de vous habiller avec… Le principal n’est-il pas que vous gagnerez beaucoup d’argent, vraiment beaucoup ?

— Nous habiller ? C’est-à-dire nous habiller ? demanda un grand brun aux yeux verts.

— Oui, s’écria Crif ! Des vêtements et des chaussures en cuir.

Il montra sa veste et ses propres chaussures.

L’homme s’approcha de lui et tendit la main pour toucher sa veste. Il en pinça un pli et fit rouler la matière entre ses doigts :

— Cuir ? répéta-t-il.

— Oui. Du cuir. Ça rapporte de l’argent, nous appelons ça le cinquième quartier, car c’est une manière de vendre encore une partie de l’animal. C’est super pour les affaires ! Il s’agit de la peau des animaux, principalement les bovins.

— Peau ! cria le grand brun en retirant aussi vivement sa main que s’il s’était brûlé. Vous vous habillez donc encore avec de la peau de bête !

Il s’essuyait frénétiquement les doigts sur son pantalon, comme s’il venait de toucher la peste.

Sur un signe de Crif, nous arrêtâmes le traducteur, mais seulement en émission :

— Ils sont vraiment tous fous ici, me dit Crif. Nous perdons notre temps pour rien. Peut-être faut-il utiliser une bonne vieille méthode coercitive.

— Je préférerais n’y recourir qu’en dernière extrémité. Des ONG nous tomberaient sur le dos. Ça risquerait de se savoir et nos concurrents emploieraient cette information contre nous. Évitons la manière forte, tant qu’il reste un petit espoir de procéder autrement.

— Comme tu veux. Mais ça ne sera pas facile. Ils refusent de nous vendre des terres, parce qu’ils ne comprennent pas à quoi sert l’argent. Nous n’arrivons pas non plus à les convaincre de travailler pour nous… Pheeee !

— Hommes d’en haut, dit la chef du village. Je vous propose d’organiser un rendez-vous avec la coordinatrice de notre monde. Je lui résumerai notre entretien pour vous faire gagner du temps.

Je remis l’émission de mon traducteur en fonctionnement :

— C’est une très bonne idée, Madame.

La machine volante silencieuse qui nous transportait à vive allure commençait à perdre de l’altitude. J’en déduisis que nous arrivions probablement à destination.

J’avais eu tout le loisir d’observer le sol du haut ; l’occasion s’était déjà présentée au moment de notre mise en orbite autour de la planète, mais, par manque d’intérêt, je n’avais jeté qu’un regard distrait sur la surface de ce monde, car je ne me doutais pas encore que nous étions sur le point de découvrir l’affaire de notre vie.

— Dans la zone que nous venons de survoler, il y a proportionnellement peu de cultures, fis-je observer à Crif.

— J’allais te dire la même chose. Peu de plantations, principalement des prairies et des forêts. Il doit donc y avoir très peu d’habitants sur cette planète. Si nous couvrons toute la surface possible de soja pour nourrir des animaux d’élevage… Tu imagines la production !

— Oui ! C’est pour cela que nous devons être patients. Ce monde est notre fortune !

Seuls passagers à bord, Crif et moi, nous n’avions même pas vu de pilote. Y en avait-il un ? La chef du village nous avait priés d’entrer dans cette sorte d’hélicoptère qui avait décollé avant que nous ayons eu le temps de nous interroger.

Nous touchâmes le sol au centre d’une clairière dans une grande forêt. L’engin s’ouvrit, nous invitant à sortir. Nous posâmes alors le pied sur une herbe verte et grasse. Une femme d’âge moyen en combinaison blanche nous accueillit d’un large sourire.

— Bienvenue à tous les deux, Monsieur Crif et Monsieur Nonpog ! dit-elle. Je suis la coordinatrice. Venez avec moi, s’il vous plaît.

Nous marchâmes à ses côtés. Elle nous fit entrer dans un chalet en partie dissimulé par les arbres en bordure de la clairière. Au bout d’un couloir, nous entrâmes dans un salon en forme de haricot. Peu éclairée de l’intérieur, cette pièce laissait entrer la lumière extérieure par de grandes baies courant sur la moitié de sa circonférence.

— Prenez place, dit notre hôtesse en désignant du regard un canapé noir.

Échangeant avec Crif un bref sourire pour exprimer notre confiante curiosité, nous nous assîmes. Elle fit de même sur un fauteuil qui nous faisait face. Après un long silence durant lequel elle nous observa avec une intensité gênante, surtout moi-même, me sembla-t-il, elle nous posa une question :

Vous avez dû remarquer que la surface cultivée est proportionnellement réduite, chez nous.

— Effectivement, nous l’avons noté, répondis-je.

— Qu’en avez-vous déduit ?

— Qu’il y a peu d’habitants à nourrir sur votre monde.

— Il y a une autre raison dont l’effet est encore plus important.

— Ah ?

— Vous devez savoir qu’il faut, en moyenne, une dizaine de calories végétales pour produire une seule calorie animale. Donc, en consommant directement les végétaux, nous avons besoin de dix fois moins de surface cultivée.

— Euh ?… fîmes-nous tous les deux en cœur. Euh…

Nous fûmes incapables d’en dire davantage, forts embarrassés que nous étions.

— Cette information capitale n’a pas influencé votre manière de vous nourrir, semble-t-il. Bon ! Je vais tâcher de résumer ce que je pense avoir appris à votre sujet.

Elle se tut trois secondes, paraissant rassembler ses idées, puis reprit :

— Dans le but de faire de nous des éleveurs pour fournir vos clients, vous souhaitez nous apprendre beaucoup de choses. Masturber des mâles pour inséminer des femelles. Hacher menu des animaux pour les comprimer dans leurs propres boyaux. Boire ou faire moisir le lait que les mères produisent pour leurs enfants. Anémier ces derniers dans des réduits qui les immobilisent. Gaver des palmipèdes coincés dans des cages minuscules pour ingérer la stéatose hépatique de leur foie hypertrophié. Pour consommer des œufs, entasser des centaines de milliers d’oiseaux, si serrés les uns contre les autres qu’ils ne peuvent ouvrir leurs ailes ; fabriquer des machines pour broyer les poussins mâles qui viennent de naître, au motif qu’ils ne pondent pas. Asphyxier des milliards de créatures marines sur des ponts de navires… Tout cela, et bien d’autres choses formidables, je n’en doute pas, parce que les lions mangent des gazelles, que vous êtes les plus intelligents, tout en haut de l’échelle alimentaire, que vous avez toujours fait comme cela depuis la nuit des temps… que c’est comme ça, que c’est la vie, que ce serait extrême de ne pas agir ainsi.

J’eus le plus grand mal à me faire une idée de l’état d’esprit dans lequel toutes ces paroles avaient été prononcées. Les mots semblaient à charge et la formulation sardonique, mais la joyeuse humeur du ton gommait toute hostilité. On eût dit qu’elle venait de nous demander la confirmation d’une bonne recette de cuisine. Je vis sur son visage que Crif était tout aussi perplexe que moi.

— Ai-je bien synthétisé ? demanda-t-elle.

Elle portait un short rouge très court, arborant des jambes vertigineuses.

— En effet, convins-je, vous avez effectivement à peu près résumé ce que nous pouvons vous apprendre.

— Bien ! s’exclama-t-elle. Mais, quels drôles de lions vous êtes !

Crif ajouta :

— La manière dont vous le dites n’est pas très vendeuse, mais… vendre sera notre problème, pas le vôtre. Dès lors, ce n’est pas grave.

Elle parut satisfaite :

— Quoi qu’il en soit, nous pouvons donc continuer à discuter de nos futures relations. Après tout, ne sont-ce pas les bénéfices qui comptent ?

— Si, bien sûr ! reconnut Crif, quelque peu ragaillardi par ces derniers mots.

— C’est certain ! admis-je également. Du moment que nous en engrangerons tous, nous pourrons toujours nous entendre.

Elle battit plus rapidement des ailes pour nous rattraper et répondit :

— Dans ce cas, pouvez-vous me parler de l’argent, justement ?

Crif goûta un morceau de nuage et demanda :

— Que voulez-vous savoir ? Combien vous en gagnerez, je suppose. Hum ! très sucrés vos nuages !

❉  ❉

Cheng tourna son regard vers Valentina. Cette dernière était la personne de l’équipe médicale la plus compétente, et la plus haute responsable du projet de réanimation des cryogénisés.

— Il passe en phase de rêve incohérent, dit-il. Une injection de quinze unités le ferait repartir en pleine concentration pour une durée difficile à estimer, mais…

Valentina regarda le corps de l’homme paisiblement endormi sur la couchette d’anabiose. Une des données affichées par le moniteur holographique disait qu’il avait été cryogénisé en 2015 ; son complet retour à la vie remontait à une vingtaine d’heures.

— Non. Laissons-le se reposer, répondit-elle. De toute façon, quelque chose ne tourne pas rond depuis le début de cette I.O.

L’Investigation Onirique était l’une des meilleures techniques permettant d’explorer le passé en lisant dans la mémoire des cryogénisés. Il fallait savoir trier dans les rêves provoqués. Il y avait beaucoup d’imaginaire, bien sûr, mais aussi de précieuses informations sur ce que le sujet avait vécu à son époque. Face au silence et à l’air préoccupé de Cheng, elle insista :

— Quelque chose ne tourne pas rond, n’est-ce pas ? Il est en incohérence depuis le début, non ?

Cheng était l’onirianalyste et le guide des investigations oniriques. Le guide voulait notamment dire qu’il donnait la réplique au personnage que le rêveur interprétait, un certain Nonpog en l’occurrence. C’était Cheng qui parlait à travers les lèvres de toutes les interlocutrices et tous les interlocuteurs oniriques du rêveur, sauf Crif. Seul Crif avait été entièrement et librement imaginé par le cryogénisé. Toutes les autres personnes avaient été introduites dans le rêve par le guide.

— Je ne suis pas aussi catégorique que toi, répondit Cheng. Les sourcils froncés par la concentration.

— Ah bon ! Je ne parle pas du fait qu’il ait vu un jeune garçon flotter en l’air au-dessus du sol, ou que la chef du village ressemblait à sa mère…

— Je sais… tu penses à cette histoire de boyaux farcis et tout ce qui va dans le même sens…

— Ben… oui, dit-elle.

— Figure-toi que la cohérence était parfaite dans ces moments-là. Je viens de le revérifier avec le plus grand soin.

— Ça alors ! Même quand il fait parler Crif ?

— Oui… Même quand il fait parler Crif.

— Tu n’as rien imposé de tout ça dans ton guidage ?

— Pourquoi aurais-je imposé de telles horreurs ? Et comment aurais-je pu les imaginer ?

Elle prit un air penaud :

— Excuse-moi ! Ça semble tellement fou !

— La seule chose que mon guidage a imposée, c’est le décor… sur une autre planète, les traducteurs… J’ai pensé qu’il se dévoilerait plus librement dans un lieu vierge de toute trace de sa culture. Hors de toute pression sociale…

— Je me demande si les voyages spatiaux étaient si développés à son époque…

— Aucune importance… J’ai pu lui imposer ce guidage sans difficulté. Nous en apprendrons plus au sujet du niveau des voyages spatiaux lors d’une prochaine I.O.

— Je comprends… Donc, tout ce dont il a parlé…

— Devait exister à son époque, oui.

— Mais, tu es sûr que le rêen attenteve était cohérent ?

— Oui, j’ai contrôlé tous les diagrammes. De plus, j’ai fait plusieurs vérifications intra-oniriques. J’ai fait exprimer aux habitants du monde une forte réaction de dégoût. Et, j’ai énuméré deux fois toutes ces horreurs ; une fois par la chef du village et une autre fois par la coordinatrice. Rien n’a changé dans sa trajectoire onirique. Il a même tenté de fournir des argumentations… le lion, chaîne alimentaire, toujours fait comme ça, plus intelligent… Il n’a perdu la cohérence que vers la fin : changement de vêtements de la coordinatrice, son ami dans un hamac, puis ça se passe dans le ciel… Il a eu quelques petits hoquets au début aussi, mais pas grand-chose.

— Il a parlé d’employer la méthode forte…

— Oui, coercitive, exactement. Il a même dit « la bonne vieille méthode coercitive ».

— Cette époque semblait vraiment barbare. Drôles de lions, en effet !

— Effrayante, oui ! Et encore… nous ne savons certainement pas tout. Nous verrons bien ce que nous apprendront les prochains que nous réveillerons.

 

Boris Tzaprenko 06/08/2018

 
 

❉  ❉

 
 

Merci à :

Diwezha Picaud

Elen Brig Koridwen

Nathalie Fleuret

 
 

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Les tribulations abracadabrantesques du choix personnel

Les tribulations abracadabrantesques
du choix personnel

 

Choix Personnel, le plus doué des transformers !

Boris Tzaprenko Choix Personnel, le plus doué des transformers !

 

Quelque deux siècles en arrière, posséder des esclaves était un choix personnel. Les abolitionnistes, comme Thomas Clarkson, étaient considérés comme des extrémistes qui ne respectaient pas les choix des autres.

Il y a un siècle, voter n’était un choix personnel que si l’on appartenait au bon sexe. La suffragette Emily Davison a été emprisonnée neuf fois dans sa lutte pour le droit de vote des femmes et son action lui coûta finalement la vie. Ceux qui partageaient son combat étaient vus comme des extrémistes.

Il y a une cinquantaine d’années, permettre aux femmes d’avoir un compte bancaire était le choix personnel de leur époux. Ceux qui s’en indignaient passaient pour des extrémistes qui ne respectaient pas les choix des maris.

En revanche, avant 1990, année où l’OMS a retiré l’homosexualité de la liste des maladies, la sexualité n’était pas un choix personnel.

Aujourd’hui, considérer les non-humains (sauf, en France, les chats et les chiens) comme des ressources à notre disposition est un choix personnel. Ceux qui s’en indignent sont des extrémistes qui ne respectent pas les choix des autres. Mais, manger un chat ou un chien ce n’est pas un choix personnel ; ceux qui s’y risqueraient se feraient rappeler à l’ordre par des gens qui ne sont pas des extrémistes.

Paris 1937 Manifestation pour le droit de vote des femmes française

Paris 1937, extrémistes réclamant le droit de vote pour les femmes françaises

 
 

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Un bon repas

Un bon repas

#spécisme

 

Quelque part dans l’espace et dans le temps, sur un monde dominé par les Umas

 

Paisible soirée familiale. Pendant que l’enfant joue sur son homme à bascule, les adultes s’apprêtent à partager un bon repas : un tendre petit homme de lait rôti à point. Comme les convives ont un appétit de bons vivants, ce plat principal est accompagné de deux jarrets.

De magnifiques trophées de chasse ornent les murs. Le taxidermiste a fait un travail remarquable et les yeux en verre sont d’un réalisme surprenant ; les bêtes semblent encore vivantes !

