Michael Pie

Michael Pie

 

Michael Pie est un oiseau.

J’ai fait sa connaissance un samedi, en fin d’après-midi. Ma compagne l’a vu avant moi.

— Ho, regarde ! s’est-elle exclamée. Là, le petit oiseau !

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Sur le sol, au pied d’un gros tilleul, je vois à mon tour une petite pie. L’oisillon est-il tombé du nid ? Probablement, mais comment savoir vraiment ? Nous nous inquiétons un peu pour lui, car il est à deux mètres de la route du lotissement et aussi parce qu’il y a de nombreux chats dans le quartier.

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Comme nous nous approchons lentement de lui pour voir s’il n’est pas blessé, il recule un peu, manifestement pour se cacher sous les quelques menues branches du tilleul qui, au ras du sol, forment un bosquet à la base de son tronc. Apparemment rassuré de se trouver sous le couvert d’une unique feuille que le vent agite doucement, l’oiseau nous toise tour à tour. Sa petite tête, s’orientant sans cesse vers chacun de nous, est renversée en arrière, car il nous observe dans les yeux. J’en suis absolument certain. Nos regards se croisent. À son échelle, nous sommes des girafes géantes ! Et pourtant c’est bien tout en haut, là où nous le voyons nous-mêmes, qu’il nous guette. Je suis frappé par sa perspicacité, sa capacité à situer l’autre que je suis pour lui, à localiser le siège de ma perception. Cet enfant, qui n’a probablement que deux ou trois semaines de vie, est pourtant déjà capable de trouver le regard d’un géant d’une espèce très différente de la sienne qu’il voit sans doute pour la première fois d’aussi près.

La feuille qui dodeline devant lui est en même temps là pour me rappeler l’innocente naïveté avec laquelle il a choisi sa cachette.

Bon ! ça y est, merde ! Nous commençons à nous faire vraiment du souci pour lui. Entre les voitures et les chats, il a plus de chances de mourir que de vivre.

Des pies jacassent au-dessus de nos têtes, là-haut dans le feuillage du tilleul. Dans l’espoir qu’il s’agit de ses parents et qu’ils vont s’occuper de lui, nous rentrons donc chez nous en laissant l’enfant derrière sa feuille. Mais comme nous habitons à trente mètres de là, nous ne pouvons nous empêcher de laisser le portail entrouvert pour suivre discrètement ce qu’il advient de lui. Nous attendons que papa et maman pie le prennent en charge.

À la première voiture qui passe, j’ai envie d’installer une barrière pour dévier la circulation. Quand j’en vois plus loin une deuxième entrer dans le lotissement, je regrette de ne pas posséder un lance-roquettes. Que faire ? J’aurais peut-être dû le déplacer pour l’éloigner de la voie, mais j’ai tellement entendu dire que toucher un oisillon c’est le condamner ; les parents détecteraient l’odeur humaine et cela les conduirait au mieux à abandonner le petit, au pire à le tuer. Je n’étais pas encore certain qu’il s’agissait d’une de ces conneries, comme tant d’autres, que l’espèce humaine aime à répéter. Dix minutes plus tard, risquant un arrêt cardiaque chaque fois que des roues passent à moins d’un mètre de la petite pie, je n’y tiens plus. Je me propose de la déplacer avec des gants pour éviter de lui donner mon odeur fatale et j’accepte sur-le-champ cette proposition. Ça tombe bien, j’ai justement une paire toute neuve de gants de bricolage en tissu et caoutchouc. Je les enfile et je vais chercher l’enfant. Je pense que j’ai déconné, mais la perspective de le toucher, malgré mes gants, me faisait tant redouter que ses parents… que le temps de me couvrir les mains, j’avais changé d’avis sans même m’en rendre vraiment compte.

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J’en fais part à ma compagne qui objecte, à fort juste titre, que si les parents nous observent, ce serait cruel d’enlever leur enfant sous leurs yeux. Cette remarque me fait de nouveau hésiter ; nous continuons donc à guetter ce qu’il se passe de loin. Mais les géniteurs ne se manifestent toujours pas et le petit non-humain se met à sautiller sur la voie. Alors je le récupère d’urgence et, cinq minutes plus tard, il se retrouve chez nous dans une boîte à chaussures garnie de foin. J’ai pu l’attraper assez facilement et au lieu de manifester de la frayeur, il ouvre si grand le bec qu’il semble disposé à tout enfourner.