 

Noumi est l’animal de compagnie de la famille. Ce gentil atch attend sagement sous la table les quelques savoureux morceaux de viande qui ne manqueront pas de lui être offerts.

Qui saurait dire pourquoi certaines espèces sont exploitées, alors que d’autres sont cajolées ? Cette question effleure rarement les esprits dans ce monde ; on fait ainsi parce qu’on a toujours fait ainsi, c’est tout. Pour autant, dans cette famille, on tient à préciser que les animaux doivent être abattus avec respect, avec umanité. On ne va pas jusqu’à déclarer qu’il faut les tuer avec amour, mais… on sent bien que l’idée est là. Quoi qu’il en soit, ces personnes-là seraient fort marries que leur générosité et leur dévouement pour les animaux soient mis en doute, vu ce qu’elles dépensent pour prendre soin de leur atch.

La conversation est en ce moment axée sur un sujet, fort animé sur les réseaux sociaux, dont le hashtag est « #balancetonhomme ».

Ces discussions de grands n’intéressent pas l’enfant. Celui-ci pense à l’histoire des trois petits hommes poursuivis par le grand méchant poul. Heureusement que l’un d’entre eux avait une maison en pierre ! se dit-il.

 

Autres points de vue

Boris Tzaprenko. Un bon repas 1

 

Boris Tzaprenko. Un bon repas 2

 

Boris Tzaprenko. Un bon repas 3

 

Boris Tzaprenko. Un bon repas 4

 

Boris Tzaprenko. Un bon repas 5

 

Boris Tzaprenko. Un bon repas 6

 

 

 

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Emmanuel Todd victime d’un tir de missile

Emmanuel Todd victime d’un tir de missile !

Touché à la tête, l’intellectuel débloque en direct sur un plateau de télévision.

 

Wikipédia nous apprend que Emmanuel Todd est historien, écrivain, essayiste, anthropologue, démographe, politologue… Il ne serait pas exagéré de dire que nous avons affaire à un professionnel de l’érudition et de l’intelligence, n’est-ce pas ? En tout cas, officiellement, il est ce qu’on appelle un intellectuel. À ce titre, il est censé posséder une érudition supérieure à la moyenne et on le suppose également nanti d’une aptitude à penser avec lucidité, discernement et pertinence.

Il se trouve que ses facultés mentales hors du commun n’ont pas résisté à une attaque d’une grande violence. Voici le compte-rendu de notre journaliste B. Taizaide :

Lors de l’émission « C Politique », diffusée sur France 5, dimanche 10 septembre 2017, ce cerveau bien plein et bien fait donnait la réplique à Tiphaine Lagarde, coprésidente de l’association « 269 libération animale » (anciennement nommée « 269 life libération animale »). Dans les propos de monsieur Todd, une phrase a rapidement commencé à me surprendre, mais j’avoue que je ne me doutais pas que ça irait de mal en pis pour lui.

Voir de : 0:54:13 à 1.09.40

Cette phrase était : « L’abattage dans des conditions décentes est une chose très nécessaire ».

On l’aura compris, il parlait de l’abattage des animaux de boucherie.

Précisons que la partie « dans des conditions décentes » est là pour faire joli, car j’aurais aimé lui demander ce qu’il avait déjà fait, dit ou écrit en faveur ce cela. J’ai cherché partout, je n’ai rien trouvé. Le fait est que « dans des conditions décentes » ne semble pas être une préoccupation qui l’obsède vraiment. J’augure qu’il s’en balance grave !

Rappelons que monsieur Todd est, entre autres, anthropologue. Un peu comme je pense qu’un plombier a de fortes chances de connaître les robinets, je me dis que cet esprit de compétition doit certainement posséder force connaissances au sujet des êtres humains. Entre autres, il devrait plus ou moins savoir comment ils se nourrissent. En Inde, 450 millions de personnes sont végétariennes ; comment pourrait-il ne pas avoir connaissance de cela ? Il devrait aussi savoir que le régime végétalien, excluant absolument tous les produits d’origine animale, existe, et que l’on peut vivre en très bonne santé en l’adoptant. Les sources d’informations fiables et officielles qui l’attestent sont nombreuses (quelques unes ici). Il ne s’agit pas d’une hypothèse ; c’est factuel. Même si, pour une raison improbable, cette information était passée longtemps à côté de son brillant esprit, il est difficile aujourd’hui de ne pas avoir entendu parler du mouvement végane. Anthropologue, politologue, comment ignorer un tel phénomène de société ? Si un acharnement du sort avait encore éloigné cette information de son esprit avide de connaissances sur l’humanité, Tiphaine Lagarde se tenait devant lui pour lui révéler l’existence des véganes. Bref, j’en viens au fait :

Monsieur Todd ne pouvait que savoir qu’il n’est absolument plus nécessaire de tuer et exploiter les animaux non-humains pour vivre. S’il ne le savait pas, lui !… C’est un peu comme si un garagiste ne savait pas qu’il est désormais inutile de faire tracter les voitures modernes par un cheval, car elles sont aujourd’hui automobiles.

Partant de cela, il est justifié de se demander quel traitement son cerveau de compétition a fait subir à cette information pour passer de :

« Il n’est absolument pas nécessaire de tuer pour vivre »

à :

« L’abattage (dans des conditions décentes (si d’autres s’en préoccupent)) est une chose très nécessaire »

N’ayant pas encore compris ce qu’il se passait, je me suis interrogé : s’agit-il d’un accident vasculaire cérébral en direct sur le plateau ?

Que penseriez-vous de votre garagiste s’il vous disait : « la traction par un cheval est très nécessaire », même s’il ajoutait : « dans des conditions décentes » ?

Monsieur Todd a poursuivi :

« Poser l’homme comme différent et supérieur aux autres espèces est un acte fondateur »

Bon… Beaucoup s’efforcent de prouver cette supériorité en cherchant des propres de l’homme. Emmanuel Todd, lui, ne s’embarrasse pas de cette difficulté ; il n’a pas besoin de preuves ; décider (poser) qu’il est supérieur lui suffit.

Rappelons que monsieur Todd est d’origine juive. Il n’a pas hésité à le rappeler : « d’origine juive, je suis extrêmement choqué par l’utilisation du mot holocauste. » Il est aussi historien.

Ses propres paroles ne lui rappellent-elles rien ?

N’est-ce pas parce que certains posaient l’Aryen comme différent et supérieur aux autres races que les abominables crimes que nous connaissons ont été commis ?

De l’esclavage à tant de génocides, combien de fois dans l’histoire l’horreur est-elle née de cet état d’esprit ? Monsieur Todd est d’origine juive et historien, mais… il ne voit pas pourquoi il y a un problème à perpétuer de telles idées. Il est dans le bon camp… Que ceux qui ne sont pas à son image subissent les conséquences d’une discrimination arbitraire, il s’en fout !

Emmanuel Todd est extrêmement choqué par l’utilisation du mot holocauste, mais il n’est pas du tout choqué par l’holocauste qu’il encourage en estimant que l’abattage (dans des conditions décentes) est une chose très nécessaire. Pour lui, le massacre et l’exploitation de millions de non-humains par jour n’est pas un holocauste. Car ce mot doit être réservé pour parler de ceux qui lui ressemblent. Toute autre souffrance n’a pas d’importance. Seule celle des siens compte. Et c’est un outrage d’oser utiliser ce mot pour d’autres. Aussi, se renfrogne-t-il pour faire part de son indignation. Avons-nous le droit d’utiliser les mots souffrance, douleur, peur, tristesse… en dehors du cercle des humain·e·s ? Ou va-t-il nous proposer une novlangue dans laquelle il ne restera plus un seul mot pour désigner le mal que nous infligeons à ceux qui sont discriminés, seulement parce qu’ils ne sont pas des humain·e·s ?

AVC, là aussi ? LSD ou gros cinq feuilles qui déchire sa race ?

D’autres ne sont pas choqués du tout par l’utilisation du mot holocauste, au contraire, ils en ont fait usage spontanément exactement dans ce contexte.

Tiphaine Lagarde essaye de le faire savoir à Emmanuel Todd en lui parlant du livre Un éternel Treblinka de Charles Patterson (et non d’Isaac Singer, petite erreur de la présidente de 269 libération animale. La pression du plateau, sans doute).

Charles Patterson, docteur en histoire à l’université Columbia de New York, a écrit plusieurs ouvrages sur la Shoah. Dans Un éternel Treblinka, il compare la manière dont nous traitons les non-humains avec les exactions nazies. Il cite même les mots de l’auteur juif Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature 1978, qui, dans sa nouvelle Letter Writer, fait dire à l’un de ses personnages :

« Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, c’est un éternel Treblinka. »

Dans un autre de ses ouvrages, le roman Ennemies, Isaac Bashevis Singer fait dire à son héros

« … ce que les nazis avaient fait aux Juifs, l’homme le faisait à l’animal. »

Citons aussi Theodor W. Adorno : « Auschwitz commence lorsque quelqu’un regarde un abattoir et se dit : ce ne sont que des animaux. »

Essayer de faire passer les antispécistes pour des antisémites est grotesque et malhonnête (Hop ! petit homme de paille vite fait bien fait.) Ce qu’il y a de commun entre la Shoah et ce que nous faisons subir aux non-humains que nous exploitons a été mis en relief par des survivants de l’horreur nazie. Par ailleurs, le mouvement animaliste 269 life, qui inspire en France 269 libération animale, est né en Israël, pays comptant proportionnellement le plus grand nombre de véganes au monde.

En évoquant ses origines, Monsieur Todd eût bien mieux fait d’en être fier, plutôt que de s’enfermer dans sa mine outrée et renfrognée.

« On vit dans une société qui ne va pas bien. Aux États-Unis, la mortalité augmente, il y a des gens qui s’appauvrissent, qui sont au chômage. C’est le moment d’une solidarité humaine. »

Là, l’hémorragie cérébrale est l’hypothèse qui devient vraiment probable, car il se met à partir en vrille. Cesser d’exploiter les animaux aggraverait-il la mortalité aux États-Unis, la pauvreté et le chômage ?

« Voir des gens se passionner pour la cause des animaux, c’est là un symbole de la désagrégation morale de notre époque »

Mais, Monsieur Todd !… Mais, Monsieur Todd !… Il ne s’agit pas de se passionner pour la cause des animaux (en tant qu’anthropologue, vous devez savoir que vous êtes, vous aussi, un animal, par ailleurs. Tout le monde le sait au moins depuis Darwin.) Il ne s’agit pas de se passionner pour la cause des animaux, pas du tout, du tout. Il ne s’agit pas de faire quelque chose pour eux, aux dépends de l’Homme que vous posez comme supérieur. Il s’agit seulement de ne plus rien faire contre eux. Il ne s’agit donc même pas de faire le bien, il s’agit de ne plus faire le mal. C’est tout, monsieur Todd. Rien d’autre. Il ne s’agit pas de les bichonner, seulement de cesser de les tuer et les exploiter. C’est insensé de ne pas faire la différence ! Pour Emmanuel Todd, il est tellement normal de tuer que cesser de le faire, c’est « se passionner pour la cause des victimes ! ». Monsieur Todd, imaginez votre propre meurtrier expliquant au tribunal qu’il vous a tué, parce que se passionner pour votre cause serait un symbole de la désagrégation morale de notre époque…

Emmanuel Todd semble réaliser que ses propos précédents étaient incohérents, il ne sait plus comment se rattraper. Il nous entraîne soudainement aux États-Unis pour parler de la mortalité. Les animaux qu’il veut abattre seraient-ils, à ses yeux, responsables des tueries à répétition en Amérique ? Il patauge dans la plus grande confusion mentale. Ira-t-il jusqu’à essayer de démontrer la nécessité de l’abattage par le prix du gaz ? Ou par la mauvaise qualité des chaussettes, peut-être ?

« il y a des gens qui s’appauvrissent… »

Il me rappelle les avions touchés par un ennemi dans les films de la Seconde Guerre mondiale ; son esprit tombe en vrille de la fumée noire va sortir de ses oreilles. Cette image me met sur la voie, soudain je comprends ce qui lui arrive :

Le missile que lui a lancé Tiphaine Lagarde et qui l’a touché au cerveau s’appelle l’antispécisme. Il n’est pas habitué à traiter ce concept. Cela lui fait saigner l’esprit.

« …qui sont au chômage… » « …symbole de la désagrégation morale de notre époque… » (Odeur de brûlé)

Boris Tzaprenko Todd Missile

Le regrettable entêtement de cet intellectuel à justifier le pire n’est dû ni à des AVC, ni à quelque psychotrope. Emmanuel Todd est tout simplement spéciste. Imprégné de spécisme jusqu’à la moelle. Il est spéciste comme étaient racistes les esclavagistes, comme sont sexistes les esprits patriarcaux. Prisonnier de cette idéologie oppressive, il est incapable de réaliser qu’il défend l’indéfendable. Pour lui, c’est bien clair, il faut continuer à tuer. Il faut tuer et exploiter, sans aucune nécessité, mais il faut tuer et exploiter. Par principe. Pour la seule et unique raison que les victimes ne sont pas humaines. C’est une raison suffisante en elle-même. Ses pensées sont emprisonnées dans la gangue du spécisme. Impossible pour lui de changer son point de vue. Tuer est pour lui un devoir ; ne plus tuer serait immoral, ce serait : « de la désagrégation morale ». Ces meurtres et ces esclaves, il les faut. Revenir là-dessus, ce serait renier ce qu’il est depuis si longtemps ! C’est d’autant plus terrible qu’il s’agit d’un historien, qui devrait avoir un regard synoptique sur la répétition des idées ségrégationnistes oppressives et de leurs abominables conséquences inévitables.

M Todd est-il amoral ou, pire, immoral ? Je ne le pense pas. Sans doute est-ce même un brave homme. C’est le spécisme dont il est imbibé qui est une mauvaise chose. C’est ne pas s’opposer à cette idéologie qui serait un symbole de la désagrégation morale de notre époque.

 
 

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Spécisme et misonéisme, quelques hypothèses

Spécisme et misonéisme
quelques hypothèses

Boris Tzaprenko. Spécisme et misonéisme quelques hypothèses

 

Descendants de la prudence

 

Peu d’humain se sont parfois écartés du chemin des habitudes. Par exemple, pour manger quelque chose que les autres ne consommaient jamais. La personne qui faisait ça prenait le risque de mourir empoisonnée, mais elle pouvait aussi offrir à ses congénères une information précieuse : cette chose peut nous rendre malades, nous tuer ou nous nourrir. Tous ceux qui défiaient les usages, se comportant comme des dévoyés de la routine, comme des iconoclastes d’existences tracées, furent nos inventeurs et nos découvreurs, en un mot nos élites. Leur comportement inaccoutumé a été la levure de notre forme de vie. On comprendra que plus une espèce se compose d’individus expérimentateurs, plus elle évolue vite. Mais il ne faut pas que tous soient anticonformistes, car l’espèce se mettrait en danger. Il importe qu’une proportion notable de ses membres préfère la sécurité en ne faisant jamais rien d’autre que ce qui s’est déjà fait. La sélection darwinienne pourrait faire disparaître les espèces qui prennent trop de risques et aussi celles qui n’en prennent pas assez. Ces dernières seraient éliminées par les changements de leur milieu auxquels elles seraient incapables de s’adapter puisqu’elles n’évolueraient pas, ou elles seraient dominées, voire néantisées, par une espèce moins conservatrice. Seules restent en lice les formes de vie comportant une proportion de novateurs suffisante sans être excessive, donc.

Ainsi, nous serions presque tous des enfants de la prudence. Peut-être est-ce là l’une des raisons pour lesquelles un grand nombre d’humains sont ataviquement misonéistes  (misonéiste = qui déteste tout ce qui est nouveau); la plupart sont perturbés par tout ce qui est nouveau, le non-changement étant pour eux une confortable sécurité.

 

Idées clandestines à bord de notre esprit

Les humains font partie des animaux avant tout sociaux. Certains sont rationnels, mais même ceux qui le sont le plus ne disposent que d’une raison entravée par la camisole sociale.

Dès l’enfance, l’éducation grave nombre de conceptions dans notre esprit. Même au-delà de toute religion, il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui se pense et ce qui ne se pense pas.

Toutes ces choses que l’on bourre dans notre tête, surtout dans notre jeune âge, mais aussi plus tard, sont extrêmement variées ; cela va de « on ne met pas son doigt dans le nez » à la loi de la gravitation universelle, en passant par tout un tas de concepts on ne peut plus hétéroclites, scientifiques, mystiques, politiques, historiques, philosophiques, médiatiques, sportifs… et plein plein plein de « ça se fait, ça ne se fait pas » et de « ça se dit, ça ne se dit pas » et de « c’est comme ça et puis c’est tout ! ». Imaginons un peu le merdier qu’il peut y avoir dans une tête. Beaucoup de ces connaissances sont indéniablement très utiles, ne serait-ce qu’au moins une langue pour s’exprimer, par exemple, et bien d’autres encore. D’autres, au mieux, ne servent à rien, au pire, sont nocives. À noter que les langues, dont je viens d’admettre la très grande utilité, peuvent elles aussi être des vecteurs d’idées contaminant les esprits : « le masculin l’emporte sur le féminin » en est un déplorable exemple.

Certaines sont démontrables, à l’instar du théorème de Pythagore.

D’autres ne le sont pas, parce qu’elles sont hors du domaine de la raison ; elles méritent cependant de remporter notre totale adhésion : « la cruauté est condamnable », par exemple.

Quelques-unes sont totalement arbitraires, sans utilité et sans conséquence : on offre des chrysanthèmes aux morts, par exemple.

Hélas, il y a aussi les injections intracérébrales d’idées arbitraires qui sont très nocives. Le spécisme, avec notamment sa frontière ontologique imaginaire entre les humains et les autres animaux, est l’une d’entre elles. La croyance que les protéines n’existent que dans la viande et que les ressources animales sont indispensables à notre nutrition en est une autre.

Le problème est que nous ne prenons guère le temps de vérifier que nous adhérons consciemment à toutes ces idées que nous n’avons jamais conçues, mais qui pourtant conditionnent notre comportement à chaque instant, tout autant que si elles étaient les nôtres.

On vérifiera et s’efforcera de démontrer tout ce qui est scientifique, mais jamais un enseignant ne demandera à ses élèves de démontrer que, en France et ailleurs, il faut caresser les chiens et les chats, mais manger les lapins. Les plus grands esprits rationnels de notre espèce rêvent de concevoir une nouvelle physique qui remplacerait la nôtre, unifiant les quatre forces fondamentales pour mieux expliquer notre univers. Mais, même parmi ces esprits-là, peu s’interrogent sur l’habitude de destiner certaines espèces à nous tenir compagnie et d’autres à être exploitées, torturées et ingérées sans le moindre remords. Le bien-fondé de cette manière d’agir est tenu pour acquis. Comparable à une idée clandestine à bord de notre cerveau, jamais on ne lui demande son billet ; elle échappe à tous les contrôles de la raison. Hélas, elle prend très souvent les commandes à notre insu et nous pilote. Ces réflexes, enfouis dans notre crâne dès nos premiers pas, sont cachés dans des recoins si profonds des méandres de notre cerveau qu’il nous arrive très rarement de les examiner avec attention pour vérifier leur valeur. Nous ne faisons pas assez souvent le tri de notre grenier mental ; ce qui nous fait prendre le risque d’adopter des comportements non contrôlés par notre conscience, des conduites quasi mécaniques. Nous n’avons pas conscience que notre conscience a, par moments, des écrans noirs. Nous ne sommes pas conscients de n’être pas conscients à chaque instant.

Notre conscience refait surface quand nous nous trouvons plongés dans une situation entièrement nouvelle ou quand un problème inhabituel survient. Là, nous réfléchissons : comment se comporter dans cette situation ? Comment résoudre ce problème ? Mais dans la vie courante, nous agissons un peu comme un thermostat qui régule la température sans avoir conscience de ce qu’il fait. Parfois, au volant, il nous arrive de réaliser que nous avons fait quelques kilomètres sans nous en rendre compte. Tiens, je suis déjà là ! Il nous arrive aussi de lire sans avoir conscience de ce que nous lisons. Une partie de nous décode le texte, mais la signification de ce dernier n’est pas traitée par la conscience. C’est de cette manière que nous agissons assez souvent. Par exemple, quand nous pensons, avec la plus grande sincérité, aimer les animaux, mais que nous les tuons pour les consommer.

 

Les enfants de l’égocentrisme

Le spécisme est une chose allant tellement de soi, que cette conception est moins remise en cause que les acquisitions scientifiques maintes fois démontrées. Proposer de s’interroger sur le bien-fondé du spécisme semble plus farfelu que méditer sur des univers multidimensionnels ou chiffonnés, trous de ver et autres audacieuses spéculations.

Comment cela se fait-il ? Pourquoi le spécisme est-il si solidement ancré en nous ?

Nous savons que nous avons tous une très forte propension à penser avant tout à nous-mêmes. Peu importe comment nous appelons cette inclination, « instinct de conservation », si l’on veut. Toujours est-il que, en effet, il n’est pas nécessaire de faire un effort pour penser à son propre intérêt avant celui des autres. Reconnaissons-le : nous sommes nous-mêmes une des personnes que nous estimons le plus ; nous aimons câliner notre ego, le couvrir de bisous et de caresses pour le faire ronronner comme un petit chaton. Ho ! Je t’aime beaucoup, moi ! Je ferais tout pour te mettre en avant pour qu’on te remarque. J’espère que tu vas devenir riche et célèbre et que tout le monde va t’aimer comme moi, je t’aime, moi…

Je ne veux surtout pas laisser entendre que cet égocentrisme inné est une exclusivité humaine. Certains animalistes tiennent des discours haineux envers notre espèce. Je ne partage pas du tout leurs propos qui ne sont ni plus ni moins qu’une forme de spécisme, un spécisme inversé par rapport à celui qui est le plus communément répandu, mais un spécisme tout de même. Il n’y a en effet aucune raison de supposer que les autres animaux sont meilleurs que nous ; le prétendre serait naïvement manichéen. Nous sommes tous conçus sur le même principe évolutif. L’égocentrisme, la cruauté aussi bien que l’altruisme et la compassion animent de très nombreuses espèces.

Cela dit, impossible de nier que l’humain est le plus nuisible des animaux. Il est vrai que notre espèce commet les plus grands massacres dans ses propres rangs et dans ceux de tout ce qui vit sur Terre. Mais cela n’est pas dû au fait que l’humain soit la forme de vie la plus immorale. Cela est dû au fait que son égocentrisme dispose de moyens colossalement grands pour s’exprimer. Il est raisonnable de supposer que d’autres espèces disposant de moyens aussi importants n’agiraient pas mieux que nous. Dans un poulailler, on peut observer autant de scènes de tendresse et de solidarité que d’impitoyables compétitions. À voir comment un chat peut jouer cruellement avec une souris, on ne peut que se féliciter de ne pas être à sa merci !

Je ferme cette parenthèse pour en revenir à nous.

L’égocentrisme, cette préférence que l’on ressent pour soi-même, a fini par s’étendre un peu vers d’autres, mais seulement vers ceux qui nous ressemblent le plus possible, ceux qui ont le même sexe, la même couleur de peau, la même sexualité, la même nationalité… L’idéal eût été d’accorder de la considération à d’autres soi-même, mais, n’en trouvant pas, on fut bien obligé d’accepter des différences, mais pas trop tout de même ! Le moins possible ! Ainsi apparaissaient le sexisme, le racisme, l’homophobie, la xénophobie. Ces exclusions de la sphère de considération oppriment les plus faibles ou les moins nombreux ; le sexisme, toujours admis, puisque malheureusement les femmes ne touchent toujours pas le même salaire que les hommes, a une origine des plus primitives : le fait que l’homme est physiquement plus fort que la femme. Quelques « extrémistes » ont remis ces limites d’ouverture à l’altérité en question. Cela a dû être très difficile pour eux ; la preuve, ils ont encore des opposants puisque ces maux ne sont pas complètement éradiqués !

Remettre le spécisme en question demande encore plus d’efforts, car il faut lutter contre son narcissisme pour faire entrer dans notre cercle de considération des personnes qui nous ressemblent encore moins que celles qui n’ont ni le même sexe, ni la même couleur, ni la même sexualité, ni la même nationalité… Ces nouvelles personnes que nous devons accueillir dans notre champ de considération sont si différentes des humains que la plupart de ces derniers sont choqués que l’on ose employer le mot « personne » pour parler d’elles. C’est un crime de lèse-majesté contre Sa Majesté l’Humanité. Comme une majorité a longtemps refusé de considérer que les humains noirs étaient des personnes, une majorité refuse aujourd’hui de constater que les non-humains ont une personnalité, et sont donc, comme nous, des personnes. Il ne vient pas à l’esprit qu’on ne mange pas du veau, mais un veau, un enfant bovin particulier qui a terriblement souffert d’avoir été brutalement séparé de sa mère pour être engraissé seul dans un box minuscule, infortune commune à des centaines de milliers de ses congénères, mais que chacun ressent personnellement, pas comme du veau, mais comme le veau qu’il est. Cela ne vient pas à l’esprit parce que cette personne bovine est si loin de nous ressembler qu’elle est presque un objet et qu’aucune idée clandestine ne nous pousse à avoir de la compassion pour elle. Pire, une idée clandestine nous rassure en nous disant que c’est normal de traiter du veau ainsi.

Parce qu’il est encore moins à notre image, considérer un poisson comme un objet est pour nous tout naturel. Qu’il éprouve la peur et la douleur, qu’il ait des relations sociales avec ses congénères passe très loin de notre esprit, quelque part dans une autre galaxie. On nous a tellement appris que la pêche est un sport paisible et bon enfant, qu’il paraît totalement incongru, et même un peu niais, de se soucier de la souffrance d’un poisson. Pourquoi pas d’un caillou ! Alors, dire d’un mérou qu’il est une personne, c’est prendre le risque de se faire interner.

 

La loi de Hume

La loi méta-éthique de Hume, également appelée guillotine de Hume, dit que l’on ne peut inférer d’un être un devoir-être. Autrement dit : de ce qui est, on ne peut déduire ce qui doit être. Formulé à ma façon : d’une description, on ne peut pas déduire une prescription. Ou : ce qui est n’est pas une recommandation pour ce qui doit être. Notre manière de concevoir la norme est pourtant fortement influencée par ce qui est. Il y a une gigantesque dose de fatalisme renforcé et une colossale résignation dans ce manque d’ambition de l’esprit qui consiste à se dire que ce qui est est ce qui doit être. Cette pensée panglossienne paralyse notre réflexion : « les choses sont comme ça !… Que voulez-vous, mon brave ? » Cette disposition d’esprit est un énorme frein pour tout changement, donc pour tout progrès.

C’est ainsi que tout le monde mange de la viande parce que tout le monde mange de la viande. On boit du lait de vache parcequ’on boit du lait de vache…

 

S’écarter du troupeau social est une épreuve

Désobéir à une pratique culturelle, fruit d’une idée clandestine inculquée, entraîne de grandes difficultés à vivre en société, en famille et même parfois en couple. Par exemple, ne plus consommer de ressources d’origine animale est aussi difficile que de vivre en marchant sur les mains. C’est difficile pour des raisons pratiques, car la nourriture proposée par la société est majoritairement omnivore. Et c’est difficile dans les relations sociales parce qu’il faut souvent se justifier. « Mais enfin, pourquoi marches-tu sur les mains ? » En effet, pour le plus grand nombre « Les non-humains sont des ressources à notre disposition » va autant de soi que « Les pieds sont faits pour marcher ».

Cette pression sociale fait que beaucoup de personnes évitent tout simplement de penser à contre-courant. Pour les animaux sociaux que nous sommes, il est tellement plus facile de penser ce qui se pense et de faire ce qui se fait. Plus grand est le nombre de personnes qui se comportent comme nous, plus on se sent soutenus dans ce que nous croyons être. Une seule personne différente suffit à troubler la sérénité du groupe social si fortement conditionné par le « ce qui se fait, ce qui se pense » moult et force fois injecté dans le cerveau dès la tendre enfance. Prenez un air suffisamment sérieux pour déclarer soudainement :

— Hier, j’ai bu un grand verre de lait de chienne, je me suis régalé !

— Hein ! Du lait de chienne ! Beurk ! Tu es fou ! On peut consommer du lait de vache, ou de chèvre. Mais de chienne, non ! Tout le monde sait ça ! Quelle drôle d’idée ! T’es un peu zarbi, comme type, toi !

Ajoutez :

— Non, j’ai voulu essayer… D’habitude, je bois du lait de femme. Ma voisine qui est nourrice en a trop.

Là, c’est certain, on va vous gerber sur les pieds ! (Il ne faut pas dire « gerber », ce n’est pas bien.)

Répondez alors :

— Bien que ce ne soit ni nécessaire ni recommandé quand on n’est plus un nourrisson, boire du lait de femme pour un humain est moins zarbi que de boire du lait de vache, car nous ne sommes pas des veaux.

Vous obtiendrez des regards cherchant désespérément la preuve que vous plaisantez. Quoi qu’il en soit, la conclusion sera que vous n’êtes pas vraiment normal.

D’une manière générale, prendre un peu de distance avec le troupeau social se paye par des réprobations d’une ampleur proportionnelle à l’ancrage de l’habitude que vous défiez : regards entendus qui s’échangent autour de vous, moqueries non dissimulées… cela peut aller jusqu’à une réelle hostilité, notamment quand on s’écarte des habitudes spécistes, par exemple.