Nous n’avons pas besoin de la perspicacité du lieutenant Colombo pour en déduire qu’il réclame à manger. C’est la panique ! Me grattant le crâne et me rongeant les ongles, je fouille dans tous les placards, sans même savoir ce que je cherche vraiment. Qu’est-ce que ça mange un bébé pie ? Je reviens près de lui. Une petite tête, ronde comme une boule, couverte de velours noir, nous regarde bien dans les yeux, chacun son tour. Moi, ma compagne, moi… Il pousse un cri menu et ouvre de nouveau si grand son bec qu’il est sur le point de se retrousser. Tandis que celle qui partage ma vie cherche sur internet quelle nourriture convient à un bébé pie, je prépare un peu de pain bien mouillé, dans l’espoir de l’alimenter et de l’hydrater en même temps. J’en enfourne un peu, avec le manche d’une petite cuillère, dans l’abîme que me présente l’oisillon. Pas facile ! Je ne m’y prends pas très bien. J’ai peur de lui faire mal en enfonçant mon bec improvisé trop profondément dans sa gorge. Plus de la moitié du pain tombe à côté de lui, mais il parvient tout de même à en absorber environ une demi-cuillère à café.

C’est alors que l’enfant oiseau se livre devant nous à une surprenante manœuvre. Il se met à reculer dans sa boîte en se dandinant d’une étrange façon, un peu comme s’il se contorsionnait de douleur. Heureusement, cela ne dure qu’une seconde ou deux. Entre-temps, ma compagne apprend sur internet qu’il est possible de lui donner du jaune d’œuf. Nous avons deux poules de réforme, ex-pondeuses de batterie, que nous avons adoptées pour leur offrir une paisible retraite. Elles pondent encore un peu, deux ou trois œufs par semaine. Allez hop ! J’en mets un dans de l’eau bouillante. Pendant qu’il cuit, l’enfant mate les environs par-dessus les bords de sa boîte. Son attention se portant aussi sur ces derniers, il les tapote ici et là de quelques brefs coups de bec curieux. Genre : « Mais où suis-je ? Qu’est-ce qu’il y a autour de moi ? C’est quoi ce truc ? Est-ce solide ? Pourquoi suis-je là ? » Dix minutes plus tard, j’écrase un jaune d’œuf dur avec de l’eau pour former une pâte nourrissante et hydratante facile à ingurgiter. Le bébé pie me montre de nouveau ses profondeurs abyssales. J’enfourne deux contenus de queue de petite cuillère dans ce gouffre. Ça se passe déjà beaucoup mieux que la première fois. Je n’en fais presque pas tomber à côté. Aussi, me sens-je un peu papa pie. J’ai le plaisir de penser que, à part l’allure, il ne me manque pas grand-chose. Mon autosatisfaction est cependant de courte durée, car l’enfant recule de quelques pas en se tortillant de nouveau d’une manière très inquiétante. Nous espérons que ce n’est pas de douleur ! Ses mouvements ressemblent à la surprenante chorégraphie du « moonwalk », qui, vous l’avez deviné, nous inspirera son nom ; je vous jure que Michael Jackson l’eût chaleureusement félicité. Heureusement, cette préoccupante pantomime n’excède guère une seconde. À la suite de celle-ci, l’oisillon plie son cou pour poser son bec sur son aile gauche et s’endort paisiblement. Nous chuchotons et marchons sur la pointe des pieds. Dix minutes plus tard, Michael émet un petit « Tiii ! » et bée à nouveau. On ne s’improvise pas père pie dans la minute, j’vous jure ! Cet abîme, qui oscille légèrement, me porte à croire que si je ne lance rien à l’intérieur dans la seconde qui suit, je serai responsable de la mort d’un enfant qui ne m’avait rien demandé. Je me précipite donc de nouveau dans la cuisine pour préparer de la mixture. Jaune d’œuf et pain bien écrasé et bien mouillé. J’en enfonce aussitôt deux manches de petite cuillère dans l’insondable vacuité de Michael. Il les engouffre avec une telle bonne volonté que je ne peux qu’être attendri par la confiance aveugle qu’il me témoigne. Quoi que je lui eusse proposé, même une boule de pétanque, il l’eût gobé avec un enthousiasme comparable. De ce fait, je culpabilise d’autant plus quand il recule dans son troisième moonwalk et défèque quelque peu énergiquement. C’est horrible ! nous disons-nous. Nous sommes en train de lui brûler les entrailles. À notre soulagement, modéré, le petit Michael se calme aussitôt. Ses minuscules yeux noirs nous regardent et explorent de nouveau ce qui l’entoure par-dessus le rebord de la boîte.