En conclusion, ataviquement enfants de la prudence, manœuvrés par des idées clandestines, égocentriques, englués dans la pression sociale… il n’est pas facile d’accepter les changements de notre rassurant ronron quotidien.

 
 

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Spécisme

Spécisme

 

 Spécisme. Pawel Kuczynski

Illustration : Pawel Kuczynski

 

Version simple

1) Le spécisme c’est l’idée suivante :

Les êtres humains sont tellement supérieurs à tous les autres animaux que l’on peut radicalement diviser les vivants en deux parties : nous, presque des dieux, et les autres, quasiment des objets. Nous sommes si grands que comparativement à nous, il n’y a aucune différence notable entre un grand singe et un pou. Oubliant que nous en sommes aussi, nous fourrons tous les autres dans un même sac ; celui de la catégorie : « animaux ».

2) Le spécisme c’est aussi d’avoir des chouchous :

• On a martyrisé un chat ou un chien :

— Salauds ! Faut leur faire la même chose ! C’est révoltant ! La prison ! À mort !

• On arrache un agneau à sa mère pour l’égorger et l’ingérer :

— C’est trop bon, l’agneau !

• On torture des canards ou des oies pour dévorer leur gros foie malade :

— Lol ! C’est bon le foie gras.

Pour résumer :

• Si on tue un chien ou un chat, on est un psychopathe.

• Si on tue un agneau, un veau, un cochon, un mouton… on est tout à fait normal, puisque c’est même un métier.

• Si on ne veut rien tuer, on est un extrémiste.

 

L’antispécisme consiste à réviser ces deux conceptions.

1) Il n’y a pas de différence aussi radicale entre les êtres humains et les autres animaux. Car nous sommes aussi des animaux. Nous ne sommes pas des dieux éthérés par rapport à eux. Nous sommes comme eux de la chair et des os, nous faisons pipi et caca comme eux…

2) Il n’est pas juste de discriminer sur le critère de l’espèce.

Non, l’antispécisme ne prétend pas que la vie d’un pou et la vie d’un être humain ont la même valeur.

Non, l’antispécisme n’envisage pas de donner le droit de vote aux limaces et le permis de conduire aux girafes.

Non, l’antispécisme ne recommande pas de se laisser sucer le sang par les moustiques.

L’antispécisme prétend seulement que tous les animaux ont le droit de disposer librement de leur vie, qu’aucun ne devrait être exploité, torturé, gardé captif ou contraint de faire quoi que ce soit pour nous servir.

C’est tout.

 

Version développée

C’est en 1970, dans une brochure peu diffusée, que Richard Ryder a créé le mot « spécisme » par analogie avec les mots « racisme » et « sexisme ».

Le terme a été popularisé par le philosophe utilitariste australien Peter Singer. Dans son ouvrage fondateur La Libération animale, celui-ci confirme qu’il doit ce mot à Richard Ryder1. Le spécisme est consubstantiel au racisme et au sexisme. Tous trois sont en effet de la même essence ; tout comme le racisme est une discrimination selon la « race » et comme le sexisme est une discrimination selon le sexe, le spécisme est une discrimination selon l’espèce. Au substantif « spécisme » correspond l’adjectif « spéciste ». Ces deux mots entraînant « antispécisme » et « antispéciste ». En France, Cahiers antispécistes est une revue fondée en 1991 dont le but est de remettre en cause le spécisme et d’explorer les implications scientifiques, culturelles et politiques d’un tel projet.

On peut distinguer deux faces de l’idéologie spéciste. Je les appellerai : « le spécisme recto » et « le spécisme verso ».

Peter Singer

Peter Singer

 

Spécisme recto, l’espèce élue

 

L’une des manifestations du spécisme crée arbitrairement une frontière distincte entre les humains et les non-humains pour placer les humains bien au-dessus de toutes les autres formes de vie. Cette conviction va parfois très loin : j’ai entendu une personne me maintenir que Dieu avait créé l’Univers tout entier pour l’homme. Selon cette croyance, nous serions donc l’espèce élue.

Cette face du spécisme place donc l’humain d’un côté d’une frontière imaginaire et toutes les autres créatures de l’autre. Cette séparation arbitraire range dans le même sac tous les non-humains, des grands singes aux acariens en passant par les limaces, sous le substantif : « animaux ». D’un côté l’humain donc, de l’autre les animaux. C’est aussi simple que cela. D’après l’humain, l’humain est tellement supérieur que comparativement à lui, il n’y a aucune différence notable entre un gorille et un pou. Un peu comme par rapport à la hauteur de la tour Eiffel, il n’y a pas de différence notable entre la taille d’une souris et d’une fourmi. Il se trouve pourtant que, au moins depuis Charles Darwin, on sait que l’homme est un animal comme les autres. Dans la complexité des êtres, des simples virus aux plus évolués, il y a en effet une progression continue, et non une séparation franche laissant supposer que nous sommes d’une essence spéciale et suprême. Nous verrons plus loin qu’en plus rien ne permet vraiment de dire que nous sommes tout en haut de ce continuum d’évolution. Quoi qu’il en soit, entre les humains et les autres espèces, il n’y a aucune différence de nature, il peut seulement y avoir une différence de degré.

La surestimation de l’homme par l’homme, cette estime hypertrophiée qu’il a de lui-même, a reçu plusieurs leçons à travers l’histoire. L’humain pensait qu’il était au centre de l’Univers et que ce dernier tournait autour de lui. Un jour, Copernic, appuyé plus tard par Galilée, a démontré que notre monde tournait autour du Soleil. Nous avons plus tard pris acte que notre étoile, le Soleil, n’est qu’une étoile de taille assez réduite parmi deux cents milliards d’autres étoiles dans notre seule galaxie, la Voie lactée. Et, que non ! Non, encore une fois, le Soleil ne se trouve pas au centre de cette dernière, mais à un endroit tout à fait quelconque de celle-ci, situé approximativement à égale distance du bord et du centre.

Mais ces leçons n’ont guère entamé la solide inclination des hommes à se tenir exagérément en haute estime et ce manque manifeste d’humilité n’est évidemment pas sans conséquence pour les non-humains.

Le spécisme recto est un enfant de l’humanisme, ou du moins d’une des deux faces de l’humanisme. L’humanisme en effet comprend deux faces, lui aussi. L’une d’elles ne peut que remporter notre totale adhésion ; celle qui défend les droits de l’homme et qui prêche l’égalité entre eux tous. L’autre donne des fondations au spécisme, car elle place l’humain au centre de tout, lui accordant tous les droits sur tout ce qui l’entoure. Ne rentre en considération que ce qui sert ou dessert les intérêts humains. Même quand nous sommes responsables des pires désastres écologiques, ce sont encore les conséquences pour l’homme qui nous préoccupent. Ce que nous faisons subir aux habitants non-humains de ce monde nous importe seulement si cela a des répercussions pour nous. Si nous exterminons tous les poissons, nous ne pouvons plus en pêcher, voilà la seule chose qui nous alarme. Voilà l’homme qui se met au centre de tout, qui en est très fier et qui appelle ça l’humanisme !

Afin de contourner l’usage courant des termes « les humains » et « les animaux », j’écrirai souvent « les humains » et les « non-humains », étant entendu que tous sont des animaux. Quand je mettrai le terme « animal » en italique, ce sera pour faire comprendre que je l’emploie dans son sens archaïque, malheureusement encore le plus connu actuellement, c’est-à-dire « non-humain ».

 

Spécisme verso, nos chouchous

 

La deuxième face du spécisme fait que les égards que nous avons pour certaines créatures sont différents de ceux que nous avons pour d’autres, du seul fait qu’elles n’appartiennent pas à la même espèce. Nous avons des chouchous ! Par exemple, en France, notre société a arbitrairement admis que les chiens et les chats sont des non-humains de compagnie et, qu’à ce titre, ils méritent toutes les considérations.

Prenons l’exemple de Mme et M. Untel qui sont des Français ordinaires. Nous imaginons aisément combien ils seraient scandalisés d’apprendre que leur voisin a égorgé son chien pour en faire du boudin, du saucisson et autres préparations destinées à être mangées. En seraient-ils aussi émus s’il s’agissait d’un cochon ?

Mme et M. Untel ont des têtes empaillées de chamois, de bouquetins, de cerfs ou autres créatures accrochées à des murs. Ils n’en sont pas peu fiers. Ces braves personnes seraient pourtant les premières à hurler à l’horreur si vous les invitiez chez vous pour leur montrer une collection de têtes de chiens et de chats sur vos propres murs. Ils vous considéreraient comme un sinistre fou qu’il faut enfermer de toute urgence.

Pour Mme et M. Untel, les chats et les chiens sont des chouchous qui méritent bons soins et caresses tandis que d’autres espèces n’ont droit qu’à des coups de fourchette ou de fusil. Si vous leur demandez comment cela se fait, ils seront bien embêtés pour vous répondre, car ils ne le savent pas. Ils ne se sont jamais posé cette question. Pour eux, c’est comme ça, c’est tout.

Mme et M. Untel Untelchang sont Chinois. Il n’y a pour eux rien de plus normal que de manger des chiens.

Cette face du spécisme varie selon les cultures.

Dans les images révélées par l’association L214 en mai 2016, l’employé de l’abattoir de Pézenas qui « pour s’amuser » a crevé l’œil d’un mouton avec un couteau a simplement été écarté de la chaîne d’abattage. C’est tout.

Le 3 février 2014, « Farid de la Morlette » a brutalisé un chat en le lançant plusieurs fois en l’air. Il a été condamné à un an de prison ferme par le tribunal correctionnel de Marseille pour « actes de cruauté envers un animal domestique ou apprivoisé ».

Dans le premier cas : un mouton, dans le deuxième : un chat. Rien d’autre n’explique la différence entre les deux sanctions.

 

Le spécisme dans notre langue

 

• Cette personne est bête = elle est stupide comme tous ces êtres qui n’appartiennent pas à l’espèce élue. Entraîne l’adverbe « bêtement ». Agir bêtement = Agir comme un crétin, pas avec l’intelligence d’un humain.

• Se comporter avec bestialité = Se comporter avec brutalité et férocité comme tous ces êtres qui ne sont pas de notre espèce.

• Adjectif : « Inhumain » = avoir les caractéristiques morales horribles de ceux qui ne sont pas des humains.

• Adjectif : « Humain » = Whaaaa ! Le top ! La cime ! Ce qui se fait de mieux…

Pour les humains, « être humain » veut dire : être quelqu’un de bien, tout simplement (et sans fausse modestie, on l’aura remarqué). Exemple : « Faire le bien avec une touchante humanité. » Pour les mêmes humains, « Bestialité » veut dire : « Se comporter comme une bête. » C’est-à-dire avec beaucoup de cruauté. Exemple : « Un meurtre commis avec bestialité. »

 

Sois mignon ou crève !

 

Je classe ce que je vais appeler « l’effet mignon » dans le spécisme parce qu’il a une influence sur nos préférences. Si un non-humain a la chance d’avoir un aspect physique que nous jugeons mignon ou beau, il a plus de chances de faire partie de nos chouchous. Pas toujours, mais ça aide. Ainsi, si les lapins sont la plupart du temps ingérés par nous ou torturés, entre autres, dans les laboratoires de vivisection, il peut advenir que certains soient câlinés. C’est mignon un petit lapinou ! Une dinde en revanche, ça ne mérite que de grossir le plus vite possible, dans le moins de place possible, pour se faire bouffer le plus vite possible. Il faut dire qu’elles ne font guère d’effort pour être mignonnes, avec leur espèce de bazar rouge qui pendouille.

 

Antispécisme

 

Pour l’antispécisme, l’infinie différence imaginaire de nature entre les humains et les autres espèces n’existe pas ; elle est remplacée par un continuum de degrés de complexité entre toutes les espèces. L’antispécisme est parfois interprété comme un égalitarisme donnant la même valeur à tous les animaux ; considère-t-il que toutes les vies, quelle que soit l’espèce, se valent ? Bien sûr que non ! Il suffit de pousser l’idée à l’excès pour se rendre immédiatement compte qu’elle est insane : la vie d’un pou ne peut pas avoir la même valeur que celle d’un·e humain·e. L’antispécisme ne le prétend pas.

Sur ce point, la ressemblance avec l’antiracisme et l’antisexisme trouve sa limite, car si l’antispécisme s’inspire de ces deux idées, il n’en est pas une transposition exacte appliquée aux espèces. En effet, autant il est juste de considérer que tous les humains sont égaux, quel que soit leur couleur de peau ou leur sexe, autant il tombe sous le sens que la vie d’une vache a plus de valeur que celle d’un acarien. L’antispécisme ne prétend donc pas que tous les animaux sont égaux (dans le même sens que « tous les hommes sont égaux »), ce qui serait évidemment absurde. Une hiérarchie de considération est reconnue ; cependant, elle n’est pas déterminée par l’espèce en elle-même, mais par les facultés mentales et la sentience des êtres. C’est en effet sur ces deux critères que repose la volonté de vivre et d’éviter les souffrances. Pour cette raison, il est bien plus difficile de hiérarchiser des espèces beaucoup moins éloignées qu’un bovin et un acarien : les vertébrés entre eux, par exemple.

Prétend-il alors que toutes les espèces ont les mêmes droits ? Non. NON ! Toujours pas ! Là encore, il suffit de considérer quelques exemples pour se rendre compte que cette idée est complètement absurde. Qu’est-ce qu’un escargot ou une girafe ferait du droit de conduire ? Une taupe du droit de voler ? Et tous les trois du droit de vote ou d’avoir un compte en banque ? Déjà entre êtres humains, nous n’avons pas tous les mêmes droits pour la simple raison que nous n’avons pas les mêmes besoins. Personne n’a jugé utile de donner aux hommes le droit d’avorter.

L’antispécisme est un antiracisme agrandi2. Il ne réclame qu’une seule chose : l’égalité de considération des intérêts propres à chaque individu de chaque espèce. Tous les êtres de toutes les espèces ont un certain nombre d’intérêts en commun : celui de vivre libre, celui de ne pas souffrir, celui de disposer à leur guise de leur propre corps et de toute leur existence. Pour tout dire, celui de ne pas être tué, torturé, emprisonné ou exploité. Ensuite, chaque espèce a ses propres aspirations, celui de gratter le sol à la recherche de nourriture pour une poule, celui de lézarder au soleil pour un lézard…

Oui, mais alors, comment gérer le droit du limaçon à disposer de sa vie et celui de la poule à le manger pour faire ce qu’elle veut de la sienne ? Ça craint !

Mais non, ça ne craint pas ! L’antispécisme n’a pas la prétention de gérer ce qui se passe entre les autres espèces. C’est une question d’éthique humaine. Une poule n’a pas le choix. Nous, si. Sauf pour ceux qui ne pensent pas être éthiquement plus évolués qu’une poule. Dans ce cas, qu’ils mangent des limaçons eux aussi ! Nous ne leur en voudrons pas.

 

Petite histoire spéciste pour donner le ton

 

Les Untel sont de braves gens qui aiment sincèrement les animaux ; leur chien Médor ne manque pas d’affection ! Pour faire un cadeau à leur fille, ils ont acheté un joli lapin de compagnie dans une animalerie. La fillette est ravie ! Mme et M. Untel sont très attendris eux aussi devant cette jolie boule de poils très douce que l’enfant a baptisée Lapinou.

Au repas du soir, la famille a mangé du lapin à la moutarde. Le mort, dans la barquette pelliculée achetée au supermarché, et l’adorable compagnon qui dresse ses grandes oreilles en fronçant son petit nez se ressemblent si peu qu’il est très difficile de faire un lien entre eux. À la télévision, c’est l’heure des informations. Un reportage parle d’une certaine Mary Bale qui est devenue l’ennemie publique numéro un parce qu’elle a enfermé un chat dans une poubelle. Les Untel sont scandalisés ! Comment peut-on être aussi cruel ? s’exclament-ils à l’unisson. Un groupe Facebook a été ouvert pour la retrouver. Il compte des dizaines de milliers de membres dont certains disent qu’il faut la jeter elle aussi dans une poubelle, d’autres veulent même sa mort. Les Untel pensent que cette haine publique n’est que ce que mérite une personne qui traite les animaux ainsi. Quand la télévision change de sujet, M. Untel demande à sa femme si elle a pensé à réserver des billets pour la corrida. Elle le rassure : « Oui, c’est fait. » Ils sont contents. Ils aiment beaucoup la corrida, tous les deux.

Après le repas, c’est avec de la chair de lapin dans l’estomac que la petite fille caresse Lapinou avec une touchante tendresse. Elle aimerait rester un peu plus longtemps en compagnie de son animal-jouet, mais il est l’heure d’aller se coucher. Papa Untel la porte dans ses bras jusqu’au lit et lui donne son doudou, qui s’appelle tout simplement Doudou. C’est un petit lapin en poils de véritable lapin. La petite fille ne sait pas que cette jolie peluche, si douce, est recouverte d’une partie du cadavre d’un lapin qui fut aussi vrai que Lapinou. Avant de servir à recouvrir une peluche, le défunt animal « travaillait » dans un centre d’expérimentation animale. Il avait servi la connaissance humaine en permettant de savoir en combien de temps le white spirit détruisait ses yeux. Les gentils câlins de la petite fille l’eussent peut-être un peu réconforté de sa cécité et des affreuses démangeaisons qu’il avait dû supporter dans son carcan, mais la seule peau qui restait de lui n’était pas en mesure de les apprécier. De partie d’un être qu’elle fut, elle n’était plus que partie d’un objet. Le reste du corps de ce martyr de la « science » avait servi à faire de la pâtée pour chien ou chat. Qui sait ? Peut-être que Médor en avait mangé. Je ne saurais vous dire si ce lapin eut trouvé son infortune dulcifiée en apprenant combien il avait été utile à l’espèce humaine. Peut-être se serait-il senti un peu de la famille en étant tout à la fois sur la peluche de l’enfant et dans le ventre de Médor.

Pour que l’enfant s’endorme, M. Untel raconte à la fillette l’histoire des trois petits cochons et du méchant loup qui veut les manger.

— Méchant loup ! s’exclame l’enfant.

— Oui ! Il est méchant le loup. Il veut manger les petits cochons, confirme le papa en caressant affectueusement l’enfant qui s’endort.

Puis il ferme doucement la porte de la chambre de sa fille et va se préparer un sandwich au jambon pour manger au travail le lendemain. Il aime le jambon, M. Untel.

Lapinou, qui le regarde depuis l’intérieur de sa cage, ne sait ni ce qu’est un petit cochon, ni un méchant loup, ni le jambon. Pour lui, le monde se limite à la surface de sa cage et à ce qu’il voit derrière les barreaux.

 

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Spécisme. Chien et cochon

 

 

 

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1 Peter Singer La Libération animale. Editions Payot & Rivages, 2012. Note 5, p 429.

2 Le transhumaniste que je suis a failli dire « augmenté ».

Co et Ga anciennes poules de batterie

Co et Ga, anciennes poules de batterie

 

Nous étions véganes depuis moins de trois mois quand ma moitié me fit une proposition :

— Si nous adoptions deux poules de batterie ?

Michael Pie 1

Nous avions vu et lu différentes sources d’information au sujet de l’enfer que vivent ces oiseaux, et leurs terribles épreuves l’avaient plus touchée que je ne m’en étais rendu compte. Je n’y avais pas songé moi-même, mais je trouvais que c’était une bonne idée ; d’autant plus que j’avais le projet qui commençait à se préciser d’enquêter moi-même pour me forger ma propre opinion sur les élevages en batterie.

J’enfonçai mon regard naturellement suave dans le sien en froncedessourcillant interrogativement.

— Ce serait bien, non, d’en sauver deux de l’abattoir ? insista-t-elle.

— Dac !

Une vieille caisse, quelques bouts de bois, des vis, des clous et un tout petit bout de grillage… une heure après, nous avions un poulailler des plus accueillants ; un petit tour à la coopérative agricole du coin et nous revenions avec 10 kg de graines pour poules, un sac de foin et un peu de paille. Nous étions prêts. Il ne manquait plus que les deux oiseaux.

Lors de nos promenades à la campagne, nous avions fait la connaissance de quelques paysans. Après en avoir questionné quelques-uns, nous fûmes en possession de deux adresses de producteurs d’œufs qui élevaient des poules en batterie. Nous nous rendîmes chez l’un d’eux.

Long chemin de terre au milieu des vignes, nuages de poussière derrière nous, alignement de grands peupliers… je vous passe les descriptions bucoliques soporifiques. Au bout de ce chemin s’étirait un grand hangar de quelque 150 mètres de longueur sur 40 ou 50 de largeur. À côté se tenait une vieille ferme, ou plutôt, ce qui avait été une vieille ferme, car c’était à présent une dépendance faisant office de stockage et de lieu de vente d’œufs et sans doute d’habitation pour les éleveurs. Nous nous arrêtâmes non loin d’une petite enceinte en brique destinée à ranger les poubelles, à mi-chemin entre le hangar et ce qui fut une ferme. Nous sortîmes de la voiture, balayant les environs d’un regard scrutateur.

— Regarde ! froncedessourcilla-t-elle, en fixant le local significativement.

Deux cadavres de poules gisaient sur le couvercle d’une poubelle, l’une des têtes pendouillant dans le vide. Deux autres voitures étaient garées près de nous, mais on ne voyait personne. Je décidai d’en profiter pour aller voir le grand bâtiment qui ne pouvait être que l’élevage en batterie. À peine avais-je fait quelques pas qu’une voiture s’arrêta devant moi. Vitre baissée, un homme me dit en me désignant l’ex-vieille ferme :

— Si vous voulez acheter des œufs, c’est par là. Il n’y a rien là-bas ! C’est par là qu’il faut aller. Pouvez rester garé là, si vous voulez. Allez-y à pied.

Son foulard rouge autour du cou et sa longue mèche brune s’élançant vers l’avant me firent penser à Lucky Luke.

— Ah, d’accord ! Merci ! largesouriai-je.

L’homme tirant plus vite que son ombre redémarra pour se garer près du là-bas en question. Suivant son conseil, nous nous y rendîmes. Nous entrâmes dans une pièce dans laquelle attendaient quelques clientes et clients et où s’affairaient deux femmes pour les servir. Lucky Luke n’était pas visible ; une porte ouverte dans le fond laissait supposer qu’il avait dû disparaître par là. Les deux femmes s’appliquaient à remplir des boîtes d’œufs en discutant avec leurs clients :

— Eh voilà, Monsieur Machin ! C’est du tout frais…

Vint notre tour :

— M’sieurdame, combien ? Vous avez des boîtes ?

— Nous ne voulons pas d’œufs, informai-je celle qui nous questionnait. Nous voulons vous acheter des poules.

— Des poules ! froncedessourcillèrent les deux femmes. Mais, ce n’est pas le moment. On ne les sort pas encore.

« Sort pas encore » ? se demanda le mec perplexe que je fus.

— C’est-à-dire ? enquêta ma compagne.

— Bernard ! cria l’une d’elles au lieu de nous répondre. Bernard, viens voir !

Sur ce, Lucky Luke, qui selon toute vraisemblance s’appelait donc Bernard, se pointa dans l’entrebâillement de la porte :

— Quoi ?

— Ces M’sieurdame veulent des poules…

Bernard Luke effectua un brusque mouvement de tête pour relever sa mèche et me dit :

— On n’en sort pas, là. Pas avant deux mois, peut-être trois. Repassez…

— Euh… sort ?… Mais encore ? m’enquis-je.

Bien que nous froncedessourcillassions pour faire montre de notre perplexité, cette dernière laissa le bonhomme indifférent. Il disparut à nouveau dans les profondeurs de son entreprise. Une des femmes vint à notre secours :

— Pour l’instant, on les garde, on ne les sort pas. Le mieux c’est de venir comme il vous a dit : dans deux ou trois mois. Vous en prendrez une dizaine, comme ça vous pourrez en congeler.

— Mais on ne veut pas les congeler, dis-je. C’est pour les garder vivantes.

— Ah ! Mais même si je vous en vendais maintenant, elles ne pondraient plus très longtemps, vous savez ?

— Mais, on s’en fout, si elles ne pondent pas.

— Mais, qu’est ce que vous voulez en faire alors ?

— Rien. Leur offrir un poulailler et un bout de terrain pour vivre tranquillement.

— Si c’est pour faire beau dans votre jardin, c’est raté. C’est pas très joli ces poules-là. En plus, elles sont très abîmées, vous savez.

— Abîmées ?

— Oui, esquintées, elles ont presque plus de plumes, tout ça…

— Ce n’est pas grave. Ce n’est pas pour faire beau dans le jardin.

— C’est pour quoi, alors ?

Deux nouveaux clients entrèrent.

— Vous voulez des œufs ou pas ? nous demanda l’autre femme, sur le ton de « on n’a pas que ça à foutre ».

Nous leur présentâmes nos excuses et leur proposâmes de revenir dans deux mois. Elles acquiescèrent avec une impatience à peine dissimulée. Sur ce, nous nous arrachâmes. Il était environ seize heures. Nous étions très déçus de ne pas avoir trouvé les habitantes du poulailler. Restait une deuxième adresse…

Seize heures trente. Route étroite, mais goudronnée cette fois. À gauche, des vignes et des plantations de… ma foi ? À droite, le mur d’une propriété derrière lequel s’élevait un hangar de belle taille qui ne pouvait qu’être l’élevage en batterie dont on nous avait parlé. Nous nous arrêtâmes devant un portail métallique. À une cinquantaine de mètres derrière ses grilles apparaissait une maison de taille confortable. Je descendis de la voiture avec l’aisance qu’autorisent des conditions physiques exceptionnelles et adressai un signe de la main à un homme qui portait vers nous un regard froncedessourcillé par la curiosité. Sortant à son tour de la voiture, ma compagne lui fit aussi un signe de la main. Le probable propriétaire des lieux s’approcha.

— Oui ? laconiqua-t-il dès qu’il fut juste derrière les barreaux qui gardaient sa propriété.

— Nous voudrions acheter des poules, le renseignai-je.

— Des poules ! Houla !

Il avait l’air sympathique, en tout cas souriant. Collé à sa lèvre inférieure, gigotait au rythme de ses paroles un mégot de gitane papier maïs qui ressemblait à un fragment de momie.

— Oui, compléta ma compagne. Deux, s’il vous plaît.

— Ho ! ben… moi, je veux bien. J’en avais sorti trois et il m’en reste deux justement. Vous les voulez préparées, vidées, plumées ?

— Non, non ! Vivantes !

— Vivantes !…

— Oui. Les plus vivantes possible, précisai-je.

Se grattant la gorge, il remit son béret en place et nous ouvrit le portail avec une télécommande.

— Entrez, dit-il.

Quelque chose nous disant que nous étions au bon endroit, nous nous exécutâmes de bonne grâce. Il décolla son mégot, cracha ce qui devait être un petit bout de tabac et dit :

— Mais, elles ne pondent bientôt plus, là. Elles sont sur la fin.

— Sur la fin ? fis-je dans une froncedessourcillation on ne peut plus explicite.

— Voui… Elles pondent presque plus là, elles sont sur la fin.

— Ce n’est pas grave, nous ne les voulons ni pour les œufs, ni pour les manger. Nous les voulons seulement pour nous tenir compagnie et pour leur offrir une retraite paisible.

Cela le fit sourire. Pas d’une manière pour le moins moqueuse. Pas du tout. Non. D’une manière sincèrement aimable. Un peu comme on sourirait à des enfants nous expliquant qu’ils vont soigner leur poupée parce qu’elle a mal au ventre, la pauvre. Il recolla sur sa lèvre le mégot, apparemment éteint depuis la découverte du tabac, et l’agita en répondant :

— Si vous voulez, mais je vous préviens, elles ne sont pas très belles, hein ! Elles sont toujours abîmées les poules de batterie, vous savez. Elles sont toutes pelées.

— Il paraît, oui. Mais on s’en moque. On les veut.

— Eh bien, venez, alors ! Suivez-moi.

Nous lui emboîtelepassâmes. Marchant derrière lui sur une allée de gravier, ma compagne et moi échangeâmes un regard confiant. Sur notre droite, à quelque deux cents mètres de là, on voyait le grand bâtiment qui abritait plusieurs milliers de poules, 40 000, apprendrais-je par la suite, chacune disposant d’une surface égale à celle d’une feuille A4.

Nous nous arrêtâmes à dix pas de sa maison, devant un gros arbre. À l’une des branches de ce dernier était pendue une cage. À l’intérieur, nous vîmes deux poules tellement déplumées que nous en fûmes choqués. On eût presque dit ces poulets tout prêts que quelques mois auparavant nous achetions pour mettre au four. Mais, là, elles se tenaient debout et se tassaient contre les barreaux le plus loin possible de nous, visiblement terrifiées par notre présence.

— Voilà ! s’exclama l’homme en faisant vibrer son mégot. Vous voyez ! Je vous l’avais dit. Elles sont pas très belles !

— Pas grave, on les veut. Combien ?

— Oh, rien… Je vous les donne. Vous en voulez bien deux, non ?

— Deux, oui.

— Ben… Je vous les donne. J’en sortirai d’autres.

Nous n’osâmes pas lui demander s’il s’agissait là de son garde-manger vivant.

— Au fait, ajouta-t-il, moi c’est Lucien.