Tous les combien de temps allons-nous devoir l’alimenter ? Comme je le disais, nous n’étions pas du tout préparés à être des parents pie. Il va bientôt faire nuit. Vais-je devoir me lever toutes les dix minutes ? Michael pose son bec sur son aile et s’enfonce dans un sommeil profond aux songes aussi mystérieux que peuvent l’être ceux d’un petit oiseau pour un humain.

Nous décidons de lui faire passer la nuit dans l’obscurité du cellier. Je me prépare à l’idée de devoir bondir pour le nourrir, au moindre « Tiii ! » qui filtrera à travers la porte, tout en espérant que les vrais parents pie dorment la nuit.

*

Nous avons pu dormir normalement toute la nuit. Ce dimanche matin, quand j’ouvre le cellier Michael me regarde entrer. J’attrape sa boîte pour le ramener dans la salle de séjour.

En le posant sur le carrelage, je lui demande :

— T’as bien dormi, petit oiseau ?

— Tiii ! Tiii ! Tiii !

L’abîme qu’il me tend est des plus significatifs : il n’a pas perdu l’appétit. J’écrase un peu de jaune d’œuf que je mélange avec du riz super bien cuit. Je malaxe cette mixture avec de l’eau jusqu’à en faire une sorte de crème onctueuse et je lui en fais avaler quatre queues de petite cuillère jusqu’à ce qu’il n’en réclame plus. Nous avons droit au désormais traditionnel moonwalk, puis pour refaire de la place après cette admission il remet en fonction son échappement. Splaf ! il va falloir faire le ménage dans la boîte ! Petit Michael doit partager cet avis, car au lieu de faire une sieste suite à ce repas, il prend son élan et saute par-dessus le bord de la boîte. Il retombe assez lourdement sur le carrelage, mais se redresse prestement et commence à visiter les lieux à petits pas incertains. Comme ses pattes, fines comme des allumettes, glissent sur les carreaux, il se déplace en luttant contre le grand écart. Tiii ! Tiii ! s’exclame-t-il quand ce dernier le plaque au sol. Nous le laissons explorer quelques mètres carrés, mais nous avons peur qu’il se faufile innocemment sous un canapé.

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Nous choisissons un autre carton beaucoup plus grand, un carton de déménagement. Du foin neuf, quelques pignes de pin, des bouts de bois et d’écorce pour le distraire et nous le mettons au milieu de ce décor. Le petiot ne proteste pas, mais il regarde autour de lui, comme je le ferais moi-même si quatre murs de trente mètres de haut s’élevaient brusquement autour de moi. Alors nous le sortons dans le jardin. Il sautille dans l’herbe pour se diriger entre un mur et un fouillis végétal d’où il serait difficile de l’extraire en cas de besoin, pour le nourrir par exemple. Notre crainte est-elle légitime ? Nous envisageons la possibilité qu’il sache ce qu’il fait, qu’il soit assez grand pour se débrouiller seul ! Peut-être n’aurions-nous déjà pas dû le prendre avec nous, mais, de peur de le perdre, nous écourtons la promenade. Une voix intérieure me dit cependant que je suis un papa pie un peu maman poule.

Le reste de la journée se passe finalement assez vite. Michael dort beaucoup et souvent. À la fin de chacune de ses siestes, il écartèle son bec. J’enfourne alors toutes les provisions de la maison dedans puis nous le distrayons un peu : fleurs, herbes, épis… Il tente une ou deux fois de sortir du carton en sautant et battant des ailes, mais il se ramasse dans le foin.

*

Lundi matin, l’enfant engouffre trois queues de cuillère de mixture.