Nous nous présentâmes à notre tour. La suite se passa soudainement, nous prenant par surprise. Nous n’eûmes pas le temps de nous préparer à cet instant, pourtant attendu avec impatience. Lucien ouvrit la cage, attrapa vivement une des deux prisonnières par les pattes et tira brusquement. Par réflexe, elle battit fortement des ailes. En passant par l’étroite porte de sa prison, elle se cogna brutalement contre le métal, perdant ainsi quelques-unes des plumes qui lui restaient. Le bougre me la tendit suspendue par les pattes, la tête en bas et les ailes toujours battantes. Mon ahurissement fut tel que je restai une longue seconde sans réagir avant d’attraper la pauvre oiselle. Je la retournai immédiatement pour la porter au bras comme on porte un bébé. Me voyant faire, l’homme marqua un visible étonnement. Il sourit à nouveau, mais cette fois avec un petit air presque confus :

— Oh ! Ça leur fait pas mal, elles ont l’habitude ! On les porte toujours comme ça.

Tandis que je bégayai quelques exhalations de silence, il saisit la deuxième poule avec la même méthode expéditive. Elle se fracassa les ailes à son tour à la sortie de la cage, mais, notant notre désarroi, il prit cependant soin de la retourner pour la tendre dans le bon sens à ma compagne qui la prit comme moi dans ses bras. Je sentais dans mes mains un petit truc tiède qui palpitait. L’oiselle était si dénudée que mes mains étaient en contact direct avec sa peau. C’étaient les battements hystériques de son cœur que je sentais. Chacun une poule dans les bras, nous nous mîmes en marche vers la voiture.

Mon sens du toucher éprouvait pour la première fois le contact d’une chair de poule tiède. Jusqu’alors, je n’avais touché que des poulets froids, sortis de mon réfrigérateur ou du rayon réfrigérant d’un magasin. Je pris conscience que j’étais plus habitué à la mort qu’à la vie. Savoir est une étape, réaliser pleinement en est une autre. Je savais, mais je ne réalisais pas que je manipulais des cadavres, des corps devenus objets qui avaient été tièdes et animés, comme celui que je portais dans mes bras.

Le fumeur de clopes éteintes nous accompagna avec un air bienveillant tout autour de son mégot jaunâtre. Je sentais, et j’en eus plus tard la confirmation, que c’était un brave homme. Loin de se moquer de nous, il était plutôt touché par ce qui, pour lui, eut pu passer pour une ridicule sensiblerie. Ce sentiment se renforça quand en chemin il me confia :

— Moi aussi, j’aime les bêtes, vous savez… mais c’est le métier, que voulez-vous !…

Je gardais une main sur le dos de ma poule de peur qu’elle ne s’envolât, mais elle ne faisait aucun mouvement pour tenter de fuir. Son cœur battait toujours très fort. Sa peau déplumée au bout de mes doigts, sa chair de poule pour reprendre cette expression que je trouve à présent horrible, appelait ma pitié. Je pris conscience de l’infinie fragilité de cette créature à la merci des humains, de ses battements de cœur exprimant sa terreur et de sa passivité qui révélait sa misérable résignation. J’eus tant voulu la rassurer dans la seconde, lui faire savoir qu’elle n’avait plus rien à craindre. Nous posâmes les deux oiselles dans un carton que j’avais laissé dans la voiture pour cet usage et nous le refermâmes en prenant soin de laisser une ouverture pour leur respiration. Ma compagne demanda une seconde fois à Lucien s’il ne voulait pas être payé ; il assura énergiquement que nous ne lui devions rien, qu’il était content que ça nous fasse plaisir. Son regard me donna de nouveau l’impression que j’étais pour lui un enfant content de prendre soin de sa peluche. Avait-il raison ? La compassion pour une poule était-elle puérile ? Mais alors, où est la frontière entre la compassion raisonnablement mesurée et la sensiblerie ? Le fait que les premiers à s’être opposés à l’esclavage fussent eux aussi accusés de sensiblerie devrait être un élément à ajouter à cette réflexion.

Dix-huit heures trente. De retour chez nous, je sortis le carton de la voiture pour le porter délicatement devant le poulailler. C’était un carton assez grand ; il eût pu contenir huit ou dix poules. Quand nous l’ouvrîmes, elles étaient toutes les deux blotties l’une contre l’autre dans un coin. Nous dûmes une deuxième fois les saisir pour les mettre dans leur nouvelle demeure. À l’approche de nos mains, elles se contractèrent. Je sentis de nouveau une chair tiède presque entièrement nue, toute tremblante, et un petit cœur qui semblait vibrer tant il battait vite. Malgré l’absence d’expression faciale aisément lisible pour un humain, qui est une caractéristique des oiseaux, leur frayeur était évidente. Nous les posâmes doucement dans le poulailler en leur parlant avec bienveillance, sans savoir dans quelle mesure elles étaient capables d’interpréter le ton de notre voix. Nous fermâmes leur petite maison afin qu’elles pussent passer la nuit sans être dérangées par un chat ou une autre visite inopportune, puis nous les regardâmes un moment à travers le grillage de la porte. Elles se serrèrent l’une contre l’autre et examinèrent leur nouvel appartement, tournant la tête en tous sens dans une succession de mouvements soudains et saccadés à la manière des oiseaux. C’était fort probablement la première fois de leur misérable petite vie qu’elles voyaient autre chose que du grillage, que leurs pattes n’étaient pas posées sur du grillage, qu’il n’y avait pas que du grillage tout autour d’elles, que leur monde n’était pas du grillage pour résumer. Je les vis s’intéresser à la paille et au foin que nous avions répandus sur leur sol. Elles mangèrent ensuite quelques grains de blé, mais à peine du bout du bec. Nous apprîmes par la suite qu’elles n’en avaient jamais vu ; elles n’avaient connu qu’une farine alimentaire que je découvrirai plus tard. Nous étions en février ; aussi faisait-il déjà sombre. Nous les laissâmes dormir.

Nous avions installé le poulailler à l’intérieur d’un grand abri de jardin ouvert afin que nos amies aviaires fussent protégées des pires intempéries.

Le lendemain, vers neuf heures, après avoir ouvert leur logis, nous nous installâmes tranquillement chacun sur une chaise à trois mètres d’elles afin d’assister à leur découverte du monde extérieur. Celle-ci commencerait forcément par celle de l’abri, ce denier étant en partie encombré par une tondeuse à gazon, un broyeur de végétaux et différents accessoires du parfait jardinier. Nous dûmes attendre quelque cinq minutes avant que l’une d’elles se risquât à sortir la tête par l’ouverture. Ce fut un geste prudent et timide. Sortie de tête… rentrée… sortie… rentrée, une dizaine de fois. Puis ce fut la même chose, mais avec toute la longueur du cou et en regardant de tous les côtés à chaque sortie. Celle qui se livrait à cette expérience commença à émettre différentes vocalisations, sans doute à l’adresse de l’autre qui la regardait faire de l’intérieur. Que lui disait-elle ? Mystère. Peut-être : « Non de non ! Regarde ! Cet endroit du monde est devenu cou sortable ! Si, si, regarde, c’est cou sortable ici ! » Ce manège dura au moins cinq minutes durant lesquelles elle nous regarda plusieurs fois, peut-être pour savoir si nous la laisserions faire. Finalement, elle sortit, mais ne risqua pas un pas de plus. Ou, plus précisément, elle fit des pas sur place, sans doute surprise de sentir le béton du garage sous ses pattes. Elle les posait tour à tour et regardait le dessous de celle qu’elle levait, comme pour s’assurer qu’elle n’avait pas subi de dommages au contact de cette matière inconnue. Apparemment rassurée en ce qui concernait l’innocuité de ce contact, elle nous jeta quelques brefs regards avant d’accomplir deux pas de plus sous nos encouragements. Nouvelle séance de communication avec celle qui ne voulait toujours pas sortir :

— Allô, Houston ! un petit pas pour la poule un bond de géant pour la poulicité ! Je découvre un monde immense, incroyablement immense ! Immense, oui ! Et marchable !

— Qu’est-ce que tu as fumé ?

— Je te jure que c’est vrai, regarde !

La deuxième oiselle, celle qui soupçonnait la première de se droguer, commença l’expérience de la cousortabilité de l’ouverture. Elle hallucina à son tour. Sa tête ressemblait à un yoyo horizontal.

— Tu as raison, c’est cousortable ici, dut-elle reconnaître.

— Oui, mais, ici, c’est beaucoup marchable ! Viens avec moi.

La deuxième poule foula à son tour la surface du monde inconnu. Nous les regardâmes faire sans intervenir, mais en leur parlant pour les habituer à nos voix. Elles nous regardaient, brièvement mais souvent, comme si elles eussent vérifié qu’on les laissait volontairement progresser. Elles explorèrent ainsi l’intérieur de l’abri. Ses dix mètres carrés représentaient une étendue sans fin comparativement à la surface carcérale de leur ancien lieu de vie qui contenait à peine leur corps. De plus, la variété des formes qu’elles découvraient les occupait beaucoup. Sans se préoccuper le moins du monde de l’extérieur, elles montèrent sur la tondeuse et l’examinèrent avec un soin étonnant, puis elles étudièrent tout et n’importe quoi, arrosoirs, outils divers, bois de chauffage… tout le fouillis que l’on peut entasser dans un abri de jardin. Nous réalisâmes que celle qui était sortie la première boitait légèrement ; il parut évident que la cause de cette claudication devait être due à la longueur excessive de ses griffes.

Nous avions choisi deux noms, mais nous ne les avions pas encore attribués. Comment eussions-nous pu ? Nous commencions à peine à les distinguer l’une de l’autre. Autant elles nous semblent aujourd’hui différentes, par leur physique et leur caractère, autant nous étions incapables de les différencier les premiers instants ; c’étaient seulement deux poules. Nous remarquâmes au bout d’un moment que l’une d’elles était un peu plus petite et qu’elle portait sa crête rabattue sur le côté, à la manière d’un béret. L’autre, au contraire, pointait la sienne droite vers le haut. Nous choisîmes d’appeler la première Cotte, Co Cotte. Et nous nommâmes la seconde Linette, Ga Linette.

Cette première exploration leur prit plus d’une demi-heure. Durant ce moment, elles demeurèrent presque silencieuses, n’échangeant que quelques commentaires impénétrables pour nous. Elles finirent par picorer quelques graines dans leur mangeoire et boire dans leur abreuvoir. Ces deux objets se trouvaient près de la sortie. Ga était celle qui était sortie la première du poulailler. Là encore, ce fut elle qui s’approcha jusqu’au bord de la dalle en béton de l’abri de jardin pour regarder à l’extérieur. Elle fut bientôt imitée par Co. Toutes deux restèrent longtemps là, regardant le ciel, le grand érable dans le jardin, l’herbe, le lierre grimpant sur le mur du voisin, les bambous qui se balançaient doucement… Comment comprenaient-elles ces images qui se projetaient pour la première fois sur leurs rétines ? Je n’en avais pas la moindre idée. Pour elles, le monde entier avait subitement changé, jusqu’à leur nourriture qui jusqu’alors n’avait toujours été que la même farine. Nous n’avions pas quitté nos chaises ; de temps en temps, elles se retournaient pour nous lancer un bref regard de côté. Quand je fis mine de me lever dans l’intention de les encourager à sortir, je vis leur petit corps déplumé se contracter dans un mouvement de panique. Nous décidâmes de rester assis au moins jusqu’à ce qu’elles eussent le courage de sortir dans le jardin.

La première qui s’y risqua fut encore Ga. Elle sauta les dix centimètres d’épaisseur de la dalle en béton pour atterrir sur une petite zone de terre nue, mais remonta aussitôt dans l’abri. Cette audace fut suivie d’une communication aviaire :

— Ça fait mal ? dut demander Co Cotte.

— Non. Mais, ça fait drôle ! C’est trop ouf, ici !

— On a le droit d’aller là ? Tu n’as pas peur d’être pendue par les pattes ?

— Apparemment, ils nous laissent faire, viens.

Nous les regardâmes s’aventurer doucement dans le jardin. Elles ne firent que quatre ou cinq pas, jusqu’aux premières touffes d’herbe. Là, elles fixèrent chaque brin et chaque petite fleur à un centimètre de distance. Ces oiseaux sont beaucoup plus doués que nous en vision de près. Ils n’ont pas besoin de loupe, car leurs yeux focalisent quasiment au bout de leur bec. En parlant de bec, on voyait bien que le leur avait été coupé, la partie supérieure étant plus courte. Ça faisait un drôle d’effet de voir ces deux petits cous tout nus se tourner dans tous les sens, monter, descendre, s’étirer, se contracter. Ça ne pouvait que nous rappeler des souvenirs proches : ceux de ces oiseaux ainsi que nous les avions le plus souvent vus, je dirais même presque toujours vus : des poulets prêts à cuire dans un plat. Plus de la moitié de leur corps montrait cette peau, par endroits écorchée, qui nous mettait mal à l’aise. On eût dit des poules zombies sorties d’outre-tombe pour nous faire réaliser ce que nous avions mangé. Quinze jours avant que nous ne devinssions subitement véganes, nous avions acheté deux poulets à la ferme. Le souvenir des os rongés dans mon assiette se superposait avec ce que je voyais de leur petit corps déplumé, me donnant la stupide impression de regarder des poulets qui eussent pris vie à la manière d’objets qui se fussent soudainement animés. L’habitude ayant inversé ma conception, je devais me remettre à l’esprit qu’un poulet « normal » n’était pas un objet froid et inanimé.

Ga et Co passèrent toute la journée sur deux mètres carrés de jardin en regardant très souvent le ciel et en pinçant quelques brins d’herbe du bout d’un bec prudent. Elles étaient si collées l’une contre l’autre que nous eussions cru voir une double poule. Le soir, nous dûmes les attraper pour les remettre à l’abri dans le poulailler. Ce ne fut pas très difficile, car à notre approche, elles se figèrent en tremblant, comme si elles se fussent attendues à ce que le monde explosât. Nous les posâmes doucement sur la paille dans leur maison en leur parlant avec douceur. Et après avoir refermé leur demeure, nous les laissâmes se reposer.

Le lendemain, au lever du jour, nous les libérâmes. Dans leur ancienne vie, elles ne pouvaient dormir que moins de huit heures, car tout le reste du temps, une vive lumière stimulait leur ponte. Le notable allongement de leur période de repos s’ajoutait à tout ce qui changeait pour elles. Elles sortirent presque dès l’ouverture du poulailler. Après avoir picoré de bel appétit les aliments un petit peu moins inconnus, elles entreprirent de poursuivre l’exploration du nouveau monde non omnigrillagé. Elles marchèrent très lentement, mais avec un peu plus d’audace que la veille, sur les étranges petits trucs verts et souples qu’elles découvraient partout sur le sol. Regardant aussi les grands bidules qui frémissaient en haut (les frondaisons du grand érable) et les choses blanches qui se déplaçaient et se déformaient tout en haut dans le plafond bleu. Elles se figeaient au moindre OVNI (par exemple un rouge-gorge qui se posait sur une branche) ; étirant leur cou et tournant la tête d’un côté et de l’autre pour le scruter.