Nous téléphonons à une association de protection et sauvegarde des oiseaux. Un gonze très sympathique, et manifestement compétent, écoute patiemment mes explications et me conseille de mettre Michael dehors dans son carton, quelque part perché à deux mètres de haut, pour que ses parents le repèrent et s’occupent de lui.

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— Hélas, je l’ai touché, lui dis-je.

Il me rassure en affirmant que cela n’a aucune importance, que les parents des oiseaux n’abandonnent pas leurs enfants pour si peu. Je remercie avec une telle gratitude que le type a dû se demander si je n’étais pas en fait une maman pie qui l’appelait pour vérifier comment cette association s’occupait des siens ; je ne saurais lui en vouloir si ce soupçon lui a traversé l’esprit.

J’emplis le petit Michael et nous le montons au sommet de l’un des piliers en béton du portail d’entrée. Je prends soin de mettre une grosse pierre au fond du carton pour éviter que le vent ne l’emporte. Nous attendons en surveillant discrètement derrière les rideaux. C’est le moment que choisit l’enfant pour parvenir à sortir de sa boîte. Il se pose en équilibre précaire sur le fin rebord et regarde le vaste monde alentour en basculant tantôt vers l’avant tantôt vers l’arrière. Je serre des dents, car juste sous lui se trouvent un treillis de ronces et un pyracantha ; les épines de ce dernier crèveraient aisément les roues d’un train !

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Je m’écris silencieusement ! « Merde, Michael ! Tu as dû faire mourir tes parents d’une crise cardiaque, en fait ! »

Il se retourne de temps en temps pour regarder dans notre direction. Légèrement secoué par quelques rafales qui font bouger le carton, il oscille de plus en plus dangereusement d’avant en arrière. L’imaginant déjà choir dans les épines, nous n’y tenons plus. Je l’attrape et nous décidons de changer de stratégie. Nous nous débarrassons du carton et nous allons poser Michael sur une branche, celle d’un arbre voisin du tilleul au pied duquel nous l’avions trouvé. L’enfant est à moins de deux mètres de haut.

Là, il est un peu éloigné de l’attention des chats et il ne risque plus de se faire écraser par une voiture. Nous agissons avec le plus de discrétion possible afin d’éviter d’être vus par les voisins. Les imbéciles sont bien plus dangereux pour lui que les petits félins. Certains pourraient avoir l’idée de faire des selfies, Michael dans la main, Michael sur l’épaule…

Le gosse nous regarde.

— Michael… Reste bien sage ici, tes parents vont s’occuper de toi.

— Tiii ! Tiii !

— Peut-être… euh… On fait comme ça alors, hein ?

— Tiii !

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Il est midi. Il ouvre un abîme tout au fond duquel on devine un jabot insatiable. J’avais prévu le coup. Hop ! trois chargements de queue de sa petite cuillère (oui, c’est devenu la sienne, nous envisageons d’y faire graver Michael). Son moonwalk manque de le faire tomber de sa branche, mais il récupère juste à temps son équilibre. Il semble rassasié, car il refuse une nouvelle proposition de nourriture. Je sens que, si cela faisait partie des mimiques de son espèce, il sourirait d’aise à s’en déboîter le bec. Nous lui disons au revoir, lui souhaitons mentalement bonne chance et nous le laissons seul assumer son destin d’oiseau libre.

Plusieurs fois dans l’après-midi nous guettons la cime des arbres qui sont autour de l’enfant. Nous nous précipitons dans le jardin à chaque jacassement pour scruter le ciel. Sont-ce les parents de Michael ? Impossible de s’approcher au risque de perturber les éventuelles retrouvailles. Nous avons téléphoné à une autre asso spécialisée qui possède un refuge pour les oiseaux sauvages. Une dame très aimable nous a réassurés en expliquant que les pies sont très attachées à leur progéniture, qu’elles protègent les oisillons et les nourrissent avec un grand sens du devoir. Elle nous apprend aussi que l’espèce n’est pas du tout nocturne et que les parents dorment la nuit. Donc, si nous voulons nous assurer que tout va bien, sans déranger, il faut y aller la nuit. Ce soir-là, dès que cette dernière est tombée, nous allons voir le gosse, avec bien sûr ce qu’il faut pour le restaurer, au cas où.