Je décidai d’aller voir Lucien pour essayer de visiter l’élevage d’où elles venaient. J’avais acheté des lunettes munies d’une caméra pour filmer en toute discrétion. Leurs branches relativement épaisses risquaient d’éveiller les soupçons, mais seulement ceux de quelqu’un qui serait déjà sur ses gardes. Je posai cet accessoire sur mon nez et me mis au volant.

Vers dix heures, je sonnais au portail de l’éleveur. Il arriva avec son mégot collé sur le côté de la lèvre inférieure. Était-ce le même, ou le changeait-il de temps en temps ? Je n’en avais pas la moindre idée. Nous nous serrâmes la pogne à travers les barreaux et il m’ouvrit. D’un geste discret, j’appuyai sur le bouton à l’intérieur de la branche gauche de mes lunettes pour mettre la caméra en marche. Je fis mine de me gratter la tempe pour déguiser mon geste.

— Ça va, les poules ? me demanda-t-il. Vous êtes content ?

Je vis qu’il remarqua mes lunettes, mais, devant penser que je ne les portais pas toujours, il ne me posa aucune question à ce sujet.

— Oui, très. Nous vous remercions.

— C’est rien, vous rigolez ! Alors ?…

— Je suis venu vous voir pour vous demander si je peux visiter l’élevage.

Il froncedessourcilla d’un air dans lequel je crus discerner un peu de crainte.

— Pourquoi ?

J’essayai de le rassurer :

— Ben… vous savez, je viens d’une grande ville. Je découvre la ruralité avec beaucoup d’intérêt. J’aimerais beaucoup en apprendre plus sur l’élevage. C’est passionnant ce que vous faites, vraiment.

Il se détendit un peu. Saisissant son mégot, qu’il garda un instant entre son pouce et son index, il cracha un petit bout de tabac et recolla la chose à la place qui semblait lui être réservée sur sa lèvre inférieure.

— C’est plus moi qui m’en occupe. Je suis à la retraite, moi. C’est mon fils qui a repris l’affaire.

— Ah ! Alors du coup, ce n’est pas possible de visiter ?

— Si… C’est possible. Je peux vous faire visiter, moi… Té ! Venez voir mes sangliers.

— Vos sangliers ! me grattelatêtai-je en froncedessourcillant d’étonnement.

— Oui, des bébés. J’en ai deux. Venez !

— Je vous suis, lui emboîtelepassai-je.

Il me montra deux marcassins dans un enclos. Ils passèrent leur petit groin entre les planches de la palissade pour renifler les doigts de Lucien.

— Des chasseurs ont tué leur mère alors je les ai récupérés pour les sauver. Là, ils sont tranquilles. Je leur donne à manger. Ils sont gentils, regardez !

— Des chasseurs ? Mais comment avez-vous pu les sauver ? Comment avez-vous pu être au bon endroit pour les récupérer ?

— Ben… J’étais avec eux.

— Avec eux ?… Avec les sangliers ?

— Ben, non ! Avec les chasseurs. Je chassais avec eux.

— Ah !

— Mais moi, j’tire pas. J’aime trop les animaux… j’arrive pas à tirer. Bon, de temps en temps un lapin ou un merle… mais c’est pas pour moi, c’est pour César.

—  ? dis-je on ne peut plus laconiquement, mais pour autant très explicitement grâce à une savante maîtrise des contorsions interrogatives de mes sourcils.

— César, c’est mon chien, c’est mon ami. C’est un chien de chasse, vous savez. Il a besoin de ça, lui.

— Il a besoin que vous…

— Vhoui ! C’est un chien de chasse. Il a besoin que je lui tire du gibier de temps en temps, vous comprenez ? C’est dans ses gènes, ça. Il l’a dans le sang.

— ! m’exclamai-je tout aussi laconiquement.

C’est vrai que les marcassins étaient super sympas. L’un d’eux se dressa, les pattes avant appuyées sur la palissade, et me regarda tout frétillant en poussant de petits grognements. Je tendis la main. Il la lécha et la renifla en sautillant d’excitation.

— Ils sont gentils, hein ? fit le chasseur chassant pour son ami canin. Ça s’apprivoise très bien. C’est comme un chien, vous savez. J’en ai déjà élevé un. Il est devenu grand comme ça !

Sa main m’indiqua une hauteur atteignant sa ceinture. Il poursuivit :

— Je l’ai eu tout petit, tout petit… plus petit que ces deux-là. On le prenait avec nous sur le canapé, le soir en regardant la télé, entre ma femme et moi. Vous auriez vu ça ! Pareil, on avait tué sa mère alors je l’ai ramené à la maison.

— Où ?… laconiquai-je interrogativement.

— Il n’est plus là. On l’a mangé. D’ailleurs, il reste du saucisson, si vous en voulez un…

— Mangé ! Mais… mangeriez-vous votre chien ?

— Pourquoi ? Personne ne mange son chien !

Oups ! Cela m’avait échappé. Je ne savais comment me rattraper. Je ne voulais pas éveiller sa méfiance au risque de ne plus pouvoir visiter l’élevage.

— Ah ah ah ! me bidonnai-je sur un ton guilleret, je disais ça parce que vous avez expliqué que ça s’apprivoise comme un chien tout à l’heure, mais surtout parce que… vous savez que les Chinois mangent des chiens ?

Il rit aussi et déclara :

— Les Chinois, c’est des fous, les Chinois ! Y’a qu’eux pour bouffer leurs chiens ! Sinon, vous en voulez un de saucisson ? Super bon le sanglier, vous savez !

— C’est gentil, mais je préférerais visiter le poulailler… je veux dire l’élevage. Excusez-moi, je parle comme un type de la ville.

Je fis de mon mieux pour ne pas montrer qu’il venait de me cycloniser l’esprit. (Si ça existe, cycloniser ! Je ne suis pas du genre à inventer des verbes, tout de même !)

— Bé… euh, demain, si vous voulez. Non, pas demain… Venez après-demain vers dix heures. Je vous montrerai.

J’arrivai chez moi à midi.

Co Cotte et Ga Linette continuaient à arpenter un monde pour elles complètement onirique. En milieu d’après-midi, elles avaient osé s’aventurer sur une centaine de mètres carrés. Et… elles commençaient à donner libre cours à ce besoin irrépressible, caractéristique de leur espèce, et dont la frustration fait tant souffrir les poules de batterie : gratter le sol avec leurs pattes pour chercher les insectes ou les vers cachés dans l’herbe. Nous remarquâmes que la claudication de Ga s’était aggravée et qu’elle saignait de la patte gauche. Je l’attrapai pour voir ça de plus près. Elle se laissa examiner sans se débattre tandis que sa congénère nous regardait faire avec une attention soutenue. Il apparut évident que le saignement était dû au fait que, en grattant le sol, elle s’était retournée deux griffes. Elles étaient toutes anormalement longues. À l’aide d’une pince coupante d’électricien, nous les lui coupâmes toutes, ne leur laissant qu’une longueur d’un centimètre. Co nous avait regardés faire durant toute l’opération sans perdre un geste de nos manipulations. Ce que nous faisions à sa copine lui importait visiblement. Nous reposâmes cette dernière dans l’herbe et nous nous accroupîmes près d’elles. Elles semblaient avoir déjà beaucoup moins peur de nous, mais elles effectuaient un léger, mais brusque, mouvement des ailes, une sorte de sursaut, au moindre de nos gestes trop vifs. Le soir, nous dûmes encore une fois les attraper pour les mettre à l’abri chez elles. Ga ne saignait plus.

Le lendemain, les deux poules nues sortirent immédiatement du poulailler et s’empiffrèrent de graines sans vergogne. Cela fait, c’est le jabot bien plein qu’elles reprirent leur exploration avec un enthousiasme évident. Ga ne boitait plus. Sa patte était tout à fait guérie. Elles avaient pondu un œuf chacune. Nous ne savions pas ce que nous devions en faire. Devions-nous les leur laisser ? Après tout, ils leur appartenaient. Ou était-il préférable de les enlever du poulailler ? Nous décidâmes d’attendre pour voir ce qu’elles allaient en faire. Elles passèrent la journée à fouiller dans les tas de feuilles mortes, à gratter avec de plus en plus d’ardeur et à venir voir de près ce que nous faisions au moindre coup de binette ou de sécateur. Leur curiosité était très vive. Il y avait un grand pot dehors. Je l’avais utilisé pour y stocker un peu de terre, les cendres d’une défunte bosse de terrain que mes propres coups de pelle et de pioche avaient précipitée vers le trépas. Je pris plusieurs pelletées de terre dans ce grand pot pour les porter dans une jardinière. Me voyant faire, Co monta sur une pierre pour se grandir et tendit son fin cou tout nu pour regarder ce qu’il y avait à l’intérieur du grand pot. Cette curiosité me surprit et me fit sourire. J’avoue que j’avais une idée préconçue sur les poules. Jamais je ne me serais douté qu’elles fussent en possession de cette qualité intellectuelle.

Leur peau éraflée exposée à la vue ne cessait de nous rappeler l’enfer dans lequel elles avaient vécu, le nombre de coups de bec qu’elles avaient dû subir pour se retrouver dans cet état. Quand notre voisine passa nous voir et qu’elle les vit, la surprise dilata son regard :

— Ho ! Mais ! C’est des poules ça ? Qu’est-ce qu’elles ont ?

— Ce sont des poules de batterie, l’informai-je.

— C’est vous qui les avez déplumées comme ça ? C’est horrible ! Hoooo ! que c’est laid ! On dirait des poulets crus !

— Non. Ce n’est pas nous qui avons fait ça. Cela est dû à leurs conditions de vie. Elles se piquent entre elles parce qu’elles deviennent folles les unes sur les autres et…

— Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elles sont cruelles entre elles, les poules ! J’aurais jamais cru ça !

Nous essayâmes de lui décrire l’enfer concentrationnaire de l’élevage en batterie, mais son esprit n’accrochait pas. Ça ne l’intéressait pas plus que ça. Venue pour nous demander des renseignements au sujet des iris, elle mit fin à nos explications par une boutade aussi drôle qu’un croque-mort déprimé :

— Eh, bien ! Au moins, vous aurez beaucoup moins de travail pour les passer à la casserole, elles sont déjà plumées. C’est pratique ! Je voulais vous demander : vous les arrosez beaucoup, les iris ?

Égarant subitement ma patience et économisant ma bonhomie, je lui fis comprendre que son humour m’avait donné un besoin urgent d’aller aux toilettes.

Ce soir-là, peu de temps après que la nuit se fut cassé la gueule… oui, ben… on dit toujours « à la tombée de la nuit ». Je trouve ça d’un commun ! Et puis repenser à la voisine m’a mis de mauvaise humeur, dois-je confesser. Donc, si vous préférez : Ce soir-là, peu de temps après que la nuit se fut ramassée, nos deux pauvres petites poules-zombies se couchèrent toutes seules, sans notre intervention, dans leur poulailler.

— Je vous préviens, ça pue ! me dit Lucien. L’odeur est très forte, mais c’est normal… c’est toujours comme ça.

Avant même qu’il n’ouvrît la porte, une émanation abrasive tenait le même discours à mes narines. L’air d’un moi qui se gratte la joue, je remis mes lunettes en marche. Il ouvrit le bâtiment et nous entrâmes. Il avait raison ! Mon nez n’en crut pas ses oreilles, tellement ça puait.

— C’e… u H …ur …atre …tage…, me dit Lucien.

Il y avait un tel vacarme aviaire que je n’entendis rien de ce qu’il me racontait. Il faut dire que tous les sens saturaient, pas seulement l’ouïe. Des milliers de caquètements dominaient l’espace sonore, une odeur pestilentielle régnait dans le monde olfactif et l’univers visuel, lui, était sous le contrôle du pire film d’horreur que l’on put imaginer. Des milliers d’oiseaux morts-vivants sortaient leur cou pelé à travers les grilles de leur prison pour picorer de la farine jaune dans une longue gouttière. D’autres, derrière ceux-là, attendaient leur tour en ne faisant rien d’autre que de tout simplement être. Il n’y avait rien à faire dans un environnement aussi pauvre. Rien à regarder. Rien à gratter. Rien d’autre à sentir que la puanteur éternelle du quotidien. Rien d’autre à entendre que le brouhaha constant de la foule aviaire.

— Comment ?

— C’… du …ur …quatre éta…

Je lui fis signe que je n’entendais rien.

Il s’approcha de moi pour me répéter en forçant la voix :

— C’est du H sur quatre étages.

— Ah, OK.

« Du H, ou du hasch », ma foi ? Du hasch sur quatre étages, c’est vrai que ça doit déchirer sa race, me dis-je. La plupart des plus puissantes fusées n’ayant que trois étages… La première partie de sa phrase resta mystérieuse, mais dans l’étroit couloir dans lequel nous nous trouvions, il y avait effectivement quatre étages de poules de chaque côté. Celles du dessus déféquaient-elles sur celles du dessous à travers leur sol en grillage ? Ce dernier était incliné vers l’avant pour laisser rouler les œufs qui étaient recueillis par une gouttière située sous celle qui avait la fonction de mangeoire.

Survenant sans doute d’un couloir voisin, car il y en avait deux ou trois parallèles, un homme poussait un chariot sur lequel il déposait les œufs qu’il ramassait. Il y en avait au moins quatre ou cinq par mètre de gouttière. En approchant, il nous sourit aimablement dans un signe de tête. Sa figure rubiconde et ronde comme un ballon faisait penser à un énorme bébé potelé. Je lui rendis son sourire. Il poursuivit son travail sans s’occuper de nous.

Il y avait des fientes accrochées au grillage un peu partout. Je vis aussi quelques oiseaux que la mort avait libérés de leur calvaire. Lucien n’eut pas l’air d’être alerté par ces cadavres. La grille qui figurait le sol avait des mailles suffisamment écartées pour laisser aisément passer les excréments, de ce fait les pattes passaient en partie à travers. On voyait de longues griffes se recourber dessous. Les enfilades de poules sur quatre étages s’étiraient en perspective à perte de vue sous un fort éclairage. Un type que je n’avais ni vu ni entendu arriver derrière moi dans ce tohu-bohu me contourna et parla dans l’oreille de Lucien. Ils conversèrent un moment, l’inconnu se retournant pour me regarder de temps à autre. Finalement, le nouveau venu s’éloigna et Lucien me posa une main sur l’épaule pour m’entraîner à l’extérieur.

— C’est mon fils, me dit-il. Il me reproche de vous faire visiter. Je ne veux pas le contrarier.