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Cette fois encore, nous faisons tout pour ne pas nous faire remarquer par le voisinage.

Michael est toujours là. Il n’a pas bougé.

Ma compagne dirige notre lampe dans le feuillage au-dessus de lui pour éclairer sans l’éblouir. Le môme nous accueille avec un enthousiasme visible. Il ouvre un puits si profond qu’il doit déboucher de l’autre côté du monde en Nouvelle-Calédonie. Il avale quatre chargements de queue de sa petite cuillère sans prendre le temps de respirer. Et, là… devinez quoi !…

Moonwalk, puis caca et… il bascule en arrière pour rester suspendu à ses petites griffes incroyablement efficaces. La tête en bas, il ressemble à une chauve-souris. Merde Michael ! Mais qu’est-ce que tu fous ? Je le redresse vivement et le repose avec précaution sur l’arbre.

— Mais enfin, qu’as-tu donc à faire le pitre ?!

— Tiii !

— Pheeee ! Oui, mais tout de même, tu déconnes !

Il tourne la tête contre son aile et s’endort peinard. Nous rentrons chez nous en murmurant dans l’obscurité.

— T’as vu comme il avait faim !

— Oui, comment savoir si les parents s’en occupent ?

— Faut pas y penser, faut pas s’attacher…

— On s’attache pas… On va juste voir en pleine nuit comment il va, c’est tout…

etc.

*

Cette nuit, j’ai soudainement enfin compris pourquoi Michael pratique le moonwalk. C’est parce qu’il défèque presque toujours juste après avoir mangé ; sa petite marche arrière avant le largage sert évidemment à éviter de souiller le nid. C’est sans doute un réflexe de son espèce qui demeure même quand il n’est pas dans un nid.

Mardi matin, nous nous efforçons de ne pas aller le voir pour laisser la nature tranquille. Vers midi, je vais faire un tour dans un magasin de bricolage et en revenant je me débrouille pour passer assez près de l’arbre de Michael. Je sursaute intérieurement, car il n’est plus sur sa branche. Je le vois au sol, sur le parking, à la vue de tous, et surtout en situation de se faire aplatir. Je me gare à la Starsky et Hutch et me rue hors de la voiture. C’est le moment que préfère la voisine pour m’interpeller afin de me parler de ses problèmes de santé. Impossible de l’ignorer sans passer pour un sauvage. J’invente une violente allergie au pollen m’obligeant à prendre un médicament de toute urgence. Sur ça, je disparais en courant et je vais voir Michael. À ma vue, il s’éloigne en sautillant à pieds joints comme le font les grandes pies. J’essaie de le rattraper.

— Michael, ne reste pas là ! C’est dangereux !

Le môme se met à tourner autour d’un buisson pour m’échapper. Je m’accroupis et je l’appelle :

— Michael ! C’est moi, c’est papa !

L’enfant me reconnaît. Il fait demi-tour et sautille vers moi. Un peu inquiet, je regarde autour de nous en craignant que mes voisins se demandent ce que je fous, accroupi, interpellant une pie pour lui dire que je suis son père. Heureusement, personne ne m’a vu apparemment. Je remets le petit dans l’arbre.

— Michael, écoute-moi. Tu dois rester en sécurité ici… tu… euh… ta maman et ton papa…

— Tiii !

La béance vertigineuse qu’il exhibe ostensiblement m’incite à lui promettre de revenir vite pour le sustenter. Trois minutes plus tard, je lui propose ma nouvelle recette : jaune d’œuf dur associé à 50% de maïs (corn flakes pur trempés toute la nuit dans du lait d’amande). La petite pie s’en remplit. S’agit-il d’une femelle ou d’un mâle ? Nous n’en savons toujours rien, mais bon…

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Ce mardi soir, nous voulons faire comme la veille. Dès la tombée de la nuit, nous allons à sa rencontre. Mais il a disparu. Il n’est plus sur l’arbre. Nous cherchons. À voix basse, toujours pour ne pas alerter le voisinage, ma compagne l’appelle :

— Michael ? Michael ?

— Tiii !

Cette réponse qui nous réchauffe le cœur sort d’un fourré dans lequel nous pénétrons à quatre pattes. Je vous laisse imaginer ce qu’en penseraient les voisins, si quelqu’un nous surprenait. Encore un couple en recherche de sensations nouvelles !

Michael est là. Il nous accueille avec force « Tiii ! » et moult profondeurs insondables. Nous le nourrissons sur place, à la lueur de la lampe. Ce faisant, je me démonte le genou gauche sur un caillou pointu. Nous décidons de le laisser là. Il est bien planqué ; il ne risque rien. Nous devons le laisser faire.

*

Mercredi.

Nous efforçant toujours de ne pas gêner les parents, nous nous contraignons à ne pas aller le (ou la) voir durant toute la matinée. À midi, nous faisons semblant de chercher quelque chose dans la voiture pour regarder mine de rien si quelqu’un risque de se rendre compte de notre manège. Personne. Étant donné la chaleur, les volets sont fermés. Nous nous enfonçons à quatre pattes dans le buisson où Michael habite désormais. Il nous accueille Tiiitiiiement et très béantement. Allez, hop ! Papa mézigue lui enfile de sa nouvelle recette dans le gosier. Il kiffe, ça se voit ! Mon œil de père pie de plus en plus exercé ne peut pas s’y tromper.

Nous ne savons toujours pas si les parents l’ont repéré et s’ils s’en occupent. L’appétit qu’il manifeste à chacune de nos rencontres nous laisse craindre le contraire. Espérant malgré tout qu’ils le prennent en charge et qu’il retrouve sa vie d’oiseau libre nous choisissons d’aller le voir ce soir-là, mais pas demain matin. Ce sera dur d’y renoncer, mais… imaginons que ses parents lui portent à manger, mais qu’à cause de nous il n’ait plus faim, nous disons-nous.

— Bon, d’accord, on n’y va pas demain, mais on le gave ce soir.

— Dac !

— Mais, faut pas s’attacher, hein !

— Non… On va juste ramper sous un buisson dans l’obscurité. Seulement pour vérifier qu’il va bien et lui donner un peu à manger… C’est tout !

— Bon, ça va… Je voulais nous mettre en garde pour éviter qu’on s’attache…

— Tu vois bien que non… On souhaite simplement s’assurer que la nouvelle recette convient à une pie. Pure curiosité scientifique.

*

Jeudi.

Nous prenons le parti d’aller voir ce qu’il advient de l’enfant, mais pas avant onze heures, afin de laisser aux parents l’occasion de le nourrir dans la matinée. Je vous prie de croire qu’à onze heures moins cinq le papa pie que je suis se tient près de la porte, sa dernière recette pour le petit Michael en main. Ma compagne me devance pourtant, elle sort avant moi. Et alors… là ! Qu’est-ce qui se passe ? Hein ? Je vous laisse deviner… Alors ? Faites des propositions !

Non, vous ne trouverez pas. Vous ne pouvez pas trouver, puisque moi-même qui suis son pè… Enfin… je veux dire moi-même le connaissant mieux que vous… Je ne m’en doutais pas.

— Il est là !

— Qui ça ? m’enquiers-je. De qui tu par… tu… euh !

Elle parle de Michael. Il est là, sur le seuil. Il est entré sous le portail dans la petite cour située devant notre maison et il semble sur le point de toquer à la porte.

— Tiii ! Tiii !

De l’endroit où il se trouvait dans son buisson, notre portail est vu sous un angle de cinq degrés maximum. Nous sommes dans un lotissement, il y a des maisons partout. Il n’y a que deux explications au fait qu’il soit à présent là devant nous. L’une, c’est le hasard : 360° / 5° = 72. Donc 1 chance sur 72. L’autre hypothèse est que du haut du pilier, sur le bord du carton, il a mémorisé la topographie des lieux et qu’il sait s’orienter, même avec un point de vue complètement différent. Eh bien, vous savez quoi ? Moi, je pense que c’est la deuxième explication la bonne ! C’est un génie, ce gosse !

— Tiii ! Tiii ! insiste-t-il.

Le précipice qu’il braque vers nous donne une mesure de la dalle qui hante son jabot. N’eût été son plumage, je l’eusse pris pour un hippopotame bâillant à se déboîter la mâchoire.