— Ah, je comprends, fauxjetonai-je.

— Je suis désolé. Il dit que ça ne regarde personne.

— Ce n’est pas grave, vraiment. C’est vraiment beaucoup de travail !

— Oui, hein !

— En effet ! Je suis admiratif, fauxculai-je.

Tout en poursuivant cette conversation, nous nous rapprochâmes de sa maison. Prenant l’air détaché du mec qui pose cette question juste pour entretenir la conversation, j’ajoutai :

— Et… les cadavres de poules, il ne faut pas les enlever ?

— Oui… Oh… Vont pas s’enfuir. Quand Maurice a le temps, il en enlève.

Je lui adressai une de mes savantes froncedessourcillations interrogative.

— Maurice, c’est celui qui ramassait les œufs tout à l’heure, précisa-t-il.

Nous arrivâmes devant chez lui. Les marcassins passèrent leur groin frémissant à travers les planches pour nous solliciter.

— Bon ! fis-je en lui tendant la main. Je vais vous laisser. Je vous remercie énormément et je suis désolé d’avoir dérangé votre fils.

— Pas grave. Au fait, vous en mangez du saucisson ou pas ?

— J’en mange, mentis-je. J’aime trop ça, même. Mais, le toubib m’a conseillé d’arrêter la charcuterie.

— Booo ! C’est pas le mien qui vous fera mal. C’est du naturel.

J’eus un regard pour les deux petits cochons sauvages, plus sauvages. Comment refuser sans passer pour un herbivore radical qui éveille la méfiance ? Déjà que son fils… Le destin me vint en aide en faisant sonner mon téléphone fort opportunément. Je le portai (devant mon oreille, on l’aura deviné.) :

— Oui ? prononçai-je avec ce sens de l’à propos que l’on me connaît par delà les galaxies.

Il s’agissait d’un type de la pharmacie canadienne qui voulait me proposer des pilules bleues à un prix imbattable. Je lui coupai la parole en criant :

— Non ! Quoi ? Holala ! Holala ! j’arrive tout de suite.

Raccrochant puis empochant mon téléphone, je partis d’un pas vif en criant par-dessus mon épaule :

— Excusez-moi Lucien, il y a eu un problème. Je dois partir d’urgence !

Je sortis de chez lui au trot, m’engouffrai dans ma voiture et démarrai en trombe, comme si mille diables fussent à mes trousses. Deux ou trois minutes plus tard, je vis un bébé géant marcher sur le bord de la route. Maurice ! m’exclamai-je en moi-même. Je m’arrêtai et, baissant la vitre droite, je lui demandai :

— Voulez-vous que j’économise vos pas ?

Il parut me reconnaître, car il répondit jovialement :

— Ma foi ! s’pa d’refus !

Je le fis monter dans ma caisse et redémarrai. Il me remercia en posant entre ses jambes le sac qu’il portait à son épaule.

— Où puis-je vous conduire ? demandai-je.

— Je vous dirai de vous arrêter. J’habite un peu plus loin.

Je pris soin de ne pas aller trop vite, car j’avais dans l’idée de faire durer la conversation au maximum.

— Alors, me dit-il. Vous êtes de la famille du patron ?

— Ah, non… Je ne suis qu’un simple visiteur. Je pensais que vous…

— Non. Moi, je ne suis qu’un employé. Je ramasse les œufs quand c’est en panne. Et je fais un peu propre, quand j’ai le temps.

— En panne ?

— Oui. Normalement, les œufs sont ramassés automatiquement, mais parfois ça marche plus. Le truc se coince un moment.

— Ah ! pas trop dur comme boulot ?

— Bah… Ça ou la terre… Faut bien travailler.

— Faire propre, ça veut dire aussi enlever les poules mortes ?

Difficile de l’interroger sans risquer d’éveiller la méfiance, mais j’avais conscience que je n’aurais pas l’occasion de discuter longtemps avec lui. Mais ma question ne le dérangea visiblement pas.

— Ouais, enlever les poules mortes et toute la merde.

— Ah… Mais pourquoi meurent-elles ?

— Des fois on sait pas, pour rien. Des coups de bec des autres. Parfois, elles se font saigner. Elles perdent du sang et elles meurent. Des fois, elles restent collées.

— Collées ?

— Oui, les pattes, elles se collent au grillage, les griffes s’entourent. La chair est comme greffée au grillage. Il y en a qui peuvent plus bouger, quand on les sort on est obligés de les arracher.

— Les sortir, ça veut dire quand vous vous en débarrassez ?

— Oui, au bout d’un an elles pondent moins. Elles sont fatiguées, alors elles vont à l’abattoir et on en met des neuves.

— Quel âge ont-elles quand elles arrivent ?

— Six mois.

— Elles vont à l’abattoir à un an et demi, alors ?

— C’est ça, oui.

— Vous avez dit, il faut les arracher, celles qui sont collées…

— Ben, oui. Il faut tirer un grand coup pour les arracher.

— Ça doit leur faire mal, elles doivent saigner ?

— Ça saigne, c’est sûr.

— Ça ne vous fait pas de la peine ?

— Si. Mais je serre les dents et je tire un grand coup. J’essaye de pas y penser. Faut bien gagner sa vie. C’est pas facile pour moi non plus. Avec les poux, tout ça.

— Les poux ?

— Oui. Il y a des poux partout. Elles en sont pleines.

— Ces poux peuvent s’attaquer aux humains ?

— Il paraît que non, mais moi, ça me démange de partout des fois… Ah… ralentissez, vous allez me laisser là, à l’entrée du chemin.

Je m’arrêtai à l’endroit indiqué. Il descendit de la voiture en me remerciant, pendit son sac à son épaule et s’éloigna sur un chemin de terre. J’arrêtai la caméra de mes lunettes et je repris la route.

Arrivé chez moi, je mis la carte micro SD des lunettes dans mon ordinateur. Et… que vis-je ? Hein ? Devinez… Deux films. Le premier montrait le trajet de chez moi jusqu’au domicile de Lucien. Sur le deuxième on pouvait suivre la route pour revenir chez moi, à partir de l’endroit où j’avais déposé Maurice, ainsi que tout ce qui s’était passé, vu depuis mon nez, jusqu’au moment où j’avais extrait la carte micro SD. J’avais tout simplement tout inversé. Arrêtant la caméra en croyant la démarrer et vice versa. Aucune image de l’enfer aviaire, donc. Mais, bon…

Au bout d’une dizaine de jours, Co et Ga s’étaient tellement habituées à nous qu’elles mangeaient ou buvaient dans nos mains et nous suivaient partout dès que nous étions dans le jardin. Elles sont toujours collées à nous, à tel point que ma compagne est obligée de retenir leur attention loin de moi si je veux piocher, scier ou faire quoi que ce soit de dangereux pour elles, car elles se mettent sous ma pioche pour m’aider à creuser. La première fois qu’il y a eu un fort vent, Co, qui est la plus impressionnable, restait collée contre nos chevilles, poussant des petits cris en regardant les branches de l’érable qui s’agitaient. Nous eûmes plusieurs occasions de remarquer qu’elles ont une vue exceptionnelle et qu’elles s’intéressent au moindre détail nouveau dans leur champ de vision. À la manière des oiseaux, c’est-à-dire avec de brefs coups d’œil de côté ou de face, Ga regardait un jour quelque chose en l’air. Nous ne vîmes pas tout de suite ce que c’était, tant c’était discret. Mais au bout de quatre ou cinq de ses coups d’œil, nous remarquâmes qu’elle observait un minuscule point qui brillait dans le ciel bleu. Il s’agissait d’un avion volant très haut qui renvoyait parfois un furtif éclat de soleil. Nous avons eu aussi le temps de constater qu’elles n’ont pas du tout la même personnalité. Par exemple, lorsque nous leur donnons du pain mouillé, Co en met rapidement sur le côté de la mangeoire pour le consommer ensuite. Elle se fait un petit stock perso. Ga écarte les ailes pour occuper le plus de place possible devant la mangeoire. Ça ne les empêche pas d’être toujours ensemble, elles ne se battent jamais ouvertement, mais… pour la bouffe, c’est chacun sa mère. Co est très vive, elle est toujours la première à attraper ce qu’on lance dans le jardin à leur intention. Ga, toujours dans la lune, arrive quand la première a déjà presque tout fini. En revanche, Ga se débrouille toujours pour monter sur ce qu’il faut ou pour passer là où il faut pour accéder à de la nourriture perchée ou cachée quelque part. C’est tout juste si elle ne sait pas ouvrir les portes des placards dans l’abri de jardin. Co est rapide en réaction et en action, Ga est une scientifique réfléchie toujours ensuquée à force de réfléchir. Nous avons finalement décidé de prendre les œufs, car elles n’en faisaient visiblement rien. Ils s’accumulaient dans le poulailler et il leur arrivait d’en casser. L’œuf pourri ça fane le nez, croyez-moi ! Nous les donnons. Tant d’œufs donnés c’est toujours tant d’œufs qui ne seront pas achetés.

Co Cotte et Ga Linette ont quitté l’enfer des hommes. Nous avons découvert, un peu tard j’en conviens, qu’elles étaient infestées de poux ; heureusement, grâce à des conseils avisés nous avons pu éliminer ces parasites. Elles se sont complètement remplumées. Ce sont deux jolies oiselles. Deux sur des dizaines de milliers…

Je n’oublierai jamais toutes leurs congénères prisonnières de mes congénères. Le sordide alignement des milliers de cous déplumés qui dépassaient du grillage. Tous ces petits corps écorchés contraints à l’immobilité dans nos prisons. Toutes ces individualités que la multitude dilue dans un ensemble homogène, comme tous les grains de riz qui deviennent du riz. Toutes ces odeurs qui ne deviennent qu’une horrible puanteur. Tous ces cris de détresse qui ne forment qu’une seule clameur de souffrance. La souffrance que nous produisons, nous humains, nous membres de l’espèce supérieure. Tout cela pourquoi ? Pour ingérer des œufs…

Quelques mois plus tard, j’ai revu Maurice. J’avoue que j’ai provoqué la rencontre en passant plusieurs fois « incidemment » sur la route qui sépare sa maison de l’élevage de poules en batterie. Il accepta avec plaisir de monter dans ma voiture jusqu’à son lieu de travail. Grâce à cette rencontre fortuite perfidement provoquée, j’eus l’occasion de lui demander s’il lui était possible de me montrer comment il travaillait. Sa figure de grand bébé aux grosses joues rouges toutes rondes sourit. Apparemment heureux de changer la routine de son quotidien, il a tout de suite accepté de me faire revenir dans l’ancien lieu de vie de Co et Ga.

— Vous allez voir, m’a-t-il dit. Les poules sont toutes neuves. On vient de les changer. Elles sont pas toutes là, mais il y en a déjà pas mal.

— Que sont devenues les autres ?

— Les autres ?

— Oui, les anciennes ?

— À l’abattoir, pardi ! Mais, il en restait moins que l’année dernière. Beaucoup sont mortes cette année.

Cette fois, j’ai pris quelques photos.

Co et Ga, anciennes poules de batterie

Elles sont « toutes neuves » et pas encore tassées au maximum, car il en viendra d’autres.

Co et Ga, anciennes poules de batterie

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

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Complément

Quand nous avons accueilli Co et Ga, elles ressemblaient plutôt à ces pauvresx oiseau-là (Poules de l’exploitation du GAEC du Perrat, dans l’Ain.) :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Aujourd’hui, les voilà toutes les deux dans leur petite maison en bois :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Elles n’ont plus du tout peur des humains, en tout cas pas de nous. Elles aiment boire dans ma main, quand je fais couler l’arrosoir dans ma paume :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Au lieu de fuir, ou de se contracter en tremblant de la crête aux pattes, comme aux premiers jours, elles recherchent notre compagnie et restent tout le temps dans nos jambes :

Co et Ga, anciennes poules de batterie
Co et Ga, anciennes poules de batterie
 

Nous avons tellement progressé en communication que sans le parler nous comprenons presque couramment le poule. Selon la vocalisation, nous savons si elles appellent parce qu’elles ont peur d’un chat, ou parce qu’elles pondent ou encore parce qu’elles veulent simplement nous voir. J’ai pris l’habitude de les soulever gentiment jusqu’à mon visage pour leur dire quelques gentillesses et compliments. Au début, Co était un petit peu fuyante alors que Ga se laissait faire facilement. Un jour, contrairement à l’habitude, j’ai commencé par Ga, puis j’ai ignoré Co. C’est alors qu’elle est venue entre mes jambes et, tournant la tête en haut, elle m’a regardé genre : « Eh moi aussi ! » Alors, je l’ai soulevée à son tour et elle était contente. En fait, j’ai découvert qu’elle est assez jalouse. Il suffit donc que je commence par sa copine pour qu’elle réclame sa part d’attention.

Leur personnalité se confirme à nos yeux par une foultitude de différences de comportements et de réactions aux mêmes événements.

Cet hiver, la neige est apparue soudainement tandis qu’elles étaient en train de gratter sous un grand romarin. Le jour déclinait. Elles regardaient l’étendue blanche s’étendre autour de l’arbuste et les flocons qui tombaient sans oser sortir de leur abri pour rejoindre leur poulailler situé de l’autre côté de la maison. Je les ai donc appelées. Ga a été la première à oser marcher dans la neige pour me rejoindre, mais Co l’a aussitôt suivie. Alors que je les conduisais au poulailler, elles étaient si collées à moi que j’avais de la peine à ne pas leur marcher sur les pattes. Mais, elles ont découvert qu’on pouvait fouler ce truc blanc et le lendemain, elles l’ont piétiné et gratté dans tous les sens. Que de changement par rapport au monde de grillage qu’elles avaient quitté !

 

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Saviez-vous que les poussins communiquent avec leur mère alors qu’ils sont encore dans l’œuf ?

Saviez-vous que les poussins qui ont à peine cinq jours savent compter et faire des opérations mathématiques ?

Saviez-vous que les poules ont deux fovéas dans chaque œil ?

Saviez-vous qu’elles ont des relations sociales très complexes ?

Vous apprendrez beaucoup de choses surprenantes sur ces oiseaux dans cette

conférence de Sebastien Moro

 

En savoir plus sur la production des œufs

 

Réactions sur facebook

 

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Remerciements

Je remercie :

Stéphanie Valentin, le groupe FB : Une Seconde Vie Pour Nos Poules (et animaux de ferme) Issus De Sauvetages et La maison des chats pour leurs conseils éclairés qui nous ont permis de prendre soin de Co et Ga, notamment pour les débarrasser des poux qui les infestaient.

 
 

Dans la même veine :

Michael Pie

Hé, les gens et les Jane !
Vous savez presque tous qui était Michael Jackson ! N’est-ce pas ?
Mais vous n’avez probablement jamais entendu parler de Michael Pie.
C’est là que je raconte notre histoire.



 

 

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