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Sa maman humaine s’accroupit pour lui proposer un peu d’abricot écrasé. Il aime. Je complète avec mon mélange ; il s’en repaît. Le voilà à présent qui sautille à droite et à gauche pour visiter la cour, puis qui revient vers nous, toujours en se déplaçant comme un minuscule kangourou. Nous restons accroupis pour faciliter l’échange, car ce n’est pas facile pour lui de communiquer avec deux tours de Dubaï. Malgré notre position, sa petite tête est nettement renversée en arrière parce qu’il nous regarde souvent le visage. Du bout de l’index, je caresse le velours noir de son crâne et le plumage de son poitrail. Il produit un son curieux, une sorte de ronronnement mêlé de petits gargouillis aigus. Un genre de « rciircimcrigrcim… » Oui, ben ! Ce n’est pas facile à écrire, je fais ce que je peux, vous êtes drôles !

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Nous nous concertons :

— Là, ce n’est pas de notre faute ! C’est lui qui est venu…

— Tout à fait ! Ce n’est pas de notre faute ! Nous n’allons tout de même pas le repousser !

Après cette longue et difficile discussion pour savoir si nous devons l’accueillir chez nous, nous finissons par nous convaincre l’un l’autre que oui, nous pouvons.

En toute hâte, je lui construis un petit refuge pour lui offrir de l’ombre, un abri pour le mauvais temps et un sentiment de sécurité. Et ce n’est pas de la gnognotte ! Il y a même un toit en pente pour évacuer la pluie. Nous le couvrons de végétation, pour lui donner l’air d’une planque naturelle.

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Ce travail fait, je demande :

— Tu ne trouves pas qu’il me ressemble un peu.

— Phee ! (haussement d’épaules) En tout cas, il a aimé l’abricot !

— Tiii ! Tiii !

L’enfant entre dans sa maison et s’endort. Nous sommes presque obligés de nous coucher à plat ventre pour le voir dedans, mais nous sommes contents. Il peut se balader dans la cour et repartir s’il le souhaite, mais il sait qu’il a ici le gîte et le couvert.

Nous le laissons faire la sieste dans son abri. Il est midi, à notre tour de nous sustenter.

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*

À 15 h, nous jetons un rapide coup d’œil dans la cour : vide. Nous allons voir dans sa petite maison : vide. Le buisson qui était sa dernière planque : vide. Nous cherchons partout dans le quartier : rien. Michael a disparu. Nous n’avons plus de nouvelles depuis.

*

Samedi 9 juillet.

Nous ne savons pas où est Michael Pie. Il nous manque, c’est sûr ! Nous espérons que tout se passe bien pour lui et que nous aurons un jour l’occasion de le revoir.

De tout mon cœur, j’espère aussi que nous avons été utiles pour lui, pour sa fragile petite vie qui était en danger.

Ce qui en revanche n’est pas un espoir, mais une certitude, c’est que Michael m’a apporté quelque chose de très précieux qui ne peut être acheté. Pour cette raison-là, je ne pourrai pas l’oublier. Il m’a apporté l’occasion d’être du côté de celui qui peut. Qui peut décider du sort d’une vie qui est entre ses mains. Qui peut aider ou ignorer un destin.

N’ayant pas plus de trois semaines, ne pesant que quelques dizaines de grammes, ne mesurant pas plus de dix centimètres, il m’a regardé droit dans les yeux pour m’offrir l’occasion de me grandir moi-même.

*

Michael Pie, je te le dis à ma manière d’être humain : tu es sans aucun doute une personne pour moi, une personne importante ; merci d’avoir enrichi ma vie.

5 réflexions sur « Michael Pie »

  1. Merci pour cette belle histoire, mais surtout pour la conclusion.
    Vous avez compris dans le regard de ce bébé-pie qu’il était une personne en ce sens qu’il possédait comme tous les êtres vivants de notre planète l’étincelle de vie que le Créateur y a mis.
    Je n’ai pas eu votre chance de faire vivre un oiseau : je n’oublierai jamais l’angoisse qu’il y avait dans le regard d’un merle dont mon jeune chat avait brisé l’aile. Elle n’était plus réparable . J’ai mis dans une boite avec un coton d’éther cet oiseau qui ne pouvait plus voler pour qu’il s’endorme sans souffrir.

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